LA TIARE PAPALE
officiers de rendre au pape les mômes honneurs qu'à l'empereur lui-môme. On voit donc qu'à cette époque reculée le pontife romain était traité à l'égal des plus grands souverains , et celte observation ne doit pas être négligée dans nos temps présents. L'empereur, la couronne en tète, se prosterna devant le pape et lui baisa les pieds. Ce dernier acte de respect n'est donc pas si nouveau que l'ont prétendu certains grands penseurs et plusieurs écrivains ignares.
Nous savons que certains auteurs ont avancé que le pape saint Sylvestre fut investi de la souveraineté temporelle et de la couronne qui en est le symbole par le grand Constantin. Ils font valoir une donation signée par cet empereur, mais cette pièce est considérée comme apocryphe par les meilleurs critiques, surtout par Noël Alexandre, quoiqu'elle soit considérée comme authentique par plusieurs saints personnages. L'auteur romain Marangoni , qui écrivit par ordre de Benoît XIV, n'accepte pas cette pièce évidemment supposée.
On a voulu encore que l'origine de la tiare remonte au pape Hormisdas, qui l'aurait reçue du premier roi de France chrétien , le grand Clovis. Or Baronius dit queClovis, selon le conseil de saint Rémi, fit hommage d'un diadème d'or pour être déposé sur les corps des saints apôtres, comme témoignage de son dévouement désormais inaltérable à la foi catholique. Cela ne prouve pas du tout que le pape Hormisdas dût se couronner luimême de ce diadème ; l'origine de la tiare ne saurait être là. Il faut la reconnaître dans les actes qui confèrent au souverain pontife le pouvoir temporel sur Rome et sur ce qu'on nomme aujourd'hui les Etats pontificaux.
C'est donc à dater du pape Constantin , élu en 708, que la tiare papale est l'insigne du suprême pontificat.
On comprend bien que ce n'est pas ici le lieu de nous engager dans une discussion politico-sacrée sur le pouvoir temporel des successeurs de saint Pierre. Il nous suffit d'y voir avec Bossuet, et surtout avec Fleury (qu'on n'accusera point de partialité envers la cour romaine) un trait manifeste de la Providence. Je ne parle pas des esprits éminents qui ont fait éloquemment ressortir non-seulement l'opportunité, mais encore la nécessité de cette haute indépendance des papes, pour l'exercice de leur puissance spirituelle. Quelques esprits, séduits par d'hypocrites protestations de l'impiété, ont cru, d'autre part, avec une admirable naïveté, que les papes, réduits à la seule autorité religieuse, exerceraient celle-ci avec plus do fruit s'ils abdiquaient la suprématie temporelle. Opinion non moins attentatoire à l'ordre si visiblement établi par la sagesse divine que trop niaisement acceptée par une généreuse facilité à se laisser duper par de perfides caméléons. Les ennemis du pouvoir temporel des papes furent toujours in petto, malgré les belles protestations de respect dont ils se font un masque, les ennemis du catholicisme. J'aime infiniment mieux avoir
affaire aux adversaires déclarés de la papauté portant la tiare et la mitre: ceux-là disent au moins, avec leur brutale franchise, ce qu'ils veulent. « 11 ne faut pas demander comment les papes sont parvenus à la souveraineté des pays qui les environnaient: iî faut demander comment il était possible qu'ils n'y parvinssent pas au milieu de telles circonstances, malgré la distance des chefs de l'Eglise aux chefs des Etals, du spirituel au temporel, du ciel à la terre. On dira peutêtre qu'à présent il n'en est pas de même; ce n'est pas la première fois que les opérations d'habileté et de sagesse pour établir, ne sont pas les mêmes que celles qui sont nécessaires pour conserver. » (Artaud de Montor, Vie du pape Constantin.)
Nous revenons à notre sujet. Ces tiares antiques dont quelques-unes sont conservées à Rome, et dont nous voyons la forme dans plusieurs images peintes ou sculptées, étaient plus ou moins élevées, mais toujours terminées en pointe. Quelquefois ce sommet est dénué de tout ornement. On voit de ces tiares qui se terminent par une croix inscrite dans un cercle, ou bien par un globe couronné d'une croix. La partie inférieure est ornée d'un diadème dont la forme est très- variable. La tiare papale jusqu'au xive siècle est un simple regnum, à un seul diadème.
II. A quelle époque précise voyons-nous apparaître la tiare à double couronne , ou pour parler clairement, à quel pape faut-il attribuer l'addition d'un second diadème? Ici les opinions sont partagées. Communément on croit que cette addition est due à Boniface VIII, qui m/)urut en 1303. Marangoni n'est pas de cet avis, et il cherche à le prouver par plusieurs graves raisons. La plus concluante de toutes est que Benoît XI, successeur de Boniface VIII, est représenté dans les monuments avec une tiare à simple couronne, et si Boniface VIII eût adopté le double diadème, son successeur en serait orné. Il n'est pas rare pourtant de trouver consigné dans plusieurs ouvrages le fait de l'inauguration de la tiare à double couronne par le pape Boniface VIII. J'ai donné moimême cette origine dans mon Rational liturgique publié en 1844. Je ne connaissais point alors l'ouvrage de Marangoni.
Selon cet écrivain, il faudrait attribuer au pape Jean XXII (Jacques d*Euse, né à Caliors) l'inauguration de la tiare à deux couronnes. On sait que ce pontife, élu en 1316, mourut en 1334. Il en est qui croient pourtant que ce pape se contenta d'imiter en cela son prédécesseur Clément V, français comme lui. Ces pontifes siégeaient à Avignon. Ne pourrait-on pas penser que par celte double couronne Clément V ou Jean XXII ont voulu symboliser la double possession de Rome et d'Avignon? 11 est possible que cette idée soit exprimée quelque part, mais je la donne en ce moment telle qu'elle ss présente à mon esprit, et je me plais à la considérer comme assez bien fondée. Quoi qu'il en soit, ce serait un pape français qui