‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 189 sur 315 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ltê illusions de ceux qui se trouvent quelquefois avoir beaucoup de zèle et d'ardeur en particulier pour de certaines âmes.

C'est qu'il y en a pour lesquelles on sent un mouvement tout particulier de ne se point épargner, afin de les sanctifier . 11 n'est rien qu'on ne fasse pour cela; on use de toutes les industries; on leur dit tout ce au'une sainte ardeur neut inspirer; on les favorise de beaucoup oe papiers secrets qui leur puissent parler incessamment, au déiaut de discours.

Et, en effet, il paraît assurément, Théonée, qu'il y a souvent dans ces personnes de

Srands sujets, qui obligent les directeurs 'apporter tout ce grand feu et ce grand zèle pour leur sanctification.

1** On y découvre des prévenances de grâce foi t extraordinaires, qu'on croit avoir obligation de seconder en toutes les manières ; car c'est l'adresse et le devoir d'un directeur de faire selon la grâce d'une âme, et de former sa conduite sur le caractère qu'il y remarque.

2' On y voit un si beau et un riche naturel; et, quand cela se trouve, il le faut aussi cultiver avec des soins qui ne soient pas moindres; ou ce serait ne pas donner, par grande infidélité, à une terre bien féconde, toutes les façons, afin de perfectionner sa fécondité, et à un riche fond une forme aussi riche que la matière.

3* Elles entrent si bien dans les sentiments d'un directeur, et en prennent si à propos et si heureusement l'esprit, qu'elles en sont toutes passées dans ses idées, et ne font plus avec lui qu'une môme volonté.

En peut-on au monde souhaiter davantage, pour exiger d'un directeur toute l'ardeur de son zèle, et tant de petits soins particuliers? Et s'il en usait autrement, ne ferait-il pas injustice à des âmes si bien conditionnées? C'est ce qui ne se peut pasnier^ Théonée, et de ma part j'y souscris très-volontiers. Mais, de grâce, faites réflexion » comme toute cette ardeur qu'on a particulièrement pour la sanctification de certaines personnes trompe aussi très-souvent.

Il se faut toujours défier de toute ardeur qui a quelque excès. Les soins et les manières si assidues et si différentes qu'on apporte pour celte âme ne sont point d'ordinaire sans beaucoup d'empressement. Ce mouvement n'est plus celui d'un feu divin et d'un zèle pur; ce n'est souvent qu'un feu naturel ; car quand il est céleste, oh ! qu'il sait bien autrement se ménager. Quelque prévenue, quelque accomplie, quelque docile que soit une personne, on lui donne des soins justes, mais non pas si ardents; on n'en fait pas une privilégiée ; on la conduit bien selon son beau fond, car c'est sagesse et justice de le faire ; mais on n'y est pas ardent, par cent services nouveaux et infinis, au point qu'il se remarque qu'on en fait plus incomparablement que pour toutes les autres.

Hél Théonée, il se trouvera, si les choses se considèrent de bien près, que ce qui accroît cette ardeur n'est pas moins la personne que son attrait. Il est vrai qu'il y a des grâces, qu'il y a toutes les bonnes qualités dans cette âme, mais la personne, Théonée, la personne, vous ne m'en désavouerez pas, est celle qui anime souvent tout cela d'une manière fort humaine, et qui allume l'ardeur de ce grand zèie: 11 ne faut qu'un peu de considération attentive et intérieure pour toucher l'expérience de ce que je dis.

Mais vous n'en pourrez point encore douter, si vous n'ignorez pas que toutes les conduites du Saint-Esprit se font avec grande paix; si bien que, quand vous sentez de secrètes agitations de cœur, qui vous font tourner en tant de façons, pour sanctifier de certaines âmes ; dites que ce n'est plus un vrai zèle inspiré de l'esprit de Dieu, mais quo toute cette chaleur ne vient que du vôtre, et connaissant par là que ce n'est pas l'Esprit divin qui vous anime, connaissez aussi votre tromperie et votre illusion. C'est ainsi aue cette ardeur de zèle qu'on prend pour un feu du ciel, n'est le plus souvent qu'un feu pu-i reraent terrestre.

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