CHAPITRE IV
// y en a qui veulent être dans la dévotion et avoir une vertu toute pleine de douceur.
C'est ici la dernière espèce de dévotion de certaines personnes, qui s'en forment une idée bien agréable ; et entre toutes celles dont je viens de vous faire le tableau, je trouve qu'il n'y en a point qui soient moins capables d'être désaousées ; car outre que cette dévotion, avec sa douceur, porte les plus belles apparences de la vérité, elle se soutient encore de raisons si plausibles, que les esprits s'y rendent même avec inclination.
1* La vertu ne peut être rendue assez douce, afin que volontairement tous les esprits s'y engagent ; car d'une part la vertu est indifféremment pour tout le monde, et de l'autre il est certain qu'il n'est rien par où tout le monde se laisse gagner plus facilement que par la douceur ; la vertu n'en peut donc avoir assez et la dévotion ne peut être conçue et proposée d'une manière qui ait jamais trop de suavité.
2*Sî l'on en présente quelquefois des idées rades et âpres, n'est-ce pas ce qui fait qu'on 8*en rebute et qu'on n'en veut pas seulement approcher, et que plusieurs k qui on tAche d en adoucir les pensées n'y veulent plus après revenir, en ayant été une fois rebutés ?
3* Et Notre-Seigneur lui-même, pour nous inviter à une vie sainte et dévote, n'a-t-il pas dit, que son joug était doux? {Uàtth.y nif 30.) Après ce qu'en a dit un Dieu, peuton manquer, ervse représentant et en se faisant une dévotion toute la plus douce que l'esprit se la puisse imaginer?
Mon Dieu, Théonée, que cette illusion est flatteuse et que la douceur de ses raisons est capable de l'insinuer doucement dans les esprits I Aussi en estait beaucoup, en .effet,
qui en sont gagnés, et qui se confirment agréablement dans leur tromperie, par reiemf>le des grandes âmes dont la dévotion a été toute pénétrée de l'onction la plus douce. On ne manque pas d'alléguer le grand saint de notre siècle, saint François de Sales, dont la dévotion fut telle qu'il semblait que ce fût la douceur incarnée. Tout le monde y court et tout le monde aujourd'hui s*en autorise.
Je ne leur nie pas, Théonée, que ce grand saint entre les autres n'ait eu une dévotion pleine de suavité, mais je suis convaincu aussi que la plupart aujourd'hui foat un étrange abus de ce grand exemple. Il ne fut jamais de dévotion si douce que la sienne, c'est ce que tout le monde éonnalt ; mais il ne fut aussi jamais d'esprit si sévère k lui» même et si impitoyable a ne se rien acco^ der de naturel et d humain ; c'est ce que tout le monde ne conçoit pas ou qu'il ne veut pas comprendre. Ceux qui en sont les dévots et les dévotes, en prennent ou plutôt en affectent toute la douceur, et laissent toute la solidité de sa mortification, se flattant néanmoins avec cela bien vainement qu'ils en ont l'esprit, comme s'il ne tenait qu*î parler comme lui et à en contrefaire la caanière toute douce pour en être une image vivante.
Mais pour mieux voir l'illusion étrange de cette dévotion délicatée, où l'on ne se figure que des pensées d'^ne vertu à qui l'on donne la douceur du miel , souvenez-vous, Théonée, que les personnes qui s'y prennent ainsi ont d'ordinaire une tendresse fort naturelle pour elles-mêmes ; car, comme elles sont pleines de certaines idées de vertu molle et douce, ce même esprit leur conserve pour elles je ne sais quelle délicatesse, elles sont toutes tendres pour leur individu, et elles ne songent qu'à reposer dans les suavités. Elles sont à elles-mêmes, comme une chère personne pour qui on n'a que des caresses, et, pour le dire ainsi, elles sonttoiyoars bon* nés et aimables à leurs propres yeux* Ce sont là ordinairement les impressions que leur laissent les idées d'une dévotion tendre et douce.
Ce que j'avance, Théonée, est si véritable, que, comme je le viens de dire, il y a peu, à 1 occasion de saint François de Saies » tous ne verrez dans ces personnes qu'une affectation de douceur, la mine douce, tous mots doux^ les expressions les plus*douces, enfin tout se fait et tout se dit selon les idées qu'on se donne de cette vertu e'mmiellée; etlà^idessus on se persuade qu'on a la solidité de la vertu^ comme on en a la douceur et les façons.
Oh 1 ie vous prie d'être bien convaincu, mon Théonée, que toutes ces vertus ne sont que des vertus puériles ; car ces personnes, qui ne se nourrissent que des plus belles représentations de la vertu et de toutes les douceurs qu'elles y mettent, n'en tirent de vigueur non plus que des enfants ; c'est ce qui fait aussi qu'aux premières épreuves qui se rencontrent, vous les toyez s'abattre
ŒS ILLUSIONS DE LA VIK SPIftlTUELLE.
d*une manière si basse, qu*il n*est point d*enfanl qui le fasse davantage; et voilà notre dévotion radoucie et si belle; voilà celte vertu prise dans tous les délices de la douceur.
C'est aussi pour cela qu'elles ne peuvent soulFrir de directeurs qui soient fermes et qui leur apprennent à bien mourir. 11 ne leur en faut que de ceux qui les entretiennent dans ces idées de dévotion belle et caressante» qui les aident à se liquéfier en douceur, et qui ne leur disent que des mots aussi doux. Hais qu on ne leur |)arlc [)a$ d'un directeur qui les veuille tirer de ce fond corrompu et délicat. Ah 1 ce serait jelor le trouble dans leur belle âme ; car il n'est propre que pour les dures et pour les vulgaires.
C'est aussi sur ce fond qu'elles se veulent faire croire que les austérités ne font pas grand chose à layerlu, parce que, se la représentant toute de soie, elles n'y |>euvent, par môme raison, souffrir rien de dur et d'épineux , autrement ce serait en détruire la nature, selon qu'elles se Timaginent. Par ce même principe vous trouverez aussi qu'elles é|>argnent leurs corps avec assez de soin , et, comme je le disais tantôt, qu'elles lui procurent assez bien toutes ses petites commodités.
Confessez-le moi, Théonée, qu'on traite aujourd'hui la dévotion d'une étrange manière et «ious prétexte qu'on accorde qu'elle doit èite bien douce, bien condescendante, bien aocommodante, et se faire à tous les esprits, qui n'en veulent pas toujours de môme métnode, selon qu'ils diffèrent euxmêmes, ou la déguise et on l'habille de toutes les façons les plus extravagantes. Et, après cela, nous ne sommes pas obligés d avouer que les illusions de la dévotion aisée sont tout à fait extraordinaires?
Moyens pour éviter 1«8 lUusioDS de la dévoUon aisée.
!• Je désire bien que vous vous fassiez l'idée d'une vertu et d'une dévotion pleine de douceur; car c'est la vérité que celle que nous présente Notre Seigneur est de ce caractère; mais c'est aussi la vérité qu'elle ne laisse pas pour cela d'avoir ses diflicultés et ses épines, qui lui sont tellpment propres, qu'on les peut prendre pour la mar- 3ue qui distingue la véritable de la fausse évotion : ce qui vous jîcut servir de règle pour dire que si quelqu'un est dans la vertu et dans la vie dévote sans y avoir jamais de peine, mais n'y trouvant uue les plus douces complaisances, il est absolument dans l'illusion.
S* Ne vous accommodez jamais d'une dé- TOtion qui veut elle-même tout accommoder. Si on la vous fait ainsi toute bonne et plo} able à tout, qu'elle vous soit alors grandement s»uspeete; car, ayant bien examiné toutes choses, vous trouverez que ce n'est qu'une
dévotion purement |)ol1tique, qui, sous ce beau voile d'être toute à tous, se Carde s} bien, que n'ayant plus que l'extérieur, elle n'a aussi plus qu'une âme séculière ; défiezvous-en donc bien, comme d'une trompeuse, dès là qu'elle veut tout ce qu'on désire d'elle et qu'elle est de bon accord avec tous les esprits.
3" vous serez confirmé dans votre sentiment, si vous croyez, comme c'est la vérité, que les vrais dévots sont les vrais mortifiés, I>arce que la dévotion véritable, quoiqu'elle ait ses accommodements vertueux, ne se fait pourtant jamais esclave de rien, et pense jilutôt à refuser tout à ceux qu'elle anime, qu'à les accommoder de tout par des complaisances indignes ; si bien que la mortification est la production nécessaire d'une vraie dévotion.
h" Aimez donc particulièrement la dévotion, qui vous inspire le plus de haine de vous-môme et qui vous apprend à vous traiter, avec une sainte cruauté, rejetant bien loin, comme le poison, celle qui ne vous inspire que do l'indulgence et des bontés lâches pour vous, et qui ne se montre jamais à vos yeux qu'avec des douceurs et dos charmes; car elle vous est ainsi plus cruelle
3u elle n'est douce, ne vous amusant que e belles idées et ne vous donnant rien de ce qu'elle vous promet ; c'est une délicate à qui on donne fort bien le nom d'aisée, puisqu'elle ne peut point supporter la pointe la plus légère, et qu'elle n est propre qu'à des personnes ou sensuelles, ou qu'on appelle précieuses.
5** Entrez beaucoup dans ce sentiment que cette idée de dévotion aisée, qui a aujourd'hui tant de cours, est la chose du momie qui altère davantage les voies de la vertu, fiarce qu'elle en bannit totalement Tesprit de mort; et à peine la vertu se connaît-elle plus, étant traitée avec tant de complaisance et tant de mollesse.
6' Oh ! mettez plutôt votre çloire, Théonée, dans une dévotion qui soit tout opposée aux maximes du monde, vous devant être assez qu'une chose lui plaît , pour l'abhorrer : fondez-la toujours pour cet efTct dans Jésus-Christ, et n'en cherchez jamais d'autre que celle que vous enseigneront ses souffrances, ses ignominies, sesméi^riset sa vie cachée.
T Concluez que si la dévotion se devait prendre d'une autre manière, les gens du siècle les plus mondains y pourraient avoir aussi bonne part que les plus grands solitaires; ce qui ne serait [)as une conclusion moins fausse que l'illusion en serait véritable; et nous en serions certainement à des désordres bien étranges, aue les gens de vie douce se pussent prévmoir de la dévotion , aussi bien que les personnes de la vio la plus mortifiée.
DicTio>xjiin£ n'AscÉTrsME. 11.
SUPPLEMENT AL DICTIONNAIRE DASTETÎSME
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