‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 216 sur 315 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L e$ illusions de ceux qui se disent pauvres^ parce guUts nont rien, sans congé de /'obéissance,

V Ces personnes peuvent dire toutes choses fort raisonnables pour autoriser leur véritable pauvreté; car premièrement elles semblent n'être seulement propriétaires de

ce qu'elles ont , puisque n'ayant rien qu'avec congé de l'obéissance, cette même obéissance peut leur ôter les choses dont elle ne leur accorde simplement que l'usage.

2" Non-seulement cela, mais elles ont encore de leur iiart , cette disposition , de se défaire de ce dont il leur a été permis d'user , si elles en remarquaient les moindres inclinations dans leurs supérieurs, et d'eu prévenir les ordres et les commandements, par un dépouillement volontaire.

3* Non, vous diront-elles, il n'est pas la chose la plus légère aue nous voulussions faire ; sans en avoir 1 aveu de l'obéissance et il n'est rien du monde, que nous votilnssions avoir comme propre, si elle ne l'approuvait ; oh ! nous en ferions un grand scrupule, et la petitesse de la matière ne nous pèserait {^ère moins que si elle était d'un grand poids. C'est ainsi, qu'étant fondées sur de SI bonnes raisons, elles prétendent bien être dans la pauvreté la plus exacte, parcequ'elles ne possèdent rien qu'avec la permission de 1 obéissance.

Nous ne doutons pas, Théonée, que le congé avec lequel on possède quelque chose, ne le justifie ordinairement « et ne mette les personnes en bonne conscience ; autrement ce serait ôter aux supérieurs le pouvoir que leur donne leur caractère. Mais ne vous y laissez pas surprendre, de croire que parmi tous ces congés la pauvreté n*en souffre bien des illusions, et n en soit aussi grandement intéressée. •

N'est-ce pas ainsi qu'on cherche avec un soin empressé toutes ses petites commodités? On veut que rien ne manque de tout ce qui

Eeut être commode dans sa personne, et ors de soi. Cependant la consciencre ne laisse pas d'avoir ses reproches, que la pauvreté en souffre beaucoup, (^ui pour être parfaite, n'est jamais de tout point si aecoi3*

LES ILLUSIONS HE LA YIË SPIRITUELLE

modée: elle fait aussi sentir que le vœu en est assurément intéressé, et elle ne permet jamais qu'on possède sans quelque inquiétude toutes les douceurs de ses commodités. Mais savez-vous à cela ce qu'on lui répond, et comment on tâche de la calmer? On pense en être quitte, pour dire : J'ai congé. 11 s'en faut bien, Théonée, oh! il •'s'en faut bien que cette réponse couvre tout et le justifie devant Dieu. Voulez-vous clairement en voir la vérité ?

Sous ce prétexte de congé n a-t-on pas souvent cent choses superflues, qui vont beaucoup au delà du nécessaire? C'est ainsi qu'on surprend l'obéissance ; car son intention n'est pas de donner des permissions, Eour tant de superfluités. En ayant donc eaucoup contre son intention par des congés subreptices, et attrapés par ses adresses et par ses insinuations, ne sera-ce pas bien aimer son illusion de croire que, de cette sorte, on puisse garder la pauvreté? Oui-da, l'excès de. ces petites commodités, et de mille choses assez belles et bonnes, est quelquefois tel, qu'une petite boutique en pourrait être assez justement fournie; c'est qu'on les a tirées avec congé, Tune après 1 autre, au point d'avoir enfin tout ce qui se peut souhaiter. Cette grande superfluité, ménagée avec tous ces congés, est-elle seulement tolérable?

' De la superfluité on passe encore assez souvent à avoir bien des choses, qui pour leur prix, ou pour leurbeauté, ou pour leur curiosité, ne sont pas tout à fait conformes à la pauvreté qu'on a professée; car la pauvreté non-seuîemenl ne permet que les choses nécessaires , mais elle ne souffre encore que les pauvres et les abjectes. Mais ce congé, Théonée, oh! ce congé semble rendre tout licite, comme si la pauvreté dût être plus licenciée et plus riche, parce que les esprits en usent avec plus de liberté.

Qae ne trouvez-vous i)as encore? Que cent choses, qu'on a ainsi avec congé, ne sont très-souvent (jue pour en faire des présents et des amis. La pauvreté n'estças moins dans le dépouillement des amitiés et des cœurs, que des biens; mais on se relève ^^lement de l'un et de l'autre, par ces congés, ayant aussi bien de quoi gagner la faveur et l'amitié des personnes, que de satisfaire ses désirs. Et voilà des pauvres.

Vous trouverez qu'on prétexte la charité et le bien à faire à des misérables, lesquels on a peine de voir souffrir sans leur donner du secours. Pour cet effet il faut des congés, aGn d'avoir de quoi, et de disposer. Non, non, la pauvreté donne une heureuse impuissance d'aller aux misères d'autruî, sinon par la compassion du cœur et par la consolation des paroles ; mais on s'en défend par ces congés, comme s'il était bien plus avantageux de reprendre une disposition à la* quelle on a renoncé par le vœu de pauvreté, que de demeurer dans l'indigence, et dans l'incapacité dont on s'est lié volontairement. Que le motif est beau, de faire du bien aux

Dic.Tio?(NÀniE d'Ascêtisue. II.

autres I Mais qu'il est plein d'illusion, quand on s'en fait du mal à soi-même t

11 me semble que vous pouvez encore découvrir d'une autre manière l'illusion de ces congés, qui préjudicient à la pauvreté. C'est qu'ils s'accordent facilement; et à qui, à votre avis ? à ceux qu'on a coutume de favoriser en tout entre les autres ; car il y en a Ïui sont comme en possession et en droit, 'avoir tout ce qu'ils demandent. Pensezvous que cette facilité d'obtenir ainsi tout, comme ils le désirent, fasse qu'ils en soient moins trompés dans l'usage de la pauvreté? Cela se doit plutôt appeler, une grande facilité à l'illusion.

Mais il y en a d'autres è qui on n'ose rien refuser de ce qu'ils demandent, soit parce qu'ils seraient pour s'en emporter, soit parce qu'ils seraient pour ne laisser pas de prendre et de disposer ; ce qui fait qu'on leur accorde ainsi ce qu'ils désirent pour éviter de plus grands inconvénients. Je vous demande, Théonée, s'ils peuvent croire pour cela que leur |)auvrels en soit en plus grande assurance? Non, car leur congé est un congé forcé, et il se peut dire, que ce qu'ils possèdent est contre le gré de l'obéissance, qui ne leur en donne la permission, que })arce qu'il en arriverait pis ; jugeant plus à propos de ne se pas opposer h leur immortification, que de les jeter dans un plus grand dérèglement.

Disons donc avec vérité, qu'il y a bien des personnes qui se nourrissent dans leurs illusions, comme si elles gardaient toutes les règles de la pauvreté, i^arce (ju'elles n'ont rien qu'avec le congé de l'obéissance- Tout de bon, cela est bien étonnant que le mauvais usage de ces congés ne fosse pas moins de tort aux consciences, qui aiment à s'en tromper elles-mêmes, qu'à la pauvreté qui n'en a plus par là que le nom.

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