‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 217 sur 315 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

Les illuêionê de ceux qui se disent pauvres^ parce qu'ils n'ont que Vusage des choses, et non pas la jouissance.

J'en suis bien, je vous le confesse, pour cette sorte de pauvreté, qui a touiours eu la grande approbation, parce qu'elle semble être la plus parfaite.

V N'est-ce pas celte pauvreté d'esprit qui a été louée de la bouche de Notre-Seigneur dans l'Evangile (Matth.y vi, 3) ? Après une louange semblable, n'a-t-on pas sujet d'en faire toute l'estime ?

2* La pauvreté du corps a du mérite assurément, mais elle n'approche pourtant pas do celle-ci, si elle lui est mise en comparaison. ;

3" Car s'il est diflicile d'èti:e privé da ^ toutes les commodités du corps, ill'est bien davantage que l'esprit soit privé d'une douce jouissance, et qu'il soit pauvre, au milieu même de la i)ossession, comme s'il était dans la séparation de toutes les commodités de la vie.

4* C'est que cette pauvreté d'esprit marque la grande union qu'il a avec Dieu, par

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le moyen de laquelle il est tellement abstrait et dégagé des choses sensibles, qu'il demeure toujours au-dessus d'elles par une haeile élévation.

Il n'est rien de plus vrai que ce gue je viens d'avancer; mais aussi, Tnéonée, il n'est -rien de plus vrai que, dans l'usage des choses qui ne répugnent point absolument à la pauvreté, on y découvre ordinairement une affection très-déf>ravée, laquelle en lait voir manifestement TiHusion. ÎEt en effet, obligez-moi, je vous conjure, de considérer avec beaucoup d'attention ces personnes qui, ne :nanquant en rien de toutes leurs commodités, et en usant largement, prétendent et disent que leur cœur n'y est pas, ei qu'ils n'en sont [»as moins dans la pureté de la paurreté la plus dégagée; quy remarquerez- Tous, à votre avis? Je vais vous délivrer moi-même de peine, et vous le dire.

Ce sont personnes qui ne peuvent souffrir de se voir priver des choses dont elles ont d'ordinaire l'usage, elles y prétendent comme un certain <llt)it, à la façon qu'on Ta sur celles qui ne se peuvent ôter sans injustice; et c'est pour cela qu'elles s'en plaignent assez hautement, quand elles en ont la privation. Et c'est là pourtant, ïhéonée, ce cœur libre, et au-dessus des choses dont il iise; c'est là ce pauvre d'esprit, qui se flattait d'avoir un dégagement tout spirituel, quand rien ne lui manquait. Ohl que Tabondance ^n fait bien croire d'autres, et inspire délicatement l'illusion 1 Le vrai pauvre d'esprit reçoit également la privation et la possession, parce qu'il en use comme de choses empruntées qui ne lui sont pas dues; et ces

I)er$onnes par leur immortiQcation, et par eurs plaintes, montrent bien qu'elles sy comportent en propriétaires, et qu'elles y prétendent quelque droit.

11 n'y en a point qui vous diront tant qu'elles, qu'elles ne veulent avoir rien de superflu. Tout ce discours, Théonée, n'est t)rainai rement qu'illusion; voulez-vous le ^oir? C'est que par là elles se couvrent adroitement, afin que le nécessaire ne leur manque point, comme si elles disaient qu'il est très-juste que rien ne manque à ceux qui se retranchent d'ailleurs toute les superttuités. C'est bien là témoigner une mortification apparente pour tomber dans une véritable immortification , par l'attachement qu'on a à toutes les choses dont on ne croit pas qu'on doive souffrir le besoin; et cependant, c'est là être dans l'usage de ce qu'on possède, sans aucun dérèglement de cœur C'est là être pauvre comme ce monde prétend, quand rien ne leur manque de toutes les commodités de la vie? Ohl Dieu, qu'il est rare de trouver un cœur pauvre et pur, quanJ il a touti

Mais ces esprits qui ont tout le nécessaire et qui affectent de passer pour pauvres, prouvent encore bien mieux leur iramortiucation et leur illusion; car, au'il arrive que ce même nécessaire en quelque point ne leur soit pas donné par quelque sorte de rencontre, combien en voit-on qui le por-

tent impatiemment? MAiscela vient de quelque incident; mais c'est l'effet de qu^que néressité. Il n'importe, il faut que nos pauvres d'esprit aient tout leur compte, ou ils ne s'en tiendront point qu'ils ne crient. Crovez-vous, après cela, qu'on puisse être facilement pauvre dans 1 usage de toutes choses? Pour moi, je ne serai jamais de si facile créance.

Voulez-vous aller plus avant, sans nous en tenir précisément aux choses nécessaires de ces pauvres d'esprit, qui veulent avoir tous leurs besoins? C'est assez qu'ils jugent que ce qui leur est quelquefois ôté, ou que ce qui ne leur est pas donné soit nécessaire. Quoique au fond il ne le soit pas, pour en former aussitôt des plaintes; c'est ainsi que, par aveuglement et par illusion, ils passent facilement du nécessaire à l'amour sensuel de leurs aises et de leurs commodités.

Et si vous voulez encore avancer d'un pas, vous trouverez ce qui est bien surprenant : c'est que ces pauvres prétendus, dans l'usage de toutes les choses, vont quelquefois jusqiTà unedélicatesse^bien étrange. Et comme quoi? Si ce qu'on leur donne n'est pas si bon, ni si bien selon leur désir, il n'y en aura point de de plus prompts à se plaindre. Oh 1 ce n'est point pour eux, vous diront-ils; c'est le zèle, qui les fait parler, et ils n'y regardent que le bien commun ; voilà comme ils couvrent leur immortifîr^tion particulière, de ce prétexte de zèle : mais cela vient de ce que ceux qui sont accoutumés à avoir tout, iren demeurent jamais là, et que la nature devient peu à peu sensuelle, quand en toutes choses elle a assez honnêtement de quoi se contenter.

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