CHAPITRE I
L^t illu$ion$ de Famour divin dans set idées.
Il n'est pas que vous ne sachiez les idées que se forment la plupart de ceux qui aspirent è l'amour, ou qui en entendent seulement parler, et ce que ce terme seul fournit à leiir esprit. Ils se donnent ordinairement cette pensée, au'aimer Dieu n'est point autre chose que d avoir la poitrine tout échauffée d'ardeurs célestes, d'être consumé des plus belles flammes, d'être pénétré des douceurs de celte passion divine, d'en être toujours dans les langueurs, d'en porter au cœur une vive plaie et de pâmer par la suavité de ses excès. C'est là ce qui s'en conçoit le plus ordinairement et l'image que Fou s'en forme.
De ma part, si je pouvais avoir des termes plus beaux et d^s idées plus délicieuses pour dépeindre ce divin amour, je vous avoue que je ne les épargnerais pas, et que la peinture n'en peut être assez noble et assez riche, et quoi qu'on en puisse dire, que ce ne sera que lui donner de sombres couleurs.
!• Car n'est-ce pas la première, la plus pure, la plus belle et la plus sublime des 0[)ération5 de l'âme, dont on ne peut faire conséquemment un tableau assez éclatant.
2* Dieu peut-il être aimé d'une manière jamais assez exquise par toutes les voies de transports, de suavités et des plus amoureuses liquéfactions?
3- Et 1 âme peut-elle jamais être remplie d'idées assez grandes de cet amour?
Qui vous le nie, Théonée? Au contraire, je voudrais que les incendies en fussent universels, et que les conceptions qu'on s'en fait en fussent plus magnifiques. Mais je désire bien aussi, s'il vous plaît, que vous sachiez que la chose comme elle se conçoit ordinairement n'est vraie que dans la pureté do la spéculation, et que l'idée qu'on s'en donne, à peu près telle que je viens de vous la dépeindre, n'est quune illusion bien agréable.
Car, à vous dire le vrai, toutes ces idées
de l'amour divin qu'on se met dans resprit, n'en sont nullement la ju5te conce] tion qu'il en faut prendre; car ces doux embrasements, ces ivresses divines, ces engloutissements dans Dieu; ces délices per) éluelles du cœur et de l'esprit et choses semblables, qui sont les pensées qu'onforme de cette amour, tout cela proprement n'est que pour le ciel, et c'est tomber dans une illusion bien grande autant qu'elle est flatteuse* que de croire que cet amour nous soit dû pendant que nous sommes sur la terre. Il est de grandes âmes, je le confesse, en qui paraît cet amour ; mais ce sont de grandes âmes, et par cela même il est donné à connaître que ce n'est pas celui qui est propre de celle vie, puisque ce n'est qu'une grâce de faveur faite à des âmes extraordinares.
Mais ce qui fait voir l'erreur manifeste ce cette idée d'amour, c'est que l'homme, quelque soin et quelque industrie qu'il y puisse apporter, ne peut venir jamais jusque-là avec des assistances communes de la grâce. Il faut néanmoins dire, qu'étant obligés et appelés en ce monde à aimer Dieu, il nous en faut avoir une idée que nous puissions mettre au dehors, et à laquelle nous puissions donner son effet ; ne dis-je pas vrai? Autrement il y aurait de Tinjustice è vouloir de nous une chose qui passerait nos pouvoirs. 11 faut donc conclure par une même suite, et vous le voyez bien, que c'est un égarement d'esprit de se proposer ces idées d'amour divin où ne peut jamais parvenir notre travail, s'il n'y est élevé par quelque sublime opération de la grâce.
Ne douiez pas, Théonée, non, ne doutez pas que c'est le démon qui a coutume d'inspirer des idées si douces et si belles de l'amour de Dieu. Il ne prétend par là que mettre l'âme dans le désespoir d'y réussir jamais. Il remplit son esprit de ces conceptions si délicieuses et si élevées qui loi sont comme un charnue dont il est fortement atliré. Et puis, il le laisse dans quelque vain efl'ort qui n'enfante après que le rebut et le désespoir, quoiqu'il y ait été précédé de la douceur et de 1 admiration.
Si le démon ne se prend pas si mal ainsi pour tromper l'âme en la poussant au désespoir de pouvoir jamais aimer Dieu, il ne s'y prend pas encore moins bien pour l'endormir dans d'agréables idées d'amour, comme si en vérité elle avait au cœur cet amour divin ; car c'est ce qui arrive, que l'esprit, se formant toutes tes plus belles idées d'aimer Dieu, est naturellement assez porté à se persuader qu'ill'aime en effet, autant qu'il a ne vives impressions de cet amour. C'est où en sont tant d'âmes illuoiinées qui font les épouses délicieuses, patce qu'elles se sont enivrées l'imagination de ces idées qui n'ont rien qui ne soit grand et doux.
Mais sans aller si loin à l'opération du démon sur ce sujet, il ne faut simplement denwîurer qu'à la nature de Tesprit et n'y point apporter tant de mystère. 11 ne faut que savoir que l'homme a un cœur tout sensuel ,
un
LES ILLCSÏOISS DE LA VIE SPIKITLFXLE.
\èCt
et c'en est as. ez ponr dire que de lui-mètTie il se met volonliers devant les yeux les idées toutes les plus douces de Tauiour; et si le cœur en est particulièrement affectif, cela n'aide pas peu encore à former ces belles iiJéos d'aimer Dieu; mais il n'aide pas peu aussi à le mener doucement dans Tillusion. Et vous remarquerez , en effet , que ce sont singulièrement plus que les autres, ces porfonnes tendres, qui se mettent dans la tête une idée d'amour beau et agréable, tout conforme à la mollesse de leur compiexion. N'est-ce donc pas maintenant une chose bien évidente, que l'illusion n'est pas moins grande que cet amour divin est idéal ?