CHAPITRE n
Les illusions de Vamour divin dans su
recherche.
Après s'être ainsi fait des idées de l'amour divin pleines de douceur, soit qu elles soient puisées de la contemplation, soit qu'elles soient prises des lectures et des entretiens, on a assez coutume de vouloir entrer aussitôt par là dans les voies de la sainteté.
Et de vrai, ïhéonée, qui est-ce qui ne me le dispute si j*ose entreprendre le contraire? Et vous-même ne me le disputerez-vous pas? Ne me direz-vous pas aussitôt qu'il ne se peut au monde rien faire de miqux, quand en se donne à Dieu, que d'y aller par la voie de l'amour.
!• Car n est-il pas du bon choix, et du bon sens, dans toutes les recherches qu'on peut faire, de se proposer toujours ce qui est le meilleur? 11 n'est point d'esprit qui répugne h celle vérité. Or, il en est aussi peuqui ne sachent qu'il n'y a rien, dont la bonté et Ja vahîur approchent de celle de l'amour divin. N'est-ce pas donc lui qu'il faut chercher sitôt qu'on prend le dessein d'être h Dieu?
2* La voie la plus courte qui nous y peut conduire n'est-ce pas encore la meilleure? Car à quoi bon s'embarrasser de tant de pratiques, qui se donnent tous les jours, et de prendre de longs détours pour arriver à son terme? Et peut-on ignorer que la voie de l'amour est un chemin abrégé, qui débarrasse et qui décharge l'esprit de tous ces soins multipliés qu'on apporte à se sanctifier? Pourquoi donc ne prendra-t-on pas incontinent un si beau chemin?
3** Et puis, c'est qu'en un mot il se peut, et se doit dire, que l'amour est tout éminemment, et que c'est bien perdre temps, en formant le dessein de se donner à Dieu, de Je vouloir faire par tant de différents efforts, le pouvant faire par un seul tout à la fois.
Vous pouvez me disputer cette vérité, Théonée, je l'accorde, et vous venez de vous en acquitter assez bien ; mais il m'est aussi, bien facile de vous détromper, et je ne veux rien dire pour cela, où vous ne soumettiez à l'abord votre esprit.
0«eriez-vous dire qu'il y ait bien de l'humilité a prétendre faire le premier pas de
la vertu, jusque dans le sein du î>ur amôu: ; d'en vouloir jeter les premiers fondementi sur les hautes montagnes, et de demander d'être admis incontinent au banquet de Tépoux avec ces amantes incomparables? Ce n'est qu'une présomption toute pur^, et non pas un désir de ce divin objet. On aime son élévation, et voilà tout; et c'est ce qui fait qu'on cherche à l'abord cet amour lout beau et tout éclatant ; et c'est ce qui cause tons ces vains efforts pour en faire naître la flamme en son cœur. Oh I que d'âmes égarées font mal à propos ces recherches, comme si les voies réglées et ordinaires n'étaient que pour des cœurs bas et petits I Tout de bon , Théonée , ces sortes de commencements si présomptueux n'apportent, pas peu de désordre dans les grancis desseins qu'on a pour la vertu.
Mais pour vous en convaincre encore par vous-même, si vous étiez infatué de c^tto maxime, dès les premières démarches que vous faites pour aller à Dieu; dites-moi : nvez-vous les ailes assez fortes pour prendre tout d'un coup un si haotvol? Eh! vous n'êtes qu'un enfant, qui n'avez pas encore appris à marcher, et vous prétendriez aussitôt voler jusqu'au parfait amour? Retournez plutôt sur votre faiblesse , reconnaisses votre témérité, et apprenez h faire quelques justes pas. N'est-ce pas ce qui cause tant de chutes à ceux qui se veulent ainsi élancer avant que les ailes leur soient venues.
De plus, je trouve ici qu'il n'y a pas moins d'ignorance que de témérité; car il n*y a qu'une personne extraordinaireraent aveugle, qui puisse croire qu'on soit cafjables d'arriver à une fin, sans y emplover le» moyens, et qui puisse faire quelques démarcl>es pour cela. Vous voyez bien, Théonée, que la fin dernière de la vertu, c'est l'amour; vous ne voyez donc pas moins , qu'il faut faire quelques pas et prendre quelque moyen, avant que d'y parvenir. Vous devez clone dire, par une conséquence nécessaire, que c'est une ignorance bien grossière de ceux qui, dans le dessein d'être à Dieu, cherchent aussitôt à se voir embraser du divin amour, sans avoir auparavant préparé la matière à SOS pures flammes.
Ce qui vous peut faire encore voir claire ^ ment l'illusion de cette recherche, c'est qne les personnes, qui se prennent à la vertu de cette manière, ignorent d'ordinaire toutes les vertus qui inspirent la mortification, ou s'ils ne les ignorent pas, ils n'en font pas bien de l'estime. Cela vient de ce que, ne cherchant que la douceur de ce bel amour, elles se font une conscience si délicate, qu'elles ne peuvent seulement supporter la vue de toutes ces vertus , qui paraissentun peu austères. Et de là qu'arr.ive-t-il, sinon que la corruption de la nature et toutes les passions en sont fomentées. C'est aue cet amour beau et doux, après lequel elles courent, ne sait point porter de coup qui incommode et qui pique, mais il ne laisse quo des pensées do jouissance et de caresses. Quelle illusion donc dans l'estime et dans
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Facquisition des vertus , parce au'on la tout entière dans la rechercne de 1 amour. Apprenez mieux à chercher, Théonée, si vous voulez trouver plus heureusement