CHAPITRE VI
Les illusions de plusieurs qui mettent leur grande pénitence dans l'extérieur et peu dans antérieur.
Je vous ai montré tout au lon^ dans Titlusion des austérités, combien elles étaient nécessaires dans les voies de la vertUf mais plusieurs, excédanten ce point, en vont jusque-là, Qu'ils passent aune illusion tout opposée. C est qu'ils ont une telle estime de la pénitence de l'extérieur, qu'ordinairement ils font très-peu celle de Tintérieur.
!• Us voientque c'est la disposition pres-
• que universelle de tous les esprits, qui sont
ioucbés de quelque sentiment de pénitence,
de s'attacher aussitôt au corps et d*en faire leur plus grand fond pour Texpiation de leurs péchés; cet excmi)le les persuade et les emporte.
2" Qu'on est bien plus capable de Texlérieure que de l'intérieure, soit parce qu'elle est mieux comi)rise, soit parce qu'elle est plus faisable, soit parce qu'elle se montre davantage aux yeux.
3" Ouê voulant abattre Tesprit, ils ne croient pas avoir de moyen plus favo.able qu'en abattant le corps par les austérités.
Quelque estime, Théonée, que je vous ai
fm faire des austérités comme d'un excelent sujet de pénitence, il en faut néanmoins diminuer plus de^ la moitié, en comparaison de la pénitence de Tintérieur qui est dans la componction, dans Tabaissement« dans la douleur continuelle de Tâme et du cœur. L'extérieure est bonne et sainte, mais elle est ici une illusion toute manifeste et elle commence de n'être pas moins nuisible par ce mauvais tour, qu'elle est profitable d'elle-même.
C'est Thumiliation de Tâme que Dieu regarde infmimentplus que celle du corps, et quand elle estpénétrée des sentiments d'une véritable douleur, elle en arrête bien autrement les yeux que ne fait pas un corps battu des austérités les plus rigoureuses. 11 agrée la pénitence du corp, mais seulement autant que celle de Tâme lui a parue agréable ; car c'est uniquement celle-<îi qui lui inspire toute sa vertu et toute sa beauté. Il n'a donc proprement de complaisance que dans la posture d'une âme navrée, humiliée et anéantie ; au travers de laquelle il regarde les austérités corporelles, qui ne méritent que de ce côté là d'en être considérées.
Nous Tavons tant dit, Théonée, que la pénitence de Textérieur est souvent pleine d ostentation ,etque Thypocrisie s'en empare d'une manière fort imperceptible ; mais l'intérieure est bien çuérie de ce mal, parce qu'eUe est toute cachée et qu'elle n'est quelquefois guère moins hors des yeux de la jiersonne qui en est pénétrée, que de ceux des autres qui ne sont capables d'en voir que la surface , c'est pour cela qu'elle a bien jîlus de vérité, parce qu'elle est bien nlus en sôreté, ne pouvant pas ainsi être si lacilement atteinte de ce poison de vaine opinion.
Mais d'où vient que Ton fonde tant sur l'extérieure et qu'on semble mettre uniquo' ment tout son soin dans les rigueurs du corps? C'est par cela même que je viens de dire qu'elle paraît, et que les yenx la voient et la comprennent Et d'où vient qu'on fait d'ordinaire si peu de fond sur l'intérieure 1 C'est aussi par raison opposée , parce que son essence est peu conçue , étant néces" saire d'avoir beaucoup d'entrée dans Tinté* rieure pour la comprendre. Avec cela il est aisé de voirie principe de cette illusion.
Mais je ne veux que cette seule pensée pour en donner une conviction manifeste^ Faites toutes les pénitences exlérieuret
un
SUPPLEMENT AL- DICTIONNAIRE D'ASCETiSME.
iiDaginaUes» tanl au'il tous plaira , elles ne seront pas plus néanmoins qu'une souche qui serait battue de coups , si l'intérieure ne lui communique son âme, son prix et 5a valeur ; c'est ce que je tous ai déjà dit. Mais il n'en est f*as ainsi de l'intérieure ; car que le corps soil dans une incapacité, ou physique, ou morale, de faire aucune pénitence , celle de Tâme et du cœur ne perd rien jKJur cela de sa bonté, et n'a pas moins d*inaépendancede celle du corps , que celleci en dépend comme du princi()e de sa vie. Est-ce donc tine illusion qu'on doi?e supporter de s'attacher plus aux pénitences du corps qu'à celles de 1 esprit ?
Il ne faut que considérer de près ceux qui s'attachent à cette maxime {)our ne plus douter de leur écrément. Que verrez-vous? Qu'il n'y en a point dont les passions soient plus fortes que de ces personnes qui, pendant qu'elles ne pensent qu'à mettre leur corps en pénitence , par toutes les plus ruJes austérités , eu augmentent davantage la matière par la grande liberté de ces mêmes passions , et abandonnent autant leur cœur a tout ce qui est de déréglé que leur chair est abandonnée à toutes les rigueurs. C'estlà se tromper trop grossièrement.
Vous venez de voir , Théonée , où porte d'ordinaire l'amour désordonné des pénitences du corps, et comme les choses les plus sancl*ûantes prennent quelquefois des détours qui sont pleins d'illui»iens.
Moyens poai éviter les illusions des sentiments de pénitence.
!• Il y a des personnes qui peuvent avec toute sûreté penser souvent aux péchés de leur vie passée; pour moi j'en suis fort d'avis, et qu'elles s'en donnent une occupation très-iarailière. Ce sont celles qui ont une compLpxion naturelle tellement faite, que ni le corps ni l'imagination n'en reçoivent point d'impression qui leur puisse être désavantageuse. Puisque donc cette fréquente représentation ne peut faire en elles aucun mauvais effet du côté de l'imaeination et de la chair, il est certain qu'elle ne peut qu'en faire de très-bons dans l'esprit, par la confusion et par les abaissements qu'elle y laisse toujours davantage.
2* Mais aussi je conseille particulièrement à celles dont l'imagination est trop vive , et dont le corps a trop de feu de ne se faire presaue jamais des images de leurs crimes
Fasses. Qu'elles soient bien persuadées que inclination qui leur en pourra venir est une adresse et un piège du démon pour leur donner un iiencbant à la tentation et à la chute, et qu'elles doivent même éviter avec un soin tout à fait exact de donner aucune entrée dans leur esprit à toutes ces représentations. C'est qu'elles ne doivent guères moins se défier de leur tempérament que du mal même, ce qui peut être sûr, et utile pour les autres, ne leur pouvant être que dangereux et fort dommageable. C'est au directeur de former la diversité de ses avis, sur la connaissance qu'il a de la diversité de ces doux tempéraments*
3* Ayez toujours an cœur Due affectîofi » et dans l'esprit une estime pour la pénitence intérieure, infiniment plus que toutes les sévérités qui s'exercent sur le corps, et où il s'agira, par quelques incidents, de laisser celle de l'extérieur, pour en conserrer TOlre âme davantage dans la componction , ne faites point difficulté de l'immoler et la regardez comme un esclave qui doit senrir par tout à celle de l'intérieur.
4* Quelque passion que tous puissiez aToir, Théonée, de [>orter toujours intérieurement une disposition et une posture de pénitent , acoutumez-vous , je vous prie, de rabattre les moindres inclinations qui tous pourraient naître, d'en avoir quelque témoignage sensible , de ressentir ces douces plaies de contrition, d'être dans des pressures de cœur toutes douloureuses ; tout cela n'est que sensualité, jusqpie dans Tétat qui ne doit être que pure amertume. Aimez plutôt et n'aimez que celte disposition intérieure de pénitence, qui est toute au-dessus des sens et de la partie inférieure.
5* - Quelque pénitence que vous puissiez jamais faire, cela veut dire : quelque sévère que vous puissiez être à votre corps , et de quelque vive douleur que vous soyez percé, ne pensez pas pour cela oue vous Mssiez rien pour vos péchés qui mérite seulement regardé; mais que la grandeur de votre pénitence, quant aux apparences; vous aide Îdutôt à juger de sa petitesse, à l'égard de a justice de Dieu, à qui il en est dû infiniment davantage.
6* On ne vous dit pas que les pénitences que vous pouvez vous imposer ne soient bonnes; mais on vous avertit, Théonée, que vous devez avoir incomparablement plus d'estime et plus d'amour pour celles qu'on TOUS fera faire sans que vous les ayez recherchées. Pensez qu*une seule de celles ^ que la nécessité ou l'obéissance vous imposera, vaut mieux que cent des autres qui pourraient être de votre choix.
7* Lorsque votre âme sera vivement touchée de ses péchés, ne vous laissez peis abîmer dans la vue de leurs horreurs ; prenezy bien garde. Au contraire, retirez- vous-en après y avoir donné quelque tîonsidération ; mais portez toutes vos pensées dans les miséricordes de Dieu et ne sortez point de ce regard. Vous en pleurerez ainsi Lien mieux vos péchés, vous en recevrez moins de trouble et d'abattement , et vous en honorerez beaucoup plus les bontés de Dieu«
8° Je vous dirai pourtant ce que j'en pense, que si Dieu vous fait cette grâce que vous soyez grandement pénétré de vos péchés, demeurez alors dans cette pénétration, tout appliqué à leur grièveté; ne départez point votre esprit de l'objet horrible et Ijonteux, qu'on vous oblige de voir ; et ne donnez point d'autre contemplation et d'autre nourriture â votre âme que ces abominations de votre vie. Ce sont les dispositions où vous devez être, tandis que cette plaie vous durera.
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
un
TRAITE II