PAR LE P. ANDRÉ
PRE&IIER DISCOURS.
Sur le beau en général^ et en particulier sur
le beau visible.
Messieurs,
Je ne sais par quelle fatalité il arrive que les choses dont on parle le plus parmi les hommes, sont ordinairement celles que Ton connaît le moins. Telle est, entre mille autres, la matière que Tentreprends de traiter. C'est le beau ; tout le monde en parle, tout le monde en raisonne. 11 n'y a point de cercles à la cour, il n*y a point de sociétés dans les villes, il n'y a point d'échos dans les campagnes, il n'y a point de voûtes dans nos temples, qui n*en retentissent. On veut du beau partout ; du beau dans les ouvrages de la nature, du beau dans les productions de l'art, du beau dans les ouvrages d'esprit, du beau dans les mœurs ; et, si Ton en trouve quelque j^art, c'est peu de dire qu*on en est touché, on en est frappé, saisi, enchanté. Hais de quoi Test-on?
Demandez dans une compagnie aux personnes qui en paraissent les plus éprises, quel est ce beau qui les charme tant? quel en est le fond, la nature, la notion précise, la véritable idée? si le beau est quelque chose d'absolu ou de relatif? s*il y a un beau essentiel, et indépendant de toute institution ? un t>eau fixe, et immuablement tel ? un beau qui plaît, ou qui a droit de plaire à }a Chine, comme en France, aux Barbares mêmes, comme aux nations les plus policées? un beau suprême, qui soit la règle et le modèle du beau subalterne que nous voyons ici-bas ? ou, enCn, s'il en est de la beauté comme des modes et des parures, dont le succès dépend du caprice des hommes, de l'opinion et du goût?
A ces questions, vous verrez aussitôt toutes les idées se confondre, (es sentiments se }Nirtager, naître mille doutes sur les choses du monde, que l'on croyait le mieux savoir : et pour peu que vous pressiez vos interrogations {>our faire expliquer les contendants, vous reconnattrez que, si le je ne sàïs quoi
(759) Platon, diiiis son grand Hippiat,
ne vient à leur secours, la pluoart ne sas* ront que vous répondre.
' Quelqu'un me dira peut-être : faut-il dune aller si loin pour trouver du beau? Ouvrez les yeux, voilà une belle compagnie; écou* tez, voilà un bel air. Mais il est évident que ce serait là sortir de la question. Je ne toos demande pas ce qui est beau, disait autres fois un philosof^he (759) à un sophiste, qui, sur le même sujet, lui faisait à peu près la même réponse. Je vous demande ce que c'mI
a ne le beau ? Les deux questions sont biea ifférentes. Vous répondrez, suivant le style ordinaire, parfaitement juste à celle que je ne vous fais pas. Mais vous ne répoodei point du tout à celle que je vous fais. Je vous demande encore un coup, qu'est-ce que le beau? le beau, qui rend tei tout ce qui eH beau dans le physique, dans le moraU dans les ouvrages de la nature, dans les productions de Tart, en quelque genre de beauté que ce puisse être.
Je sais qu'il v a des philosophes par b monde , qui m auraient bientôt répondu. Après avoir épuisé sur le beau tous les lieoA communs de Téloquence pyrrhonienne, qui se réduit à prouver aux hommes qu'ils ne savent rien, parce qu'ils ne savent pas tOQl« ils concluraient sans façon à le mettre* aa rang des êtres de pure opinion. Mais si ces grands philosophes ne veulent point passer pour des eitravaçants, qui i)arlent du beau sans savoir ce qu ils disent, il tàni du moins qu'ils en admettent l'idée, qui est en elM très-constante. Je veux dire, pour ne riei supposer que d'indubitable, qu*il y a dans tous les esprits une idée du beau; que cette idée dit excellence, agrément, perfection; qu'elle nous représente le beau cooime une qualité avantageuse, que nous estimons dans les autres, et que nous aimerions dans nousmêmes. La question est de la dévelopiier, en sorte qu'elle devienne manifeste à tous les esprits attentifs ; c'est le dessein que je me propose.
J*ai cru, Messieurs, que vous verriez avec plaisir traiter dans vos assemblées acadé*
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
niques une matière si intéressante et si agréable par elle-ai6rae> d'ailleurs si peu connue dans la théorie, et cependant si digne de Tètre par les erands principes qu*on en peut tirer pour former ses sentiments, son langage, sa conduite sur le vrai beau,
3ui en doit être la règle. Cest ce qui mo onne lieu d*espérer une audience favorable.
Pour donner d*abord un plan général de mon dessein, je dis qu'il y a un beau essentiel et indé[>endant de' toute institution, même divine : nu*il y a un beau naturel et indépendant deVo})inion des hommes : enfln qu*il y a une espèce de beau d'institution humaine, et qui est arbitraire jusqu'à un certain point. Trois propositions qui renferment tout mon sujet, qui font voir Tordre que je dois suivre en le traitant, et qui commencent déjà, si je ne me trompe, à y répandre quelque jour, par la distinction qu'elles mettent entre les choses qu'on a si souvent coutume de brouiller ensemble. Retenez, s'il vous platt, Messieurs, cette première division de la matière que je me propose d'éclaircir.
Hais comme le beau peut être considéré ou dans l'esprit, ou dans le corps, on voit assez que, pour ne rien confondre, il faut encore le dfiviser par ses différents territoires ; en beau sensible et en beau intelligible : le beau sensible, que nous apercevons dans les corps et le beau intelligible que nous a()ercevons dans les esprits. On conviendra, sans doute, que l'un et l'autre ne peuvent être aperçus que par la raison ; sensible, par la raison attentive aux idées qu'elle reçoit des sens ; et le beau intelligible, par la raison attentive aux idées de Tesprit pur. Je commence par le beau sensible, quoique peut-être le plus compli- Suép mais qui d ailleurs me (>arait le plus icile à éclaircir, par les secours uue je puis tirer de nos idées les plus familières, pour me faire entendre à toutes, sortes do personnes.
D'abord, il est certain que tous' nos sens B*ont pas le privilège de connaître le beau. Il y en a trois que la nature a exclus de cette noble fonction : le goût, l'odorat et le toucher. Sens stupides et grossiers, qui ne cherchent, comme les bêtes, que ce qui leur est bon, sans se mettre en peine du l.)eau. La vue et l'ouïe sont les seules de nos facultés corporelles, qui aient le don de le discerner. Qu'on ne m'en demande pas la raison ; je n'en connais point d'autre que la volonté du Créateur, qui fait, comme il loi plaît, le partage des talents.
Toute la question se réduit donc ici au beau qui est du ressort de ces deux sens privilégiés :.c*est-à-dire au beau visible ou optique, et au beau acoustique ou musical : au beau visible, dont l'œil est le juge naturel; et au l>eau acoustique, dont Toreille ost l'arbitre née : l'un et l'autre établis par un ordre souverain, pour en décider chacun dans son district, mais en tribunaux subalternes suivant certaines lois qui, leur étant
antérieures et supérieures, doivent dicter tous leurs arrêts.
Celles que' l'oreille doit suivre dans les siens, sont d'une théorie trop fine et trop délicate pour me résoudre à commencer par elles. Ainsi, pour la plus grande facilité, je me borne dans ce premier discours au beau sensible, qui est l'objet do la vue. Nous n'aurons encore que trop de matière.
Il faut montrer qu'il y a un beau visible dans tous les sens que nous avons distingués ; un beau essentiel, un beau naturel, et un beau en quelque sorte arbitraire. Il faut expliquer la nature de ces trois espèces de beau visible. Il faut établir quelques règles pour les reconnaître, chacun par le trait particulier qui le caractérise.
Vous voyez. Messieurs, par la manière toute simple dont j'expose mon dessein, que je n'ai nulle intention de surprendre vos suffrages, ni de vous demander gr&ce pour mes preuves. Mais aussi vous die permettrez de vous demander justice contre ''insolence du pyrrhonisme, dont la folie et le ridicule ne parurent jamais plus palpables que dans cette matière.
Est-il possible qu'il v ait eu des hommes, et même des philosophes, qui aient douté un moment s'il y a un beau essentiel et indépendant de toute institution, qui est la règle éternelle de la beauté visible des corps ? La plus légère attention à nos idées primitives p'aurait-elle pas dû les convaincre que la régularité, l'ordre, la proportion, la symétrie sont essentiellement préférables à l'irrégularité, au désordre et h la disproportion? La géométrie naturelle, qui ne peut être ignorée de personne, puisqu'elle fait partie de ce qu on appelle sens commun,, aurait-elle oublié de leur'metlre, comme aux autres hommes, un compas dans les yeux, pour juger de l'élégance d'une figure, ou de la perfection d'un ouvrage? Aurait-elle oublié de leur apprendre ces premiers prindpes du bon sens : qu'une figure est a autant plus élégante, que le contour en est plus iuste et plus uniforme ; qu'un ouvrage est d autant plus parfait, que l'ordounance en est plus dégagée; que, si l'on compose un dessin de plusieurs pièces dififéreutes, égales ou inégales, en nombre pair ou im-
t»air, elles v doivent être tellement distribuées, que la multitude n*y cause point de confusion; que les parties uniques soient
E lacées au milieu de celles (^ui sont doutes ; que les parties égales soient en nombre égal, et à eçale distance de part et d'autre ; que les inégales se répondent aussi de part et d'autre en nombre égal, et suivent entre elles une espèce de gradation réglée ; en un mot, en sorte que, de cet assemblage, il en résulte un tout ui^rien ne se confonde, où rien ne se contrarie, où rien ne rompe l'unité du dessin? Et pour descendre de la métaphysique du beau à Ja praticfue des arts
3ui le rendent sensible, un simple coup 'œil sur deux édifices, l'un régulier, l'autre irréguliert n^ doit-il pas suflire, non-seulement pour nous faire voir qu'il y a des rè-
DICTIONNAIRE D*ESTHET1QC&
Ki
fi;les du beaa, mais pour nous en découYrir a raison.
Cette raison fondamentale des règles du beau, qui est assez subtile, i^arattra peutêtre meilleure dans la bouche de quelque auteur célèbre que dans la mienne. Je n en connais que deux qui aient un peu approfondi la matière que je traite : Platon et saint Augustin.
Platon a fait deux dialogues intitulés, du Beau : son grand Hippias et son Phèdre. Mais comme dans le premier il enseigne ))Iutôt ce que le beau n est pas, que ce qu*il est ; comme dans le second il parle moins du beau que de l'amour naturel qu'on a l'Our lui ; comme dans Tun et dans Tautre j| étale à son ordinaire plus d*esprit et d'éloquence que de véritable philosophie, je renonce à la gloire de prouver ma thèse en {Trec. Saint Augustin, qui était un ai^le en touti a traitéfla question plus en philosophe. 11 nous ap|:)rend même que, dans sa jeunesse (760), il avait composé un livre exprès sur la nature du beau; et nous serions inconsolable de l'avoir perdu , si nous n*en retrouvions les principes dans ceux de ses ouvrages que le temus nous a conservés. Je les trouve surtout uien développés dans Sun sublime traité De la vraie religion. 11 y élève son lecteur, du beau visible des arts au beau essentiel qui en est )& règle, |)ar une analyse qui ferait honneur à la philosophie moderne. Mais il faut l'écouter lui-même :
« Si je demande à un architecte (761), dit ce saint docteur, pourquoi, ayant construit une arcade à une des ailes de son édifice, il en fait autant à l'autre, il me répondra, sans doute, que c'est afin que les membres de son architecture (762) symétrisent bien ensemble. Mais pourquoi cette symétrie vous parall-elle nécessaire? Par la raison qne cela plaît. Mais qui êtes-vous pour vous ériger en arbitre de ce qui doit [flaire ou i^ doit pas plaire aux hommes, et d*où savezvous que la symétrie nous plaît? J'en suis sûr, parce que les choses ainsi disposées ont de la décence, de la justesse, de la grâce , eu un mot parce que cela est beau. Fort bien. Mais, oites-moi, cela est-il beau parce qu'il platt, ou cela plalt-il parce qu'il est beau ? Sans difficulté, cela plaît parce qu'il est beau. Je le crois comme vous. Mais je vous demande encore : pourquoi cela est- il beau ? et si ma question vous embarrasse, parce qu'en etfet les maîtres de votre art ne vont guère jusque-là, vous conviendrez du moins sans peine que la similitude, l'égalité, la convenance des [)arties de votre bâtiment, réduit tout à une espèce d*unité qui contente la raison. Ceet ce que je voulais dire. Oui, mais prenez-y garde. Il n'y a point de vraie unité dans les corps, puisquils sont tous composés d'un nombre innombrable <lc parties, dont chacune est encore composée d*une infinité d'autres. Où est-ce donc
que vous la voyez cette unité qui vous dirige dans la construction de votre dessin ; cette unité, que vous regardez dans voire art comme une loi inviolable; cette unité» que votre édiflce doit imiter pour être beau, mais que rien sur la terre ne peut imiter parfaitement, puisque rien sur la terre ne peut être parfaitement un ? Or, de Ik, qoê s'ensuit-il? Ne faut-il pas reconnaître qu*il y a donc au-dessus de nos esprits une certaine unité originale, souveraine, étemelle, parfaite, qui est la règle essentielle du heau que vous cherchez dans la pratique de votre art ? »
C'est le raisonnement de saint Augostio, dans son livre de la véritable religion, d'où il a conclu, dans un autre ouvrage, ce grand principe, qui n*est pas moins évident, savoir: que c est l'unité qui constitue, pour ainsi dire, la forme et I essence du beau en tout genre de beauté. Omnie porro puiehritudinii forma unitae eei (763).
J'adopte le principe dans toute son étendue. Mais il n'est encore question que de l'appliquer au beau visible ou optique. Ot v vient de voir qu*il y en a un qui est essentiel, nécessaire et indépendant de toute insti- \ tution : un beau géométrique, si Tose aisii m'exprimer. C*est celui dont Tidee, comoii parle encore saint Augustin, forme Vwrtiê Créateur: cet art suprême, qui lui fournit tous les modèles des merveilles de la oatureb que nous allons considérer.
Je dis, en second lieu, qu'il y a un beae naturel, dépendant de la volonté du Créateur, mais indépendant de nos opiniODS eC de nos goûts. Gardons-nous bien de Le confondre, comme le vulgaire, avec le beau es» sentiel. 11 en tst plus différent que le ciel ne l'est de la terre. Le beau essentiel, considéré dans la structure des corps, n'est, pour ainsi dire, que le fond du beau naturel : on fond, je l'avoue, qui est par lui-même riche et agréable, maisqui, avec tous ses agréments, plairait à la raison plus qu'à l'œil, si Taiiteur de la nature n'avait pris soin de le re» lever par les couleurs.
C*est par leur éclat qu'il a trouvé le roojraft d'introduire dans Tunivers un nouveau geo» re de beauté, qui nous offre partout un spee» tacle si brillant et si diversîGé. II. a peint le ciel d'un azur dont la vue ne lasse jamais. Il a tapissé la terre d'une verdure. éintilMi de mille fleurs, qui nous applique sans noM fatiguer. 11 nous étale pendant le jour une clarté pure, qui nous charme par sa disiri* bulion partout uniforme. H nous préeeMt pendant la nuit une illumination naturelleb dont la beauté le dispute ft celle du jour, k surpasse peut-être, du moins [»ar la TarMlé de la décoration ; et si Quelquefois il tire le rideau sur ce grand théâtre de la nature ei le couvrant de nuages, c*est pour nous ofirir, dans les différentes couleurs dont il las pare, un nouvel objet d'admiratiou. Dm ce partage d*agrcmentS| il n*a point ouliUé
(760)CoMf., I. IV, c. 13, cic.
'(7tfl) s. ÂHg., De rcra rtUg.,i. 30, 31, 33, etc.
(762; Idem. De mu$., I. vi, c. 13.
oui) s. Aog., epist. t8t édit. PP. BK