SS
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
les spectateurs-nés des mer?eiUes de sa puissance. 11 a, comme un habile peintre, di- Tersement coloré les hommes, pîour les rendre les uns à l'égard des autres un spectacle encore plus rarissant que le ciel et la terre.
Qu*il y ait un beau naturel* cela doue est éTÎdent par le seul coup d'œil de la nature. Que ce genre de beau soit indépendant de DOS opinions et de nos goûts, il ne serait
G s plus possible d*en aouter, si tous les mmes étaient de môme couleur. Mais le Créateur en a ordonné autrement. Il y a des peuples noirs et il y a des peuples blancs : et chacun n*a point manqué de prendre parti selon les intérêts de son amour-propre. Je Tiens de lire le discours d'un nègre (764), qui donne sans façon la palme de la beauté au teint de sa nation. Ajoutez qu*il n'y a presoue personne qui n'ait sa couleur favorite. Les uns aiment plus le vert, les autres le bleu, ceux-là le rouge, ceux-ci le jaune oa le violet. Et les peintres mêmes, qui de* Traient avoir sur cette matière des principes moins flottants, sont partagés en plusieurs sectes sur le mélange qui forme la vraie beauté du coloris. Faisons voir qu'il y a des règles dans la nature, sinon pour juger tous ces différends par un arrêt cféûnitif et contradictoire, du moins pour les mettre en état d'être terminés à l'amiable. Il ne faudra |ias même aller bien loin pour trouver ces règles.
rious n'avons qu'à consulter les juges naturels du beau visible. Que nous disent les Îreux? Ils nous déclarent hautement que la a lumière est la reine et la mère des couleurs. Sa présence les fait naître, son approehe les anime, son éloignement les affai- Llit, son absence les fait mourir. Vient-elle k re^Mirattre sur l'horizon, nous sommes dans Tinstant frappés de l'idée du beau. £t celui même qui est la beauté essentielle a cru ne ae pouvoir délinir sous une image plus agréable qu'en disant : Jt sui$ la Tumtire. La lumière est belle de son propre fonds. La lumière embellit tout. C'est tout le contraire des ténèbres; elles enlaidissent tout ce
S|u'elles enveloppent. Or, de toutes les coueurs, celle qui approche le plus de la lumière, c'est le blanc; celle qui approche le plus des ténèbres, c*est le noir. Notre première question est donc décidée par la voix même de la nature. Et si l'orateur des nègres Tout paraître dans une compagnie de blancs, il faut qu'il se résolve à n y servir que de mouche, pour l'embellir par le contraste.
Me permettra-t on de hasarder ici une conjecture? De cette conclusion qui ne peut être douteuse que chez les Maures ou en Ethiopie, ne pourrait-on pas tirer quelque ouverture favorable pour juger le procès des autres couleurs? Je les réduis toutes à cinq
tirioiitives : le jaune, le rouge, le vert, le lieu et le violet. Ne pourrait-on pas, dis-je, an prenant la lumière pour la mesure du beau en ce genre de beauté, leur donner à
(7^) Dans U pour U contre^ 1756.
chacune le rang d'estime qu'elles méritent, selon Qu'elles en approchent plus ou moins? D'où il s'en suivrait que le jaune pur serait placé à la tête, comme le plus lumineux; le rouge après, puis le vert, le bleu ensuite» et enûn le violet, comme le plus sombre C'est l'ordre de clarté que le célèbre H. Newton (765), l'auteur le plus original que nous ayons sur ceUe matière, a remarqué entre les couleurs en les considérant au travers du prisme, où il est certain qu'elles paraissent dans toute leur pureté et dans tout leur brillant. Or, dites-moi, qu'y a-t-il de plus naturel et de plus raisonnable que de mesurer leur beauté par leur éclat ?
Mais après tout. Messieurs, je ne reux me brouiller avec aucune couleur. H me suffit qu'indépendamment de nos opinions et de nos goûts, elles aient toutes leur beauté propre et singulière. 11 me suffit qu'elles nous plaisent toutes naturellement, ctiacune dans la ])lace que l'auteur de la nature leur a marquée dans le monde : le bleu dan« le ciel, le Tert sur la terre, les trois autres couleurs dans les divers objets qu'elles ont ordre de revêtir pour parer nos jardins et nos campagnes. Il me suffit enfin que chacune en particulier soit d'autant plus belle qu'elle est plus pure , plus homogène, plus uniforme; en un mot, d'autant plus t)elle
au'on y découvre une image plus sensible e l'unité. C'est toujours le principe.
Il faut pourtant l'avouer, quelque brillante que soit une couleur, elle nous rassasierait bientôt , si nous n'en avions qu'une seule à considérer dans le monde. L'auteur de la nature , en cela comme en tout autre chose, a eu soin de prévenir nos dégoûts. 11 y a très-peu de couleurs simules. M. Newton n'en compte que sept : le rouge , lorançé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo et le violet. Il y en a un nombre iuGui de composées; je veux dire, qui réiuhent de leurs mélanges en les prenant deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, etc., et en combinant encore ces résultats les uns avec les autres pour en former de nouveaux mélanges qui, uar les règles des combinaisons » nous en donneront encore un plus grand nombre, à l'iniini. Ou plutôt, parce qu il est évident que chacune d'elles , soit simples , soit composées , peut avoir à l'inQni divers degrés de force et de vivacité suivant lesquels on les peut mêler ensemble pour en produire d'autres , ne pourrait-on (>as dire qu'il y a dans la nature, non-seulement une infinité, mais une infinité d*iuGnitus de couleurs différentes? Au moins est-il constant qu'après tant de siècles d'observations, l'expérience nous en découvre tous les jours de nouvelles. Voilà donc encore, dans cette infinie variété de couleurs, une autre sorte de beauté dont le Créateur, indépendamment de nos opinions et de nos goûts, a décoré la scène de l'univers ; et, pour comble le merveilles , il ne faut qu'uu ravon Je
(765) Newton, Opt , pag. 80.
lumière pour en faire tout d'un coup le discernement.
Voici quelque chose qui vous paraîtra peut-être encore ulus di^ne d'attention, parce qu'il y paratl plus d'intelligence, ou du moins un art plus aisé à reconnaître. C'est le beau qui résulte , je ne dis plus du mélange des couleurs, qui détruit les unes pour produire les autres , mais de leur union et de leur assemblage pour composer un tout hétérogène où elles se voient distinguées sur le même fond , chacune dans sa beauté spéciale.
Atin de mieux comprendre ce nouveau genre de beau visible , qui est l'objet de la peinture, faisons, avec tes maîtres de l'art, deux observations :
La première est que, de môme qu'il y a dans la musique des sons accordants et des sons discordants , il y a dans l'optique des couleurs amies et des couleurs ennemies : des couleurs amies qui semblent se rechercher pour s'embellir mutuellement, et des couleurs ennemies , jalouses , pour ainsi dire, de la beauté les unes des autres, et qui semblent se fuir, comme de peur d'être effacées ou obscurcies par leurs rivales. C'est ce qu*on suppose naturellement quand on approche la doublure de l'étoffe pour voir si elles sont bien assorties.
La seconde observation est qu'il n'y a
1)oinl de couleurs si amies qui, étant assemblées sur le même fond, n'aient besoin de quelque autre couleur moyenne qui les sépare un peu, pour empêcher que leur union ne paraisse tron brusque ; ni de couleurs si ennemies que l'on ne puisse les réconcilier ensemble par la médiation de quelque autre, comme par une amie commune : deux points essentiels que les habiles peintres ont toujours en vue, comme la perfection de leur art.
« lis veulent, dit un auteur fameux (766), que parmi les lumières et les ombres bien ménagées , on voie dans un tableau les vraies teintes du naturel; ou'on aperçoive des masses de couleurs ou Ton observe soigneusement cette amitié ou cet accord qui se doit trouver entre elles ; qu'on assortisse habilement les chairs avec les draperies , les draperies les unes avec les autres, les personiiages entre eux, les paysages, les lointains, en sorte que tout y paraisse à l'œil si arlistement lie, que le tableau semble avoir été peint tout d'une suite, et , pour ainsi dire» d'une même palette de couleurs. »
Voilà justement ce qu'on peut appeler le roman de la peinture. Mais ce qui n'est qu'un roman par rapport à cet art est dans la nature un phénomène très-commun. Toutes ces grandes idées de colorisation parfaite que nous voyons dans les livres des peintres plus que dans leur^ tableaux , nous les trouvons réalisées dans un million d'objets qui nous environnent, dans les couleurs de 1 arc-en-cici, dans celles d'un paon <]ui fait
la roue, dans celles d'un papillon éployé aux rayons du soleil , dans les parterres de noi jardins , souvent dans une simple fleur. Quelle profusion d'or, de perles, de diamants parsemés avec tant d art sur un food si fin, dans un contour si juste» dans un ordre «si régulier, dans une perspective si exacte, dans un lustre si parfait I et, dans cet assemblage de couleurs si différentes, quelle sympathie entre quelques-unes! quelle adresse dans la conciliation des plus ennemies ! quelle vivacité dans celles qui dominent ! quelle douceur dans la dégrada* tion imperceptible de celles qui ne leur doivent servir que de parure I et entre Gelles-d encore, quelle attention, si j'ose ainsi parler, pour ne pas offusquer leurs amies , ni même leurs rivales, qui en font autant de leur côté , comme par un retour de condescendance réciproque I En un mot. Quelle délicatesse dans le passage de l'une a l'autrel queMe diversité aans les parties! quel accord dans le total I Tout y est distingué, tout y est un. Oui, je défierais les yeux les plus pyrrhoniens de ne point reconnaître là un beau indépendant de nos opinions el da nos goûts.
Allons plus loin. Si dans les êtres purement matériels il y a un beau visible réel el absolu, n y en aura-t-il point dans l'hommet £n peut-on douter sérieusement? £t ne serait-ce pas même lui faire injure que de mettre sa beauté en comparaison avec celle d'aucun être animé ou inanimé? 11 porte sur le front, dans l'œil , dans sou air, dins son port, les titres de Tempire et de la supériorité que le Créateur lui a donnés sor eux en toute manière. Ses couleurs , il esl vrai, ne sont pas tout à fait si vives que celles des objets dont nous venons de parier; mais, en récompense , ne faut-il pas coove* nir qu'elles paraissent incom|>arablemeiil plus vivantes ? Peut-on avoir des yeux el ne pas voir que l'&me ré|>and sur le visage un air de pensée , de sentiment , d'aciioBt qui lui donne un nouveau genre de beauté inconnu à tout le reste du monde risible? Je veux bien croire que l'auteur de la nature, nous ayant faits |)Our vivre ensemble en société , notre cœur flatte quelquefois an
1>eu les images que nous recevons à la vee es uns des autres. Mais la raison la plus en garde contre les illusions du cœur peat-eOe s'empêcher d'apercevoir du beau dans la ré* gularité des traits d*un visage bien uropor» tionné, dans le choix et dans le temperameil des couleurs qui enluminent ces traits, iêm le poli de la surface où ces couleurs sonl reçues, dans les gr&ces différentes oui en résultent successivement selon les difen Ages de la vie humaine, dans les grâoBS tendres de l'enfance, dans les grâces brillantes de la ieunesse, dans les grâces majestueuses de r&ge parfait, dens les grâces vénérables d'une belle vieillesse, et prindpa* Icment dans cet air de vie et d*e\pres«uQ qui relève les grAces mêmes , qui .les rends
(7G6) Féliblcii, Uial. des pdnire»»
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
lire , parlantes , qui distingue si (ment une personne de sa statue portrait; enfin, qui donne au lin une espèce de beauté spiri-
donc s*est-il trouvé des esbizarres ou assez stupides pour contre un jugement naturel si la raison? comment s'en trou- )re quelquefois dans certaines f qui voudraient faire dépendre )à\i de réducation, du préiugé, ou de fimagination des nomis à la source de Terreur.
n effet il y a une troisième es- 1, qu*on peut appeler arbitraire, , comme il vous plaira. Les dont je parle en auront res peine partout où ils ont été, à la ville, chez nous et parmi les un beau de système et de ma*»
la pratique des arts, un beau de coutume dans les parures, §ments, même personnels, qui it d'autre mérite que d'avoir plu cette espèce de gens qui dondans le monde. Ils auront eu it pour voir qu'il entre bien de ans ces idées de beauté ; et de- »nclu sans façon que tout beau )itraire. Je ne leur demanderai elles règles de logique ordi- \s messieurs savent bien raisones. Mais il faut leur démontrer ons palpables en quel sens on 'e un beau arbitraire, et en quel e doit pas.
ise d*abord qu'il y en a dans » et Ton ne peut en douter, t attention à la nature de leurs s de l'architecture m'ont paru les à comprendre; je m'y renmettre la matière à la portée Qune.
ure a des règles de deux soraières, fondées sur les priuci- )métrie ; les autres, formées sur ons particulières que les mat- 3nt faites en divers temps, sur ms qui plaisent à la vue par té vraie ou apparente.
le les premières sont invariala science qui les prescrit. La rite des colonnes qui soutien- , le parallélisme des étages, la membres qui se répondent, le »t l'élégance du dessin, surtout e coup d*œil, sont des beautés ues ordonnées par la nature, ient du choix de l'architecte.
pas de môme des règles de la ce. Telles sont, par exemple, i établies pour déterminer les es parties d'un édifice dans les architecture : que, dans le tosxr de la colonne contienne sept
fois le diamètre de sa base, dans le dorique huit, dans Tionique neuf, dans le corinthien dix, et dans le composite autant; que les colonnes aient un renflement depuis leur naissance jusqu'au tiers du fût; que, dans les deux autres tiers, elles diminuent
Î)eu à peu en fuyant vers le chapiteau ; que es entre-colonnements soient au plus de huit modules» et au moins de trois; que la hauteur des portiques, des arcades, des portes et des fenêtres soient double de leur largeur, et plusieurs autres déterminations semblables, que l'on peut voir dans les livres d'architecture (767) ou dans les pratiques ordinaires, mais qui, n'étant fondées que sur des observations à l'œil, toujours un peu incertaines, ou sur des exemples souvent équivoques, ne sont pas des règles tout à fait indispensables.
Aussi voyons-nous que les grands archi* tectes prennent queiauefois la liberté de se mettre au-dessus d'elles. Ils y ajoutent, ils en rabattent, ils en imaginent de nouvelles, . selon les circonstances qui déterminent le coup d*œil. Michel-Ange, Palladio, Vignole en Italie , Mansard et de l'Orme en France, l'ont fait avec une gloire qui doit animer leurs successeurs à imiter iCur hardiesse, pourvu néanmoins qu'en se dispensant , Comme eux, des règles établies par l'usage, ils aient autant d'application que leurs maîtres à ne les négliger que pour leur en substituer de meilleures ou d'équivalentes. Voilà donc manifestement un oeau arbitraire, un beau, si j'ose ainsi parler, de création humaine, un beau de génie et de système, que nous pouvons admettre dans les arts, mais toujours sans préjudice du beau essentiel, qui est une barrière qu'on ne doit jamais passer : Hic murus aheneus eslo. Me permettrez-vous. Messieurs, de me contredire un peu en faveur des grands génies? Cette barrière même, qui nous paratt si nécessaire, n'est peut-être pas toujours , et en tout, une loi de rigueur pour eux. Car, sans sortir de notre exemple, qu'en ont pensé les architectes les plus célèbres? Ju^eons-en par leurs pratiques. 11 y en a qui ont été assez hardis pour se permettre
Suelques licences contre certaines règles u beau, même essentiel. Emportés par une espèce de fureur poétique, ils ont jeté quelques défauts de régularité dans leurs ouvrages, d'ailleurs les mieux ordonnés, quand ils ont prévu, ou que ces petits défauts donneraient lieu k de grandes beautés, ou qu'ils rendraient plus remarquables celles qu'ils avaient dessein d'y faire plus dominer, ou enfin, que ces défauts mêmes paraîtraient des beautés au plus grand nombre de leurs spectateurs, dans la place où ils les sauraient mettre : c'est-à-dire qu'ils ont fait des fautes, pour avoir la gloire de lès racheter avec avantage. Autre espèce de beau arbitraire, qui ne sied qu'aux plus grands uiciitres. La peinture, la sculpture, tous les arts, quedis-je?la nature même nous fournit
, Palladio, Vignole.
ACTIONNAIRE D^ESTHETIQUE.
tM
une infinité d*eiemples de ces heareuses irrégularités.
Nous cherchions la source de Terreur assez commune, qui fait dépendre Tidée du ^eau des iiréjugés de Téducation, du caprice et de rinstitution des hommes. Nous y voilé, si je ne me trompe. Encore un moment d*atlention à la courte analyse que nous en allons faire :
Un bel ouvrage de Tart ou de la nature se
f présente à nos yeux. On en est frappé, on 'admire, on le trouve beau. Cette iclée du beau, qui nous a saisis dans le total, nous suit encore dans Texamen des parties. On commence ordinairement par les plus belles : on étend leur mérite aux suivantes» et si Ton en rencontre quelqu'une qui s'é* carte un peu de la rèele, on la voit si bien accompagnée, qu'on lui donne en propre une beauté qu'elle ne tire que de ses accompagnements. Cest un défaut; mais un défaut si avantageusement réparé, que Ton veut bien lui faire la gr&ce de ne s'en point apercevoir. Souvent on va plus loin ; on s'eu aperçoit; mais l'objot où il se rencontre est un ouvrage de l'art, sorti de quelque main fameuse , comme d'un Rubens ou d'un Raphaël, sondéfaut changera bientôt de nom et d'idée ; on y remarquera du Kénie, on y soupçonne du mystère : il n'en faut pas davantage. On le métamorphose en coup de maître. Et si c'est un ouvrage de la nature, un beau visage, par exemple, où l'on observe ciuelque petite irrégularité, on érigera volontiers ce défaut en agrément. On passe tout au talent ou au bonheur de plaire. C'est la première source de Terreur : suivons-la dans ses progrès.
Qu'il arrive ensuite que Ton rencontre ce même défaut dans quelque imitation, quoique imparfaite, de l'ouvrage ou de la personne qu'on admire, Tidée du beau qu'on y avait attachée se réveille aussitôt dans lesprit. On s'en souvient avec plaisir. Autrefois Ton avait admiré ce déiaut dans Toriginal, par le mérite emprunté de ses accompagnements , et en vertu de cet agrébie souvenir, on Tadmire encore , quoique isolé dans sa copie, par la force de Thabitude, qui prévient la réflexion.
Que si, à ce jugement d'habitude, vous opposez la raison et la règle, on vous opposera, dans le moment, la contre-batterie ordinaire de l'exemple et de l'autorité. On vous rappellera ce chef-d'œuvre que vous admirez vous-même avec tout le monde. Mais vous ne prenez pas garde que c*est le total de l'ouvrage que j'admire avec tout le monde, et non pas cette partie accessoire qui est visiblement défectueuse. N'importe, on ne veut point distinguer des choses qui coûteraient trop à démêler. On s'en tient au premier coup d'oeil qui a tout confondu. En un mot, on veut croire en général que tout est beau dans ce qu*on estime, plus beau encore dans ce qu'on aime.
J*en appelle à ceux qui sont plus savants que moi sur Tarticle. Combien de laideurs travesties en beautés par cette manière de
raisonner si commune parmi les hommes I De Ift, tx)mbien de peuples ont trouvé de la grflce dans plusieurs néfauts visibles ! C'est ainsi qu*un front étroit, un nez eourt, de petits yeux, de grosses lèvres, sont devenos des beautés nationales. D*abord, on ne les avait trouvées que supportables, et seulement, dans certaines personnes » en fin veur de quelque heureuse compensation.
A force de les voir, ils ont passé pea à peu pour excusables, puis pour louables, et enfin, de degrés en degrés, pour des agréments nécessaires à la beauté du pavs. Je dois encore, au principe de la véntaUe philosophie, à saint Augustin, la première idée de cette analyse. Injucunda^ dit-il dam son Traité de la musique (lib. vi, c. H], guibuêdam gradibuê appetitui nostro conetliamuif et ea primo toterabiliterf deitide Kbenter accipimus. Voilà pour ce qui regarde le beau qu on appelle personnel..
Que dirons-nous de celui des modes?
Combien de beautés arbitraires n'ont-elles pas été inventées pour parer celle qu'on a, ou pour suppléer à celle qu'on n'a pas! On porte, en Europe, des pendants d'oreilles; on y joint, dans le Mogol, des peadants de nez. En France, on se poudre les cheveux, et on les frise pour les mettre en boucles ; en Canada, on se les sraisse pour les laisser pendre sur les épaules. Dans le Nouveau Monde, on voit des peuples entiers
3ui se peignent le visage de vert, de bleu» e rouge, de jaune, de mille couleurs étrangères : dans notre ancien monde» qui sa pique d*être plus élégant, on v met aa masque de fard, peint, à la vérité» de couleurs plus naturelles que celui des Américains» mais qui n'en est pas moins un masque, et un masque très-certainement ooi nous paraîtrait aussi ridicule» si nous né* tions accoutumés, dans le monde» à voir plus de masques que de visaecs; preavt nouvelle et sensible de la force de Thabitoda dans les jugements que Ton porte du basa. Je ne finirais pas si Tentreprenais d'é|miser la matière ; mais il est temps de venir I la conclusion.
De ces diversités infinies d'opinions et ds goûts sur le beau visible, les pyrrbôniaas ont conclu qu'il n'y a point de règle fom en ju^er. Mais qu'on aille è la source; qa*aa examine les choses par les premiers inrûh cipes du bon sens, on en conclura» au eoi* traire, non pas qu'il n'y a point de rè||i pour en juger, mais que la plupart osi hommes se plaisent à juger sans r^e. 1km avons fait voir qu'il y en a une» qail ait même facile de la reconnaître ; quil n^ii d'abord, qu'à distinguer» en généra!» trob sortes de oeau : un beau essentiel» on btaa naturel, un beau artificiel ou inuginaifa. Mais, pour plus grand éclaircissementtiltedrait peut-être encore diviser le beam arbitraire en plusieurs espèces; un baatt et génie, un beau de goût» un beau de pv price; un beau de génie» fondé aurnne c naissance du beau essentiel» asseï étendat pour se former un système partkiiUar daas
Mb
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAUr
rapplication des règles générales, ce que nous admettons dans les arts; un beau de goût, fondé sur un sentiment éclairé du beau naturel ; ce qu'on peut admettre dans iles modes avec toutes les restrictions que 'demandent la modestie et la bienséance; enOn, un beau de pur caprice, qui, n'étant fondé sur rien, ne doit être admis nulle part, si ce n*est, peut-être, sur le théAtre de la comédie.
Ne soyez pas surpris, Messieurs, si je coule si rapidement sur ce dernier détail; je sais qu*à des esprits aussi pénétrants c|ue les vôtres, il suffit de montrer les principes de loin. Faites-moi seulement la grAce de les retenir chacun dans sa place naturelle; vous en aurez bientôt percé toutes les conséquences, et vous en ferez sans peine les ap- Elications convenables à tous les genres ae eau visible qui nous environnent dans le pionde.