DISCOURS VU
Sur les grdcei.
Messieurs, S'il y eut jamais un sujet qui méritât Tel* tention d'une académie de belles-lettres, c'est celui que je me propose aujourd'hui d'examiner. Mon dessein est de vous parier des Grâces. A ce nom seul, combien d idées agréables se réveillent d'abord dans Tespritl on se représente aussitôt des charmes, des attraits, aes ap|»as, un éclat, un lustre, nne certaine aménité, ou, si Ton me permet ce terme, une certaine amabilité répandue dans les objets qu'on appelle gracieux. Il serait à désirer que ces idées fussent aussi claires
Su'elles sont agréables; ou, du moins, que ous trouvassions dans les auteurs de quoi les éclaircir. Car on voit assez, du premier coup-d'œil, que ce n'est point là une matière où l'on puisse espérer de faire de nouvelles découvertes. On a toujours parlé des grflces dans le monde; on a toujours eu des yeux pour les voir et un cœur pour en être touche : il y a même eu, dans Ions les siècles, des gens d*esprit et de goût qui en ont curieusement recherché la nature. Les anciens plilosophes, les poètes, les orateurs, les peintres, en faisaient une étude particQlière : ceux-ci, pour les exprimer dans leurs ouvrages, et les philosopnes, pour en découvrir les attributs essentiels; en quoi elles conviennent avec le beau, et en quoi elles en diffèrent; ce qu'elles y ajoutent et et qu'elles y supposent. Mais enfin, k quoi ont abouti tant de recherches? Mal^ tant d*et forts, il ne paraît pas qu'ils aient pénétré bien avant dans le sanctuaire ^as grâces.
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APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
Avec tout Tesprit, peut-être , qu'il est permis d'aroir, ils ont été réduits, pour nous en donner quelques notions, à nous les représenter sous ms images qui les enveloppent, sous des allégories qui les voilent, sous des '. symboles, sous des emblèmes qui les déduisent : les plus belles descriptions du monde pour nous en faire sentir le pouvoir, mais pas une seule définition pour nous en expliquer la nature.
Cependant, Messieurs, c^mme je ne trouve rien de meilleur dans les modernes, je commence par TOUS exposer le tableau que la sayante antiquité nous a laissée des Grâces. Les curieux d'antiques les y verront sans doute avec plaisir; et les plus indifférents conviendront peut-être que, si les anciens n*ont pas pris la peine de les définir, du moins nous les ont-ils représentées sous des images qui ne les défibrent pas.
Le premier auteur qui ait osé les peindre un peu en grand , c'est Hésiode , dans sa nk^ofiitf, qui est un poème allégorique sur la généalogie des dieux. Après a voir décrit la naissance de Minerve, qui sortit tout armée de la tête de Jupiter, il raconte celle des Grâces, qui sortirent de son cœur sous des figures plus humaines. Il en distingue trois auxquelles il donne divers noms pour les caractériser, chacune par son agrément particulier : la première, qu'il appelle Agiaïa, par le brillant; la seconde, qui est Eupbromie, par la douceur ; la troisième, qui est iflialie, par la vivacité, ou, selon la propriété du mot grec, par une aménité sem- Uable à celle d'une fleur nouvellement éclose. Orphée leur accorde les mêmes atlri- Imls dans un bel hymne qu'il a fait k leur honneur. Les sculpteurs et les peintres, autre espèce de poètes, mais qui, en ces temps-là, étaient aussi philosophes, y ajoutèrent quelques nouveaux traits que Sé- Dèque (317), et après lui, Natalis Comes, nous ont conserves. Us représentent les trois Grâces d'une taille fine et déliée, se tenant toutes par la main, toujours riantes et toujours jeunes ; mais en même temps toujours sages et modestes, surtout décemment vêtues, sans autre ornement de tête qu'une belle chevelure, et sans autre ajustement
au'une robe traînante, légère, et un peu iaphane, dont une élégante simplicité faisait toute la richesse.
Tel était le tableau des GrAces que Soerate, le plus ingénieux des anciens philosophes, avait fait exposer dans la citadelle d*Athènes, à l'entrée du temple de Minerve. Cest là qu'il envoyait ses disciples pour apprendre la bonne grftce h l'école des Grâces mêmes. Et, en effet, è la vue de ces représentations symboliques, il n'y avait qu'a se demander a soi-même, pourquoi chaque chose y était mise, pour y trouver toute la philosophie désagréments? Pourquoi fait-on les Grâces d'une taille fine et déliée? C'est que l'agrément consiste, non pas dans la grandeur, ni même précisément dans la ré-
Slarité des traits, mais dans leur finesse e' ir délicatesse. Pourquoi se tienneut-elle> Er la main ? C'est que les plus belles qua es, sans union entré elles, ne font pas un tout qui puisse longtemps nous plaire. Puurqjioi sont-elles toujours riantes ? C'est que nen de plus opposé aux grâces, qu'un air sombre. Mais pourquoi toujours jeunes ? Ce n'est pas pour exclure de leur empire les autres âges de la vie humaine ; c'est pour nous monter qu'elles rajeunissent tout par leur gaieté naturelle.il ne faut pas demander pourquoi on les peint modestes ? On les supposait toutes vierges ; sans quoi, la sage Minerve les eût bientôt chassées loin de son temple. Encore moins faut-il demander pourquoi on les représentait décemment vêtues? Le décorum est de l'essence des Grâces.
Mais après tout. Messieurs, ce n'est là que de la philosophie en peinture. Voyons, si en examinant les grâces par la nouvelle manière de philosopher, nous ne pourrons point parvenir à des idées plus nettes et plus capables de nous éclairer : sauf à revenir h notre tableau, quand il ne se présentera rien de meilleur à (jtire.
D'abord, quelle est la propre signification du mot grâce? Ne vous étonnez pas. Messieurs, si j'entre dans un examen philosophique par une discussion grammaticale:
elle m'a paru nécessaire pour m'expliquer sans équivoque.
Nous entendons ici par çrâce, non pas précisément la beauté absolue d'un objet» mais cette sorte de beauté sensible dont la vue répand dans l'âme une impsession de îoie ou de contentement. De là vient que les Grecs, dont la langue est si heureuse en expressions propres, nommaient les Grâces Charités f nom tiré de chara^ qui signifie joie ou gaieté. Le mot latin gratta^qui vient de gratum^ agrécAle ou délectabUf porte la même idée dans l'esprit ; et l'on voit assez que notre mot de grâce, qui en est dérivé, n'a point dégénéré sur la route de sou ancienne origine. Parmi nous, comme chez les Grecs et les Romains, qui dit gracieux, dit une qualité qui non-seulement plaît è l'esprit, mais qui agrée au cœur : et c'est la raison pourquoi, dans notre langue, le mot de grâce et celui d'agrément ont toujours passé pour synonymes.
La question est maintenant de 'savoir quelle est la nature des grâces de la part des objets qu'on appelle gracieux?
Prenez-y garde. Nous disons de la part
de ces grâces de pur caprice, dont la mode fait aujourd'hui un agrément nécessaire^ pour en faire demain un désagrément insupportable. Nous ne parlons que des arâces réelles, qui sont du goût général de la nature.
Mais avant que de répondre h la-queslioa
(Îi7) Scoeq., De Benif., h i, c. 5..
proposée, noQS avons encore quelques autres équivoaues à éclaircir. Nous exprimons, par le mot ae^r4cf«,les agréments du corps et ceux de l'esprit; et, quoique ces deux substances n'aient rien de commun , nous ne laissons pas de nous servir des mêmes termes en parlant des qualités gracieuses de l'une et de l'autre. Nous transférons à tout moment celles du corps à l'esprit, et celles de l'esprit au corps. Nous ne pouvons presque jamais nous en expliquer que par des métaphores trompeuses, faute d'expressions propres pour les bien distinguer. C'est un inconvénient du langage, qui est inévitable; mais nous en avertissons, pour prévenir les erreurs qui en pourraient naître, si l'on négligeait d'y faire attention.
Après cet avertissement, je crois, Messieurs, pouvoir désormais parler des grÂces comme le vulgaire, en comptant que vous m'écouterez en philosophes.
Pour y procéder avec ordre, nous examinerons 3
1* La nature des grâces du corps, qui ^ont les premières dont l'éclat sensible nous ait touchés.
2* La nature des grâces de l'esprit, que nous n'avons connues que longtemps après, mais avec un plaisir de raison beaucoup plus satisfaisant.
Permettez-moi de vous demander, an nom des Grâces dont je vais avoir Thonneur de vous entretenir, une attention gracieuse.
FREUlèllB PARTIE.
Des ffrâces du corps.
Quand, recueillis dans nous-mêmes, nous méditons en philosophes sur la structure de l'univers, nous n'y apercevons que de la matière diversement figurée ; ici solide, là fluide, rangée dans un bel ordre, mue avec règle pour produire des millions de phénomènes périodiques, dont le cours est tou- I'ours le même , quoique toujours varié à *intini. Nous ne concevons alors dans le monde que des beautés purement intelligibles, ou qui ne sont que pour l'esprit pur. Je sors de la méditation, et j'ouvre les yeux en plein soleil. Aussitôt j'aperçois mille beautés d'un autre genre ; des beautés sensibles, dont le Créateur a orné les premières pour nous donner un spectacle non-seulement admirable, mais agréable, brillant, doux, riant, plein d'aménité : c'est ce que nous appelons les grâces du corps.
Leur existence est aussi visible que la lumière et les couleurs qui nous les manifestent. Nous les voyons distribuées avec profusion dans tous les genres de corps qui composent les différents règ^nes du monde matériel, dans les corps inanimés, dans ceux qui ont une espèce de vie, dans ceux qui ont une espèce d'âme, et principalement dans l'homme, qui, ayant une âme toute spirituelle, fait un règne à part« plus «racieux i]ue tous les autres. C'est la gradation que I auteur de la nature a observée dans la distribution des ffrâces du corps. Nous ne pou- \Qn$ mieux faire que de suivre le même
ordre en les examinant. Mais, pour donner quelques bornes à une matière qui n*eu a point, nous nous contenterons d'un petit nombre d'exemples de chaque espèce.
Parmi les corps inanimés, celui oui s*offre à la vue le plus agréablement , c est rarôen-ciel. Pourquoi ira-t-il qu'à paraître pour s'attirer tant de spectateurs? Et par quel charme nous applique-t-il à le considérer? Ce n'est pas seulement par l'élégance de sa figure circulaire ; on a vu des arcs-en-ciel tout blancs ; on en a vu d'entièrement roa* ges qui ont paru plus rares qu'agréables. Ce n'est pas non plus précisément par la multitude de ses couleurs ; il y a des ipierres Agu* rées qui en ont davantage et qui nous plaisent moins. Ce n'est pas encore par le grand nombre d'arcs diversement colorés que Ton y distingue; si on les distinguait trop, je veux dire si leur séparation était trop Drusque , leurs couleurs seraient trop tranchantes, comme s'expriment les peintres, et pir conséquent elles diviseraient trop le coiip d'oeil pour contenter pleinement la vue. En quoi donc enfin ferons-nous consister le véritable agrément de l'arc-en-ciel? Nous venons de l'insinuer. Nous voyons tous les arcs diversement colorés qui le composent réunis par des nuances délicates qui joi* gnent leurs couleurs sans les confondre» et qui les distinguent sans les séparer; oui leur ressemblent assez pour faire avec elles un coup d'œil simple, et qui en sont assez différentes pour faire un coup d'œil varié; en un mot , des nuances qui leur donnent cette unité gracieuse dans laquelle quos avons dit ailleurs (jue réside la forme essentielle du beau. Oui, Messieurs, j'en appelle à tous les observateurs attentifs de l'arc-eociel, voilà le vrai principe de son agrément, la vraie cause du plaisir que nous prenons à le contempler, I unité du s|>ectacle» niaigré la diversité de la décoration ; et voilà sans doute ce que voulaient dire tes andens peintres, quand ils représentaient les trois Grâi;es comme trois sœurs inséparables qîÀ se tiennent toujours par la main.
C'en est assez sur la nature des agréments dont les corps inanimés sept capables ;îb ne peuvent plaire qu'à l'œil , sans nous isr téresser autrement. Montons à un autit genre de grâces plus nobles, à celles dés corps qui , ajant une espèce de vie , novs doivent naturellement piquer davantage. Lès fleurs nous serviront d'exemple ; elles nOQS offrent une idée de grâces beaucoup plus riante, et, ce que nous cherchons prinapilement , une idée plus distincte. CasI b
I Première observation que nous y alkw aire.
Un arbre nous parait beau quand il s'élève sur sa tige bien à plomb, quand ses branches montent en l'air dans un ordre 9métrique. Mais quand est-ce qu'il coauBeoce à nous paraître gracieux? 11 se rouvre éê fleurs ; c'est le moment de la naissance à» grâces. Nous aimons à regarder la veniu^ d'une prairie ; mais si vous en sépares Témail des fleurs , nos regard» n'y feront pis
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
un long sëjoar. Je vois un parterre dont les compartiments sont tracés avec art , les bordures élégantes, le champ bien ordonné : ce u*cst encore là que le dessin d*un tableau qui attend le coloris. Je vois des boutons qui se forment de toutes parts : ce n*est encore là qu'une espèce d*agréments. La belle saison vient , qui les fait éclore : voilà les erAces qui s*épanouissent avec les fleurs. Considérez-les de loin : quelle gaieté dans le premier coup d*œil ! Approchez-en pour les observer de près, rœillet, la rose, la tulipe, l'anémone ; quel poli , quel lustre dans leur surface 1 quelle unesse dans la découpure des bords! quelle justesse dans la forme des calices! quelle irariété dans leurs couleurs, dans les teintes et demi-teintes qui en composent la peinture ! surtout quelle unité dans le total qui en résulte ! Car c'est un principe où il en faut toujours revenir en matière de beauté. Mais il y a dans les fleurs un autre point qui me parait encore plus touchant.
C'est un certain air de vie que nous y apercevons. Il semble qu'elles respirent, et il y a même de grands philosophes qui en sont persuadés. Quoi qu*il en soit , il est Bianiieste qu'elles ont un air de vie sensible , ce qui leur donne sur les corps inauilués les plus gracieux la même supériorité d'agréments que nous découvrons dans une fleur véritable sur une fleur peinte. On s*étonne quelquefois de voir des curieux qui eonf^ivent pour les fleurs une espèce de passion, ou plutôt une passion déclarée, puisqu'ils se donnent à eux-mêmes le nom d'amateurs par excellence. Je ne m'en étonne presque plus. Les fleurs ont des grâces vivantes qui non-seulement charment les yeux, mais qui touchent le cœur en quelque sorte. Nous en sommes si naturellement touchés , qoe les orateurs et les poètes y vont emprunter, pour nous plaire, leurs plus belles métaphores : la fleur de l*âge, un teint fleun, un style fleuri, un état florissant. On dirait, à les entendre , qu'en fait d'agréments il n'y a rien dans la nature au-dessui des fleurs. Ils me permettront d'en douter.
Le souverain père des grAces ne s'est poinl apaisé à orner nos parterres : il en a réservé de plus frappantes au genre de corps qui ont une espèce d'flme et de sentiment. Combien voyons-nous d'animaux qui naissent ▼étus avec une magnificence que tout notre luxe ne saurait égaler? Combien qui ajoutent à Télégance de leur figure et à la beauté de leurs couleurs d'autres agréments plus tifs que ceux des fleurs les plus brillantes? Je ne passerai pas jusqu'aux Indes pour vous en amener des exemples : des léopards, des tigres, des serpents couverts de mille richesses. La frayeur du spectacle pourrait vous empêcher d'en reconnaître toutes les grâces. Nos oiseaux les plus communs de l'Europe me fourniront une preuve [Ans agréable de ma proposition : faisons-en e parallèle avec les fleurs. C'est un combat de grâces que je vais, Messieurs , vous représenter entre deux grands empires i entre
le règne végétal et le règne animal» ou, s*il m'est permis de parler poétiquement dans une matière oui est d'elle-même assez poé* tique , entre l'empire de Flore et celui des habitants de l'air.
Les fleurs nous vantent avec raison lo brillant, la douceur, la vivacité de leur teint ; mais, pour en oublier tout l'éclat, nous n'avons qu'à considérer le plumage du paon; le ciel a-t-il plus d'étoiles ou le printemps plus de fleurs? Sa queue toute seule est un parterre complet. Nos plus belles fleurs n'ont que des couleurs fixes , et chacune la sienne propre invariablement. Jetez les yeux surlecou d'un pigeon qui se pavane au soleil; vous y en verrez tour à tour une infinité. C'est un satin naturel qui change de lustre à tous les divers aspects de la lumière : on y voit les couleurs les plus gaies devenir tout à coup des nuances , et les nuances les
Î)lus sombres devenir des couleurs , selou es différents points de vue oii il lui plati de se montrer. Les fleurs, attachées à la terre par des liens qu'elles ne peuvent rom-^ pre, n'ont qu'une vie sans âme et sans mouvement ; elles ne peuvent relever leurs grâves par une allure convenable. Regardez, au contraire, le roi d'une basse-cour : cette crête enluminée qui s'élève en forme de couronne , cet air de tête , cette marche , ce port; chaque pas vous présente un spectacle de grâces nouvelles. Enfin, ce qui est peut^ être le plus à remarquer, les fleurs sont aveugles ; elles reçoivent nos regards sans nous les rendre. Voulez-vous assister à un spectacle qui vous donne des spectateurs? Observez des oiseaux dans une volière , ou seulement un cygne qui nage sur les eaux; voyez comme il avance gravement, la tête levée, regardant autour de lui avec complaisance. Ne dirait-on pas qu'il est sensible à l'honneur de vos regards, et que par reconnaissance il s'étudie à les mériter? Nouf avons ci-dessus relevé Téclat des fleurs par cet air de vie qu elles respirent ; mais on m'avouera que le sang et les esprits ont une tout autre force pour animer les beautés du règne animal ; que la &culté de se mou* voir eux-mêmes, accordée par la nature aux sujets de cet empire, ajoute un nouveau lustre à tous les autres agréments qu*ils en ont reçus; en un mot, que les srâces qui ont pour principe une espèce d âme et de sentiment nous en doivent paraître incom* parablement plus gracieuses , d'autant plus gracieuses que l'âme qu'elles nous annon*^ cent est plus parfaite. C'est ce qui me resté à prouver en parlant des grâces de l'homme. Or, Messieurs, sans iiatter notre espèce» n'est-il pas visible, par la seule structure extérieure du corps humain, que la sagesse du Créateur s'est proposée de construire un palais digne d'une âme raisonnable? Je ne dis pas seulement par la majesté de %es traits; je dis par la multitude et par la na*ture des grâces qu'il y a répandues, dans son visage, dans son port, dans ses manières. H y en a un si srand nombre, qu'il fiiudra nous contenter d'en indiquer les principales*
DICTlONNidRE
Premièrement , son ?i$a{;e seul ne paraît* il pas formé pour être le siège de toutes les grâces? La sérénité de son liront , qui vous annonce un abord facile ; la douceur de ses yeux, qui vous promet un accueil favorable ; un entre-œil vivant qui s*épanouit à votre présence : le souris de sa bouche, qui prévient la parole pour vous assurer du plaisir qu'il a de vous voir, le tout enfermé sous une enveloppe subtile et transparente, qui vous découvre, comme an travers d*une gaze fine, tous les sentiments de son Ame. Nous n*j voyons pas, il est vrai, autant de couleurs
Sue dans nos parterres, ou sur le plumage e certains oiseaux ; du blanc et au rouge parsemés avec art en font tout le coloris. La raison en est toute naturelle. Des couleurs trop multipliées en auraient banni des grAces beaucoup plus estimables. Il fallait, si j'ose ainsi dire, une toile rase ou légèrement colorée, pour recevoir à tout moment de nouvelles teintes, selon les circonstances, et pour rendre les expressions plus touchantes.
Son port n'est pas susceptible d'un si srand nombre d'agréments que son visag|e. Combien pourtant ne peut-il point en avoir,
Suand on veut se rendre attentif à profiter es dons de la nature? Car que demande un un port gracieux? Un maintien droit sans affectation , une attitude aisée , une contenance gaie et modeste, une démarche ferme sans pesanteur et légère sans précipitation, une certaine flexibilité d'organes pour prendre facilement tous les airs convenables aux éffards que l'on doit à la société civile. Or, c est à q\ioi le corps de l'homme a dès son enfance une disposition si naturelle,que pour en former l'habitude, il n'a besoin que d'une attention assez médiocre , pourvu qu'elle soit un peu soutenue.
La troisième espèce de grAces extérieures est celle des manières. Il n'y a proprement
Sue l'homme qui en soit capable. On a beau resser les animaux les plus dociles, on peut bien leur donner quelques airs ou quelaues allures assez agréables, mais parce qu ils n'ont que des esprits-corps, comme disait Tingénieux La Fontaine, on aperçoit toujours dans leurs mouvements les plus réguliers je ne sais quoi de lourd, qui sent trop la béte pour mériter le nom de manières. Que faut-il pour en avoir? Considérons un honnête nomme qui veut plaire dans le monde, nous verrons dans tout son extérieur un composé bien assorti des mouvements de la tête, des yeux, des bras, des mains, soutenus par des attentions visibles h vous témoigner son estime et à mériter la vôtre. C'est proprement ce qu'on appelle avoir des manières; elles supposent une âme intellisente qui sait réffler avec bienséance tousTes mouvements du corps qu'elle anime. Vous savez. Messieurs* les agréments qu'elles répandent dans la société. C'est une espèce créloquence du corps, qui fait plus de la moitié du don de plaire et de gagner les cœurs : elles forment dans le monde cette aimable qualité que nouô appe-
DTESTHETIQUE.
Ions politesse ; elles peuvent remplacer Ic^ plupart des défauts corporels. Que dis-jet elles peuvent même , jusqu'è un certain point, suppléer à ceux de l'esprit. Combien aexemples en pourrait-on citer à la cour et à la ville 1 combien qui doivent la réputa* tion de gens d*esprit a leurs manières gracieuses 1
On me dira peut-être : combien plus qui n'ont aucun de ces agréments du corps dont je viens de parler I qu'il y en a même qui paraissent n'avoir aucune aptitude pour les acquérir! Je sais qu*il y a des hommes qui» par leur figure extérieure, semblent nés eu dépit des GrAces. Que doivent-ils faire pour les apaiser? Leur dirai-je comme Platou à Xénocrate : Allez sacrifier aux GrAces avant que de vous montrer au monde ? Le compliment ne serait pas fort gracieux. Je leur dirai donc qu'il y a un remède plus sûr contre les désagréments extérieurs : c'e^t de remplacer les grAces du corps par celles de lesprit. Mais, pour appliquer le remède, il en faut connaître la nature. Entrons dans cette nouvelle carrière des grAces.
DEIIXliMB PAATIB.
Des grâcii de TeipHl.
Il y a des personnes qui font paraître dans leurs discours une manière de penser, uo sentiment, un tour d'expression si agréable que nous ne pouvons les entendre sans être touchés de leurs paroles : c'est en général ce que nous appelons grdce$ de F esprit; des beautés, ou plutôt des agréments du discours , qui non - seulement plaisent uar le sens des paroles, mais qui nous iont plaisir par le tour qui les accompagne. La conversation des honnêtes cens du monde» surtout quand ils ont su joindre un peu de culture à un bon fonds de génie natureXnous en fournit des exemples detoutes les sortes. Ce n'est pourtant pas dans ces entretiens libres que nous allons considérer les grâces de l'esprit; car,outre (qu'elles ne doivent sW montrer, pour ainsi dire, que dans leur négligé, on les y voit ordinairement si mêlées avec l'agrément des manières, qu'il est trèsdifficile de les en bien distinguer. Il fiiut, f>ours'en former des idées moins confuses, es envisager toutes seules dans ces discours suivis et préparés, où il leur est peroiis de paraître dans tout leur éclat ; je veux dire dans les discours qu'on appelle ouvrages d'esprit.
C'est donc là. Messieurs, que nous croyons devoir considérer les grAces dont je parie pour en découvrir le véritable caractère. Mais comme je n'ignore pas que je n'ai a^ quis dans la république des lettres aucun droit de prononcer sur une matière si déii* cate, j'aurai soin de ne rien avancer que sur la foi des plus grands maîtres du bon goût» anciens et modernes.
Jamais leur concert ne fut si unanime. Ils ont tous d abord posé pour principe qu'on ouvrage d'esprit ne peut plaire sans lesGrâ ces. Hésiode les donne pour cooipagaas A toutes les Muses ; Théocrite les invuqmiNittr
APPENDICE. -* ESSAI SUR LE "BEAU
lai dicter ses rers ; Cicéron veat que son ^orateur en orne son éloouence, et è plus forte raison les poètes les doivent-ils regarder comme essentielles à leur art. Cest, dit Horace, une loi indispensable dans la poésie :
Nm iotit e$t jmlchra t$u poemata : dulcia sunto^
Vous avez fait un poëme plein de beautés : ce n*est point assez pour plaire, il faut que Qes beautés soient touchantes et gracieuses : dulcia sunto. Notre Horace français donne k nos poètes la même leçon dans son Art poétique :
Vt figures sans nombre égayez votre ouvrage;
ae tout présente aux yeuz une riante image : DS tous ces ornements le vers tombe en langueur, La poésie est morte* ou rampe sans vigueur.
La nécessité des grÂces dans un ouvrage d*espritf est donc incontesiabIe.il faudra un peu plus d'attention pour découvrir eu quoi elles consistent, quelles en sont les sources naturelles, et enfin quelles sont les matières pu les sciences qui en sont susceptibles. Trois questions importantes que nous allons ticher de résoudre, ou du moins de mettre en état d*être résolues par des esprits attenlifc.
Pour décider la première, Je vous prie, llessienrs, de vous rappeler le tableau des Grflces« Il ^ en a trois, dont les noms symboliques signifient brillant, douceur, vivacité; qui se tiennent toutes par la main ; toujours riantes, jeunes et vierges ; décemment Yètues, simplement, mais avec élégance ; en robe traînante, légère, et d'une étoffe un peu diapbane .
C'est une énigme que nous avons déjà eipliquée en général. Il est ici question d'eu appliquer tous le3 symboles aux ouvrages d esprit en particulier. Pourquoi trois Grâces? Pour nous apprendre que, dans un discours, un seul agrément ne suffit pas pour soutenir longtemps notre attention. Le brillant tout seul fatigue, la douceur toute seule affadit, la vivacité toute seule étourdit. Les trois Grâces doivent donc se tenir par la main dans une composition, c'est-à-dire gue le brillant doit être doux, la douceur vive, et la vivacité douce et lumineuse ; elles sont toujours riantes, parce que c'est la gaieté de ]*esprit qui leur donne la naissance ; tou-
i'ours jeunes, car elles sont de la nature de 'Ame, que l'Age ne ride pas ; toujours vierges» autrement ce ne seraient plus des grâces d'esprit, mais des courtisanes indignes iie nos regards; elles sont décemment vêtues, car comment la plus belle pensée ou le plus beau sentiment pourraient-ils nous plaire, si les paroles, qui en sont comme les vêtements, n y convenaient pas ? Mais, du reste, elles ne demandent pas beaucoup d*appréts ; la propriété des termes, avec un
Ku d'élégance, en doit faire toute la parure, r la même raison, elles marchent en robe traînante, parce qu'un peu de nésligence ne sied pas mal aux grâces* doni le principal
(3|S)Seaa<i.,ep, 100,
soin doit être d*imiter la nature; on ajoute enfin que leur robe est lé(i;ère et d*une étoffe un peu diaphane. Pouvait-on nous apprendre plus ingénieusement deux ^andes rè-^ gles de l'art oratoire ? La première, que si un discours doit avoir des ornements, il ne faut pas qu'il en soit trop chargé ; la seconde.
Sue, sll peut souffrir quelques obscurités, faut que la pensée de l'auteur se découvre sans peine au travers.
Je ne crains pas. Messieurs, que les personnes un peu versées dans la philosophie allégorique des anciens me disent que ces applications de leur tableau des Grâces aux ouvrages d'esprit sont arbitraires ; elles sont trop justes pour n'être pas de la première institution au peintre. Mais si l'on avait làdessus quelques scrupules* nous avons de quoi les dissiper. ^
Consultons encore les oracles des grAces littéraires. Nous les voyons représentées avec les mêmes traits dans les auteurs qui les ont le plus étudiées. Horace, l'esprit le plus fin de la cour d'Aususte, la plus spirituelle qui ait jamais été, nous les décrit en deux mots dans le portrait de Virgile. Varius, dit-il, a une force, une énergie, une vivacité de composition qui le feront tou-
i'ours admirer; mais les Muses ont accordé 1 Virgile ce tour facile et agréable qui le feront toujours lire avec un nouveau plaisir :
forte epof, oeer,
Vt nemOf Varius tfadf, MoUe atquefacetum Virgilio annuerunt gaudentes rure Camœnœ.
Remarquez, s'il vous platt, ces deux qualités qu'Horace réunit dans l'idée d'une composition gracieuse: Molle ^ atque facetum: c'est-à-dire un style doux et piquant, deux qualités opposées en apparence, mais qu'il faut savoir accorder ensemble, ou renoncer aux grAces dans le discours. Autrement, qu'arriverait-il ? la douceur du style toute seule deviendrait bientôt fade. N'est-ce pas le sort de la plupart des élégies anciennes et modernes? Le style piquant tout seul nous déplairait peut-être encore plutôt par un sel trop prodigué. N'est-ce pas le sort de ces auteurs pointilleux qui ne parlent que par épigrammes ? Que faire donc enfin pour plaire à coup sûr? Tempérez l'un par l'autre. 11 n'y a que l'accord bien ménagé du doux et du piquant qui puisse former ce qu'on appelle une composition gracieuse^ Et apparemment c'est de là qu'un de nos poètes a tiré celte belle définition de la poésie française :
L*art d*aUraper facilement.
Sans être esclave de la rime, Ce tour aisé, cet enjouement, Qui seul peut faire le sublime.
Sénèque (218) nous dépeint les grAces du genre oratoire à peu près sous les mêmes couleurs. lisez Cicéron, dit'il à son ami Lucile ; sa composition est toujours une, soutenue sans contrainte, nombreuse, coulante, ornée, souple, tendre, mais sans tom-
DICTIONNAIRE DESTHEUqUE.
ber dans l'infamie d'une mollesse efféminée : Lege Ciceronem : compositio ejus una têt^ pedem serval^ curala^ lentaj et sine tufamia moUis. 11 ne manquerait rien à ce portrait des grâces oratoires, si i*auteury avait ajouté le facetum d'Horace, qui, dans toute son étendue, convient mieux à Cicéron qu'à Virgile.
Mais il faut pardonner cet oubli à Sénè-
3ue en faveur d'une autre espèce de grâces, ont il a reconnu la nécessité dans la composition, et qui me parait, je l'avoue, la plus belle des grâces de l'espnt: c'est la justesse. Mais quoi I cette justesse que nous abandonnons si volontiers aux mathématiques pour en dispenser tous les autres genres d'écrire? Oui, Messieurs, je tiens la justesse pour une grâce dans le discours en tout genre de composition ; et je veux bien m'en rapporter à vous-mêmes quand vous aurez pris la peine d'entendre Sépèque.
Voulez-vous savoir, dit-il à un bel esprit philosophe, ce qui m'a plu dans votre lettre? Vous avez les paroles à commandement :
elles ne vous entraînent jamais au delà de votre but, comme ces auteurs qui s'écartent à tout propos de leur sujet, pour courir après quelque mot brillant : c'est un écueil dont la oelle apparence ne vous séduit pas. Dans votre manière d'écrire, tout est concis, tout vient juste à votre matière; vous dites partout précisément ce que vous voulez dire ; et vous faites partout entendre plus que vous ne dites : Audi quid me in epistola tua de* lectaverit. Habes verba in polestate : non êffert te oratio^ nec longius^ quam desti* nasli^ trahit, Muiti sunt qui ad id quod $Mn praposuerant seribere^ alicujus verbi décore placenlis vocentur: quod tibi non 0venit. Pressa sunt omnia , et rei aptata. Loqueris quantumvis ; et plus signtficas , quam loqueris. Le passage est un peu Ions, mais il est substantiel, vif, plein ; et il n y a point là de paroles perdues. C'est ce que nous entendons par justesse dans le discours; justesse dans la pensée, pour nous éclairer sans nous éblouir par trop de brillant ; justesse dans le tour qui l'accompagne, pour nous y appliquer sans nous distraire
}>ar des sentiments trop vifs ; justesse dans 'expression, pour nous rendre la vérité sans l'obscurcir par un tas de paroles superflues, ou trop Ggurées. C'est ainsi que tous les maîtres de l'art en ont jugé dans les beaux siècles du bon goût naturel. Or, de là, que doit-on inférer ?
Ma conclusion est que nous devons mettre la justesse au nombre des grâces du discours; et il ne serait pas môme dilTicile d'en trouver le symbole dans la taille fine et déliée que Socrate leur donne dans son tableau.
Jusqu'ici, Messieurs, je me suis laissé conduire par l'autorité des maîtres de l'art, pour établir la vraie idée des grâces de l'esprit. 11 est temps de consulter la raison en elle-même pour répondre à nos deux autres questions. Quelles sont les sources naturelles des grâces du discours, et quelles
sont les matières qui en sont susceptibles? Je répondrai à toutes les deux par le mêma principe.
Il est évident que les hommes étant composés d'esprit et de corps, le commerce qu'ils ont ensemole par la i)aro]e n'est pas un commerce purement spirituel ; mais un commerce d'esprit, où il entre du sensible pour donner, si i'ose ainsi dire, du corps à leurs pensées : c est le principe. Et, pour me res-i freindre aux discours médités, qui sont ici mon principal objet, ne convient-on pas universellement que toute composition doit être une peinture, et une peinture animée pour soutenir i attention du lecteur ou de l'auditeur? Tirons la conséquence : la com{>osition est une peinture ; il y faut donc de.s images: c'est une peinture animée; il jtani donc des sentiments. Mais ces images et ces sentiments, dans quelles sources les ironsnous puiser? L'auteur de la nature les a mises dans nous-mêmes, en nous donnant deux facultés toutes propres pour les répandre dans nos peintures r je veux dire dans l'imagination et le cœur ; I imagination pour tenir le pinceau, et le cœur pour la conduire. Voilà les deux sources naturelles des agréments du discours.
Que l'imagination en soit une, son nom seul en est la preuve. C'est la mère des images et des tours qu'on appelle ingénieux : c'est elle qui fournit aux orateurs et aux poètes leurs plus belles figures : c*est par elle, pour me servir des termes de Boileau,
Que Tesprit orne, élève, embeUit toutes choses. Et trouve sous sa main des fleurs toujours
Nous savons qu'un grand philosophe de notre siècle lui a fait )a guerre dans tous ses ouvrages, comme à une empoisonneuse pQbliqiie. Mais, s'il a remporté sur elle quelques victoires, comme nous n'en doutons pas, c'est à elle-même, bien autant qu'à st9 raisons, qu'il en a été redevable, car on peut dire, que jamais l'imagination ne l'a mieox servi, que lorsau'il l'a combattue. Céiaitim ingrat, dit M. ae Fontenelle, pour qmi tU$ travaillait malgré lui^ et ornait $a rwon en se cachant aelle. Ainsi, plus persuadés par son exemple que par ses raisonnements, nous ne laisserons pas de reconnaître rimagination pour la première source des agréments du discours.
Le cœur est la seconde ; nous osons œêflM dire qu'il en est la source nrinci^Hile dans toutes les compositions dont le but est d'atfectionner l'âme aux objets qu'on lui présente ; à la vérité, par exemple, à la justiesi à la reliffion, à la pureté des mœurs. En vain la pius belle imagination nous y étalerait-elle ses peintures les plus brillantes, il faut que le cœur prenne souvent le pineeaa pour les animer par le sentiment : c est une règle d'éloquence connue de tout le monde. Voulez-vous me toucher? Sojex toocM vous-même : il n'y a que le orBur qui sache parler au cœur. C'est le ccsur seul qoi sait toucher les véritables cordes qoi Boes
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APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
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remuent par la sympathie naturelle de nos âmes: lui seul, qui sait trouver dans son propre feu les traits les plus propres pour nous enflammer, cet enthousiasme des grands poëtes, ce pathétique fort ou tendre des grands prédicateurs.
Ici, Messieurs, il me semble entendre
Eelque murmure parmi nos philosophes.
l-ce donc ainsi que vous abandonnez les grâces à la conduite de deux aveugles, à rimagination, qui est une folie, et au cœur, qui est un imbécile, toujours esclave ou de ses fureurs ou de ses faiblesses? Ne blasphémons pas contre les dons du Créateur. Nous avons déjà prévenu la difficulté en met* tant la justesse au nombre des grâces nécessaires dans le discours, si nécessaires même que, sans la justesse, nous prétendons que les plus brillantes images des poêles, les figures les plus pathétiques des orateurs, les descriptions les plus pompeuses ou les
£ius fleuries des historiens n'ont quun clat frivole, semblables à ces feux nocturnes qui, après nous avoir éblouis quelques moments, nous laissent tout à coup dans les ténèbres.
Mais après avoir accordé aux philosophes, ou nlutôt demandé à eux-mêmes ce point fonaamental de la composition, dites-moi. Messieurs, sera-t-il défendu à une pensée juste qui se présente à nous, de prendre en passant la teinture de l'imagination et du cœur pour paraître en public avec plus de ^cer Nous sera4-il défendu de revêtir les idées de la raison de quelques images pour les rendre plus intéressantes, ou de quelque sensibilité pour les rendre plus aimables? Nous sera-t-il défendu dy ajouter même, si on les trouve sous sa main, Télégance des termes et l'harmonie du style, pour introduire la vérité dans Tesprit avec plus d*a^émenl? Et pour quoi donc les grâces du discourç sont-elles faites, sinon pour servir de paruçe à la vérité ?
Par ce principe, qui est indubitable, ma troisième question est plus qu*à demi résolue. Quelles sont les matières ou les sciences Î[ni sont susceptibles des grâces du discours? e ne crains plus de le dire, il n*est point de sujet si sombre où les grâces ne puissent pénétrer, tantôt les unes, tantôt les autres, et quelquefois toutes ensemble. On m'accusera peut-être encore d'avancer là un paradoxe : paradoxe ou non, je prétends que c'est une vérité dont la preuve n'est pas même difficile : et, en effet, quelle est la matière ou la science que l'on voudrait exclure de l'empire des Grâces?
Serait-ce la philosophie? elle qui contemple de si beaux objets ; la raison, qui nous éclaire, l'ordre et la rè^le des mœurs, le grand spectacle de Tunivers, qui est en même temps si gracieux ? Mais depuis quand les philosophes auraient-ils renoncé à l'esprit? Las premiers savants, qui ont tenu eoole de philosophie, ont aussi tenu école des grâces, Platon y a su répandre tout le sel de son atticisme ; Cicéron, tous les agréments de l'urbanité romaine ; et, sans aller
si loin chercher des exemples d'une philosophie gracieuse, nous avons un auteur qui a su revêtir les idées de Ja plus abstraite métaphysique, des images les plus riantes» et les aninier, si j'ose ainsi dire, par les sentiments les plus tendres que les beautés de la sagesse éternelle puissent inspirer à ses amateurs.
Dira-t-on que du moins les mystères de la religion sont inaccessibles aux grâces du discours? Boileau Ta dit quelque part :
De la foî.d'un chrétien les mystères terribles D'ornemeuls égayés ne sont pas susceptibles.
Mais si, par là, il avait prétendu bannir toutes les grâces d'un discours chrétien, nous avons 1 exemple des Pères de l'Ëglise à lui opposer. Parmi les Pères grecs, saint Basile, saint Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, n'ont pas cru avilir nos mystères en les traitant d'un style que les beaux siècles d'Athènes n'auraient pas désavoué : parmi les Latins, saint Cyprien, saint Ambroise, Lactance, Minutius Félix, le grand saint Augustin lui-même, n'ont pas cru affaiblir les preuves de la religion chrétienne, en y mêlant quelquefois les fleurs de leur élo-
Juence : parmi nous les Massillou et les heminais n'ont pas cru dégrader la chaire, en y portant cette onction élégante et ingénieuse qui attirait toute la France à leurs sermons. Mais pourquoi citer les disciples, quand nous avons le maître à produire en témoignage? C'est lui dont il a été dit que la grâce était répandue sur ses lèvres. Images, sentiments, mœurs aimables, combien d'agréments divins dans tous ses discours t On les allait entendre jusque dans les déserts ; on s'y récriait que jamais mortel n'avait parlé de la sorte ; en un mot, on était ravi en admiration des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche : Mirabantur omnes in verbis gratiœ, guœ procedebant de ore ipêius {Lue. ly, ^.)
Enfin, que dirons-nous des roathémati-« ques, dont on assure depuis si longtemps qu'elles se refusent aux ornements du discours? On en a même fait une espèce de proverbe :
Ornari res ipsa negat, contenta docerl.
Sera-ce donc une raison pour les exclure du nombre des sciences, que l'on peut rendre gracieuses? Je m'y oppose au nom de l'académie royale. Et pourquoi les en exclurions-nous? Y a-t-il une loi qui défende aux muses mathématiques de rire quelquefois ; ou plutôt, n'est-ce point à nos vérités qu'il appartient toujours de rire, puisau'elles sont toujours sûres de la victoire? Je conviens qu'elles ont leurs épines; mais des épines qui se transforment bientôt en roses. La science des nombres, par où elles commencent à nous instruire, n'est-elle pas rem* plie de problèmes divertissants qui ne demandent qu'un tour ingénieux pour leur donner de la grâce? La Géométrie, par où elles continuent h nous éclairer , présente à l'imagination les figures les plus élégantes,
mcnOMIlAIRE DTSTHETHmC
poor la mettre en belle humeor. Les parties sensibles des matbématiqaesy loptique, la mosique, rastronomie,*la géograpbie, en nous découvrant partout une intelligence bienfaisante, qui reille sans cesse à nos besoins et même à nos plaisirs, n offrent-elies point au CQBur les objets les plus|capables de raffectionner? Que manque-t-ii donc à ces belles sciences, pour 6lre susceptibles des grâces du discours? il y a longtemps qu^Archimède a commencé a mettre de Taisance et de la légèreté dans le style mathématique. Aratus, poète groc, y a même su joindre les agréments de Ta poésie. Le fameux Galilée n est pas moins agréable dans ses Dialogues sur le système du monde. Le grand Descartes a orné sa musique et sa dioptriaue , les principes les plus profonds de sa physique, ses Météores et ses Tourbillons même, des images les plus gracieuses. Le P. Pardies nous a donné des éléments de géométrie et de statique , d*une élégance qui ne le cède
{;uère è celle de Vaugeias. Le marquis de 'Hôpital, dans la géométrie la plus sublime, nous montre dans son style net et concis, toute la bonne grAce d*un bel esprit de qualité. Le brillant Fontenelle a trouvé le moyen d'y mêler son enjouement, et de rendre les mathématiques , non-seulement
Saies, mais riantes. Combien d'autres preuves e fait ne pourrions-nous pas citer, que ces belles sciences ne sont pas si austères, qu'elles se refusent aux gr&ces du discours? mais il est temps de finir.
Après avoir expliqué la nature des gprAces de 1 esprit; après en avoir indiqué les sources; après avoir soumis toutes les sciences k leur empire , que resterait-il encore j à faire, sinon d'y soumettre aussi tous les savants ? C'est une entreprise, Messieurs, di^ne de votre zèle ; et nous croyons pouvoir dire que l'exécution en est déjà bien avancée dans cette ville, depuis le rétablissement de votre académie, par les soins d*un illustre protecteur, qui n'a qu'à se montrer pour nous iaire voir toutes les çrAces, et à parler pour nous les faire entendre.