DISCOURS V
Sur les modus.
Messieurs,
La matière dont le me propose aujourd'hui de vous iiarler ma toujours paru une des plus dignes d'être discutée dans une académie; mais malheureusement nous ne |K)u vous dans notre langue Tex^rinier par un seul mot. Vous tjavez, dans un discours, quel est
l'inconvénient des périphrases pour l'orateur et pour les auditeurs : permettez-moi, pour les éviter, d'aller à Tempruntdans une langue étrangère, si néanmoins on peut ainsi nommer une langue que nous apprenons !)resaue tous au sortir du berceau, et qui est a mère de la nôtre.
En un mot, Messieurs, je vais vous parler de ce qu'on appelle en latin modus : qualité ou vertu que tous les philosophes sacrés et profanes nous recommandent partout avec tant de soin, en nous prêchant sans cesse de nous modérer dans l'usage deslHensde la vie, pour éviter les maux qui sont inséparables des excès de modifier nos prétentions dans la société civiie, si nous y voulons vivre agréablement ; de porter la modestie dans les plus hautes fortunes, et de conserver \» tranquillité de cœur dans les plus obscures, de prendre garde en visant au grand, de donner dans le vaste, ou, en nous contentant du médiocre, de tomber dans le bas ; d'avoir toujours la règle à la main pour mesurer la carrière que nous devons remplir dans le monde, et le compas pour la circonscrire dans les bornes où la raison nous ordonne de nous renfermer; enfin, en nous prescrivant dans la vie, dans les sciences, dans les arts, dans nos sentiments, dans nos discours, dans nos procédés, cette règle générale, qu'il faut garder le modus en tout. Je demande encore une fois grâce pour un terme dont la nécessité seule m'oblige de me servir. Le décorum des Romains a bien passé dans notre langue, pourquoi le modus n'y passerait-il pas? Mais sans entreprendre de le justifier pleinement, je prie qu on me le pardonne, en attendant que l'Académie française m'ait fourni un terme olus heureux pour me ^ire entendre.
Le modus en général, tel que je viens de le décrire, embrasse des matières trop disparates pour que j'entreprenne de les rassembler dans mon discours ; je me borne au rapport qu'il peut avoir avec le beau, dont j'ai eu l'honneur de vous parler si souvent, et dont on ne peut, ce me semble, trop approfondir la nature avec toutes ses appartenances. Voyons si le modus y doit entrer comme tout le reste, pourquoi, et comment :
Vous l'avez sans doute. Messieurs, mille fois remarqué : rien de plus ordinaire dans le monde, que de voir des ouvrages de l'art ou de la nature qui enlèvent notre estime nu premier coup d'œil, mais dont les beautés, quoique réelles, ne soutiennent pas longtemps l'épreuve d'un regard trop attentif : ils perdent presque toujours à être con-
ûients, mais la i)lu|)art déplacés ou affectés, forcés ou manques ; qu'il y en a un trop grand nombre en certains endroits qui en demandaient moins; qu'il y en a trop peu en d'autres qui en demandaient plus. I)*où il arrive q[uelquefoi$ qu'après nous avoir charmés d aboni, ils tomnenl tout à coup
DlCTiONNÂlRK D*£STIlETlQtE.
de raclniiratlondans le mépris, ou du moins dans rindifférence et dans Toubli.
La première conclusion que je tire de cette ▼érite d'expérience, est que dans le beau, comme en toute autre chose, il y a une certaine mesure qu*il faut remplir, mais qu'il ne faut pas combler ; qu*il y a dans la recherche môme du beau deux extrémités contraires è éifiter, le défaut et l*excès ; que, entre ces deux extrémités, il y a un certain point maraué par la nature, en deçk duquel un obiet n est pas encore tout à fait beau, et au delà duquel il cesse de Tètre ; enfin, que ce point fixe, qui est une espère de milieu entre le trop et le trop peu, est tellement le siège du vrai beau qu'il n'en peut sortir ni de part, ni d'autre, sans dégénérer de lui* même en contractant quelque vice, ou du moins quelque viciosite blâmable, c'est-àdire, en un mot, que dans le beau même il y a un modus h observer, suivant cette maxime d'un ancien philosophe, ou plutôt du bon sens naturel : Cum $U ubique virtihtis modus, œque peccaty quod exceait^ qtiam quod déficit (802).
Je sens bien. Messieurs, que cet amas d'expressions, quoique très-iami Itères, ne représentent encore le modus que sous des idées assez confuses. Peut-être même qu'on me dira, ou plutôt, je crois déjà vous entendre, que vous concevez bien que le beau peut,' en tout genre de beauté, pécher par défaut, mais qu'il n'est guère concevable (|u'il puisse pécher par excès. Il faut donc m'expliquer plus clairement.
Pour le faire avec ordre, je divise mon sujet en trois questions, dont je dois la pre- Uiière idée au prince des orateurs, qui était aussi un très-grand philosophe :
1* En quel sens il est vrai de dire que le beau est susceptible du trop, comme du trop peu?
2* Le trop ou le trop peu de beauté se trouvant égaux en deux obiets , lequel des deux est le plus supportable ; ou , en cas d'option, lequel des deux serait préférable à l'autre?
3" Si, dans la nécessité de garder le modus en tout, jusque dans le beau, il y a même un modus à observer dans la recherche du modus : et s'il y en a un, quelle est la conséquence que nous devons tirer, chacun dans son état et dans sa profession, pour y exceller autant que possible?
Pormettez-moi , Messieurs, de le dire; fut-il jamais une matière plus digne d'être proposée à la discussion d'une académie par son importance t par sa nouveauté, par sa difficulté même, qui doit être, à l'égard des bons es()rits, plutôt un attrait pour piquer leur attention qu'un obstacle pour la rebuter ? Je commence par répondre à la première question, oui est le fondement des deux autres.
N'est-ce \)às d'abord un étrange paradoxe nue le beau, dont il semble que la nature est 416 (louvoir toujours croître dans les objets
créés, puisse être susceptible du trop? C*eslà-dire qu'un objet puisse avoir un excès d V
5 rément qui le disgracie, déplaire (lar trop e charmes, et par conséquent devenir laiu, en quelque sorte, à force d'être beau. Voilà, certainement une contradiction bien apparente : il faut la faire disparaître pour eo tirer le vrai qu'elle nous cache.
Dans les discours sur le beau , qui ont précédé celui-ci, nous en avons distingué de trois sortes; le beau essentiel, le beau naturel, et le beau artificiel ; ou, en (Quelque manière , dépendant de l'institution des hommes. Rappelez-vous-en, s'il vous plaît, les idées précises; nous y trouverons, si je ne me trompe, le dénoûment de la dilB« culte.
J'avoue donc, premièrement, que le beaa essentiel ne peut être susceptible du trop : ^ que dans la construction, par exemple, d'un ouvrage d'architecture, ou, dans la conformation du corps; humain , la symétrie des membres qui le composent ne saurait être trop bien gardée; que dans une composition musicale, on ne peut se rendre trop attentif à la direction des nombres sonores qui en doivent régler l'harmonie : que, dans une pièce d'esprit, on ne peut être ni trop rrai, ni trop honnête, ni trop décent ; que, dans la morale , on ne peut trop aimer l'ordre « la vérité, la justice envers Dieu et envers leshommes, l'honneur intime de sa conscience, ou la pureté du cœur , surtout l'Auteur de notre être, qu'il est évident que nous n'ai* merons jamais assez, si nous ne l'aimons sans mesure. Et il n'est pas même besoin de penser bien profondément pour en décou* vrir la raison : c'est que le beau essentiel» comme nous l'avons prouvé ailleurs^ est un beau absolu, idont la beauté se mesure, non par les impressions plus ou moins agréables que nous recevons des objets, mais par des règles éternelles, absolument indépendantes de nos opinions et de nos ^oûts ; celle da beau essentiel sensible, optique ou musical; par les règles éternelles des proportions géométriques ou harmoniques, dont on sait que la nature consiste en une espèce d'égalité, et par conséquent, que le trop n'y peut avoir lieu ; celle du beau essentiel, intelligible dans les pièces d'esprit, ou dans les mœurs, par les règles éternelles de la raison et de l'ordre, du bon sens et de la décence, où l'excès n'est pas plus à craindre que dans les proportions matnématiques.
Toute notre question ne doit donc rooler que sur le beau naturel et sur le beau artificiel ; savoir, s'ils peuvent être susoeptiblet d'un excès de beauté, ou, ce qui est moins équivoque, si la nature a déterminé aux objets une certaine mesure d'embellissement» au delà duquel on ne peut plus rienajonter sans les gâter, ou, du moins, sans en diminuer le vrai charme par cette addition sa* perflue?Il ne faudra qu'un simple expoié pour nous en convaincre par rapport au quatre e^pèccs particulières du oeau» qei
($0^; Çeneq., De benef,^ I n, c. 16.
APPENDICE. - ESSAI SUR LE BEAI'
ont fait la matière oes quatre discours pré* cédcnts.
Pour commencer par le plus sensible, qui est Fobjet de la vue, on convient que c*ftst une beauté dans un tableau d'avoir une colorisation vive et animée; mais en même temps, tous les connaisseurs ne conviennentils pas que cette colorisation peut avoir trop d*éclat et de vivacité ? que les couleurs trop claires divariquent le coup d*œil en nous éblouissant? qu'elles nous cachent, par leur trop grand lustre, des beautés plus solides, Tordonnance et la distribution des parties du tableau, la justesse des attitudes, la dégradation des nuances , la perspective des ()ersonnages ou des autres objets qui entrent dans la composition du dessin? que par là elles nous dérobent la vue distincte du tout ensemble; et enfin, que c'est la raison pourquoi les peintures nouvelles n'ont jamais cette douceur touchante , ces grAces tempérées,' ce clafr obscur précieux, que l'éponge du temps a donné aux anciennes ?
On ne peut aussi nier que les ouvrages d'architecture ne doivent avoir quelques ornements pour en rendre le coup d'œil plus varié, plus rempli. Les Grecs et les Romains, qui sont nos premiers maîtres, en ont inventé pour tous les ordres, afin de leur donner à chacun la juste dose de beauté dont il est capable. Un corps d'édifice trop nu ne |)ent longtemps plaire à des yeux délicats; mais aussi quel est l'œil assez gothique
tK)ur pouvoir supporter cette multitude afreuse de colifichets dont on ornait autrefois les frontispices de nos temples, ou les vestibules de nos vieux chAteaux ? Ce n'est pas que dans cet assemblage de petites fi-
Sures architectoniques, il n'y ait beaucoup *art : il y en a trop ; et la nature, qui se contente à moins , réprouvera toujours une profusion qui la rassasie sans la satisfaire. Le beau musical n'est pas moins susceptible du trop que le beau visible : on sait gue les consonnances en sont toujours 'le fondement essentiel ; cependant, faites-moi une musique où il n'entre que des accords parfaits, vous m'ennuierez à coup si^r par cette justesse trop rigoureuse. Entre les consonnances l'octave est la plus parfaite, et la quinte la plus douce. Composez-moi néanmoins un air où vous entassiez sans mesure octave sur octave, quinte sur quinte; soyez certain que vous fatiguerez tous vos audi* taurs par cette belle monotonie. Les dissonances biea ménagées, bien préparées, bien Muvées, sont comme le sel d'une composition musicale : il faut donc, pour ainsi dire, en saupoudrer vos accords ; mais, si au Heu de les saupoudrer un f)eu, vous y jetez le sel à pleines mains commme un cuisinier de ▼illago, à quoi se terminera cette folle dépense? Vous piquerez d'abord l'oreille; mais comptez que bientôt vous la blesserez infailliblement. Il y a des airs d'images ou de passions dans lesquels on avoue que la répétition de certaines paroles énergiques» ou de certains tons pathétiques, peut avoir de la grâce , peut mémo quelquefois être ^
nécessaire : elle sert à nous graver dans. l'Ame des traits que le premier coup de burin n'avait fait oue dessiner. Mais, si après deux ou trois répétitions, qui peuvent être naturelles» vous continuez encore à me ré-
f)éter vos répétitions, seulement pour me aire une belle figure de rhétorique musicale,
ou même, si vous le voulez, pour me pénétrer plus profondément , craignez plutôt de produire un effet tout contraire. Mon cœur se révolte contre un burin trop profond qui le déchire; mon oreille se lasse d'une répétition qui dégénère en battologie, et ce qui, dans les commencements, était une beauté, devient un défaut par son excès. Il faut savoir finir ; c'est, dans tous les arts, la maxime des grands maîtres.
Il est donc clair que cette maxime s'étend aussi au beau dans les pièces d'esprit ; je me borne à celle d'éloquence. On veut y plaire, copme dans la musique, à l'oreille, a l'imagination et au cœur; mais à force de leur vouloir plaire, combien de fois s'y rend-on insupportable en leur présentant sans mesure les beautés mêmes qui naturellement les charment le plus? A Toreille, en lui ofi'rant sans cesse un style trop nombreux et trop sonore, des phrases trop mesurées, des cadences trop marquées, des périodes faites au tour, si j'ose ainsi dire ; eu un mot, un style qui sent plus la modulation d'un chant qu'une simple composition de paroles ? A l'imagination , en lui étalant . des images trop grandes ou trop hardies, des figures poussées à outrance ou trou entassées les unes sur les autres, métaphores sur métaphores , antithèses sur antithèses, fleurs sur fleurs, brillants sur brillants, qui la tiennent, comme des éclairs, dans un éblouissement perpétuel ? Au cœur, en lui présentant, au lieu des sentiments de la pâture, des sentiments hyperboliques, ou du moins sophistiqués par l'esprit qu'on y entasse ; un sublime de romans qui le guindé au lieu de l'élever, ou un pathétique de théâtre, qui l'étourdit au lieu de le remuer? Il est pourtant vrai que nous voyons sduvent les auditeurs sortir tout extasiés de ces magnifiques et superbes discours, comme on les appelle. Je n'en suis pas surpris : l'orateur a eu le talent d'enivrer son auditoire ; c'est une débauche d*esprit dont on vient de sortir, la tête en est encore tout étonnée. Mais attendons un peu que l'ivresse ait fait place à la raison, et nous verrons bientôt le bon sens, revenu à lui-même, condamner sans rémission cette intempérance d'esprit, ce faste et ce luxe oratoire qui, en son espèce, n'est guère moins choquant que celui des mœurs.
Mais enfin ne ferons-nous point grAce au beau moral, • et dirons-nous que la vertu même peut être susceptible de trop? Il n'y a qu'à nous expliquer pour en convaincre toutes les personnes de non sens.
Le nom de vertu a deux significations très-différentes : on appelle ainsi Tamour dominant et habituel de l'ordre, ou la vo^ lonté constante de suivre en toutes choses
DICTIONNAIRE D^ESTIIËTIQIJE.
"V.^.^^ dii
qu
la raison, la loi, la religion, Tbonneur; en un mot, rbonnèle en tout genre. Nous avons déjà déclaré oue cet amour, qui a pour objet le beau moral essentiel, ne peut jamais ex- , céder. Mais on entend aussi par vertu ( et c'est le sens le plus ordinaire ) la pratique des devoirs, telle que nous la voyons dans les bommes qu*on appelle vertueui, je veux dire un certain assemblage de vues qu'ils se roposent, de mouvements du cœur auxquels ils s'adonnent, et d'actions extérieures qui naissent de ces mouvements. Or, Messieurs, n*est-il pas certain, par Texpérience de tous les siècles, que dans la pratique de la vertu ces vues de Tesprit peuvent être fausses, trop vastes ou trop nardies; ces mouvements du cœur trop impétueux ou trop ardents, et les actions extérieures qui en procèdent poussées au delà des règles ; qu'elles sont même très-souvent si peu mesurées qu'en accomplissant un devpir on en blesse plusieurs autres ? Voilà donc un sens où Ton peut dire que le trop défigure souvent le beau dans les mœurs, qu'il en altère le fond par la manière, qu'il en corrompt même quelquefois toute la nature, jusqu à la transformer en son contraire, en laideur et en difformité morale. C'est le sens où l'on dit en effet tous les jours que la plupart de nos vertus dégénèrent eu vices par les excès où elles se portent : la prudence en artifiœ, ia constance en entêtement, la justice en dureté, l'honneur en orgueil, la religion en superstition, le zèle en iureur et en emportement.
Vérité si évidente, au'elle a été connue jusque dans les ténèbres du paganisme.
Tout le monde sait que Socrate, le plus sage des philosophes grecs, mettait à la tête de morale cette grande maxime qu'il ne faut rien outrer : Jve quid nimis. Le premier des philosophes romains, Cicéron, suppose, comme un principe incontestable, que dans les meilleures choses il y a un point où il faut savoir s'arrêter, de peur de corrompre le bien par le mélange du mal : Omnibus in rébus videndum est quatenus. Principe que Sénèque adopte si universellement qu il «[attache partout a prouver que la vertu consiste non-seulement, comme le vulgaire se J'imagine, dans la bonne intention ou dans Ja pratique des devoirs, mais encore plus dans le modus qu'on y observe pour les accorder tous ensemble : Omnis in modo virtus est.
Mais s'il était ici question d'agir par voie d'autorités, nous en trouverions sans peine de plus irréfragables à vous alléguer. Avant Socrate, Salomon, le plus sage des rois, nous avait donné pour maxime de fuir le trop en tout : Noli nimius esse^ ne forte offendas. lEceli. XXXI, 10) ; de ne pas porter la prudence trop loin : Prudentiœ tuœ pone modum [Prov. xxiii, 3 ) ; de ne pas même outrer la justice : Noli essejustus multum ; et de ne pas vouloir être plus sage qu'il ne faut : Neque plus sapias quam necesse esty ne forte obstupescas. (Ecclu vu, 17. ) La sobriété do saprcsse que saint Paul recommandait aux
(803) Cir.^ De oral,, n. 73.
premiers fidèles, nous représente eneore mieux ce tempérament de vertu, que uous appelons modus : Non plus sapere^ quam oportet saper e y sed saper e ad sobrietaiem. (Rom. II, d. } Pouvait-il nous déclarer plus nettement que dans les meilleures choses el même dans les plus saintes, il y a des bornes qu'on ne peut franchir sans péril ; enfin» pourauoi nous prêcherait-il la sobriété jusque dans la vertu, si l'excès n'y était jamais à craindre ?
Certainement, Messieurs, vous i^e m'en demandiez pas tant pour demeurer convaincus que, dans le sens ci-dessus expliqué, le beau est susceptible du trop comme du trop peu ; c'était ma première question.
Ma seconde est de savoir lequel des devL% est le plus supportable, ou, en cas d'option, lequel des deux serait préférable à l'autre? Y a-t-il donc à balancer, me dira-t-on d'abord, entre le trop et le trop peu, quand il s'agit du beau ? Allons aux voix de toute la compagnie; est-il un homme dans cette nombreuse assemblée, en est-il un seul dans tout l'univers qui n'aimflt mieux trop de beauté que trop peu dans sa personne ; trop d'esprit que trop peu dans ses discours oa dans ses écrits ; trop de vertu que trop pea dans sa conduite ou dans ses mœurs ? £sl-U même permis de penser autrement ? Et en beauté comme en richesses ne vaut-il pas toujours mieux avoir du superflu que de manquer du nécessaire?
Le raisonnement est spécieux ! je m'aperçois même qu'il a l'avantage signalé d'avoir p<jur lui les rieurs; mais c'est tout le bien qu'on en peut dire : il ne touche seulement pas au point de la question. Le.voici en deux mots.
11 s'agit de comparer ensen^ble deux ouvrages de l'art ou deux procédés dans les mœurs, non pas dont il y en aurait un qui manquerait du nécessaire pour mériter le nom de beau, mais dont l'un ne va |>as aussi loin qu'il le pourrait, et l'autre va plus loin
au'il ne devrait ; ou, si vous l'aimez mieux» eux ouvrages ou deux procédés qui ne manquent du nécessaire pour être parfaite* ment beaux, qu'en ce que l'un demeure en deçà du point de beauté où il doit tendre. et que l'autre passe au delà du point où il devrait s'arrêter ; ils manquent donc Iras deux en quelque chose : le oreoiier par défaut et le second par excès. On ne peut disconvenir que l'un et l'autre ne soient un désagrément qui dégrade la beauté de l'objet oi il se rencontre.
La question est de savoir lequel des deux est le plus supportable ou le moins cboquad de sa nature. C'est le sens de notre pre» blême académique, dont vous voyez sans, doute l'extrême utilité par l'influence qa*il peut avoir sur nos jugements et sur nolit conduite.
Le grand auteur qui m'en a lait naître b première pensée m'en fournit aussi la soie* tion, du moins en partie. Cicéron (M9ji dans non sublime traité du parfait oraleur,
APPENDICE. — ESSAI SUR iJS BEAU.
après aroir posé cour principe qu*en toute cnose il n'y a point d'excellence où il faut savoir s'arrêter, ajoute incontinent au il a toujours remarqué que le trop nous cnoque plus que le trop peu : EUi tuu$ cui^e rei modus €tt^ tamen magis offendit ntmtumy quam parum. Pourquoi ? C'est ce qu'il a oublié de nous dire. Mais dans son troisième dialogue de l'orateur, où il parle des ornements du discours, il démontre le fait par un détail d'expériences, qui viennent d'autant mieux à notre sujet, qu'il y en a presque pour toutes les espèces de beau que nous avons distinguées..
11 est, dit-il (8(Â), assez difficile de rendre raison pourquoi les beautés dont la première impression nous avait d*abord le plus charmés dans un ouvrage, sont aussi celles qui nous lassent le plus tôt quand on nous les offre trop souvent, ou en trop grand DOmbre. Hais il ne suffit pas que tous les arts nous en fournissent des expériences journalières. Dans les nouvelles peintures , par exemple , combien d'enaroits plus brillants et plus fleuris que dans les anciennes ! Nous éprouvons néanmoins tous les jours qu'après nous avoir éblouis au premier coup d œil , notre admiration cesse €n un quart-d'beure ; que souvent même elles nous fatiguent bientôt par leur trop
Erand éclat, pendant que les anciens taleaux, avec leurs couleurs sombres et rembrunies , nous attachent et nous plaisent des jours entiers : voilà pour le beau visible.
Dans le chant (805), combien d'inflexions d) voix molles et délicates, combien de passages fins, de petits tons fuvants, d*accords même un peu altérés par l'adresse du musicien, nous causent d'abord un plaisir plus piquant (jue des accents plus fermes ou plus réguliers t Cependant qu'on nous les fasse revenir trop fréquemment, et coup sur coup, ces finesses de lart, non seulement les oreilles savantes, mais le peuple Diéme, par le simple goût de la nature, «^ récriera contre cette profusion ambitieuse de beautés harmoniques : voilà pour le beau musical.
Que si, dans les beautés qui frappent nos sens, continue notre orateur philosophe (806), le dégoût est si proche (les plus grands plaisirs, bien moins doit-on s'étonner que la même chose arrive dans les pièces d'esprit. Un discours, par exemple, ou un poôme d'ailleurs bien ordonné, bien conduit, élégant, net, orné des plus belles couleurs de l'éloquence, ou de la poésie, mais qui l'est partout trop également^ et sans interruption , ne soutient pas longtemps la .première satisfaction qu'il nous avait donnée, nous sentons qu'il nous fatigue à force de se faire admirer. L'admiration est une M t nation de l'âme trop violente pour être durable, et cet excès de beau spirituel nous lirgoûte même ordinairement beaucoup plus
tût que l'excès du beau sensible, parce que le jugement de Tesprit est plus prompt et
J>lus fin que celui des sens. Aussi, je le conèsse, ajoute Cicéron, j*aime assez qu*à mes discours on se récrie : voilà qui est bon ; mais je serais bien fAché d'entendre crier trop souvent : voilà qui est beau. Bene et prœclarey nobis quamvts sœpe dictatur ; belle et festive^ nimiumnolo. Je craindrais de lasser bientôt mon auditoire. Il faut, pour soutenir son attention jusqu'au bout, lui donner quelque relâche. Il faut qu'il y ait dans un discours, comme dans un tableau, des ombres et des enfoncements pour donner du relief aux endroits qui doivent être plus éclairés ou plus remarqués ; voilà pour le beau spirituel.
Je suis fSché, Messieurs, que Téloquence de Cicéron ne me conduise pas plus loin ; mais pourvu que vous me fassiez la grâce de ne pa^ perdre de vue Tétat de la question» il me sera peut-être assez facile d'appliquer son principe au beau moral, et de prouver que, dans la pratique même de la vertu, le trop est plus choquant que le trop peu. En
()Ouvons-nous douter, si nous consultons es sentiments dont nous sommes frappés à la vue de Texcèsou du défaut que nous remarquons dans les procédés des personnes qu'on appelle vertueuses? N'est-on |>as naturellement plus choqué d*une prudence trop raflinée, qui, pour aller à son but, risque à être un peu trompeuse, que d*une prévoyance ordinaire qui se borne à n*être point dupe? N'est-on pas plus choqué d'une constance opiniâtre que d'une fermeté commune qui se laisse quelquefois ébranler trop aisément? Plus chocfué d'une justice inexorable, qui ne sait jamais faire grâce, que d'une équité trop humaine, qui se contente de ne point faire d'injustice? Plus choqué d'une sincérité misanthrope, qui ne peut rien taire, que d*une sincérité un peu trop discrète, qui ne dit pas tout ce qu'elle pourrait dire? Plus choqué d*un zèle trop im- Sélucux que d'un zèle un peu trop patient? 'est-on pas même d*autant plus choqué de ces vertus extrêmes qu'elles ont de leur nature un objet plus saint? Et il ne faut pas dire que c'est seulement le vice ou Tamour-
t)ropredes imparfaits qui en est choqué, c'est a raison, c'est la vertu même, parce qu*ii est évident que le trop est plus contraire que le trop peu à ce précieux modus^ qui fait eu toutes choses le point de la perfection ; ou
1)0ur m'ex primer d'une manière plus sensi- )le, parce qu'il est certain que les vertus extrêmes sont plus contraires que les vertus un peu défectueuses, à la modération, la seule des vertus qui sache, dans la pratique, accorder nos devoirs. Enfin, pour établir ma proposition par des preuves de tous les genres, le plus sensé de nos poètes (807), qui était aussi philosophe, met en question : si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts? A-t-on jamais mis en problè-
(H04) De orat., I. m. n. 96.
(KOo) IbiU
{m)) Ibid., 1(10.
i»07) Dtb., tvu. à M. de Lam.
uie : si rhonnéle homme en $oi doit souffrir des excès?
Vous avez. Messieurs, trop de lumières pour conclure de là qu*il faut donc, dans la pratique des arts et dans celle mdme de la vertu, nous contenter du médiocre. La conclusion serait assurément bien éloignée de mes principes ; car, bien que je reconnaisse qu*il y a dans l'une et dans l'autre une belle médiocrité, ce n'est pourtant ]:)oint là le modus, ou le beau tempéré dont je parle. Se contenter du médiocre, quand on peut aller plus loin, surtout dans le beau moral, ce n'est pas modération, c'est lâcheté, c'est une paresse condamnable. Je veux dire seulement que le trop étant, au sens que nous avons marqué, moins supportable qiie letrop peu dans les arts et dans les mœurs, nous devons avoir égard à cette maxime dans le soin que nous prendrons de chercher en toute chose le modus ou le point dç la perfection , et il ne doit plus, ce me semble , rester là-dessus le moindre doute.
Mais dans ce soin même de chercher le modus en tout, jusque dans le beau , n*y at-il point encore un modus à observer ? C est ma dernière question. Que dois-je y répondre?
Si je dis qu'il y en a un, n'est-ce f)as au* toriser la paresse humaine, qui n'a déjà que trop de pente à se relâcher, sous le nam de modération? Si je dis, au contraire, que dans la recherche de ce modus^ gui, dans les arts et dans les mœurs, constitue l'excellent, il n'y a point de modus à observer, n'est-ce pas désespérer l'amour du beau» en lui proposant un travail sans lin pour trouver un point de perfection si dimcile à reconnaître ?
En effet. Messieurs, quoique je sois bien éloigné de regader ce point d'excellence comme un point mathématique et indivisible, où l'on ne tient rien si l'on ne tient tout; quoique je convienne, au contraire, de lui donner quelque latitude morale; eu lin mot, quoique j'admette plusieurs degrés dans le beau, même accompli en son genre , malgré cette modification nécessaire pour ne pas outrer l'idée du modus, quelle est encore la difficulté de le bien saisir, soit dans les arts, soit dans les mœurs! et avec la meilleure volonté du monde, à combien de méprises ne sommes-nous pas tous les jours ex|)Osés dans la pratique 1 Je veux suivre toute l'ardeur qui m*em])orte vers le beau : elle m'enlève au-dessu« du but ; je la veux tempérer ; je demeure au-dessous. Si pour me relever, j'ajoute quelques degrés de vitesse à ce qui manquait à mon essor, je m'a()erçois bientôt que ^'ai trop ajouté ; si, pour revenir â mon point, je soustrais un peu de ce trop, je retombe, sans y penser, dans le trop peu. C'est une espèce de balancement perpétuel, qui, dans la recherche de mon centre, me porte sans cesse de haut en bas, et de bas en haut, sans i)Ouvoir me fixer dans la ligne de direction, et, pour me
(808) Phit., Sur la mm.
servir d'une comparaison peut-être plus juste, nous éprouvons dans la recherche da beau parfak le sort des géomètres qui courent après la quadrature du cercle : en cher* chaut des nombres pour exprimer le rapport précis du diamètre à la circonférence, lis trouvent toujours dans leurs calculs trop peu, et jamais assez.
Or, de cette difficulté, presque insurmontable de saisir le vrai point du modus dans le beau des arts ou dans celui des mœurs, que devons-nous conclure par rapport à notre dernière question? Tout considérét ne vaut-il pas mieux risquer un peu à favoriser la paresse humaine, que de jeter les amateurs du beau dans le désespoir? Je crois donc qu'il y a un modus à observer dans le soin inême que nous devons prendre pour y atteindre ; je m'explique :
Il faut chercher dans toutes les espèces de beau le milieu juste entre le trop et le trop peu : on ne peut en douter. Mais parce que c'est un point où il n'est guère possible de parvenir que par voix d'approximation, c^mme, dans la eéométrie, à la quadrature du cercle, nous disons en même temps que dans la correction d'un ouvrage de l'art, et dans la pratique même de la vertu, il but savoir se contenter du point de perfedioo qui nous en parait le plus proche : c'est la maxime des plus grands maîtres dans la science du beau, comme nous l'allons Cure voir.
Le fameux peintre d'Alexandre, Appelle, condamnait hautement ceux de son art qui, dans la correction de leurs ouvrages, ne sentent pas le point du beau où il iaul dire : c'est assez. Proto^ène , disait-il, est admirable, mais il ne peut rien achever : il tient toujours le pinceau d'une main et réponge de l'autre ; il aioute sans cesse à ses tableaux ou il efface; il en fortifie les traits ou il les adoucit; il y retouche encore, et il ne finit rien à force de vouloir trop finir. C*est la destinée ordinaire d'un travail immodéré pour trouver le point du modus dans le beau visible.
Aristoxène (808), le premier inTenfeur de la mu.<^ique tempérée, reprochait à Pythagore d'avoir trop voulu plaire à la raison aux dépens de Toreillc. On lui reprochait, à soe tour, d'avoir trop voulu plaire à Toreille m dépens de la raison. Qui accordera ces den partis extrêmes? Le célèbre Zarlin, sur la fia du XVI* siècle, l'avait entrepris en Italie par des règles modérées. Le grand Lalli l'a exécuté en France au temps de nos pè* res, mais en prenant quelouefois, dansia pratique de ces règles, des libertés modestes pour donner à ses compositions un air plus facile, qui, étant celui de la nature, plaira toujours au bon goût plus que le trop
f;rand scrupule des anciens, ou la trop grande icence des modernes. Il y a donc aussi modus à observer dans la recherche da musical.
Térence , d*ailleurs si exact, veut quV
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
accorde la même grâce aui ouvrages d*esprit. Accusé par ses rivaux de se permettre
Suelques irrégularités dans la construction e ses pièces , il se justiGe d*abord par l'exemple des plus fameux poètes comigues, ses prédécesseurs, aioutant qu*il aimait mieux imiter la noble négligence de ces grands modèles, que Texactitude basse et obscure.des petits auteurs qui le censuraient : QuarumnegligeniiamimUarimalOf quam itto* rum obseuram diligentiam (809), et Cicéron, qui joignait Texpérience la plus consommée au génie le plus heureux pour la composition, nous fait, de Torateur qu*on appelait attique ou parfait, un caractère qui prouve manifestement que la règle du modusy dans la recherche même du tnodtu, lui était bien connue. Cet orateur, dit-il, est doux, aisé, coulant, naturel sans bassesse, libre sans écart, plein de suc sans enflure, liésans contrainte, pur dans son langage sans affectation, toujours plus occupe du soin des choses que du soin des paroles qn*il prend même volontiers dans 1 usage le plus commun, tellement que ceux qui entendent ses discours se figurent d*abord qu'ils en fenient bien autant. Mais rien de plus diiQeile quand on en vient à Tépreuve : Imita* #i7û videlur exiêlimantiy experienti nihil mintM. Il y a effectivement, continue ce grand maître de Tart oratoire, une espèce de négligence élégante (810) negiigentia quwdam oî/iyenj, laquelle ne peut être que Teffet d'un grand génie, ou d*un grand exercice aidé d'un grand goût. C'est ainsi que, par un soin modéré de niaire, notre orateur attiqui: est plus sûr ae réussir que s*il était plus exact ou plus orné. Semblable (c'est encore Cicéron qui parle) à ces personnes satiirellement gracieuses, qui paraissent plus parées d'un peu de négligence, que d'autres oe le seraient pas les ajustements les plus sonerbes.
Quoique la poésie doive être plus exacte oue la prose, les docteurs du Parnasse ne font pas scrupule dy étendre la règle de Cicéron. Je veux, disait Horace, que mes vers soient d*une composition si facile et si coulante qu'en les lisant chacun se croie capable d'en faire autant sans peine, et qu*il n'j ait que son expérience qui le désabuse, par la difficulté qu il y a toujours à bien dire les choses communes.
Èx noto fieium carmen uquar, ut tibi quivis Sperei utem^ iudet muUum, frusiraque labont AsjiM idiin : ianium urie*^ juncluraque poUet,
{An pitei.)
Si la sévérité romaine admet la maxime du ffiodiadans la recherche du beau dans les
{»ièces d'esprit , on peut bien juger que la iberté française ne la rejette lias. C est le sens de ce bel endroit de Boiteau, imité d*ilorace, mais toujours à sa manière, en embellissant son modèle :
Qui ne tait se borner ne sat jamais écrire ; Souvent la peur d*uii mal nous conduit dans un pire.
Un vers était trop lâche, et vous le rendez dur, J*évite d*étre long, et je deviens obscur. L*un n*e8t point trop fardé; mais sa Muse est trop nue: L*auire a peur de ramper, il se perd dans la Ane. Voulez-vous du public mériter les amours? Sans cesse, en écrivant, variez vos discours. Un style trop égal, et toujours uniforme. En vain brille k nos yeux : il faut qu'il nous endorme.
(Arlpo^f., c. 1.)
Un autre de nos poëtes (811), gui mérite* rait d'être moins inconnu, exprime encore mieux, si je ne me trompe, notre règle du modut dans les conseils qu'il donne, sous le nom de Saint-Evremond , à deux auteurs de qualité. Ces deux Messieurs , grands admirateurs du fameux comte de Grammont, si connu à la cour de Louis XIV par des exploits de tous les genres , avaient formé le dessein de les célébrer en vers*: voici les avis qu'on leur donne pour réussir dans leur ourrage :
Contez ces faits tout uniment; Gens comme vous n'auraient pas bonne gr4 je A s'élever insolemment :
Et ce n'est pas toujours au sommet du Parnasse
Que l'on chante avec agrément.
Que par un tour aisé chaque récit s'explique; Suivez la nature de près, Et dans vos vers sans trop d'apprêté, Du misérable prosaïque.
Et du style trop poétique.
Evitez Tun et l'autre excès
Rien donc, Messieurs, de plus constant par toutes sortes de raisons, que dans les pièces d'esprit il y a un modus h observer dans la recherche clu point qui sépare le trop du trop peu de beautés. En est-il de même dans les mœurs ou dans le beau moral ? Consultons encore le principe que nous avons d*abord établi.
C'est la difficulté extrême , pour ne pas dire l'impossibilité, que nous éprouvons en toutes-choses à saisir le vrai point de la perfection. Difficulté qui est d'autant plus grande en morale, que les matières y sont infiniment plus compliquées, que dans la
I)ratique des plus beaux arts. Combien, dans a vie, n'avons-nous point de rapports naturels, soit entre nous, soit avec les autres êtres sociables que nous connaissons! et, par.conséquent, combien d*obligations à remplir dans les différentes sociétés que nous avons sur la terre 1 Dans la société universelle, qui nous unité Dieu et aux hommes; dans la société humaine en général, qui nous lie avec tous les peuples par le droit des gens; dans la société particulière, qui nous assemble en un corps de nation sous les mêmes lois civiles ; dans les emplois que uous^ y occupons pour le service du public; dans une famille oii la Providence nous a fait naître; dans une compagnie, oii nous nous trouvons engagés jpar nécessité ou par choix ; dans une liaison aamitié ou de bienséance, d'honneur ou de religion, de politique ou d'intérêt : dans toutes ces circoustances , combien de vertus nécessaires, dont le cou-
(809) Tercnl., ProL And, (8iU) Cic, De oraL, u, 7(î
(811) llamilton.
cours nous jeniDarrasse à tous les instants par mille apparences d'incompatibilité !
Il y a pourtant un point ou elles doivent toutes se réunir et se prêter, pour ainsi dire, la main comme des sœurs inséparables ; mais dans une longue suite d'actions, on même quelquefois dans une seule, quel est res()rit assez droit pour rattraper toujours bien juste, ce point de réunion de toutes les vertus? Quel est le cœur assez ferme pour les retenir constamment, chacune dans son territoire, sans souffrir qu'elles débordent; surtout pour les concilier les unes avec les autres dans certaines conjonctures critiques, où elles semblent se combattre; la prudence avec la bonne foi ; la justice avec la clémence ; la grandeur d'flme avec la modestie ; la constance avec la flexibilité; le zèle du bon ordre avec la* patience ; le soin de ses intérêts avec le désintéressement ; l'affection pour sa famille avec la qualité de citoyen ; ce qu'on appelle honneur du corps avec l'équité qui ne fait acception de personne ; et, pour ne pas oublier un article où il est si ordinaire de se faire illusion, l'amour de la patrie avec celui des autres peuples, qui n'en sont pas moins nos frères, m peut-être moins honnêtes gens pour être quelquefois nos ennemis.
Encore un coup, Messieurs, dans ce combat aparentde vertus contre vertus, le moyen de rencontrer toujours précisément le vrai point du tnodus^ qui détruirait jusqu'à l'apparence de ces contrariétés? Que faire donc alors? Faudra-t-il, avant que de nous déterminer à l'action, attencjre qu'une pleine évidence nous le fasse voir tout à découvert, sans aucun nuaee d'obscurité? Faudra-t-il, après nous être déterminés au parti qui nous a paru la meilleur, nous arrêter dans le cours même de notre action, au moindre doute s'il y aurait encore un mieux à faire, et perdre ainsi en délibérations éternelles un temps destiné pour agir, souvent au hasard de perdre l'occasion de bien faire, sous prétexte d'un mieux, qui ne se manifestera peutêtre jamais.
C*est donc ainsi, ie ne crains pas de le dire, que le scrupule ne peut être de saison. Ù faut dans les mœurs, comme dans toutes les autres affaires de la vie, savoir se fixer. La maxime est indubitable. D'où je conclus que, dans ces incertitudes entre le bien et mieux , nous n'avons rien de mieux h faire, que d'imiter les sages pilotes, quand ils sont en pleine mer. Que font-ils, lorsque, dans un temps nébuleux, ils ne peuvent avoir des observations immédiates pour se conduire par démonstration? Ils se conduisent par estime. Ainsi , quand nous ne verrons plus clairement le point précis de raccord des vertus, nous nous contenterons d'en approcher au plus près, plutôt que de rester en suspens, indécis, ou irrésolus. Et, comme dans la navigation, une des règles de la bonne estime est, après avoir calculé sa route autant bien qu'il est possible par les principes de l'art, de conclure plutôt qu'où est proche» que loin de son terme ,
parce que cette vue de la terre procnaîne détermine le pilote à modérer tellement le cingla^e de son vaisseau, qu'il ne soit {las en péril de s'en briser au port par un mouvement trop rapide; nous en userons de même dans notre course morale. Après avoir tout combiné , tout supputé par les règles des mœurs, nous ferons tous nos eOorts pour tempérer le mouvement de notre action, en sorte qu'il ne puisse nous emporter trop loin ; c'est-à-dire, on un mot, que notre maxime, qu'il y a un modui à garder dans la recherche même du moduij convient aussi au beau moral.
Mais, parce qu'il est toujours iacile d'abuser de cette maxime, qui, après tout, n'est qu'une loi de nécessité, nous ajoutons, pour plus grand éclaircissement , gue , pour la suivre sans danger, il y a trois précautions à prendre.
La première est, que le trop étant, comme nous l'avons fait voir, plus contraire au modusj que le trop peu, nous soyons surtout en garde contre certaines vertus présomptueuses, qui ne croient jamais pouvoir excéder; autrement nous ne manquerions pas , dans les procédés d'ailleurs les plus louables, de finir par la passion, après avoir commencé par la raison ; et ce qui est, dirai-je, plus odieux, ou plus ridicule, de nous applaudir encore d'être bien modérés, après avoir passé toutes bornes de la mode* ration.
La seconde règle, est de nous rendre, par la victoire continuelle des premiers mouve-« ments de la nature , assez maîtres de notre cœur pour obliger toutes les vertus à se céder mutuellement quelque chose en laveur de la paix : c'est le seul moyen de les réunir toutes ensemble dans sa conduite, et d*j foire servir celles qui paraissent les plus opposées à l'embellissement les unes des autres; comme dans une compaj^nie bien réglée , il n'y a point d'humeurs si contraires qui oe puissent avoir leur place et leur agréaient, pourvu que chacune ait soin de s*accomaioder avec toutes les autres, plutôt que de les vouloir dominer.
La troisième précaution, et la plus essentielle, est de bien connaître la nature de toutes les vertus nécessaires dans la soeiélév pour savoir de longue main distinguer dans Toccasion celles à qui Ton peut , sans péril, donner plus que moins, et celles, an contraire, à qui 1 on doit presque toujours don* ner moins que plus; c'est -a- dire, par exemple, à la sincérité, plus que moins; à la potiliqiie, moins que plus ; à la douceur» pas que moins; à la sévérité, moins que plas; au zèle de remplir ses devoirs, pins qne moins; au soin de poursuivre ses droits, moins que plus ; à la libéralité, plus qoe moins ; a l'esprit d'épargne, moins que ptu»; à la reconnaissance, plus que moins ; a l*Mtention de bien placer ses bienfaits, moi» que plus; au désinléressement, plus qui moins; à son intérêt le plus raisonnable, moin$ que plus ; à l'honneur de saconsoee* ce, i>lus que moins ; à Tbonneur du monde
APPENDICE. — ESSAI SIR LE BEAU
moins que plus; aux bienséances essentielles de son état, de son emploi, ou de sa dignité, plus que moins; aux bienséances de pure cérémonie, moins que plus.
C'est un nouveau champ , Messieurs , que j*ouTre encore ici à vos réflexions, et qui me demanderait peut-être de nouveaux éclaircissements pour me faire bien entendre sur une matière si délicate ; mais je parle du maduM : il faut le savoir garder.
Je me conteiile, pour unir, de conclure en général, des grands principes que nous venons d'établir, qu'après Tétude du beau, celle du modus^ qui en fait toujours le plus solide agrément, doit être la principale. Après tant de preuves sensibles de son importance dans les arts et dans les mœurs, en peut-on disconvenir? C'est la seule étude qui nous puisse donner cette gualité si précieuse et si rare, quoique nécessaire dans la Yie, pour bien juger du mérite des objets qui se présentent sans cesse à notre considération, ou à notre élection ; je veux <)ire, la justesse de l'œil, pour bien juger du beau visible dans les ouvrages de l'art ou de la nature ; la justesse de l'oreille , pour bien juger du beau harmonique dans un air ou dans un concert ; la justesse de l'esprit, pour bien juger du beau spirituel dans une (ièce d'éloquence ou de poésie; et si j'ose 4insi parler, la justesse du cœur, non-seulement pour bien juger du beau moral dans les actions des autres, mais plus encore l'exprimer dans notre propre conduite , sans nous mettre jamais, autant qu'il est possible, au hasard de le défigurer, ni par le défaut, ni par l'excès.
DISCOURS Vf.
Sur le décorum.
Messieurs ,
Le beau est une matière inépuisable.
Après en avoir expliqué la nature, les genres, les espèces en quatre discours ; après en avoir fait un cinquième pour montrer qu'il y a toujours dans la recherche du beau un certain modus à garder pour lui conserver toutes ses grâces naturelles, je croyais Cmvoir m'en tenir là ; mais en considérant 8 choses de plus près , je me suis aperçu que je n'avais traité qu'en passant une de ies qualités les plus essentielles ; une qualité au beau , qui me paraît en être , surtout dans les mœurs , le charme le plus frappant et le plus victorieux ; je veux dire jà décence qui doit y régner, la convenance, **accord, Tharmonie, le juste assortiment de tous les traits qui le composent , par rapport auT circonstances des temps, des lieui, des personnes ; en un root , ce qu'on appelle décorum : terme latin dans son orisine, mais depuis si longtemps naturalise en France, que nous ne devons plus le tenir pour étranger.
Vous voyez tout d'un coup, Messieurs, la Rrandeur et l'étendue de mon sujet : il embrasse toute la vie humaine, toutes les con-
(81i} Tertal., Àpotog.
ditions, tous les états, tous les Ages, tout ce qui nous convient actuellement, et tout ce qui peut nous convenir dans toutes les autres situations, où l'ordre de la Providence nous pourra placer. Je dois sentir mieux aue personne la difficulté de l'entre* prise. Il faut pourtant l'avouer , je trouve ici un avantage qui m'avait manqué dans Iles discours précédents. Un auteur très-célèbre de l'antiquité, qui avait toute sa vie étudié le décorum^ et en philosophe, pour en connaître les principes, et en homme du grand inonde, pour en faire les applications convenables, m'a heureusement prévenu. 11 a débrouillé la matière avec assez de profondeur, pour m'éparçner la peine d'avoir à défricher une terre inculte : c'est l'incomparable Cicéron dans le premier livre de ses Offices. On me permettra de puiser sans façon dans cette source publiaue du bon sens naturel. Je le ferai même d autant plus volontiers, que j'y rencontre presque partout une morale très-pure, qui nous rend un témoignage sensible que la philosophie, ou si vous IViimez mieux, la raison consultée avec un esprit juste et avec un cœur droit, est, dans la doctrine des mœurs, naturellement chrétienne : testimonium animœ naturaliter christianœ (812). Entrons dans notre sujet, et accordez-moi, s'il vous plaît, une attention favorable.
Toute la matière du décorum se peut réduire en trois questions :
1* Quelle en est la véritable idée?
2* S'il y a une loi éternelle qui nous en commande l'observation, comme un devoir de vertu?
3** Combien il y en a d'espèces, et ce que chacune d'elles qous demande par son propre caractère?
C'est l'ordre que nous allons suivre pour nous conduire de vérités en vérités à la solution des plus importants problèmes de la vie civile.
Premièrement, quelle est la véritable idée de ce au'on appelle décorum dans les mœurs? Il n est rien de si ordinaire que de la confondre avec celle de l'honnête, Cicéron lui-même avoue que la distinction en est si subtile, qu'elle se trouve plutôt dans la pensée, que dans la chose môme. Décorum cogitatione magie a virtule poteet^ quam re separari. Mais, &i nous voulons prendre la peine d'approfondir un peu de ces deux idées, nous y apercevrons des différences, qui, pour être délicates, n'en sont pas moins réelles. Je ne vous demande, Messieurs, que de vous rendre un peu attentifs aux notions les plus communes, pour vous en faire convenir.
Nous entendons par Yhonnéte en morale, une parole ou une action qui est, de sa nature, conforme k la raison ou à ia loi naturelle.
Nous entendons par décorum^ la convenance de cette parole ou de cette action à ia personne, au temps, au lieu, k toutes les circonstances qui raccompagnent.
Ainsi, par honnête^ nous entendons proprement qnelque chose d*absoIu : c^esl, {)our ainsi dire, la substance du beau dans les mœurs, laquelle est toujours la même pour tontes sortes de personnes.
Nous entendons, au contraire, par décorum^ quelque chose de relatif : c*est un assemblage de bienséances, d'attentions ou d'égards, qui se peuvent diversifier à Tinfini, selon les différents rapports que nous [louvons avoir dans la société les uns avec es autres.
Pour nous former de ces deux objets des idées encore plus distinctes, ou du moins plus sensibles, on peut dire que Yhonnéie est dans la conduite comme le dessin dans un tableau ; et le décorum comme la distribution convenable des couleurs : que Vhonnéte est dans les mœurs, comme la beauté des tons dans la musique; et le décorum^ comme les accords bien assortis d*une pièce musicale : que Vhonnéte est dans une action, comme le vrai des pensées dans un discours , et le décorum^ comme la justesse et Télégance de l'expression ; enfin , que Vhonnéte est comme le fond ou la matière du beau moral, et le décorum comme la forme ou la façon qu*on lui donne pour paraître avec toutes les grÂces qui lui conviennent.
C'est ce que nous mettrons bientôt dans un plus grand jour, après que nous aurons répondu à la seconde question proposée, savoir, s'il v a une loi éternelle qui nous coiîjmande l'observation du décorum comme un devoir de vertu.
£n peut-on douter, Messieurs? et le souverain Législateur, en nous prescrivant des devoirs, peut-il nous permettre de négliger la décence dans la manière de les remplir ? Les philosophes sacrés et profanes en ont ju^é autrement (812^j. L'auteur du Livre de fkcclésiastique nous recommande sans cesse, non-seulement la pureté des mœurs, mais le soin d*observer toutes les bienséances fie la vie civile. Avant lui Salomon avait mis la décence au nombre des parures de (a femme forte : Fortitudo et décor indumentum eju$, {Prov xxxi, 25.) Le plus sage des philosophes grecs, Socrate, ▼eut que son homme juste soit aussi homme décent ; et c'est à son exemple que Cicéron, dans ses Offices, compte le deco^ rum parmi nos devoirs. Mais, quand la raison parle avec évidence, qu'avons-nous besoin d'autorité pour nous rendre à sa lumière? Nous n'avons qu'à consulter attentivement l'idée de l'ordre éternel, pour y découvrir deux lois de mœurs très-distinctes. Les Romains les énoncent par deux termes énergiques, dont on me permettra de fortifier ceux de notre langue. La première, qui nous dit à chaque moment: Voilà ce qu'il faut faire, oportet: et la seconde, qui ajoute aussitôt, prenez-y garde, voilà ce qui convient, deeei. Que la vérité, par exemple, règne toujours dans vos paroles, oportet:
mais, en même temps^ que votre sincérité soit toujours assaisonnée du sel de la dis*
(8ti*) EetlL, s^ tdum.
crétion,déCf^ Que votre équité soit incorruptible, universelle, sans acception depersonnes, oportet ; mais cependant qu'elle sache observer, dans la pratique, tous les égards que demande l'orclre de la rie civile, decet. Que votre amitié embrasse tous les hommes, sans en exclure un seul de votre affection, oportet ; mais, en embrassant tout le monde, qu'elle ait pourtant divers degrés dans votre cœur, et diverses manières pour s'exprimer au dehors, selon le mérite où la qualité des personnes, decet.
Il ne s'agit pas. Messieurs, d'examiner laquelle des deux lois est d'une obligation plus étroite ; il me suffit aue l'on reconnaisse qu'elles sont, l'une et l'autre, absolument indispensables. Nous croyons seulement devoir ajouter aue, si la première, qui est la loi de riionnéte, est d'une obligation plus rigoureuse , la seconde, qui est la loi du dacorum, a un territoire beaucoup plus éteudo; et la raison en est manifeste.
Il y a, dans le commerce ordinaire de la vie, assez peu d'actions qui soient vertueuses de leur nature ; mais il n'en est point qui ne le puissent devenir, et par conséquent que nous ne devions rendre telles, en les consacrant, pour ainsi dire, par notre atteo* tion à y garder toutes «es bienséances dont elles sont capables. Je ne dis pas ces bienséances arbitraires, dont chaque peuple s est formé un cérémonial à sa mode ; je parle de ces bienséances essentielles, commandées à tous les hommes par la voix de b nature, et dont l'exacte observation fiait le plus beau spectacle de la société: elles don* nent de la grâce aux vertus les plus austères ; elles rendent vertueuses les action^ les plus indifférentes: elles couvrent même, en partie, Thorreur des plus vicieuses, en y conservant, jusque dans le vice, un air die respect pour la vertu. C'est rapplicêUoi constante à les bien observer dans sa conduite, qui fait proprement ce qu'on appelle un honnête homme : c'est, au contraire, Ti* gnorance ou le mépris des égards qu'elles nous prescrivent, qui fait ce qu'on appelle d'un nom qu'elles me défendent de pranon* cer dans une assemblée si respectable; mais quiconque le méritera par l'inuécence de ses manières, ou par Tinsolence de ses procédés, peut bien s'attendre ({ue le puluir ni sera pointa son égard aussi résenré quais dois Tètre. Nous sommes dans la moodi comme sur un théâtre, où le dicwrwm eH toujours la première des rèçles, et, aualqas personnage que nous y fassions, celle doal les spectateurs nous pardonnent moins k violement.
C'est de quoi. Messieurs, il était d'abord important de nous bien convaincre en général, pour nous rendre plus altenlifs aa détail où il est maintenant question d'enUv.
Ce fameux Romain, qui a le praoùarap*
()rofoudi la matière du ifecornai, a anaai va e premier que, pour en distinner les dif* férentes espèces, il y a Quatre chosasà ean* sidérer dans l'homme ; la nature, qoi noas
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
est commune; la personne, oa le caractère qui nous est propre ; la condition de notre naissance ; enfin, i^état de vie, ou la profession que nous avons embrassée par notre choix. Ces quatre considérations me fournissent une division si naturelle de mon sujet» qu'à cet éçard favoue que Cicéronne m*a presque rien laissé que Thonneur de l*babilier à la française.
Je divise donc avec lui le décorum en quatre espèces générales, qui doivent paraître tour à tour, et quelquefois toutes ensemble» dans notre conduite: le décorum de lanature humaine, celui de la personne, c^tti de la condition, et celui de 1 état de vie, ou des engagements volontaires, que nous avons'pris dans le monde, soit avec le public, soit avec les particuliers : c*est une espèce ae spectacle que nous devons sur la terre è Dieu et aux hommes. Suivez-moi, s*iJ vous platt, dansia discussion de chacun des caractères que nous y avons à représenter. Je commence par le décorum de la nature, qui est le premier en tout sens, le plus générai et le plus indispensable.
Quand on instruit un acteur pour le théâtN, la première leçon qu*on lui donne, c*est d*entrer dans Fesprit de son personnage. Prenez garde, lui dit-on, il faut que vous croyiez être ce que vous représentez: il faut que votre air. Je son de votre voix, votre port, votre démarche, toute votre action soient tellement conformes à votre personnage, que ▼oos fassiez, s*il est possible, oublier votre personne. L*auteur de la nature, en nous mettant sur le théâtre du monde, nous fait I>ar la raison« qui est sa voix, une instruction h peu près semblable : prenez garde à TOtre caractère essentiel. Il faut partout que ▼oas présentiez ce que vous êtes: vous êtes homme : Un esprit préposé au gouvernement d*mi corps pour dominer sur vos sens, pour commander à vos passions, pour régner sur vos appétits ; en un mot, c'est un roi que vous avez à représenter sur la terre.
U y a longtemps que Thomme se voit ainsi
Ïialiflé, du moins dans les livres : on lui t sans cesse, en vers et en prose, qu*il est le roi de l'univers (titre peut-être assez litigieux). Hais il y en a un plus grand, qui est incontestable. Il est né très-certainement pour régner sur lui-même ; c'est le principe de ce que nous avons appelé le décorum de lâ nature humaine.
El en effet,*qu'un homme ait assez de force d'esprit pour ne perdre jamais de vue sa dignité naturelle, il découvrira, dans eette seule idée, toutes les bienséances qui lui conviennent. Se trouve-t^il seul? il ne se ercHra jamais sans spectateur et sans témoin; sa raison. Dieu, sa conscience, lui lîeadroat lieu de public, pour le contenir 4ens les bornes de la pudeur et de la modestie. Aura-t^il k paraître sur la scène du iBomte : il y portera cet air d'empire sur lui-même, qa il aura su conserver dans la eolitode. Faudra-t-il parler : maître de sa langue, il attendra toujours que la réflexion
DicnoRif. D*EsTBfanQus.
lui dicte des paroles dignes d'une âme qui se possède. Faudra-t-il agir : également en garde et contre la précipitation, et contre la nonchalance, il ne se laissera ni emporter parle courant des afiaires, ni arrêter par les obstacles. En vain les sens voudrontils le détourner de sa route par les portraits flatteurs qu'ils lui feront de leurs objets, il n^écoutera leurs témoignages que pour les soumettre au tribunal de son conseil intime, qui est la raison souveraine. £n vain sos passions voudront-elles se révolter contre cet ordre de la nature, il les traitera comme des sujets rebelles,' dont il ne faut écouter les propositions que. lorsqu'ils ont mis bas les armes. En vain les passions des autres entreprendront-elles de le rendre complice de leurs désordres; maître des siennes, il se gardera bien de subir le joug d'une puis-i sance étrangère.
Mais, du reste, faudra-t-il , dans Tocca* sion, avoir pour les autres hommes une condescendance raisonnable, supporter leurs* défauts, s'accommoder à leurs humeurs; ménager leur délicatesse, on l'y trouvera tout disposé par l'empire qu'il a sur son cœur : accoutumé à se vaincre, il poussera aisément sa victoire jusqu*à respecter, dans les hommes les plus indignes, la dignité de la nature humaine. Il ne cessera pas d'être sensible, et quelquefois même de le paraître, à la vue de leurs travers ou de leurs écarts : c'est une des bienséances que l'on doit à rhumanité;'mais par l'ascendant qu'il a sur lui-même, il saura bien se garantir d'une sensibilité qui aille jusqu'au ressentiment : c'est une bienséance, encore plus indispensable, que Ton doit à sa raison. La plupart des anciens philosophes se moquaient des stoïciens, qui disaient que leur sage était véritablement roi. Voilà un sensod tous les hommes doivent l'être.
Premier décorum ^ que la nature nous commande, à tous en général, de régner sur nous-mêmes. Il y en a un second qu'elle nous demande à chacun en particulier : c'est le décorum de la personne. Je m'explique.
Voulez-vous plaire dans lia société, disaient les anciens sages à leurs élèves? connaissez-vous vous-mêmes. Etudiez à fond votre caractère propre, votre génie, votre talent, votre humeur, pour ne rien dire,
Gur ne rien faire qui ne vous convienne, principe est toujours que nous ne devons représenter que ce que nous sommes. Prenez-y garde; je dis ce que nous sommes, et non pas ce que nous pourrions être devenus, ou par une mauvaise éducation, ou par quelque habitude vicieuse : la règle est indubitable.
Tu nikil inrila éioêf faeiêm, Mimerta.
Je ne demanderais. Messieurs, aux acteurs qui ont à paraître sur le théâtre du monde, que l'attention à cette seule règle, pour nous donner le plus charmant des spectacles, diversiflé par les caractères, soutenu par leur application à ne se jamais démentir, et
MCTIONNAIRB D*EftTHETIQUE.
rbiefé par les grâces mutuelles quMIs em- Fjru nieraient les uns des autres. Avec quel plaisir ne les verrions-nous pas se présenter sur la scène, chacun avec son symbole naturel, figurer ensemble, quelquefois à même contraster entre eux agréablement , comme les diverses fleurs d'un parterre bien assorti : le caractère grave , avec le badin; le caractère franc et ouvert, avec le réservé; le simple , avec le fin ; le solide , avec le brillant ; le hardi , avec le retenu ! Dans un cercle d'interlocuteurs ainsi composé, quelle serait d'abord la conversation? Les tem-
Céraments vifs animeraient le flegme des umeurs lentes, et celles-ci serviraient à retenir dans les bornes les vivacités de ceux-lk. Votre gaieté naturelle dériderait le front de mon sérieux, qui, à son tour, empêcherait peut-être votre eniouement de dégénérer en folAtrerie ; le solide instruirait, » brillant divertirait, l'action du théâtre serait conforme au dialogue; nous y verrions, avec le même agrément, les divers génies, les divers talents des hommes se produire avec honneur sans se confondre, les talents nés iM>ur le cabinet brilleraient dans les conseils, ceux dont le sort serait l'action, marcheraient eu campagne ou se mettraient dans le mouvement des affaires, les grands génies se déploieraient dans les grandes entreprises, les médiocres n'en formeraient que de proportionnées à leurs forces, et par le soin qu'ils auraient de ne rien entreprendre au delà, ils s'élèveraient peut-être au-dessus des talents supérieurs. On a dit d'un grand roi, fameux aans l'histoire du dernier siècle, qu'il avait l'esprit court, mais qu'il en connaissait les bornes, et savait s'y arrêter. On a cru peut-être diminuer sa gloire par ce mot ; jamais on ne l'a loué plus inagnifiquement.
(Test ainsi que sur le théAtre du monde. on réussirait presque à coup sûr, si chacun y était attentif à bien garder le décorum de son caractère personnel, de son génie, de son talent, de son humeur même, en ce qu'elle peut avoir de compatible avec les lois de la société. Pour nous en convaincre encore plus sensiblement, faisons changer la scène. Que la tête vienne à tourner à nos acteurs; que chacun d'eux oublie tout à coup ce qu-il avait à représenter, ou que, mécontent de son rôle, il usurpe celui a un autre ; que les tempéraments vifs se travestissent en flegmatiques, les flegmatiques en éveillés, les enjoués en sérieux, les sérieux en plaisants: que ce caractère né grave prenne un air de légèreté; ce caractère sombre, le ton badin; ce caractère naturellement retenu, des manières libres ou cavalières; enfin, qu'au lieu de soutenir son personnage, Alceste se transforme en Philinte , Horace en Curiace, Caton en César, ou César en Caton, quel serait le succès d'une si étrange comédie 7 on en rirait, sans doute I mais combien de gens riraient k ce spectacle, à qui l'on pourrait dire avec le poète :
.... Aîrfet/ wmâi9 nomine d$ u foMê fiarréii«r ;
En voyant cet acteori , qui foreênt la Mtare, vouf riei ; vous avei rsison.
Mais songez qn*ii cette peinture Il ne manque que votre nom.
La comparaison de ces deux scènes *poiir» rait suffire pour nous convaincre par sentiment, que le décorum de la personne consiste k ne jamais sortir de son naturel : lâchons aussi de nous en p^^rsuader par lumière. Deux principes de raison nous le démontrent. Il a'y a que le vrai qui ait droit de nous plaire :c est le premier. Il n'y aqut le naturel qui soit vrai : c'est le second. Tout ce qui en sort, tout ce qui est affecté, tout ce qui est emprunté, tout ce qui est fardé, porte sur le front un air de fausseté qui choque d'abord; et si nous n'en touIoos
Ï>as croire la raison, crovons-en du moins 'expérience. Combien de f)ersonnes, d'ail* leurs estimables, s'immolent tous les jours à la risée publioue, k force de vouloir briller par des qualités étrangères I On dérobe à celui-ci un air, un beau terme à celui-là; on affecte le tour de l'esprit de l'un, It contenance ou l'action d*un autre. Imitateurs serviles, ils introduisent dans les mœurs un nouveau genre de plagiaires aussi méprisables, pour le moins, que ceux du Parnasse; et, malheureusement pour eux, souvent plus aisés à reconnaître.
Mais je veux que vous ayez l'art de tous contrefaire au point que nous prenions TOtre personnage pour votre personne; combien de temps soutiendrez- vous ce personnage contrefait ? Les couleurs étrangères ne prennent pas bien sur un fond qui n'est point fait pour elles; du moins est-il certain qu'elles n'y tiennent pas longtemps : la nature perce tôt ou tard, et les fait disparaître ; on ne les laisse paraître que pour en fiJre mieux sentir la disconvenance avec le wj/ti où elles sont appliquées.
On peut donc bien s*étudier à perfectionner son caractère, orner son tféinie, cultiver, embellir, étendre son talent : on io doit. Ajouter ce qui lui manque, en dter ce qui déborde, surtout en retrancher ce que la nature pourrait y avoir laissé de ▼icieux* pour exercer notre yertu ; mais en y travaillant, on doit aussi travailler à demeurer toujours soi - même. Ne perdons Jamais de vue la sage maxime de notre Berace français :
Voulant se redresser, souvent on s> Et d*un original on fait une copie.
Copie toujours disgracieuse , pour pee qu elle paraisse en être une. Or, coanneot pourrez-vous lui en 6ter toutes les appa* rences? on vous connaît ; on connattru bieetôt Totre modèle. Pourrez-vous empêcher la comparaison? pourrez-vous la soutenir? D'où il s'ensuit peut-être, ({ue soutent il yaudra mieux souffrir en soi quelques petits défauts naturels, que de sceller sustrer au monde sous un masque ÀuSt qii TOUS laissera toujours voir iu travers; et par conséquent, qui joutera au début de caractère, le ridicule dueontrusM. Alluis dIus loin.
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
Jusqu'ici, Messieurs, nous avons trouvé dans notre propre fond, dans notre nature et dans notre naturel, toutes les idées nécessaires pour expliquer les deux premières espèces du décorum. Il faut sortir de nous-mêmes, pour découvrir le principe de la troisième.
Quand nous commençons à ouvrir les veux sur le spectacle du monde, le premier objet qui nous frappe est un certain ordre de naissance ou de fortune, que nous voyons établi parmi les hommes; des rois sur le trône pour commander; des ministres pour porter leurs commandements aux peuples; des princes, des grands, des nobles pour défendre l'Etat par les armes ; des mag;istrats pour j faire régner les lois; des gens d'affaires ou de commerce pour y entretenir Tabondance ; des artisan.^ dans les villes pour exercer les arts; des laboureurs dans les campagnes pour cultiver les terres. Dans cet ordre des conditions humaines, on ne
Ciut pas dire qu'il y ait rien de bas. Malgré utes les différences extérieures que nous remarquons entre les divers organes qui compof ent le corps politique, il est toujours manifeste que le chef et les membres sont tous de môme nature, et par conséquent tous égaux par la plus estimable de leurs qualités, qui est d'être homme; mais aussi, malgré cette égalité de nature, il est visible
Sue la Providence les a tous subordonnés is uns aux autres par l'inégalité des rangs où elle les a fait naître.
Ne séparons pas deux idées qui doivent être inséparables dans les divers membres de II société humaine, pour leur inspirer à tous les sentiments, les maximes, les discours, les procédés qui leur conviennent, chacun dans le poste qui lui a été assigné par l'ordre du Créateur.
C'est ce que j'entends par le décorum de la condition.
Il d'j^ en a aucune qui n*ait le sien propre, déterminé par son rang de supériorité ou dinfériorité à l'égard des autres. Je laisse aa cérémonial de chaque peuple k régler les bienséances purement extérieures; tia pompe de la majesté souveraine, les titres des grands, les enseignes des magistrats, toutes les marques distinctives des différents ordres de l'Etat. Je me borne aux bienséances qui doivent partir du cœur. Mais afin qu*elles en découlent sans peine, et comme de source, que faui-il ? Reprenons notre principe.
Je dis que le décorum de la condition, telle qu'elle puisse être, supérieure ou infirieure, consiste à conserver toujours, malgré Tinégalité des rangs , une attention constante à l'égalité de la nature; ou, ce qui revient au même , à conserver toujours, maljpré l'égalité de la nature, une attention continuelle è l'inégalité des ran^s qui nous di&tinguent. Deux attentions, je l'avoue, assez difficiles à réunir, ou du moins, à soutenir longtemps , mais qu'il est certain que l'on ne peut séparer un moment ni dans son cœur, ni dans sa coodoite» sans
tomber aussitôt dans les indécences les plus choquantes.
En voulons-nous avoir une preuve sensible? Séparons en effet ces deux attentioiis dans tous les ordres de l'Etat. Je suppose d'abord que chacun ne se rende attentif quà l'inégalité des conditions, sans penser à l'égalité de la nature; qu'en arrivera-t-il ^ On roi, oubliant qu'il est homme, regardera sa royauté comme son essence propre ; son trône comme une extension de son être; ses palais, ses domaines, tout son. empire comme incorporés k sa personne ; sa per-* sonne, comme un Dieu sur la terre ; ses peuples, par conséquent, non pas comme des sujets dont il a droit d'exiger des obéissances, mais comme des esclaves, ou plutôt comme des victimes dont le sans lui doit hommage. C'est Tidée qui a forme les Antiochus, les Tibère, les Néron» les Domitiea» tant de monstres couronnés qui ensanglantent nos histoires. Les grands subalierneSt les courtisans les plus qualifiés • qui , se voient tous les jours éclipsés par 1 éclat du trône, en seront eux-mêmes les plusserviles adorateurs. Mais, quand au sortir.de la cour, ils viendront à mesurer la distance qui les sépare du commun des peuples»
cette considération, qui n'est plus oalancée par la présence du monarque, les relèvera tout à coup au-dessus deux-mémès. Us prendront à leur tour le ton de mattre : adorateurs à la cour, ils voudront se Aire adorer dans les provinces, et vengeront leur servitude passée par celle où ils réduiront les sujets de leur souverain. C'est l'idée ambitieuse qui a formé les Trypboo» les Séjan, les Rufiin, les Eutrope, taut de ministres insolents» qui ont souvent décrié le règpe des meilleurs princes* Dans les conditions moyennes on en usera de même à proportion, chacun dans retendue de sa sphère ; un premier magistrat dans sa ville ; un seigneur dans son village; un mattre dans sa maison; et en général, il est évident, par l'expérience, que si l'on borne son attention è l'inégalité des rangs, sans considérer régalité de la nature, on se trouvera tou l'ours dans quelque extrémité indécente; esclave de ses supérieurs ou tyran de ses inférieurs.
Cette première supposition est donc bien fatale au décorum I ie la renverse. Que chacun des membres du corps politique oublie le rang qu'il y tient, pour ne se rendre attentif qu h l'égalité de la nature ; le décorum y sera-t-il mieux observé 7 Dn roi ne se contentera plus d'être populaire, il se rendra familier avec tout le monde : il ne sera
Elus roi que sur le trône; et pour paraître umain, il ne craindra pas de se montrer trop homme. Sous ce même prétexte d'humanité, on verra des grands oublier leur naissance dans leurs discours, dans leurs manières, dans le choix de leurs amis ou de leurs confidents ; mais^ en oubUant leur naissance, ils la feront bientôt euMier aux autres. Les petits, qui sont toujours prêts k prendre l'essori oùblieroot la leuri eoeore
DICTIONNAIRE D*ESTHET1QUE.
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plus Tolontiers. Vous descendez jusau^à eux })ar humanité ; ils s'élèyeront iusqu à ?ou9 liftr te même principe. Ainsi, l égalité de la nature, considérée toute seule, justiGera toutes les insolences, toutes les séditions, toutes les rétoltes.
C'est-à-dire, en deux mots, que la première supposition nous fera tomber dans la ijrannie ou dans Tesclavage ; et la seconde dans un état encore plus funeste, qui est l'anarchie ou le mépris de l'autorité.
Que faut-il doue faire pour mettre les ehoses dans une situation favorable à tout le monde 7 Réunissons les deux idées, dont la séparation avait causé tout le désordre. Que tous les membres de la société se rentrent sans cesse attentifs, et à l'égalité de la nature, et à l'inégalité des rangs, il n'y aura point de condition qui ne se trouve relevée par le décorum qu'on y verra régner de toutes parts. L*attention à la majesté du trône imjprimera sur le front d'un roi un air de maître, qui, sans autre héraut, nous annoncera la présence du souverain ; mais, en même temps, la considération de l'égalité naturelle des hommes répandra sur toute sa personne une teinture dliumauiié qui animera nos respects par la confiance. Les grands, attentifs à la place qu ils occupent entre la majesté souveraine et les conditions inférieures, composeront leur air sur re double rapport, soumis au pied du trône, et se fusant respecter partout ailleurs. Mais, en considérant d'autre part que, dans le corps politique, le chef et les membres sont de même nature, ils ne seront ni flatteurs à i$ cour, ni tyrans dans les provinces ; ils soutiendront partout rhonneur de l'humanité.
Enfin , ceux qu'on appelle peuple, trouveront aussi dans la réunion des deux mêmes idées, le moyen de conserver le décorum qui leur est propre : ils prendront un air humble et soumis par la vue de leur dépendance; mais, pour peu qu'ils veuillent considérer que ce qui est commun à tous les hommes, est plus grand que ce qui les distingue dans le monde, ils relèveront bientôt Tobiscurité de leur condition par la noblesse de leurs sentiments. La religion, la probité, l'honneur, sont des ressources heureuses qu'ils auront toujours à la main pour se mettre, sans sortir de leur rang, au-dessus de leur fortune.
. Je conviens. Messieurs, de la difïïculté de réunir à tout moment ces deux attentions. Il y a toujours l'une des deux qui mortifie notre amour-propre ; l'attention à l'égalité de Ja nature humilie les grands, et l'atteniion à l'inégalité des rangs gêne les petits. Mais,
Emoant que je conviens de la difficulté, il ut aussi que vous conveniez de la nécessité de les réunir ensemble pour former no- - tre air et nos sentiments sur Tordre établi dans le monde par l'autorité suprême du Créateur.
. ^ C'est le principe incontestable de la troi- ^ . sîême espèce de dtcorum^ qui est celui du
. (Si3-i4) Seneq., fh ira, L m, c. 7.
rang. Je passe à la quatrième : e*est ce qw nous avons appelé le décorum de l'état oade la profession.
La Providence, en ordonnant les divenai conditions des hommes, n'a point tellemM déterminé leurs rang et leurs pièces, qu'dk n'ait rien laissé à leur choix et A leur ind» trie. Dans le même ordre de naissance, il y a toujours différents postes entre lesquebi est libre d'opter, suivant son génie, son talent, sonincfination.La cour, les armées, ki tribunaux de la justice offrent à la nobini un nombre infini de grades à choisir oel mériter : d'ailleurs, nous n'avons point I vivre dans cette sorte de gouvernement il il n'est pas permis de passer d'une Iribe I une autre. Parmi nous, comme parmi ki Romains, un plébéien peut, sans Tioler kl lois, devenir chevalier, sénateur, cousit tout ce qu'il plaît à la fortune. Combieii,ëi nos jours, n'avons-nous point tu d'homiDC% obscurs par leur naissance, qui ont sa si frayer un chemin aux plus hautes places èê la robe et de l'épéel Semblables, permellfl^ moi cette comparaison, à certains m industrieux , qui , après avoir quelfM temps rampé sur la terre, prennent peo i
£eu des ailes pour se mettre au nombre à§ abitants de l'air. Ces métamorphoses éMinantes sont toujours une beauté dansl'oién physique, parce qu'elles s'y font toiyo» en règle. Et pourquoi n'en seraient^ pas une dans 1 ordre moral, pourvu qo'dhi ne s'y fassent que par ics voies de Fteneur ?
II ne faut donc pas condamner un «ap reçu, où le public peut trouver son iotM dans celui des particuliers. Ne serait-ce lÉ même une espèce de cruauté que d'eimr aux conditions médiocres cette ressoMi naturelle contre le partage inégal, toQJoas triste, quoique nécessaire» des biens coih muns de la société ? La seule chose f* nous croyons devoir leur demander, coaai aussi en général à tous ceux qui embnssNl dans le monde une profession volooim c'est qu'ils y observent certaines règhs # bienséance ; règles de bienséance £io$ b choix de l'état où l'on veut parvenir, it règles de bienséance dans la manière de s) comporter quand on y est parvenu, letivons notre demande par des raisons set* sibles.
Quoi aue vous entrepreniez, dit un gnri philosophe (213-lii^), mesurez-vous d'aba' avec vos entreprises : Quidquid eonabtrùt^ simul, et eaquœ paras^ mertre. C'est uneri|k de sagesse que vous devez suivre en M mais principalement dans le choix d'onéut On en tombe assez d*accord dans la théav» car il est bien manifeste que l'on doit ctt venir à une place que l'on entreprttd * remplir. Cependant, Messieurs», j'en mA à vos connaissances; malgré cette np* quelle est la pratique la plus ordinaire'' ceux qui méditent un étabJissenieai ^^^ monde?
APPENDICE. - ESSAI SUR LE BEAU
Vous aspirez à une charge : on vous le qu'il n*est pas au-dessus de TOtre capMuûté; , permet ; mais à quel titre y prétendez- songez qu'a cause de la disproportion dd vous? J*en ai la finance toute prête votre naissance à votre nouveau rang» !•
C'est un mérite pour l'acheter; en est-r e un pour la remplir?.... Mon père l*a possédée avec honneur.... Mais avez-vous lieu d'y espérer le mémo succès?.... Pourquoi non?
il m'en a obtenu la survivance.... Je le veux; mais en vous obtenant la survivance de sa charge, vous a-t-il aussi obtenu la survivance dé son mérite et de ses talents ?... J'y porterai du moins son nom.... C'est un peu plus que rien. Mais, quand on fera comparaison du nom avec la chose, que deviendrez-vous ?... J*aurai toujours dans le monde un rang[ honorable.... Mais, comment honorable, SI vous n*avez pas la capacité requise ]K>ur le soutenir?... En un mot, la charge me convient.... Je vous entends; mais Je vous demande si vous convenez à la charge ? Voilà ce qu'un nom ne donne pas, •t par conséquent quelle indécence d'y aspirer sans autre mérite I
Indécence néanmoins qui serait encore pins choquante, si vous n'aviez pas même un nom à y porter; je veui dire, si vous entrepreniez de vous élever tout d'un coup d'un état obscur à un état trop brillant pour un homme de votre naissance.
Encore, si en voulant passer d'une condition à une autre, vous resf)ectiez assez l'honnêteté publique pour imiter la nature dans ses métamorphoses, on vous pardonnerail un essor modeste, qui nous ferait voir que vous ne vous méconnaissez pas. Prenez garde, s'il vous platt, au modèle que je vous propose. Comment la nature s'y prend-elle dans la transformation de certains reptiles en espèces volantes? Elle y procède par degrés, en les faisant passer par l'éUt de nymphes ou de chrysalides avant que de les éle« irer à Tordre des papillons. Si vons imitiez •on exemple, vous accoutumeriez le monde à vous voir croître peu è peu, vous étendre, TOUS développer successivement; nuances imperceptibles qui, de votre obscurité uatu* relie, vous conduirai^mt au grand jour san^ blesser les yeux de personne. Mais, que faites-vous? quelle rapidité dans la route de la fortune! vous n*y marchez pas, vous y Tolez : vous paraissez presque en même temps aux deux bouts de la carrière, et l*on est surpris de vous voir au haut de la roue sans vous y avoir vu monter. Nouvelle indéetnce qui vous surprendrait vous-même, si TOUS aviez permis à Thonneur d'y monter avec VOUS.
Mais enfin, vous y voilà parvenu : il n'est
Elus temps de reculer. Quelle est la règle de ienséance que vous devez vous y prescrire, pour corriger en quelque sorte l'indécence de ce premier pas? Le même philosophe (S15) que nous avons ci-dessus allégué , TOUS le (lira : Personam induisii; agenda €$t: vous avez entrepris de représenter dans le monde un personnage qui était au-dessus de votre condition ; du moins faites voir
(iiS) Seaeq., Ik Bene\,, 1. n c. 17.
public est en droit d'exiger de vous beau* coup plus que d'un autre, iln fils, qui entre de 'plain-pied dans la charge de son père», peut ordinairement se contenter de marcher sur ses traces : on en sera satisfait, pourvu qu'il ne déshonore pas son prédécesseur; mais vous, qui n'avez, pour ainsi dire, emporté la place que par escalade, il iaut que. vous surpassiez le vôtre, iK)Qr ne point paraître au-dessous. On vous demande plus d'application à vos devoirs, plus de scrupule dans l'observation des règles, plus d'égards pour tout le monde, surtout plus de modestie dans l'exercice de l'autorité. Votre prédécesseur, qui avait un nom, pouvait quelquefois oublier sa naissance sans la faire oublier ; mais vous, qui n'avez point d'ancêtres» vous devez continuellement vous souvenir de la vôtre, afin qu'on ne s'en souvienne pat ou qu'on ne s'en souvienne que pour voun faire grAce en faveur de la justice que voua vous rendez à'vous-même. En un mot, votre prédécesseur, qui était dans son poste naturel, pouvait impunément porter partout l'air et le ton de sa dignité. Par une raison contraire, c'est un air et un ton qui ne vous conviennent que sur le théâtre, quand voua faites actuellement votre nouveau person* naçe. Hors de là, que la politesse, la modération, la modestie, vous tiennent lieu de dignité : c'est le seul moyen de réparer» aux yeux du public, la messâince qui paraît toujours un peu dans une métamorphose aussi étrange que la vôtre. La politique vous l'a permise : elle a eu ses raisons. La physique vous en a donné des exemples q,ui la peuvent excuser : mais la morale ne peut voua la pardonner qu à une condition. Me permettrez-vous de vous le dire sans détour? c'est qu'après la métamorphose^ le papil^ Ion se souvienne toujours qu'il a été- cher nille.
Cette quatrième espèce du décorum^ qui nous oblige d'autant plus qu'elle est de notre choix, me fournit encore deux problèmes d^ morale que je ne dois pas oublier. Rien de plus commun parmi les hommes, surtout dans la jeunesse, que de s'engager, par in« stinct ou par instigation, dans des états, dans des emplois où Ton ne porte ni les talents, ni les autres qualités requises pour y réussir. Et de là, combien de sujets déplacés dans tous les ordres du royaume I Ajoutez les accidents ordinaires de la nature ou de la fortune ; et par !è encore, combien de sujets, qui, après avoir été propres à leur état ou è leur emploi, ont cessé de l'être I
Dans ces deux cas, si communs dans la vie, quelle est la règle que nous prescrit le décorum? C'est aux circonstances a nous décider. Pouvons-nous sortir de l'état auquel nous ne convenons pas, ou de remploi au-
3uel nous ne convenons plus? Sortona-eii e bonne grAce, plutôt que de nous désbo-
rer |>ar un point d*bonneur mal entendu : prenons notre congé avant qu*on nous le donne, ou donnons librement notre démission avant qu'on nous la demande.
C'est le conseil de la décence, quand il est |iermis de changer d*état. Mais si la nécessité nous V attache par quelque lien indissoluble, alors, dit le plus sage des philosophes romains (216), nous n*avons qu'un seul parti à prendre : employons tous nos soins, toutes nos attentions, toutes nos diligences, pour fiiire en sorte que si nous ne )H)uvons pas remplir les fonctions de notre état avec une décence entière, nous nous en acquittions, du moins, sans indécence, ou avec le moins d'indécence qu'il est possible : Omnis adhibenda erit cura^ meditatio^ diligentia^ ut etf $i non décore^ at mam mini* tnum indecofe facere possimus. Il ne fallait pas nous y mettre : mais nous y sommes ; les
Eirolcs sacramentelles sont dites; le vœu est it; notre engagement est sans retour. Je le suppose. Faisons-nous une loi inviolable d*7 être contents et de le paraître; d'être contents, c*est une bienséance que Ion se doit k soi-même par raison, et de le paraître, c*est un air que 1 on doit au monde par honneur.
II semble. Messieurs, que la matière du décorum s'étende à mesure que nous avançons di^ns la carrière. Malgré le soin que j ai pris d*en expliquer toutes les espèces, comfoiei^ d'omissions importantes me reproche-t-pn peut-être à ce moment ; «de n'avoir parlé, ni aes bienséances de l'flge, ni de celles du sanç ou de la parenté; ni de celles du commerce journalier de la vie civile, ni de celles 3ui peqvent natlre d*une réputation établie e'Qiérite Qu de vertu 1 Mais faudra-t-il achever d*épuiser vQtre patience pour épuiser mon sujet? Le décorum lui-mênfe ne me le nermettrait |)as; et, après en avoir posé tous les principes, je crois devoir compter sur votre pénétration pour toutes les conséquences qui s'en peuvent déduire naturellement.
Une attention médiocre vous en fera conclure, sans peine, les bienséances des divers 9ges de la vie. On les peut rapporter à celles du rang ou de la naissance ; puisqu'on efifet la jeunesse, l'flge mûr et la vieillesse peuvent être considérés comme les trois ordres naturels de la société humaine. Vous en conclurez, sans doute, avec la même facilité, les bienséances du sang, celles de la parenté ou de Talliance : elles se rangent d'ellesmêmes sous le décorum de la nature^ qui parle toujours assez haut dans tous les cœurs attentifs. Les bienséances du commerce journalier de la vie civile se réduisent tout aussi ftcilement sous les règles de l'humanité commune et du caractère personnel, qui noi)s prescrivent, conjointement la manière la plus convenable d'en accomplir les devoirs. Vous avez, dans le monde, unç réputation bien établie par quelques talents rares ou par quelques beaux traits de vertu;
(116) Cic, De Ofc., 1. 1, c. 3t.
il ne faut pas dégénérer de vous-mêmes : c'est une bienséance qui est une suite naturelle des principes que nous venons d*ez« poser sur le choix d*un état de vie ou d'une profession. •
Ainsi, la seule chose qui me reste à faire,' pour finir, c'est de conclure, en général, que tous les différents personnages dont nous sommes revêtus dans le monde, soit par l'ordre de la Providence, ou par notre propre choix, doivent avoir chacun son influence particulière dans nos sentiments, dans notre air, dans nos manières, dans no« tre langage même, dans toute notre con«« duité. Je veux dire que la raison y doit ton** jours paraître avec son empire naturel sor les sens ; que le caractère personnel y doit répandre son tour et son attitude propre; que la condition y doit étaler modestement les livrées qui lui conviennent; que TétiA ou remploi y doit aussi porter son enseigna spécifique; en un mot, que tout cet assem* blage ir attentions différentes nous est absolument nécessaire, pour donner au monde la spectacle de bienséance que nous devons à Dieu et aux hommes, suivant ces belles paroles d'un auteur sacré, qui renferment tons les principes : Omnia honeste^ et êtewtubtm ordtnem fiant. (/ Cor. xiv, W.)