CHAPITRE III
aftlUnUTÂTlON» PAH LE VBRBB FAIT GBÀIR» DB CB MONDE VISIBLB BT HATÉRIBL.
Saint Paul s'est servi d'une expression aoasi belle que vraie » en disant que Dieu» de qui procèdent toutes choses , nous a réconciliés à lui » et le monde tout entier en lésus-Cbrist (58), et en nous disant dans un antre endroit que toutes les choses visibles
(59) Dems erai in ChriHo mundum xeeonciiians M4II Cor, ▼, 49.)
JII9) Quùniam in fauo cùndita suni unitersa in W€t in Uerra^ vidatita et inxisibilia^ sive throni^ sise domiaéUioiUSf fine principiUuSi sive polestaie» : smuiëpertpsumy et m tpio cremta $unt, (CqIoss* i, 6.)
et invisibles de l'univers» dans les cieux et sur la terre» avant été établies et renfermées en lui » et créées par lui et en lui (59) » il a plu à Dieu le Père de lui donner une plénitude entière de puissance » et de se récon* cilier toutes les créatures par lui, en pacifiant tout ce qui est sur la terre et dans les cieux » par le sanç qu'il répandrait sur la croix (60), et dont il arroserait» pour l'anéantir» le titre de la dette que nous avions contractée par le péché {Coloss. 11, ib), en se formant pat le même sang une épouse bienaimée» sainte etimmaculée. Or, cette épouse^ c'est son Eglise qui est véritablement son corps mystique » et chacun de nous , chaque fidèle, nous sommes ses membres formés de lachair et des os de Msus-Christ, dormant sur la croix» comme Eve a été formée corporellement de la chair d'Adam» lorsqu'il dormait.
Comment notre chair d'abord a été exaltée dans Vhumanité de Jésus-Christ.
Admirons d*abord ici l'exaltation de la chair à un degré de gloire et d'honneur inouï. Cette chair de boue» de misère et de péché, un Dieu s'en revêt, pour ne jamais plus la quitter ; il s'identifie avec elle; il en subit volontairement les besoins » les douleurs» les incommodités, et même la mort» pour nous afl'ranchir nous-mêmes un jour de toutes ses misères » en ressuscitant dans la même chair» glorieuse» incorruptible» comme le « Premier-né d'entre les morts (61). » Mais » en attendant , de combien d'honneur nelacomble-t-il pas? en l'associant à tous ses mérites ; en faisant de nos corps ses propres membres, et en même temps les temples du Saint-Esprit; en les nourrissant de sa chair divine qui dépose en eux le germe de la résurrection future et de la bienheureuse immortalité. Ces corps, il est vrai, seront un jour ensevelis dans la terre et deviendront lapAturedes vers. Mais» au jour marqué»
la terre les rendra fidèlement à Dieu comme un dépôt qui lui avait été confié. Elle les rendra splendidement transformés de Topprobre à la gloire» de la pourriture à Tincorruptibiiité, de la mort à Timmortalité ; mais avant la mort et la résurrection , nos corps intimement unis à l'âme» sont associés à ses mérites et à toutes ses vertus N'est-ce pas» en effet, par les organes corporels que l*&rae rend à Dieu un culte perpétuel de prière, de louange, principalement dans les temples qu'ils lui ont élevé, en même temps que par eux aussi » elle exerce dans les hôpitaux et dans les autres asiles consacrés A l'infortune» le ministère touchant et sublime de la charité?
Voilà comment cette chair de boue et de péché a été exaltée et surnaturalisée à un
(60) Quiain ipio placuit omnempUnitudineminha" bitare ; et per sum reconciliare omnia in ip<tcm, paci^ ^etm$ per tanguinem crucis ejus^ iive ijuœ in Urris^ $ive guœ in cœlis sunt. (Coioss. 1, 19, iO.)
(61) PrimogenitHs exmQriui», (Ibid,^ i8.)
DEUXIEME DISSERTATION
tel point que rhomme, de charnel qu'il était même dans Tesprit , est devenu spirituel même dans la cnair.
Notre chair ainsi exaltée a amené également la réhabilitation des autres créatures que Dieu avait placées au-dessous d'elle^ et celle de tout ce monde visible et matériel.
Or cette chair, qui est de sa nature moins excellente que 1 Ame , mais plus excellente que toutes les autres choses créées, comme nou's l'avons vu plus haut, d'après saint Augustin, ayant été ainsi réhaoilitée par la chair divine du Verbe, et par les conséquences directes de son incarnation, a dû entraîner dans cette réhabilitation ces mêmes créatures que le vieirAdam avait entraînées dans sa chute et dans sa dégradation. Saint Paul ne nous laisse aucun doute à ce sujet, car, indépendamment des textes si précis
Sue nous venons de citer de ce grand apôtre, dit positivement encore , dans son Ëpitre aux Ephésiens, qu'il a plu à Dieu et père de Jésus-Christ, lorsque la plénitude des temps serait arrivée, de restaurer toutes choses dans le Christ, soit dans les cieux, soit sur la terre (62).
Cette réhabilitation du monde visible et matériel devant être successive, comme celle de la créature intelligente, il importe d'en établir Vordre et l'économie. Mais il convient d'exposer d'abord les degrés princi' paux par lesquels cette dernière arrive peu a peu à son entière réhabilitation.
Mais cette restauration devant être successive, comme celle de la créature intelligente dont nous avons parlé plus haut, il importe d'en établir ici Tordre et l'économie d'après le témoignage des livres saints, de l'Eglise, de ses docteurs et de sa divine liturgie. Tout cela touche essentiellement aux conditions intimes du beau idéal surnaturel dans l'art chrétien, comme nous le verrons bientôt. Parlons d'abord des degrés successifs de la réhabilitation par le Christ et son Ëdise, de la créature intelligente et spirituelle. Elle a une connexion étroite avec celle du monde visible, qui nous occupe actuellement, puisque, non-seulement elle la détermine ainsi que nous venons de le voir, mais encore elle en détermine les phases diverses, par lesquelles elle doit arriver à son complet développement. Je m'explique.
L'homme régénéré parle baptême n'arrive que par degré à l'état d'homme parfait, in virum perfectum, à la plénitude de Jésus- Christ, in mensuram œtatis plenitudinis Christi. {Ephes. iv, 13.) Or ces degrés cor- J*espondent à trois âges différents , comme ceux de notre existence matérielle, savoir : Tenfance, la jeunesse et la virilité. Dans chacun de ces degrés, qui sont : le baptême, la possession de Dieu dans le ciel, et la résurrection générale des corps, nous sommes
successivement délivrés de chacun de nos trois grands ennemis, qui sont : le péché, la concupiscence et la mort.
Le baptême efface en nous le péché originel et même actuel ; voilà l'eniance spirituelle, qui est le premier degré : Quasi modo geniti. (I Petr. ii, 2.) Mais la concupiscence reste, et il faut la combattre sans relâche, par la prière, la vigilance et les sacrements. Plus tard, après la mort elle est éteinte dans le ciel 0 ji ne règne que la charité ; et voilà le deuxième degré. Ènûn, la mort, ce troisième et dernier ennemi, sera détruite :2Vovissima autem inimica destruetur mors {1 Cor. XV, 26), lorsque, par la résurrection
f;énérale, nos corps jusque-là ensevelis dans e tombeau, et étrangers à la félicité de l'âme dans le ciel, seront associés à notre âme et à sa transformation glorieuse en Jésus- Christ ; et voilà le troisième et dernier degré, qui est Thomme parfait : In virum per* fectum.
Telle est, d'après les tétnoignages formels * des livres saints, des docteurs et de la liturgie sacrée, Téconomie de la réhabilitation suo cessive,et enfin définitive du chrétien régénéré parle baptême, devenu ainsi enfant de l'Eglise et mort dans l'amitié de son Dieu, pour ressusciter ensuite avec tous «es élus. Mais si la créature intelligente et spirituelle n'arrive ainsi que par degré à son entière délivrance et à sa dernière perfection, il en est de même des créatures intelligentes et insensibles, qui composent le monde visible et matériel, et cela, d'après les mêmes autorités que nous venons de citer plus haut.
On expose les diverses phases qui doivent également marquer la réhabilitation de ce monde visible et matériel. Splendidement créé des mains de Dieu, il est entraîné dans la chute de l'homme et de sa dégradation.
En effet, ce monde visible et matériel avait d'abord été embelli de toutes les magnificences de la création. Mais l'homme, qui avait été placé à sa tête pour en être la clef de voûte, étant tombé, il entraîna nécessairement dans sa chute tout cet édifice de la création.
Il offrait partout des signes nombreux de cette triste dégradation , lorsque Jésus- Christ, nouvel Adam, est venu le régénérer et l'affranchir, en se l'unissant étroitement dans son humanité qui embrassait et com^ prenait le monde tout entier.
De là vint que les éléments furent bouleversés, l'air vicié, et que la terre elle-même {)erdit sa première fécondité. Aussi, toutes es créatures abîmées par la corruption du {)éché offraient partout aux regards effrayés es signes frappants de leur décadenee et de leur servitude , lorsque le Verbe éternel vint les purifier et les affranchir, en se les unissant étroitement par l'incarnation, dans son humanité qui embrassait et représen-
(62) In dispensatione plenitudinis temporum instaurare omnia in Chriêto, quœ in cœliSf eî qune in terrtt sunif in ipso. (Epbes. i, iO.)
SUR LE BEAU IDEAL SURNATUREL
tùi le monde tout entier. C'est pourquoi, de mime qu*Adam établi au-dessus des créatures, les avait entrataées dans sa chute et dans Tinimitié de Dieu, ainsi Jésus-Cbrist, nouTei Adam« établi au-dessus de ces mômes créatures, par son corps humain» devait en Tertu de son union intime avec elles, les réhabiliter, les affranchir et les réconcilier avec Dieu. Or il Ta fait, selon cette belle •xpression de l'Apôtre, déjà citée : « Dieu se réconciliant le monde en Jésus-Christ : Deus eraiinChrUto mundum réconciliant 8%bi{(i3).
Comment Jésus-Christ a réconcilié également le monde avec Dieu, en employant les choses créées à son usage^ en tes bénissant^ en les arrosant de son sang ^ et en en faisant la matière des sacrements quil instituait.
De plus, Jésus-Christ a réconcilié le monde avec Dieu et l'a réhabilité en employant les choses créées à son usage, en les bénissant avant le repas, en les arrosant de ses larmes, et plus tard de son sang, enfin en voulant qu'elles servissent de matière et d'instrument à la communication de la grAce divine par les sacrements. C'est ainsi
J|ae Teau, l'huile, le vin et le froment, qui ùrent toujours d'un usage si vulgaire et si général parmi les hommes, sont devenus, par la volonté de Jésus-Christ, la matière des sacrements du baptême, de Textrème onction et de l'Eucharistie, c'est-à-dire de tout ce qu'il y a de plus touchant, de plus relevé dans le culte chrétien, en même temps que chacun de ces éléments est le symbole naturel de la vertu surnaturellequ^il communique par le sacremenr auquel il correspond, en vertu de l'institution divine de Jésus-Christ (6fc).
Mais, indépendamment de cette .institution divine gui a établi les sacrements, l'Eglise a continué après Jésus-Christ, et elle ^ continue encore tous les jours la réhabilitation de la matière en la purifiant par des bénédictions et des exorcismes souvent réi-
térés, en la faisant servir à la siruclure et à
l'embellissement des temples qu'elle élève au Très-Haut, en l'employant dans les actes les plus augustes de son culte «t de sa mystérieuse liturgie.
Néanmoins f cette réhabilitation n'est que cornmencée^ de même que celle de Vhomme icibas.
C'est ainsi que par Jésus-Christ et son Eglise sont réhabilitées înème les créatures insensibles, qui avaient été entraînées dans la dégradation du péché. Toutefois, leur réhabilitation n*est pas complète ; elle n'est gue commencée, comme celle de l'homme ici-<bas. Dieu permet que dans ce monde d'épreuves nécessaires, où l'ivraie est sans cesse mêlée avec le bon grain, les méchants les asservissent au joug du péché et s'en servent tous les iours pour l'oflfenser. C'est pourquoi, selon le langage de TApôlre, elles attendent avec grand désir la manifestation glorieuse des enfants de Dieu (65), assujetties qu'elles sont présentement à la vanité (66), par la cupidité des hommes et la malice des démons. £t elles ne le sont pas volontairement; mais elles s'y soumettent, à cause de celui qui les y a assujetties, dans l'espérance qu'elles ont reçue de lui, qu'elles seraient délivrées elles-mêmes un jour de cet asservissement à la corruption, pour participer à la gloire et à la liberté des enfants de Dieu (67). Elles soupirent donc toutes dans cette attente, comme une femme qui est dans le travail de l'enfantement (68).
Cette réhaùUttation ne sera complète qu'après la résurrection de la chair.
Et non-seulement elles, mais encore nous qui possédons les prémices de l'Esprit par les dons surnaturels que nous en avons reçus, nous gémissons en nous-mêmes, attendant avec impatience l'entière adoption divine, qui aura lieu par la résurrection de la chair (69). Alors Dieu créera de nouveaux
(65) Ces belles jparoles de saint Paul doivent ft*enlendre particulièreiuent de Timmolation de Jésus sur la croix. Mais, i pourquoi , demande saint Jean Cbrysostome, a-t-il voulu être immolé sur la croix, en un lieu élevé, et non sous un toit? C'était, répond le saint docteur, afin de puriiier Tair vicié par le pécbé : Ut aeris naturam fmr§aret. la terre aussi a été purifiée par cette immolation, carie sang coulait sur el!edu cêtéde Jésus-Christ. Pmrgebatur item et terra^ fluebat enim a Intere sanm» in ipsam. Et voilà pourquoi, continue le saint docteur, Jésus-Christ a voulu souffrir la mort hors la ville et les murs de Jérusalem , pour nous apprendre que son sacrifice était universel, et qu*il voulait s'offrir pour toute la terre, et que, par conséquent, la purification éuit commune, et non spé^ ciaJe à un peuple, comme pour les sacrifices qui a?aJeDt lieu chez les juifs : Idcirco extra urbem et eumia, ut discas univenale sacrificium etse ^ia pro wmsersa terra erat oblatio; et purgationem item et$e
eemwmnem^ non peculiçrem^ quemadmodnm apud
Mmos. p (MoiDîl. De Cruce et Latr,) (Si) On peut ajouter, dans l« sens des considéra-
liffis qui précédent, que Fempire si grand, si uni-
versel du démon sur les hommes et sur toutes les choses créées devenues esclaves du péché, a été singulièrement amoindri depuis l-Mcarnation du Yerbe, de même que celui de Tidolàtrie, l'œuvre satanique parexcellence. (Dugentiumdœmonia.[PsaL xcv,5.]) Ces deux conséquences incontestables et incontestées de rincarnation , ont été immenses dans les destinées du monde et de Thumanité. Or cette guerre que le Fils de Dieu était venu livrer au 4 Prince de ce monde, > TEglise la poursuit et la poursuivra sans relâche jusqu'à la fin des temps.
(65) Nam extpectatio creaturœ revelationêm fiîiorum Dei exspectat, {Rom. vni, 19.)
(66) Yanitati enim créature subjecta est non «atens. {Ibid., ^0.)
(67) Sed ptopter eam qui $ub)eeit eam in $pe : quia et ipta creatura tiberabitur a iervitute eorruptioniSf in libertatem gloriœ filiorum Dei. (Ibid.^ 20, Si.)
(68) Omnii creatura ingemitcit tt parturit uique adkuc.(lbid,,n.)
(69) Non Mlum autem iUa, ied et noî ipii primitiat tpiritHi habentes, et ipti intra noi gemimui adeptionem filiorum Dei exspectantes, redemptionem eorporis nostri. (Ibid., 25.)
DEUllEMF DISSERTATION.
cieuxt et une nouvelle terre, et il effacera jusqu*au soutenir de ce monde corrompu
Maintenant le moment est venu d*exami-
ner s'il est vrai que le christianisme ait annihilé la matière et lui ait ravi la place honorable qu'elle doit occuper dans les œuvres de la création.
contre trop ravalé la
Réponse à Vaccusation qu'on porte le christianisme- d'avoir trop n matière.
Que penser aujourd'hui de nos écrivains sensualistes et soi-disant progressistes, qui accusent le catholicisme de ravaler la matière, de la frapper d'impuissance et de nullité? que penser de ces écrivains» si ce n'est qu'en ceci comme en beaucoup d'autres points, ils calomnient gratuitement le catholicisme dont ils méconnaissent la vaste et profonde sagesse ? Inconsidérés propagateurs de je ne sais quel système de transformation religieuse et sociale, vous dites que jusqu'à présent le catholicisme a trop exalté 1 esprit aux dépens de la matière ; qu'il est temps de réhabiliter celle-ci etde lui restituer la place honorable qui lui revient dans les œuvres de Dieu. Hé! qui la luia r»vie, cette place honorable, si ce n'est la convoitise des sens dont vous encouragez par principe les folles exigences ? Qui Ta respectée le plus, cette matière, ou de Jésus- Christ qui Ta élevée par son union hypostatique jusqu'à la divinité, ou de vos maîtres qui n'ont jamais pu l'exalter au delà de 1 utile ou du positif? qui, maintenant, l'honore le plus, ou de l'Église catholique qui la consacre aux œuvres'de charité, qui 1 adopte sous raille formes à la structure, à la décoration de ses temples, à la splendeur de ses cérémonies, ou de vos disciples qui la sacrifient tous les jours aux caprices de la vanité? ou des chrétiens qui respectent leurs corps comme les temples du Saint- Esprit, ou de vos partisans qui les prostituent à tous les excès? Maintenant silencieuses, ces créatures élèveront la voix contre vous, au grand jour de la résurrection de la chair, qui sera aussi celui de leur délivrance. Elles demanderont à Dieu ven-
geance de la servitude où vous les faîtes gémir encore ici-bas ; et alors vous verrez ces nouveaux cieuxet cett^ nouvelle terre, verj lesquels ne se portèrent peut-être jamais vos yeux, appesantis qu'ils étaient par oe vaines et terrestres pensées.
Telle est, non d'après les vains caprices de Timagination, mais bien d'après le texte formel des livres saints, des Pères et des docteurs, la théorie catholique de la réhabilita* tion de ce monde visible et matériel.
Combien ce dogme de la réhabilitation par le Verbe fait chair^ de la créature intelligente et de ce monde visible j a dû modifier profondement les conditions de l'art et de la poésie. Témoignages remarquables de Chàteaubriand à ce sujet.
Or qui ne voit combien une semblable théorie, avec celle de la réhabilitation de la créature intelligente, spirituelle, qui la suppose nécessairement, a dû bouleverser de fond eu comble les conditions de Tart et de la poésie, au point de vue du sentiment religieux et4e l'expression des caractères et des passions. Sous ce dernier rapport, notre immortel Chateaubriand n'a rien laissé à dire à ceux qui viendraient après lui. Nous ne pouvons donc que reuvover le lecteur au livre deuxième de la seconde partie de sonff ^me du cAmtianismcy qui traite delà poétique chrétienne dans ses rapports avec les caractères ; et au livre troisième et suivant où il est question de cette même poétique chrétienne, dans ses rapports avec les passions. Néanmoins, je ne puis résister au désir de citer quelques-uns des passages les plus saillants de ce livre admirable.
« S'il existait une relision qui s'occupât sans vesse de mettre un irein aux passions de l'homme, cette religion augmenterait nécessairement le jeu des passions dans le drame et dans l'épopée ; elle serait plus favorable à la peinture des sentiments que toute institution religieuse qui, ne connaissant point des délits du cœur, n'agirait sur nous que par des scènes extérieures. Or c'est ici le grand avantaze de notre culte sur les cultes de l'antiquité : la religion chrétienne est un vent céleste qui enfle les voiles
(70) Elgo creo emlos novos et terrant novam,etnon erunt m memoria priora, et non atcendent super eos. (ha. Lxv, 17.) C'est dans leinènie seus que saint Pierre, après avoir parlé de ranéanlissemenl par le fen du monde actuel, ajoute : c Nous attendons, selon la promesse de Dieu, de nouveaux deux et une nouvelle terre, qui seront le séjour de la justice. Novos vero eœJos et not^im terram secunaum fMromissaipsms exspectamus ^in quitus Justitia inliabiiat. I (// Petr. m, 12, 15.) Saint Jean n'est pas moins explicite, lorsqu'il nous dit dans rApocalypse (xxi, i) : Et vidi cœlum navum et terram n^vam, Primum enim cœlum^ et prima terra abiit^ et mare jam non est. Faut-il prendre à la lettre ces nouveaux cieux et cette nonvtlie terre ? Sans entrer ici dans une discussion qui sortirait de mon plan, je me bornerai à faire observer que les expressions dont il s'agit ont été prises litiéralenient par les plus grands duclcurs oc rÉglisc. Je citerai seule-
ment saint Jean Chrysostome, qui s'exprime ainsi dans .son boméUe sur rimmortalité de l'àme, à l'endroit où il commente le passage de saint Paul, Omnis creatura ingemisdt, etc.« rappelé p!us haut : « Tout périra, non pour être anéanti, mais pour être changé, et la mort ne serSi qu'un germe d*immortalité... Nouveaux cieux, nouvelle terre. Ce ne sera pas vous seul, 6 homme, qui serez alTrancht des liens qui vous enchaînent à la mortalité, à la corruption; toutes les créatures le seront avec vous, r^énérées comme vous à une existence nouvelle. Elles ont parlicipé à votre servitude ; elles participeront à votre liberté. DevcuuL's corruptibles avec vous, elles deviendront avec vous incorruptibles. La terre, nourrice de l'honmie, fut enveloppée dans sa disgrâce. Uéhabiiilée avec son royal pupille, elle recouvrera sa première maguiGceucc au juur où, transformé lui-même, rap()elé au trône de Dieu, son pc.e, il sera rendu à son antique gloire. >
SUR LE BEAI) IDEAL SURNATUREL
de la rertu, et mnltiplie les orages de la i-onscience autour du vice. »
Ensuite, après avoir démontré par la différence radicale que le christianisme a a})portée à la signification respective des mots qui désignent les vices et les vertus, telsque orgueil et humilité^ comment les bases de la morale ont été changées parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens depuis la prédication de l'Evangile, Chateaubriand fait remarquer comment cette transmutation de principes montre la nature humaine sous un jour tout nouveau, à tel point que nous découvrons dans les passions des rapports que les anciens n'y voyaient pas.
« Donc, pour nous, conclut-il, la racine du mal est la i7am7^, et la racine du bien la charité: de sorte que les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses un composé d^amour.
— Pourquoi les passions qui tiennent au courage sont-elles plus belles chez les modernes que chez les anciens? Pourauoi avonsnous donné d'autres proportions a la valeur, et transformé un mouvement bruta! en une vertu? C'est par le mélange de la vertu chrétienne directement opposée è ce mouvement, Vhumitilé. De ce mélange est née la twa^ynanimiti ou la générosité poétique^ sorte de passion (car les chevaliers l'ont poussée jusque le) totalement inconnue des anciens.
€ Un de nos plus doux sentiments, et peutêtre le seul qui appartienne absolument à TAme (les autres ont quelque mélange des sens dans leur nature ou dans leur but), c'est Tamitié. Et combien le christianisme n'a-t-il point encore augmenté les charmes de cette passion céleste, en lui donnant pour fondement la charité? Jésus -Christ dormait dans Îh sein de Jean ; et sur la croix avant d'expirer, l'amitié l'entendit prononcer ce mot digne d'un Dieu : Mater ^ ecce fUiue tuus ; discipule^ ecce mater tiia. {Joan. xix , 26 et 27.) Mère, voilà ton fils; disciple, voilà ta mère. » Et plus bas :
« Cette chaleur que la charité répand dans les passions vertueuses leur donne un caractère divin. Chez les hommes de l'antiquité Tavenir des sentiments ne passait pas le tombeau où il venait faire naufrage. Ainsi, frères, époux, se quittaient aux portesde la mort, et sentaient que leur séparation était éternelle. Le comble de la félicité pour les Grecs et les Romains se réduisait à mêler leur cendres ensemble; mais combien elle devait être douloureuse, une urne qui ne renfermait que des souvenirs l Le poiy<théisme avait établi l'homme dans les régions du passé; le christianisme l'a placé dans les ciiamps de l'espérance. Le principe de nés
(71) On sait, en effet, combien ce penchant avait été naiértatisé cbex les gentils, et en particulier chez les Grecs et les Romains. Tout, parmi eux, lois, coutumes, institutions, tendait sans cesse à ravaler lé sexe presqu*au niveau de la brute. Il ne faut donc poidt s^étomier si, à leurs ^eux, la femme u^était qu^un instrument de grossière volupté, eC
amitiés n*est point dans ce monde : deux êtres qui s'aiment ici-bas sont seulement sur la route du ciel où ils arriveront ensemble, si la vertu les dirige : de manière que cette forte expression des poètes, exhaler son âme duns celle de son amt, est littéralement vraie pour deux Chrétiens. £n se dé* pouillant de leur corps, ils ne font que st dégager d'un obtacle qui s'oppoîiaità leur union intime, et leurs Âmes vont se con* fondre dans le sein de r£tornel. »
A cette peinture (que nous avons dû né» cessairement abréger) de Vamitié chrétienne^ l'illustre auteur fait succéder celle de Va» mour passionné oui joue un si grand rOle dans la poétique des peuples modernes. Ce n'est que parmi eux qu'on a vu se former ce mélange des sens et de l'âme, cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie morale. C'est encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné ; c'est lui qui, tendant sans cesse à épurer le cœur, est parvenu à jeter de la spiritualité jusque dans le penchant qui en paraissait le moins susceptible (71). Voilà donc un nouveau moyen de situations poétiques que cette religion si dénigrée a fourni aux auteurs mêmes qui l'insultent ; on peut voir dans une foule de romans les beautés qu'on a tirées de cette passion demi-chrétienne.
« Cet amour n'est ni aussi saint que la piété conjugale, ni au.ssi gracieux que le sentiment Ues bergers ; mais, plus poignant que Tun et Tautre, il dévaste lesftmes où il règne. Ne s'appuyant point sur la gravité du mariage, ou sur l'innocence des mœurs champêtres, ne mêlant aucun autre prestige au sien, il est à soi-même sa propre illusion, sa propre folie, sa propre substance. Ignorée deTartisan trop occupé et du laboureur trop simple, cette passion n'existe que dans ces rangs de la société où l'oisiveté nous laisse surchargés du poids de notre cœur, avec son immense amour-propre et ses éternelles incertitudes.
Il est si vrai que le christianisme jette si éclatante lumière dans Tabtme de nos
f)assions, que ce sont leS; orateurs de '£g]ise, qui ont dépeint les désordres du cœur humain avec le plus de force et de vivacité. Quel tableau Bourdaloue ne fait-il pas de l'ambition 1 Comme Massillon a pénétré dans les replis de nos Ames, et exposé au jour nos penchants et nos vices. « C'est le « caractère de cette passion, dit cet homme « éloquent, en parlant de Tamour, de remplir « le cœur tout entier, etc ; on ne peut plus « s'occuper que d'elle ; on en est possédé, euiff vré; on la trouve partout; tout enre trace « les funestes images'; tout en réveille les in-* «justes désirs; le monde, la solitude, la pré-
slls choisissaient de préférence, chei les hommes, les types de la beauté physique. On connaît leur prédilection infâme pour les jeunes garçons, et l'on sait que.les philosopbes eux-mêmes donnaient dans cet étrange désordre de Pesprit et des sens, et ne prenaient pas même la peine de s'en cach%?r.'
une
DEUXIEME DISSBRTATHXt.
« sencoi réhrignement, les objets les plus in- « dlfflérentSylesoccupations les pi as sér ieases, «le temple samt Inv-mème^ les «iitels saerés^ « les m7s.tëres ierrioles en rappellent le sou- « venir (7â).» L'espace nous manque pour reproduire le beau chapitre 3, dans lequel CbAteaubriand analyse la Phèdre de Racine> plus passionnée encore que Didon, parce qu'elle n'est qu'une épouse chrétienne. Sous la plume du grand poëte français, pénétré à son insu de l'esprit chrétien, 1 épouse de .Thésée se montre en effet plus passionnée, plus coupable et plus tourmentée par le remords que ne l'ont représentée les poètes antiques. C'est un type complètement transformé. Il en est d'autres encore plus remarquables» puisqu'ils ne doivent rien au paganisme, parmi lesquels l'illustre et premier défenseur de la poétique chrétienne a choisi Julie d'Ëtange» Clémentine et Héloïse. Je ne puis crue renvoyer le lecteur au chapitre 5, d ailleurs bien connu, dans lequel CMteaubriand trace de main de maître une esquisse aussi fine que profonde de ces trois caractères si diversement et si admirablement nuancés.
Mais je ne saurais passer sohs silence le chapitre 9 qui termine le livre m* de la secohdë partie et qui traite du vague des passions^ attendu qu'il est la conclusion natur^leenmômetempsque le complément de tout ce que l'Âuteur vient d'exposer touchant la transformation morale opérée par l'influence du principe chrétien dans le cœur de l'homme, lei encore, l'on ne peut que citer.
« Il reste h parler de l'état de l'Ame qui, ce nous semble, n'a pas encore été bien observé : c'est celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées gue sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des] passions augmente ; car il arrive alors une cnose fort triste : le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude des livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments rendent habile sans expérience. On est détrompé, sans avoir joui ; il reste encore des désirs et l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse ; l'existence, pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide!; et sans avoir usé de . rien, on est désabusé de tout.
« L'amertume que eet état de l'Ame répand sur la vie est incroyable; le cœur se retourne et se replie en cent manières pour employer des forces qu'il sent lui être inutiles. Les anciens ont peu connu cette inquiétude secrète, cette aigreur des passions étouffées qui fermentent toutes ensemble ; une grande existence publique» les jeux du Gymnase et du Champ de Mars, les affaires du Forum et de la place publique, remplissaient leurs
(72) Massillou, V Enfant prodigue, première partie.
moments et 'ne leur laissaient aucune place aux ennuis du cœur.
« D^uae antre part, ils n'étaient pas enclins aux exagérations, aux espérances, aux craintes sans objet, à la mobilité des idées et des sentiments, à la perpétuelle id constance» qui n'est qu'un dégoût constant ; dispositions quenous acquérons dans la société ues femmes. Les femmes, indépendamment de la passion directe qu'elles font naître ches les peuples modernes, influent sur les autres sentiments. £lles ont dans leur existence un certain abandon qu'elles font passer dans lA nôtre; elles rendent notre caractère d'homme moins décidé ; et nos passions, amollies par le mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d'incertain et de tendre*
« Enfin les Grecs et les Romains, n'étendant guère leurs regards au delà de la vie^ et ne soupçonnant point de plaisirs plus parfaits que ceux de ce monde, n'étaient point portés comme nous aux.méditations et aux désirs par le caractère de leur culte. Formée pour nos misères et pour nos besoins^ la religion chrétienne nous offre sans cesse le double tableau des chagrins de la terre et des joies célestes ; et, par ce moyen, elle (ait dans le cœur une source de maux présents et d'es})érances lointaines d'où déeoulent d'inépuisables rêveries. Le Chrétien se regarde toujours comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes, et qui ne se repose qu'au tombeau. Le monde n'est point l'objet de ses vœux, car il sait que ïhomme vit peu de jours {Job, xiv, 1), et que cet objet lui échapperait vite«
« Les persécutions qu'éprouvèrent les
Sremiers chrétiens augmentèrent en eux ce égoût des choses de la vie. Linvasion des Barbares y mit le comble, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse, et peut« être même une teinte de misanthropie qui ne s'est jamais bien effacée. De toutes parts s'é<» levèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des Ames qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Mais de nos jours,
3uand les monastères ou la vertu qui y con^ uit ont manqué à ces Ames ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu des hommes. Dégoûtées par leur siècle» effrayées par leur religion, elles sont restées dans le monde, sans se livrer au monde ; alors elles sont devenues la proie de mille chimères ; alors on a^ vu nattre cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un cœur solitaire (73). »
A ces belles pages sur le vague des /mmsions qui caractérise les peuples modernes, nous pourrions igouter que la même influence de l'esprit chrétien a imprimé chez eux à la physionomie humaine une sensibilité, une énergie, une étonnante variété d'expression
! (73) Génie du christianisme^ livre ni, cbap. 19.
SUR LE BEAU 1DE.\L SURNATUREL
Sue Ton chercherait vainement dans les types eVari antique, si froids, si monotones dans leur régularité. De là une différence bien sensible, surtout dans la peinture, soit quant à Vexécution, soit quant à Teffet, entre ces types et ceux de Tant moderne et de l'art chrétien en particulier. Mais n'anticipons point : cette réflexion et plusieurs autres qui s*y rattachent, trouveront mieux leur place dans le cœur deTouvrage et, en partie, dans le chapitre 3 et suivants de cette dis • sertation.