DISCOURS
Sur le beiiu dans les pièces d'esprit.
Messieurs ,
Après le beau dans les mœurs, dont j*ai eu I honneur de vous parler dans le discours précédent, il n'est point de sujet plus di-
f;ne de Taltention d'une académie, que ceui où l'ordre des matières me conduit au- J'ourd'hui tout naturellement; je veux dire, e beau dans les pièces d'esprit. Vous savez, Messieurs, que c'est là ce que le public .ittend de vous. On peut supporter le médiocre dans les autres personnes qui se mêlent de parler ou d'écrire, surtout en certains genres et en certaines circonstances. On ne leur demande que le bon et le solide dans un discours d'affaires, dans un plaidoyer, dans un sermon devant le peuple, dans une apologie nécessaire, dans un journal, dans un mémoire, et, pourvu qu ils y évitent les défauts trop palpables de style ou de langage, on leur passe tout le reste sans difficulté. On demande plus à un académicien. Ce titre, qui annonce un homme tiré de la foule des gens de lettres, est comme un engagement public et solennel de sortir des voies communes. On veut que dans ses ouvrages il porte le boa jusqu'à l'excellent. On veut qu'il sache orner le solide, allier les grâces avec le bon sens, parer la science, polir l'érudition, s'élever, descendre, marcher terre à terre, ou prendre l'essor, selon la nature des sujets ; en un mot. Messieurs , le public s'cbstine à vous demander du beau dans toutes vos productions académiaues: le Sait est certain.
La question est de savoir quel est l'objet de sa demande? Ce qu*iJ entend, ou plutôt, pour traiter la matière à fond, ce oû'oA doit entendre par ce qu'on appelle oeau dans les ouvrages d'esprit ? quelle en est la nature en général ? combien il y en a de .sortes ? à quels traits on les peut reconnaître, pour les distribuer chacune dans sa classe particulière? enfin, quelle est la forme précise dn beau dans le total d'une coffl]>osition?
Voilà bien de la matière pour un seul discours; mais je parle dans une académie dont la pénétration m'épargnera la longueur des raisonnements, et dont l'érudition 5U}>pléera sans peine à la multitude des autorités, (fui me seraient peut-être nécessaires, partout ailleurs, pour appuyer mes raisons.
-^ D'abord, en général, quelle est la nature du beau dans les pièces d'esprit? e^t-ce quelque chose d'absolu , qui ait droit de
(77(>) De vita beala, c. âO, etc.
APPENDICE. ^ ESSAI SUR LE BEAU
nous plaire par son propre- fond , ou seulement quelque chose de relatif aui dispositions particulières que nous apportons à les lire ou à les entendre T
Ne soyez pas surpris, Messieurs, de me YOir débuter par un doute» qui très-certainement n'en est pas un pour vous. Mais TOUS ne pouver ignorer que dans la république des lettres,, comme partout ailleurs, il y a des gens qui, à Texemple des anciena sceptiques, regardent le beau spirituel dent nous parions, comme une aSèire de pur goût et de pur sentiment. Ils entreprennent même
Îuelquefois de le prouver h leur manière, ertams ouvrages de poésie ou d'éloquence, qui paraissent beaux dans un siècle, ne le paraissent pas toujours dans un autre; ce qui plaît en Italie ou en Espagne, déplaît en France assez communément. Et, sans sortir de chez nous, il n*est ^s rare qu'un orateur ou un poète , qui charmait la province, va échouer h Paris; que ce qui a succès à Paris tombe à la cour; que la cour elle-même se trouve partagée sur le mérite d'un auteur, ou, ce qui est encore plus étrange, qu'elle varie à son égard d*un jour è l'autre, lui donnant aujouruliui son approbation, la retirant demain, selon le vent qui règne à Versailles ou à Fontainebleau. Âos divers Ages, nos caractères jparticulierst nos humeurs, nos situations différentes, nos pfirtis, nos intérêts , autres sources intarissables de variations et de variétés dans les jugements que nous portons des ouvrages d'esprit.
Or, de le, concluent nos modernes pyrrnoniens, ne s'ensuit-il pas gue l^a beauté de ces sortes d'ouvrages n'a rien de fixe et (J*abso]u ? Que tout ce qui platt est beau , par rapport à ceux qui le jugent tel, et par conséquent que dès là qu'il cesse de plaire il cesse d'ètro beau, non par aucun changement qui arrive dans sa nature, mais par celui qui aiVive dans nos opinions et dans nos sentiments ; d'où ils infèrent, sans /açon, que nous devons étendre à tout, le proverbe ordinaire qu'il ne faut pas disputer des goûts. ^
ijBi vanité des auteurs médiocres et la présomption des lecteurs superficiels sont assûrement bien obligées à ces messieurs de leur donner un moyen si facile d*étre tou- « jours contents d'eux-mêmes: ceux-là de leurs ouvrages, et ceux-ci de leurs jugements. Mais dussent-ils tous me traiter d'assassin, comme ce fou d'Athènes traita ceux gui l'avaient guéri d'une illusion agréable, il faut essayer de les détromper, en définissant ve qu'ils affectent de laisser toujours indéfini, en distinguant ce qu'ils ne manquent jamais de 'confondre, et en les rappelant, s'il est possible, aux premiers principes du. bon sens.
J'appelle beau, dans un ouvrage d'esprit,. non pas ce qui plait au premier coup d'OBil de Timagination , dans certaines disposi^ tior|s particulières des facultés de l'âme ou. des orgases du corps, mais ce qui a droit de blaire à la raison et à la réflexion par son
excellence propre, par sa hMoière o»-par sa justesse, et si l'on me permet ce terme, par son agrément intrinsèque.
C'est l'idée çénéraie du beau spirituel dont il est question ; rendons-la plus sensible en la développant.
Je distingue ici, comme dans les deux premiers discours, trois sortes de beau: un i>eau essentiel, qui platt. à l'esprit pur, indépendamment de toute institution, même divine ; un beau naturel, qui plait à l'esprit en tant qu'uni au corps, indépendamment de no8 opinions et de nos goûts , mais avec une dépendance nécessaire des lois du Créateur, qui sont Tordre de la nature ; un beau arbitraire^ si j'ose ainsi parler, ou si l'on veut, un beau artificiel, ^ui platt à l'esprit par l'observation de certaines règles que les sa^es de la république des lettres ont établies sur la raison et sur l'expérience , pour nous diriger dans nos compositions.
Il s'agit de représenter en détail de ces trois sortes de beau spirituel, chacune par les traits propres qui la caractérisent. C'est, Messieurs, ce que nous allons essayer de bire, mais en comptant toujours, s'il vous
f)iatt, sur votre pénétration, pour éviter Jes ong^ueurs dans une matière déjà si étendue :
Premièrement, quel est ce beau spirituel, primitif et original que nous disons être essentiel à une pièce d'esprit, à un discours, à un poème, à une histoire, à tout ouvrage
?ui veut plaire à des hommes raisonnables ? our en découvrir le véritable caractère avec ses principaux traits, oublions pour un moment nos goûts particuliers, capricieux et bizarres, comme les honneurs qui les font naître : changeants et variables selon les temps et les lieux, souvent qui se conlredisent^et par conséquent qui 9e décident rien. Consultons le goût général , fondé sur Tessence même de l'esprit humain, ^ravé dans tous les cœurs, non par une institution arbitraire, mais par la nécessité de la nature, et par conséquent sûr et infaillible dans ses décisions. Suivez-moi , s'il vous plaît , dans la courte analyse que nous en allons faire :
Un orateur nous parle de vive voix, un auteur nous parle par écrit : le premier adresse la parole au public, le second l'adresse non-seûiemeut au public, mais en core à la postérité. Que doivent-ils faire rua et l'autre pour mériter les suffrages d'ua auditoire si respectable 11 Que leur a-t-on demandé dans tous les temps, depuis la naissance des lettres jusqu'à nos jours? que leur a-t-on demandé dans toutes les nations, depuis les extrémités de l'orient, qui a vu naître l'éloquence , jusqu'à celles de l'occident, qui l'a vue portée à sa perfection f et aujourd'hui encore, qu'est-ce que toute la terre leur demande comme par Fe cri général de la raison ?
La vérité, l'ordre, Fhonnêteet le décent, voilà. Messieurs (je ne crains pas d'en être jamais démenti par le bon goût), voilà le beau essentiel que nous cherchons tout na->
ÛICTIONiNAlRE D'ESTHETIQUE.
turellement dans an ouvraee d'esprit : la vé-. riiéf parce que la parole n est instituée que
f)Our en être l'interprète, pour la dire, pour 'éclaircir, pour la faire passer d'un esprit à l'autre comme une lumière oui doit être commune à tous les hommes ; I ordre» parce qu'il y en a un entre fes vérités : d'où il $'ensuit que l'ordre est absolument nécessaire, dans un discours, pour les mettre chacune dans son vrai point de vue, en sorte que les premières éclairent les suivantes, et que celles-ci^ à leur tour, donnent aux premières, par leur suite naturelle, une espèce de nouvel éclat : l'honnête; je veux dire ici le respect pour ta religion et pour la pudeur, parce qu'il est certain, comme nous l'avons fait voir en parlant du beau moral, que nous portons tous dans FAme un sentiment d'honneur composé de ces deux vertus, qui s'offense nécessairement de tout ce qui les blesse ; règle indispensable, que les pa'iens mêmes ont reconnue : - Platon, dans son fameux dialogue du Beau dans le discours ; Longin, dans son admirable traité duSublime;Cicéron, Quintilien, Sénègue, dans leurs Réflexions sur Tart oratoire. Ces grands génies, par un concert unanime, que la raison seule peut avoir formé entre eux, nous donnent pour un précepte essentiel d'éloquence» de parler toujours de la Divinité avec respect, et de parler toujours aux hooimes avec pudeur et modestie. Nous comprenons, dit Quintilien,. sous le nom d'honnôte, la justice,, la religion, la piété, et autres vertus semblables : ffos justum^piumt religio^um^ eœteraquehis similia konesio complectimur (T77)» £t Sénèque y comprenait si scrupuleusement la pudeur dans les paroles, qu'il veut que IV rateur se résolve plutôt à perdre quelquesuns des avantages de sa cause, que de manquer à cette règle de l'honnêteté publique (778). SiUiuê est qaœdam causœ detrimento tacerty quam verecundiœ damno dieere : enfin le décent, qui suppose toujours l'honnête, mais qui embrasse un plus grand terrain, quatrième tjrait du beau essentiel, absolument nécessaire à un ouvrage d'esprit pour contenter le goût du bon sens. Car, en effet, dites-moi, Messieurs, le moyen qu'un homme, qui entreprend de parler au public, puisse réussir à lui plaire, s'il ignore les Dienséances, les égards, ce qu'il doit aux temps, aux lieux, à la nature de son sujet, à sou état ou à son caractère, à celui des
Personnes qui l'écoutent, à leur qualité ou leur rang, surtout à leur raison, qui, dans le moment, va juger de son cœur par ses paroles; en un mot, s'il oublie dans son discours cette noble décence qui relève tout par sa grâce naturelle,' qui plaît par ellemême, et dont le plus grand maître d'éloquence ITJ9). qui ait jamais été, a fait expressément la loi capitale de son art. Caput arda dieere.
Mais qu'avons-nous besoin, Messieurs, de
(777) QuintU. lib. ii, €. 4.
(778) Sciicq, 1. 1 Controv,^ 2*
citations et d*autorités pour nous convaincre de ce premier principe du sens commun, que la vérité, l'ordre et le décent sont des beautés essentielles à un ouvrage d'esprit? Sans donc insister davantage sur un article si évident, je passe à un autre genre de beau spirituel, qui n*est pas tout à fait si nécessaire dans une composition, mais qui n'est pas moins indépendant de nos opinions et de nos goûts. C'est celui qpie nous avons appelé beau naturel. Je m'explique.
Si nous n'avions pour auditeurs qu^ de pures intelligences, ou du moins des hommes plus raisonnables que sensibles,, nous n'aurions, pour les satisfaire, qu*à leur exposer la vérité toute simple : elle aurait n^ elle-même de ouoi les charmer par sa lu^ mière, par l'orare des principes qui la dé^ montrent, ou par celui des. conséquences,, qui en naissent toujours en foule, comme les rayons du soleiK C'est la seule beauté que l'on demande à un ouvrage de mathématiques; mais dans la plupart de nos discours, nous avens à parler à des hoaunes bien plus sensibles que raisonnables, qui ne veulent rien entendre que ce qu'ils peuvent imaginer, qui croient ne rien connaître que ce qu'ils peuvent sentir, qui ne se laissent persuader que par des mouvements qui les transportent ; en un mot^ à des hommes qui se dégoûtent bientôt d'ua dis« cours qui ne dit rien h l'imagiiiation ni au cœur.
Quoique peut-être il serait à souhaiter que notre goût fût un peu plus dégagé du commerce des sens, j'avoue que cette disposition ne m'étonne pas.. L'imagination et le cœur sont des facultés aussi naturelles à l'homme, que l'esprit et la raison :. il a même pour elles une prédilection qui n'est que trop marquée. Peut-on espérer de lui plaire sans leur présenter le genre de beau, qui leur convient, soit à chacune en particulier, soit au composé qui résulte de leur assemblage ?
Il faut donc, dans un discours, non-seulement dire la vérité pour contenter l'esprit, il faut la revêtir d*images pour mettre Timagination dans ses intérêts, l'accompagner de sentiments pour la faire goûter au coeur, l'animer par des mouvements convenables pour l'introduire dans Tflme avec plus de force. Ainsi, le beau gue nous appelons naturel, parce qu'il est fondé sur la constitution même de notre nature, se divise eu trois espèces particulières qu'il faut bien distinguer : le oeau dans les images, le beau dans les sentiments, le beau dans les mouvements. ^C'est ce que nous allons iAcher d'éclaircir, non par des exemples, qui nous mèneraient trop loin, et qui n'en donneraient encore que des idées bien courtes, mais en remontant aux principes généraux de la raison et du bon goût.
Que les images soient. un agrément nécessaire dans un discours d'éloquence ou do
(779) CieéroA
APPENDICE. - ESS.y SUR LE BEAU.
poésie, cela est indubitable; elles nous mettent sous les yeux les objets dont on nous parle; elles y arrêtent la vue de l'esprit; elles soutiennent Tattention ; elles préviennent le dégoût ; et ce n'est pas sans raison qu'on a dit que tout auteur doit être peintre. Mais en quoi consiste leur véritable beauté? J'en appelle encore ici au goût général. Nous aimons tous dans les peintures le grand et le gracieux : le grand, qui nous élève, et le gracieux, qui nous attache. Voulez-vous donc faire des discours qui soient assurés de nous plaire : notre imagination „est naturellement vaste; présentez-lui de grandes images. Elle ne peut souffrir des portraits secs et durs; présentez-lui des images gracieuses. Que ou moins l*un ou Tauire, le grand ou le gracieux», paraisse toujours dans vos tableaux. Mais si vous trouviez le secret de les y rassembler quelquefois tous deux, le grand dans le gracieux, et le gracieux dans le grand, voilà le beau complet des images.
Les sentiments ne sont pas toujours si Décessaires dans une composition : il y a des matières qui n'en sont pas susceptibles, mais quand ils peuvent y avoir lieu,, comme dans un discours de religion ou de morale; dans uQ poSme, dans une histoire, quelles sont les qualités qui en forment le vrai beau ? Consultons toujours notre oracle in- £aillible du goût iatime de \a nature. N*estit pas vrai (jue, dans les sentiments, on ne peut souffrir le bas et le grossier; qu'on aime au contraire le noble et le fin, ou le délicat? N'est-il pas vrai que c'est là notre pente naturelle? 11 n'y a point de cœur humain qui osÂl m'en dédire. Un sentiment Boble et généreux nous rend un témoignage ag^éab^e de la supériorité de notre ame aux choses basses et terrestres. Un sentiment fin et délicat nous donne un
Elaisir pur, qui nous saisit sans nous trou- 1er, qui nous pénètre sans nous confondre. La conclusion est évidente, que la noblesse ou la délicatesse doit régner dans tpus les discours que nous adressons à des bommes ; ou plutôt, si la matière le comporte, l'un et l'autre ensemble. C'est, dans lès sentiments, tout le beau que Fon peut souhaiter.
Que dirons-nous des mouvements qu'on appelle pathétiques, c'est-à-dire, des sentiments vifs et animés, suivis et poussés, si j'ose ainsi dire, avec une espèce de trans- |K)rt spirituel pour émauvoir l'âme d'un auditeur ou d'un spectateur, par rapport aux objets qu'on lui présente ?'0n voit assez que des mouvements de cette nature ne doivent ijuère paraître que dans les pièces dramatiq^^es, ou qui tiennent de ce genre par les circonstances, dans un discours adressé à un vaste auditoire,, dans une ouverture d'é- • tais, dans une rentrée de parlement, dans une cause iHustre plaidée en plein sénat ;. en un mot, sur les grands théâtres de l'éloquence ou de la poésie: Mais alors quelle est l'espèce de beau qui les doit animer? t'^H encore au goût général de la nature à
nous décider là-dessus. Or, natureHemeni». qu'est-ce que nous admirons, qu'est-ce que nous aimons dans ces mouvements du ais« cours que nous appelons pathétiques? Je' réponds, sur la foi de l'expérience universelle, c'est le fort et le tendre ; deux espèces de pathétiques qui sont évidemment les deux grands mobiles du cœur humain. Le fort nous réveille, nous appiiquç , nous détermine; le tendre nous attire, nous euiça^e , nous fait déterminer par nousmôtnes. Le fort nous subjugue,, pour ainsi dire, par la voie des armes; le tendre nous sollicite, nous gagne, nous prend par intelligence et par composition. Le fort entre dans notre âme en conquérant, et comme
[)ar la brèche ; le tendre se présente devant a place comme un ror débonnaire, qui n'a qu-'à se montrer pour se faire ouvrir les portes. Je ne décide pas entre ces deux genres de mouyements pathétiques lequel répand phis de beauté dans un discours, je dirai seulement que, pour leur imprimer ce merveilleux qui nous enlève dans certains auteurs, surtout dans, les anciens. Grecs et Romains, vainement irons-nous implorer le secours de l'art. Le grand ait, et le seul art, est de savoir se mettre dans les situations d'esprit et de cœur qui les enfantent, pour ainsi dire, sans douleur et sans effort, du sein de la nature ; autrement, je vous le déclare, tous vos mouvements les mieux figurés ne seraient à mes yeux que des convulsions de rhéteurs, qui me^glaceraient au lieu de m'enflammer; de« grimaces de comédiens qui me feraient rire^ ou des en> portements d'énergumènes qui me ferment norreur. En un met, ils doivent naître, comme nous l'avons déjà insinué; d'un certain transport de Tâme qu'on appelle feu, enthousiasme, fhreur divine, sans laquelle, disent hes maîtres de l'art, il n'y eut jamais ni véritable éloquence, ni véritable poésie-. Tel est le beau que nous concevons dans les mouvements qui doivent animer un auteur dans la composition.
Je parcours,. Messieurs, ces matières pIu-~ tôt que je ne les traite,, sans m'arrêtera prouver des choses que tout le monde sent; mais nous ne devons pas oublier une observation importante. Afin que les images, les sentiments, les mouvements pathétiques forment dans un ouvrage d'esprit un beau véritable, ilfiiut qu'ils y conviennent, il faut que ces ornements naturels du discours se trouvent appliqiiés sur un fond qui en soit digne , ou du moins qui n'en soit pas indigne par quelque difformité choquante;, car certainement Tanteurdela nature n'a point formé les grâces pour parer ia laideur. C'est un principe incontestable, et la preuve que j'en veux tirer ne l'est pas moins. La beau essentiel du discours dont nous avons d'abord parlée doit donc 'être indispensablement le fond du beau naturel dont nous parlons. La vérité, l'ordre, Thonnète et le dé-> cent sont des beautés nécessaires que les. images, les sentiments, les mouvem.ents pathétiques ne doivent jamais perdre de vue.^
On, je le demande, que s'ensuit-il de là? Nos principes sont établis : ne eraignons pas de conclure. Donc, à proprement parler, les images ne sont belles dans un discours qu*autant qu'elles parent la vérité : les sentiments n*y sont beaux qu^autant qu'ils ont 1)0ur objet la vertu. Et si vous y employez es mouvements pathétiques pour nous porter ailleurs qu'à ces deux fins essentielles de l'homme, c'est, pour ne rien dire de plus fort, un ornement déplacé, qui ne choaue
Eas moins le bon goût que le bon sens et les onnes mœurs. Cette, conclusion n'est-elle pas d'une évidence palpable ?
Que certains auteurs du temps, orateurs,
f>oëtes, historiens, philosophes même, si 'on veut, se fassent, tant qu il leur plaira, d'autres maximes du bon goût : qu'ils aiN lent choisir, pour le fond de leurs ouvrages, de.^ erreurs impies ou des vices infâmes, des contes libertins ou des chroniques scan* daleuses, des médisances cruelles ou des calomnies controuvées pour noircir la vertu; aue sur ce fond hideux ils répandent les eurs à pleines main^, qu'ils en relèvent la difformité par les plus belles couleurs, qu'ils y étalent tous les ornements du discours, les images les plus gracieuses, les sentiments les plus doux, les mouvements les plus forts, les figures les plus brillantes, les tours les plus fins, les termes les plus délicats; la raison et l'honneur qui entrent certainement dans l'idée totale du bon KOût, réclameront toujours contre cet assemblage. Oti dira toujours, partout où il y aura une étincelle de sens commun, que tant de parures siéent mal avec la laideur, que le fond f;âte la broderie, et que la matière dégrade a forme. En vain des esprits stupides ou corrompus nous vanteront la belle surface dont Tauteur sait envelopper ses infamies, son masque est trop transparent pour cacher sa honte : on découvrira toujours au travers, et la fausseté de son esprit et la corruption de son cœur, et par conséquent la dépravation de son goût. On louera peutêtre ses talents naturels, mais avec tout Je mépris que mérite sa personne par un abus si abominable des dons de la nature. Et en effel, j'en atteste le bon sens, auel mépris ne mérite pas l'impertinence d un homme qui s'applique à orner des monstres? N'estce pas visiblement (qu'on me permette cette comparaison pour égayer un peu la matière), n'est-ce pas visiblement tomber dans le ridicule de ces personnes laides et disgraciées, qui , n'ayant point par elles-mêmes de quoi plaire , se parent d'habits somptueux« magnifiques, brillants, pour attirer du moins par là les regards du monde. Mais qu*arrive-t-ïl? elles ont le malheur. d'y réussir; elles se font regarder : on admire la parure et on méprise la personne. Combien d'auteurs qui courent le monde ont éprouvé le même sort en ornant des laideurs d'une autre espèce 1 Je vous laisse, Messieurs, à fdire les applications, et je reprends lasuite ^0 notre division du beau spirituel.
Des trois esj»èces générales que nous eu
avons distinguées, les deux premières, je beau essentiel et le beau naturel sont, si je ne me trompe, suffisamment éclaircies. Reste la troisième, que nous appelons beau arbitraire , parce qu'elle dépend en partie de Fiostitution des hommes, des règles da discours qu'ils ont établies, du génie des lan- Sues, du goût des peuples, et plus encore es talents particuliers des auteurs. C'est proprement la beauté qui , dans un ouvrage d'esprit, résulte de l'agrément des paroles. Pour nous en former une idée plus nette et plus étendue, je distingue dans le corps du discours trois choses qui en sont comme les éléments : l'expression, le tour et h style ; l'expression, qui rend notre pensée; le tour, qui lui donne une certaine forme, et le style, qui la développe )}Our la mettre dans les différents jours qu*el1e demande par rapport à notre dessein. On roit déjà que ces trois éléments du discours y doivent avoir chacun sa beauté propre; il s*agit de la faire connaître dans le détail, cette beauté propre de l'expression, du tour et du style. Suivons toujours les principes de la nth ture.
On ne parle que pour se faire entendre ; la première beauté de l'expression doitdooe être la clarté : c'est elle qui porte nos pensées dans l'esprit des autres avec toute la fidélité que demande le commerce de la parole. II y a même des sciences, comme les mathématiques, l'histoire, ta philosophie, qui n'exigent dans les termes que cette seule beauté; mais il y a aussi des sujets oi^ les personnes d'esprit (et qui est-ce aujourd'hui qui ne s'en pique pas?) ne peuvent souffrir qu'on leur parle d une manière qui ne leur laisse rien à deviner, lis vous entendent à demi-mot dans un discours de morale ou de mœurs. C'est donc alors une espèce de beauté dans l'expression, de ne leur en dire qu!autant qu'il en faut, pour leur donner le plaisir de suppléer le reste; surtout quaud on traite certaines matières délicates, où la vérité ne doit jamais paraître que voilée. La difficulté est de prendre un juste milieu entre un jour trop clair, qui n attire point Tattention,et un jour trop sombre, qui la rebute. Combien d'écrivains , même fameux, y ont échoué dans notre siècle I t\s ont voulu éviter dans leurs expressions une clarté trop fade à leur goût, et ils ont donné malheureusement dans l'énigmatique , l'entortillé, le mystérieux, sans songer que , dans le discours, le mystérieux est toujours bien près du précieux, et que le précieux ne va jamais sans le «klicule.
Quoi qu'il en soit de ces auteurs, qui ont la manie de vouloir briller par les ténèbres, il est certain, en général, que le beau dans les expressions consiste dans la manière lamineuse dont elles rendent notre pensée, tantôt simplement et en termes propres, pour la représenter avec cette justesse inestimable, qui est le charme de l'esprit pur; tantôt en termes figurés, pour la revêtir de ces couleurs intéressantes, qui font les délices de l'ioiagination; tantôt en termes j>afhétiqueS|
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
forts ou tendres, pour lui donner ce goût de sentiment qui enlève le cœur. Mais enfin, où les aller prendre, ces belles expressions? sera-ce à la cour? sera-ce dans les académies ? sera-ce dans les livres? Non , je l'ose dire avec tout le respect que nous devons à nos modèles, ces expressions transplantées d'un esprit à Tautre dégénèrent le plus souvent comme les arbres, en changeant de •erroir. 11 faut que chacun les trouve dans ' son propre fonds, ou, si vous les empruntez d ailleurs, il faut tellement vous les approprier, qu on y aperçoive toujours votre tour u*esprit. Je dis un tour, qui ne les dépare pas. (Test la seconde chose <iui nous frappe dans un discours, et qui mérite une attention particulière.
La plupart des hommes qui réfléchissent ont à peu près les mêmes pensées sur les mêmes sujets. II n'y a que le tour qui les distingue. Je veux aire que la vérité, qui se présente la même, quant au fond, à tous les esprits attentifs, se modifie diverseruent selon les diverses dispositions qu'elle trouve dans l'Ame qui la conçoit. Elle se façonne, |K)ur ainsi dire, dans notre entendement; elle se colore dans l'imagination; elle s'anime dans le cœur. Elle prend ainsi un certain air marqué, souvent original, qui, de la pensée, passe dans l'expression : c'est ce que j'appelle tour d'esprit.
Vous savez, Messieurs, que chaque peuple a le sien propre, qui forme l'esprit dominant de la nation ; grave et majestueux en Espagne; libre et cavalier en France ; véhément et impétueux en Angleterre; délicat et fin en Italie ; solide et ferme en Allemagne. 11 en est de même des particuliers ; chacun a son tour d'esprit qui le caractérise dans sa nation. Le sublime de Corneille, et le gracieux de Kacine ; le bon sens lumineux de Boileau, et le sel piquant de Molière; la force de Bossuet, et la délicatesse de Fénelon ; la noble facilité de Mallebranche, et le brillant de Fontenelle; la vivacité rapide de Bourdaloue, et la douceur insinuante de Massillon; le burin profond du cardinal de Retz, et le crayon fin de Pascal, nous font voir dans nos propres écrivains des manières de penser presque aussi différentes que celles d'un Espagnol et d'un Italien. La question est de savoir en quoi consiste la beauté de ce tour d'esprit, qur distingue les grands auteurs des médiocres, qui relève quelquefois leurs productions les plus faibles, et d'où il arrive si souvent que la même parole, qui dans les uns ne paraît ({u'une proposition toute simple qui n'a rien de piquant, devient dans les autres ce qu'on appelle une belle pensée, un beau sentiment, un bon mot. N'en soyons pas surpris. Les auteurs médiocres, sans génie et sans flme, nous présentent les objets froids comme eux, et inanimés; au lieu que les grands écrivains nous les transmettent, si j'ose ainsi dire, «vec toutes les images et avec tous tes mouvements qu*ils en reçoivent eux-mêmes. Les uns ne font que les crayonner, les autres les pei- Kiient^ ceux-là ne savent tout au plus que
les décrire, ceux-ci les |p*avent jusqu'au fond du cœur par le tour d'imagination et de sentiment dont ils les animent. Nous en sommes frappés comme d'un éclair qui nous surprend. Pourquoi î Nous y voyons tout à coup paraître quelqu'un de ces traits du beau essentiel ou naturel dont nous avons tant parlé. Ici un esprit vif et juste, qui sait en peu de mots nous offrir plusieurs idées lumineuses; là un esprit facile et profond, qui pense, et qui sait nous faire penser; un esprit fin et modeste, qui sait nous faire entendre ce qu'il n'est pas permis de dire ; une imagination riante, qui nous réveille par ses saillies ; un génie élevé, qui nous élève avec lui au-dessus des préjugés vulgaires; un cœur généreux, qui nous rend, comme lui, supérieur aux faiblesses des autres hommes; en un mot, une manière de penser ou de sentir les choses, qui n'a rien de commun, et qui n'a rien que de naturel. Voilà, dans une pièce d'esprit, ce que nous croyons devoir entendre parla beauté du tour. Quelle est enfin celle du style? Commençons toujours par définir.
J'appelle style une certaine suite d'ex-
I»ressionsetdetours tellement soutenue dans e cours d'un ouvrage, que toutes ses parties ne semblent être que les traits d'un même pinceau ; ou, si nous considérons le discours comme une espèce de musique naturelle, un certain arrangement de paroles qui forment ensemble des accords, d'où il résulte à l'oreille une harmonie agréable : c'est l'idée que nous en donnent las maîtres de l'art.
Je suis fêché de le dire, mais il n'en est pas moins vrai, il s'ensuit de là qu'ily a aujourd'hui \yen d'auteurs qui aient un vrai style. On en trouve encore gui ont de l'expression: il y en a même qui ont du tour, du moins par intervalles. Il ne faut, pour ces deux articles, qu'un génie assez médiocre ; mais pour en former dans le discours une suite bien liée ; de manière que le bon sen:», l'esprit et l'oreille soient partout également satisfaits, il faut une certaine étendue d'intelligence et de ^oût, qui est une qualité bien rare. Ne dirait-on pas même que plusieurs n'en ont pas ridée ? Jugeons-en parla foule de nos orateurs et de nos écrivains. Quelle est leur manière de composition 7 Quelques termes nouveaux , quelques ph rases à la mode, quelques tours cavaliers ou précieux, quelques lieux communs souvent usités par nos ancêtres, quelques traits de rhétorique lancés au hasard, quelques petites fleurs dérobées en passant aux anciens ou aux modernes ; c*est aujourd'hui notre style ordinaire ; décousu et libertin, vagabond et inégal, sans nombre, sans mesure, sans liaison, sans proportion ni entre les choses, ni entre les mots. Me permettra-t-on de le dire? Nous ne vovons presque plus dans la république des lettres que des ouvrages de pièces rapportées, qui ne se rajiporient pas, et qui ne sont point faites pour aller ensemble.
Cependant, Messieurs, peut-on douter
WCTIONNAIRE DESTHETIQUï.
que le style, tel que nous l'avons délinK ne soît en quelque sorte l'âme du discours, Taltraitetle charme, qui soutient l'attention de l'esprît par la suite des matières qu'il enchaîne ensemble, par la liaison naturelle des tours différents dont it les assortit, par la douceur de Tharmonie dont il nous frappe l'oreillo, et par là le cœur, qui, par une impression invincible de la nature, aime partout les accords, non seulement dans la musique, mais en tout genre de composition. Je ne crois pas qu'on m'en den)ande d'autre preuve que ce goût même de la nature, qui e»i incontestable.
Ainsi, en trois mots, voilé tous les traits
que renferme l'idée du beau dans le style ;
une suite marquée dans les matières, dans
les pensées, dans les raisonnements qui corn-
iosent le Tond du discours; un assortiment
uste dans les tours et dans les flguressous
esquels on les présente ; une espèce d'har-
ujunie dans le choix des termes qui en ex-
f)rimcnt l'enchaînement ; et par-dessus tout e reste, un certain feu partout répandu, qui nesouCTre ni les réflexions inutiles, toujours froides ; ni les faux brillants, toujours ennuyeux ; ni les paroles superflues, toujours glaçantes.
C'est en demander beaucoup è la plupart de nos auteurs. J'en conviens. Mais je les
f»rie de considérer que je parle du beau dans e discours, que je n'en parle que d'après les règles de la nature, et que, s'ils n'ont pas le couragA d'y aspirer, ils en seront quittes pour ne plus écrire; ou, s'ils iîo peuvent ))as se taire, pour continuer à écrire mal. On ne force personne au bien dans la république des lettres.
N'exagérons pourtant pas la rigueur des lois. Nous n'avons garde de prél<»ndre que je style doive être partout également beau et soutenu. On permet dans la peinture quelques négligements de pinceau, pour donner plus de relief aux traits fins et achevés. On peut aussi permettre dans 1& discours quelques négligences de style, pcMiPvu que l'auteur sache couvrir ces petits défauts par des beautés qui les effacent. Cicéton, co grand modèle d'éloquence, ne voulait point qu'à ses harangues ou se récriât trop souvent : Que cela est beau ! que cela est bien dit! Nolo nimium^ belle et feUive, 11 avait pour maxime d'y laisser des ombres et des nuances pour tempérer le brillant d'un sublime trop continu. Il ne faut jamais tomJ)er, mais on peut descendre quelquefois pour se relever tout à coup avec plus de force. Le fou de l'esprit, qui est Tâme du style, ne doit jamais s'éteindre tout à fait ; mais il y a des endroits où l'on peut lui permettre de s'amortir un peu, pour se rallumer en d'autres avec plus d*6clat. Je crois même, disait encore un grand maître de l'art, qu'il faut pardonner à l'essor du génie quelques défauts réels, mais à condition que ce ne soit iiue des défauts, et non pas des monstres en iiit de style : Multa dona»da ingeniis puto, *ed donanda vitiCy non portenla(lSQ], Cesl-
(7{sO} Siîiieq., 1. v Cottlror,, !•
à-dire des irrégularités, maïs non pas des désordres, des écarts, et non pas des égarements, des hardiesses, et non pas des msolences, des obscurcissements, et non pas des obscurités, des fautes contre l'ari^oiais non pas contre la nature; c'est-à-dire^ en un mot, que les défauts pardonnables dans un discours doivent être comme les tarbesdu soleil, qui ne se découvrent poiiHà la simple vue, mais seulement au télescope, et oui alors même nous paraissent commeabsorbees par la lumière qui les environne. C*est, eu matière de style, tout cç qu'on peatrelAcher de la rigueur des règles ; mais voici un article sur lequel il n'y a point de griceàleur demander.
Je viens à la dernière question que bous avons proposée sur la nature du beau spirituel ; savoir, quelle en est k forme précise, non plus dans les parties, mais dans le total d'une pièce. On peut se souvenir dut grand principe que nous avons emprunté de saint Augustin dans les discours précédents.. Mais en tout cas, je le répète, c'esl que Tu-^ nité est la forme essentielle du beaa en tout genre de beauté. Qmnis porro pulchrâudinis forma unitas e$t (781). Nous l'avons appliqué au beau sensit}le : nous l'avons étendu au beau moral. On va voir qu'il embrasse également le beau spirituel : preuve mani* feste que c'est un des premiers axiomes du bon sens et du bon goût.
Je dis donc que, pour qu'un ouvrage d'éloquence ou de poésie soit véritablement beau, il ne suffit pas qu'il ait de beaux traits : il faut qu'on y découvre une espèce d'unité» qui en fasse un tout bien assorti. Unité de rapport entre toutes les parties qui le composent, unité de proportion entre le style et la matière qu'on y traite, unité de bienséance entre la personne qui parle, les choses qu'elle dit et le ton qu*elle prend pour les dire. C'est le fameux précepte d'Hurace, ou plutftt de la nature :
I>eniqtte $it quodm wnples dvntaxat, et
Tâchons de faire bien concevoir tout le prix de cette unité du discours par les disparates et par les contrastes ridicules où tombent nécessairement les auteurs qui la négligent. .
Vous avez, Messieurs, trop d'expérience dans la république des lettres, pour ignorer qu'il y en a un très-grand nomnre qui bornent tous leurs soins à bien former chaque E>arlie de leurs ûuvrages^sans penser au tout. In poëte lyrique, par exemple» ne songera qu*à faire de belles strophes; un poêle dramatique, à composer de belles scènes; un oraiieur, à tracer de belles figures; un auteur, à semer dans son livre beaucoup d'esprit, souvent même plus qu'il n'en a, et aux dépens dé sa mémoire. On coud ainsi ensemble, disait Horace des écrivains de son temps, un beau morceau d'ici,, un beau mor* ceau de là. Unus et aller assuilur pannus^ Voilà une pièce faite. Ces Messieurs ne laissent pas d^éblouir d'abord un certain public,.
(781) S, Âug., ep. 18, edit. PP. BB^
APPExNDICE. — ESSAI SUR LE BEAL.
un
parce qii>D effet ils ont de temps en temps quelques beautés. Mais parce que toutes ces beautés disparates ou sans liaison n*agissent que séparément, auel en est Teffet ordinaire? On s'aperçoit bientôt que, par celte con)t>osition décousue, ils ont .trouvé J'arl de faire une méchante ode avec de belles strophes, une traj^édie pitoyable avec de belles scènes, une harangue fade et insipide avec de belles figures, uu livre très-en« nuyeux avec de beaux traits d'esprit. Semblables h ces peintres d'un talent borné, qui savent bien faire un portrait, mais qui ne sauraient faire un tableau; ils réussissent en détail, et ils tombent en gros. Us font élégamment une description, un ré<^it, un caractère; mais tous ces membres détachés ii*oot point d'articulations qui en fassent un corps. Chaque pensée, chaque mot est un éclair qui nous réveille : on y applaudit; on 56 récrie, comme les enfants aux feux de
{'oie, quand ils voient partir quelque belle usée. Mais rassemblez tous ces éclairs, toutes ces fusées brillantes de l'éloquence moderne, vous n'en ferez jamais un beau jour. Ainsi, un ouvrage d esprit plaît par parties, et il déplaît par le tout : on lira peut-être une page; mais lise qui voudra toute la pièce. La suite y manque, l'unité j est rompue, et je ne puis me résoudre à suivre un auteur qui ne se suit pas luimême.
J*avoue, Messieurs, que, malgré le goût libertin de notre siècle, il est encore des esprits solides. Us savent prendre un dessin, en assortir les matériaux, en former une suite bien liée. Us vont toujours à uu but sans écart, ou du moins sans égarement. Le fond de votre ouvrage est donc parfaitement beau? je vous en félicite; mais par malheur TOtre style dépare votre matière, ou le pare trop : vous entonnez la trompette dans une églogue, et vous prenez le chalumeau dans un poème épique : votre sujet est sublime, et votre style rampant; ou au contraire, votre sujet est simple et votre style pompeux. Vous confondez tous les genres d'écrire ; vous pariez prose en vers, et vers en Erose : vous portez dans l'histoire le ton de ï cbaire; dans la chaire, les fleurs de l'académie, et dans l'académie, le style austère du barreau : du reste, votre discours est bien pris, le cadre en est beau, le plan bien tracé, bien ordonné, bien rempli; c'esl-èdire que vous entendez bien le dessin, mais aue vous manquez dans le choix et dans 1 application des couleurs ; disproportion choquante, qui, rompant l'unité de votre discours dans un point aussi essentiel que le rapport du style à la matière, détruit manifestement, ou du moins, dégrade la beauté du fond par le contraste de la parure.
Voilà Dieu des attentions que l'on demande à un auteur : ce n'est pas tout. 11 y a une troisième espèce d'unité qui me parait encore plus essentielle à la beauté d'une pièce d'esprit; c'est par où je vais finir.
Vous l'avez sans doute. Messieurs, mille fois remarqué : en lisant un ouvrage, on lit
aussi l'auteur. C'est une expression reçue, mais dont on me permettra d'étendre un peu la signification; je veux dire, que naturellement on compare sa personne, son état, son flge, son caractère, sa religion, sa naissance mAme, et, le rang qu'il tient dans le monde, avec les choses qu'il dit, avec sa manière de penser, avec son style, son air, son langage; avec le ton qu'il prend dans ses discours; on examine si tout cela lui convient selon les lois de la 'décence; on incorpore, si j'ose ainsi m'exprimer, fauteur avec sa pièce, pour voir le total qui en résulte; en un mot^ on veut trouver dans un ouvrage d'esprit un tableau dont la perspective sou un honnête bomme, qui parle au public avec tout le respect qu'il doit à la vérité, è l'ordre, à son propre honneur et à l'honnêteté publique; c'est ce que j'appelle unité de bienséance.. La règle est incontestable ; mais, parmi nos auteurs, surtout depuis un certain temps,, qui est-ce qui l'observe avec toute l'exactitude requise, ou plutôt combien en voyonsnous qui la violent sans égard? Est-ce manque d'étendue d'esprit pour en embrasser tous les rapports? est-ce inattention?' est-ce ignorance des règles, ou mépris des lois et des mœurs? Quelle qu'en soit la cause, qui ne peut être que honteuse, il est manifeste que ce défaut d'unité de bienséance répand toujours, dans leurs écrits,, un certain air discordant qui choque la raison,, et par conséquent le soût.
Car, Messieurs, j en appelle encore une fois au sentiment de la nature ; le moyen de n'être pas choqué en lisant, par exemple, ua auteur qui se pique de finesse d*esprit, et qui ne sait nous entretenir que de grossièretés ; un poëte, qui se pique de bon sens, et qui, dans une ode sérieuse, met sur le compte de la raison, toutes les folies, toutes les déraisons du genre humain; une poétesse, qui nous vante partout la beauté de son Ame, et qui nous déclare sans façon que ridée d'honneur l'incommode ; un petit maître du Parnasse, à peine sevré du collège, 2ui prend déjà le ton des Boileau et des orneille, pour y prêcher la réforme ; un auteur chrétien qui fait le Juif errant ou VEspion lurCf pour nous débiter plus librement ses extravagances et ses impiétés; ua philosophe, qui a fait toute sa vie profession de croire à l'Ëvangile, affecté hautement la qualité d'homme, défié tous ses adversaires de le trouver en défaut sur la religion ou sur les mœurs, et qui semble n'avoir travaillé près de quarante ans que pour amas ser dans un seul ouvrage une bibliothèque entière d'irréligion et d infamie; enfin, des auteurs consacrés par la sainteté de leur état, qui prennent le masque de cavaliers, pour en prendre impunément le style libertin; qui s'amusent à faire des romans de galanterie, des opéras tout profanes, des comédies bouffonnes, des contes ridicules, ou qui, par uu abus encore plus énorme, établissent dans leurs cabinets des manufactures de libelles, d'où ils lAchent dans le monde la médisance^ la calomniei la fureur, toujours