‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienne, ouChapitre 118 sur 168 · DISCOURS V · texte numérisé non relu

DISCOURS V

Sur les modus.

Messieurs,

La matière dont je me propose aujourd'hui de vous iiarler ma toujours ])aru une des plus dignes d'être discutée dans une académie; mais malheureusement nous ne pouvons dans notre langue Tcxprimer par un seul wot. Vous savez, dans un discours, quel est

l'inconvénient des périphrases pour l'orateur et pour les auditeurs : permettez-moi, pour les éviter, d'aller h l'emprunt dans une langue étrangère, si néanmoins on peut ain-» si Hommer une langue que nous a|^)renons presque tous au sortir du berceau, et qui est la mère de U nôtre.

En un mot. Messieurs, je vais vous parler de ce qu'on appelle en latin modus : qualité ou vertu que tous les philosophes sacrés et profanes nous recommandent partout avec tant de soin, en nous prêchant sans ct^sse de nous modérer dans l'usage des biensde la vie, pour éviter les maux qui sont inséf)arablesdes excès de moditiernos prétentions dans la société civiîe, si nous y voulons vivre agréablement ; de porter la modestie dans les plus hautes fortunes, et de conserver la tranquillité de cœur dans les plus obscures, de prendre garde en visant au grand, de donner dans le vaste, ou, en nous contentant du médiocre, de tomber dans le bas ; d'avoir toujours la réglée la main pour mesurer la carrière que nous devons remplir dans le monde, et le compas pour la circonscrire dans les bornes où la raison nous ordonne de nous renfermer ; enfin, en nous prescrivant dans la vie, dans les sciences,' dans les arts, dans nos sentiments^ dans nos discours, dans nos procédés, cette règle générale, qu*il faut garder le modus en tout. Je demande encore une fois grfice pour un terme dont la nécessité seule m'oblige de me servir. Le décorum des Romains a bien passé dans notre langue, pourquoi le modus n'y passerait-il pas? Mais sans entreprendre de le justifier pleinement, je prie qu'on me le pardonne, en attendant que l'Académie française m'ait fourni un terme olus heureux pour me *«ire entendre.

Le modus en général, tel que je viens de le décrire, embrasse des matières trop disparates pour que i'entreprenne de les rassembler dans mon discours ; je me borne au rapport qu'il peut avoir avec le beau, dont j'ai eu l'honneur de vous parler si souvent,, et dont on ne peut, ce me semble, trop approfondir la nature avec toutes ses appartc*- . nances. Voyons si le modus y doit entrer comme tout le reste, pourquoi, et comment :

Vous l'avez sans doute. Messieurs, nHIFefois remarqué : rien de plus ordinaire dans le monde, que de voir des ouvrages de l'art ou de la nature qui enlèvent notre estime Hu premier coup d'œil, mais dont les beautés, quoique réelles, ne soutiennent pas longtemps l'épreuve d'un regard trop attentif : ils perdent presque toujours à être considérés de près. Ici, Ton trouve que les plus beaux traits ne sont qu'ébauchés; là, qu'ils sont plus que finis; qu'il y a des agréments, mais la plupart déplacés ou attectés, forcés ou manques ; qu'il y en a un trop grand nombre en certains endjoiis qui en demandaient moins ; qu'il v en a trop peu en d'autres qui en demandaient plus. D'où il arrive quelquefois qu'après nous avoir charméî» d abord, ils tombent teul à coup

IHCTIONNÂIRE D*£STHETIQCE.

de Pad mi ration dai» le mépris, ou du moins dans findifférence et dans Toubli.

La première conclusion que je tire de cette vérité d*expérience, est que dans le beau, comme en toute autre chose, il y a une certaine mesure qu*ii faut remplir, mais qu'il ne faut pas combler ; qu*il y a dans la recherche même du beau deux extrémités contraires à éviter, le défaut et l'excès ; que, entre ces deux extrémités, il y a un certain point maraué par la nature, en deçà duquel un objet n est pas encore tout à fait beau, et au delà duquel il cesse de Fètre ; enfln, que ce point fixe, qui est une espèce de milieu entre le trop et le trop peu, est tellement le siège du vrai beau qu'il n'en peut sortir ni de part, ni d'autre, sans dégénérer de luimême en contractant quelque vice, ou du moins quelque viciosité blâmable, c'est-àdire, en un mot, que dans le beau même il y a un modus à observer, suivant cette maxime d'un ancien philosophe, ou plutôt du bon sens naturel : Cum $it ubique t?tr^utis moduSy œque peccat^ quod exceaU, quam quod déficit (802).

Je sens bien, Messieurs, que cet amas d'expressions, quoique très-familières, ne représentent encore le modus que sous des idées assez confuses. Peut-être même qu'on me dira, ou plutôt, je crois déjà vous entendre, que vous concevez bien que le beau peut, en tout genre de beauté, pécher par défaut, mais qu'il n'est guère concevable qu'il puisse pécher par excès. 11 faut donc m'expliqucr plus clairement. •

Pour le faire avec ordre, je divise mon sujet en trois questions, dont je dois la prei^iière idée au prince des orateurs, qui était aussi un très-grand philoso()he :

1* En quel sens il est vrai de dire que le beau est susceptible du trop, comme du trop peu?

2* Le trop ou le trop peu de beauté se trouvant égaux en deux obiets , lequel des deux est le plus supportable ; ou , en cas d'option, lequel des deux serait préférable à l'autre?

S*" Si, dans la nécessité de garder le modus en tout, jusque dans le beau, il y a même un modus à observer dans la recherche du modus ; et s'il y en a un, quelle est la conséquence que nous devons tirer, chacun dans son état et dans sa profession, pour y exceller autant que possible?

Permettez-moi, Messieurs, de le dire; fut-il jamais une matière plus digne d'être proposée à la discussion d'une académie par son importance, par sa nouveauté, par sa difficulté même, qui doit être, à l'égard des bons esprits, plutôt un attrait pour piquer leur attention qu'un obstacle pour la rebuter? Je commence par répondre à la première question, oui est le fondement des deux autres.

N'est-ce pas d'abord un étrange paradoxe

Jue le beau, dont il semble que la nature est e pouvoir toujours croître dans les objets

créés, puisse être susceptible du trop ? Cestà-dire qu'un objet puisse avoir un excès d'a-

5 rément qui le disgracie, déplaire |Mir tct>p e charmes, et par conséquent devenir laid, en quelque sorte, à force d'être beau. Voilà, certainement une contradiction bien apparente : il faut la faire disparaître pour en tirer le vrai qu'elle nous cache.

Dans les discours sur le beau , qui ont précédé celui-ci, nous en avons distingué de trois sortes ; le beau essentiel , le beau naturel, et le beau artificiel ; ou, en quelque manière , dépendant de Tinstitutiou des hommes. Rappelez-vons-en, s'il vous plaît, les idées précises; nous y trouverons, si je ne me trompe , le dénoûment de la difficulté.

J'avoue donc, premièrement, oue le beau essentiel ne peut être susceptible du trop : que dans la construction, par exemple, d'un ouvrage d'architecture, ou , dans la oonformation du corps; humain , la symétrie des membres qui le composent ne saurait être trop bien gardée; que dans une composition musicale, on ne peut se rendre trop attentif à la direction des nombres sonores qui en doivent régler l'harmonie : que , dans une pièce d'esprit, on ne peut être ni trop vrai, ni trop honnête, ni trop décent ; que, dans la morale , on ne peut trop aimer* Tordre , la vérité, la justice envers Dieu et envers les hommes, l'honneur intime dç sa conscience, ou la pureté du cœur , surtout TAuleur de notre être, qu'il est évident que nous n'aimerons jamais assez, si nous ne Taimons sans mesure. Et il n'est pas même besoin de penser bien profondément pour en découvrir la raison : c'est que le beau essentiel, comme nous l'avons prouvé ailleurs, est un beau absolu,idont la beauté se mesure, non par les impressions plus ou moins agréables que nous recevons des objets, mais par des règles éternelles, absolument indépendantes de nos opinions et de nos foùis ; celle du beau essentiel sensible, optique ou musical ; par les règles éternelles des proportions géométriques ou harmoniques, dont on sait que la nature consiste en une espèce d'égalité, et par conséquent, que le trop n'y fient avoir lieu ; celle du beau essentiel, intelligible dans les pièces d'esprit, ou dans les mœurs, par les règles éternelles de la raison et de l'ordre, du bon sens et de la décence, où l'excès n'est pas plus à craindre que dans les proportions mathématiques.

Toute notre question ne doit donc rouler

Sue sur le beau naturel et sur le beau articiel; savoir, s'ils peuvent être susceptibles d*un excès de beauté, ou, ce qui est moins équivoque, si la nature a déterminé aux objets une certaine mesure d'embellissement, au delà duquel on ne peut plus rien ajouter sans les g&ter, ou, du moins, sans en diminuer le vrai charme par cette addition superflue? 11 ne faudra quun simple exposé pour nous en convaincre par rapport aui quatre espèces particulières du oeau, qui

(SO^y ScQcq.» De bcnef,^ l n, c. 16.

APPENDICE. -- ESSAI SUR LE BEAU

ont fait la matière des quatre discours précédents.

Pour commencer par le plus sensible, c|ni est l*objet de la vue» on convient que c'est une beauté dans un tableau d'avoir une colorisation vive et animée; mais en même temps, tous les connaisseurs ne conviennentils pas que cette colorisation peut avoir trop d*éclat et de vivacité ? que les couleurs trop claires divariquent le coup d'œil en nous éblouissant? qu'elles nous cachent, par leur trop grand lustre, des beautés plus solides, Tordonnance et la distribution des parties du tableau, la justesse des attitudes, la dégrar dation des nuances , la perspective des per- .sonnages ou des autres objets qui entrent dans la composition du dessin 7 que par là elles nous dérobent la vue distincte du tout ensemble; et enfin, que c'est la raison pourquoi les peintures nouvelles n'ont jamais cette douceur touchante , ces grftces tempérées,'ce clair obscur précieux, que l'éponge du temps a donné aux anciennes ?

On ne peut aussi nier que les ouvrages d'architecture ne doivent avoir quelques ornements pour en rendre le coup d'œil })lus varié, plus rempli. Les Grecs et les Romains, qui sont nos premiers maîtres, en ont inventé pour tous les ordres, afin de leur doo- . Der à chacun la juste dose de beauté dont il est capable. Un corps d'édifice trop nu ne peut longtem[is plaire è des yeux délicats ; mais aussi quel est Tœil assez gothique pour pouvoir supporter cette multitude affreuse de colifichets dont on ornait autrefois les frontispices de nos temples, ou les vestibules de nos vieux châteaux ? Ce n'est pas que dans cet assemblage de petites fi-

Sures architectoniques , il n'y ait beaucoup 'art : il y en a trop ; et la nature, qui se contente à moins, réprouvera toujours une profusion qui la rassasie sans la satisfaire. Le beau musical n'est pas moins susceptible du trop que le beau visible : on sait que les consonnances en sont toujours le lODdement essentiel ; cependaut, faites-moi une musique où il n*entre que des accords parfaits, vous m'ennuierez à coup sûr par cette justesse trop rigoureuse. Entre les consonnances Toctave est la plus parfaite, et ia quinte la plus douce. Composez-moi néanmoins un air où vous entassiez sans mesure octave sur octave, quinte sur quinte ; soyez certain que vous fatiguerez tous vos auditeurs par cette belle monotonie. Les dissonances bien ménagées, bien préparées, bien sauvées, sont comme le sel d'une composition musicale : il faut donc, pour ainsi dire, en saupoudrer vos accords ; mais, si au Keu de les saupoudrer un peu, vous y jetez le sel à pleines mains commme un cuisinier de village, à quoi se terminera cette folle dépense ? Vous piquerez d'abord l'oreille ; mais comptez que bientôt vous la blesserez infailliblement. 11 y a des airs d'images ou de passions dans lesquels on avoue que la répétition de certaines paroles énergiques, ou de certains tons pathétiques, peut avoir delà grAce, peut mfime quelquefois étrej

nécessaire : elle sert k nous graver dans l'Ame des traits que le premier coup de burin n'avait lait que dessiner. Mais, si après deux ou trois repétitions, qui peuvent être naturelles; vous continuez encore à me ré-»

!)éter vos répétitions, seulement pour me aire une belle figure de rhétorique musicale, ou même, si vous le voulez, pour me pénétrer plus profondément , craignez plutôt de produire un effet tout contraire. Mon coeur se révolte contre un burin trop profond qui le déchire; mon oreille se lasse d'une répétition qui dégénère en batlologie, et ce qui, dans les commencements, était une beauté, devient un défaut par son excès. Il faut savoir finir ; c'est, dans tous les arts, la maxime des grands maîtres.

Il est donc clair que cette maxime s'étend « aussi au beau dans les pièces d'esprit ; je me borne. à celle d'éloquence. On veut y plaire, comme dans la musique, à roreilie, a l'imagination et au cœur; mais à force de leur vouloir plaire, combien de fois s'y rend-on insupportable en leur présentant sans mesure les beautés mêmes qui naturellement les charment le plus? A 1 oreille, eu lui offrant sans cesse un style trop nombreux et trop sonore, des phrases trop mesurées, des cadences trop marquées, des périodes faites autour, si j'ose ainsi dire; eu un mot, un style qui sent plus la modulation d'un chant qu'une simple composition de paroles? A l'imagination, en lui étalant des images trop grandes ou trop hardies, des figures poussées à outrance ou trop entassées les unes sur les autres, métaphores sur métaphores, antithèses sur antitnèses, fleurs sur fleurs, brillants sur brillants, qui ia tiennent, comme des éclairs, dans un éblouissement perpétuel? Au cœur, en lui présentant, au lieu des sentiments de la pA« ture, des sentiments hyperboliques, ou du moins sophistiqués par l'esprit qu'on y enlasse ; un sublime de romans qui le guindé au lieu de l'élever, ou un pathétique de théAtre, qui l'étourdit au lieu de le remuer? 11 est pourtant vrai que nous voyons souvent les auditeurs sortir tout extasiés de ces magnifiques et superbes discours, comme on les appelle. Je n'en suis pas surpris : l'orateur a eu le talent d'enivrer son audi* toire; c'est une débauche d*esprit dont on vient de sortir, la tête en est encore tout étonnée. Mais attendons un peu que i*ivresse ait fait place à la raison, et nous verrons bientôt le bon sens, revenu à lui-même, condamner sans rémission cette intempérance* d'esprit, ce faste et ce luxe oratoire qui, en son espèce, n'est guère moins choquant que celui des mœurs*

Mais enfin ne ferons-nous point grAce au beau moral, i et dirons-nous que la vertu même peut être susceptible de trop? 11 n'y a qu'à nous expliquer pour en convaincre toutes les personnes de bon sens.

Le nom de vertu a deux significations très-différentes : on appelle ainsi l'amour dominant et habituel de l'ordre, ou la vo* lonté constante de suivre en toutes choses

DICTIONNAIRE D*£STfl£TIQ|]£.

la raison, ta loi, la religion, Thonneur; en un mot, rhonnête en tout genre. Nous avons déjà déclaré que cet amour, qui a pour objet leneau moral essentiel, ne peut jamais excéder. Mais on entend aussi par vertu ( et c'est le sens le plus ordinaire ) la pratique des devoirs, telle que nous fa voyons dans les hommes c[u*on appelle vertueux, je veux dire un certain assemblage de vues qu'ils se proposent, de mouvements du cœur auxquels ils s'adonnent, et d'actions extérieures qui naissent de ces mouvements. Or, Messieurs, n'est-il pas certain, par l'expérience de tous les siècles, que dans la pratique de la vertu ces vues de l'esprit peuvent être fausses, trop vastes ou trop nardies ; ces mouvements du cœur trop impétueux ou trop ardents, et les actions extérieures qui en procèdent poussées au delà des règles ; qu*elles sont même très-souvent si peu mesurées qu'en accomplissant un devoir on en blesse plusieurs autres ? Voilà donc un sens où Ton peut dire que le trop défigure souvent le beau dans les mœurs, qu'il en altère le fond par la manière, qu'il en corrompt même quelquefois toute la nature, jusqu à la transformer en son contraire, en iaiaeur et en difformité morale. C'est le sens où l'on dit en effet tous les jours que la plupart de nos vertus dégénèrent en vices par les excès où elles se portent : U prudence en artifice, Ja constance en entêtement, la justice en dureté, l'honneur en orgueil, la religion en superstition, le zèle en fureur et en emportement.

Vérité si évidente, qu'elle a été connue jusque dans les ténèbres du paganisme.

Tout le monde sait que Socrate, le plus sage des philosophes grecs, mettait à la tète de morale cette grande maxime qu'il ne faut rien outrer : Ne quid nimis. Le premier des philosophes romains, Cicéron, suppose, comme un principe incontestable, que dans les meilleures choses il y a un point où il faut savoir s'arrêter, de peur de corrompre le bien par le mélange du mal : Omnibus in rébus videndum est quatenus. Principe que Sénèque adopte si universellement qu il s'attache partout a prouver que la vertu consiste non-seulement, comme le vulgaire se l'imagine, dans la bonne intention ou dans la pratique des devoirs, mais encore plus dans le modus qu'on y observe pour les accorder tous ensemble : Omnis in modo virtus est.

Mais s'il était ici question d'agir par voie d'autorités, nous en trouverions sans peine de plus irréfragables à vous alléguer. Avant Socrate, Salomon, le plus sage des rois, nous avait donné pour maxime de fuir le trop en tout : Noli nimius esse^ ne forte offendas. (Eccli. XXXI, 10) ; de ne pas porter la prudence trop loin : Prudentiœ tuœ pone modum ( Prov. xxiii, 3 ) ; de ne pas môme outrer la justice : Noli esse justus muUum ; et de ne pas vouloir être plus sage qu'il ne faut : Neque plus sapias quam necesse esty ne forte obêtupescas. [Eccli. vu, 17. ) La sobriété de sagesse que saint Paul recommandait aux

(803) Cic, De orat.^ n, 73.

premiers fidèles, nous représente encore mieux ce tempérament de vertu, que nous appelons moaus : Non plus saper € , quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem. (Rom. II, 3. ) Pouvait-il nous déclarer plus nettement que dans les meilleures choses et même dans les plus saintes, il y a Aes bor* nés qu'on ne peut franchir sans péril ; enfin, ^ pourquoi nous prêcherait-il la sobriété jus- ({ue dans la vertu, si l'excès n'y était jamais à craindre ?

Certainement, Me&sieurs, vous ne m'en demandiez pas tant pour demeurer convaincus que, dans le sens ci-dessus expliqué, le beau est susceptible du trop comme du trop peu ; c'était ma première question.

Ma seconde est de savoir lequel des denjc est le plus supportable, ou, en cas d*option, lequel des deux serait préférable à l'autre? Y a-t-il donc à balancer, me dira-t-on d'abord, entre le trop et le trop ()eu, quand il s'agit du beau? Allons aux voix de toute la compagnie; est-il un homme dans cette nombreuse assemblée, en est-il un seul dans tout l'univers qui n'airoàt mieux trop de beauté que trop peu dans sa personne ; trop d'esprit que trop peu dans ses discours ou dans ses écrits ; trop de vertu que trop peu dans sa conduite ou dans ses mœurs ? Est-il même permis de penser autrement ? Et en beauté comme en richesses ne vaut-il fias • toujours mieux avoir du superflu que de manquer du nécessaire?

Le raisonnement est spécieux : je m'aperçois même qu'il a l'avantage signalé d'avoir pour lui les rieurs; mais c'est tout le bien qu'on en peut dire : il ne touche seulement pas au point de la question. Le. voici en deux mots.

Il s'agit de comparer ensemble deux on» vrages de Tart ou deux procédés dans les mœurs, non pas dont il y en aurait un qui manquerait du nécessaire pour mériter la nom de beau, mais dont l'un ne va pas aussi loin qu'il le pourrait, et l'autre va plus loin

au'il ne devrait ; ou, si vous l'aimez usieux, eux ouvrages ou deux procédés qui ne manquent du nécessaire pour être parfaitement beaux, qu'en ce que l'un demeure en deçà du point de beauté où il doit tendre, et que l'autre passe au delà du point où il devrait s'arrêter ; ils manquent donc tous deux en quelque chose : le premier par défaut et le second par excès. On ne peut disconvenir que l'un et Vautre ne soient un désagrément qui dégrade la beauté de l'objet où il se rencontre.

La question est de savoir lequel des deux est le plus supportable ou le moins choquact de sa nature. C'est le sens de notre problème académique, dont vous voyez sans doute l'extrême utilité par l'influence qu'il peut avoir sur nos jugements et sur notre conduite.

Le grand auteur qui m'en a fait naître la première pensée m'en fournit aussi la solution, du moins en partie. Cicéron (803)» dans son sublime traité du parfait orateur^

APPENDICE. ^ ESSAI SDR LE BEAU

après avoir posé cour principe qu'en chose il n'y a point d'excellence où il

toute y a point d'excellence où il faut savoir s'arrêter, ajoute incontinent qu'il a toujours remarqué que le trop nous ciioque plus que le trop peu : Et si suus cui^ue rei modus esij tamen magù offendit nimium^

2uam parutn. Pourquoi ? C'est ce qu'il a oulié de nous dire. Mais dans son troisième dialogue de l'orateur, où il parle des ornements du discours, il démontre le fait par un détail d'expériences, qui viennent d'autant mieux à notre sujet, qu'il y en a presque pour toutes les espèces de beau que nous avons distin^ées..

Il est, dit-il (80i), assez difficile de rendre raison pourquoi les beautés dont la première impression nous avait d*abord le plus ctiarmés dans un ouvrage, sont aussi celles qui nous lassent le plus tôt quand on nous les offre trop souvent, ou en trop grand Dombre. Mais il ne suffit pas que tous les arts nous en fournissent des expériences journalières. Dans les nouvelles peintures , par exemple , combien d'endroits plus brillants et plus fleuris que dans les anciennes ! Nous éprouvons néanmoins tous les jours qu'après nous avoir éblouis au premier coup d œil , notre admiration cesse en un quart-d'heure ; que souvent même elles nous fatiguent bientôt par leur trop grand éclat, pendant que les anciens tableaux, avec leurs couleurs sombres et rembrunies , nous attachent et nous plaisent des jours entiers : voilà pour le beau visible.

Dans le chant (805), combien d'inflexions c?9 voix molles et délicates* combien de passages fins, de petits tons fuyants, d'accords même un peu altérés par l'adresse du musicien, nous causent d'abord un plaisir plus piquant gue des accents plus fermes ou plus réguliers 1 Cependant qu'on nous les lasse revenir trop fréquemment, et coup sur coup, ces finesses de lart, non seulement les oreilles savantes, mais le peuple Diôme, par le simple goût de la nature, se récriera contre cette profusion ambitieuse de beautés harmoniques : voilà pour le beau musical.

Que si, dans les beautés qui frappent nos sens, continue notre orateur philosophe (806), le dégoût est si proche des. plus grands plaisirs, bien moins doit-nn s'étonner que la même chose arrive dans les pièces d'esprit. Un discours, par exemple, ou un poôme d'ailleurs bien ordonne, bien conduit, élégant, net, orné des plus belles couleurs de l'éloquence, ou de la poésie, mais qui l'est partout trop également, et sans interruption , ne soutient pas longtemps la première satisfaction qu'il nous avait donnée, nous sentons qu'il nous fatigue à force de se faire admirer. L'admiration est une f ituation de l'flme trop violente pour être durable, et cet excès de beau spirituel nous uc'goûte même ordinairement beaucoup plus

tôt que l'excès du beau sensible, parce que le jugement de l'esprit est plus prompt et

{>lus fin que celui des sens. Aussi, je le conesse, ajoute Clcéron, j'aime assez qu'à mes discours on se récrie : voilà qui est bon ; mais je serais bien fÂché d'entendre crier trop souvent : voilà qui est beau. Bene et prceclarcj nobU quamvis sœpe dictutur ; belle et festive^ nimiumnolo. Je craindrais de lasser bientôt mon auditoire. Il faut, pour soutenir son attention jusqu'au bout, lui donner quelque relâche. 11 faut qu'il y ait dans un discours, comme dans un tableau, des ombres et des enfoncements pour donner du relief aux endroits qui doivent être plus éclairés ou plus remarqués ; voilà pour le beau spirituel.

Je suis fflché, Messieurs, que l'éloquence de Cicéron ne me conduise pas plus loin ; mais pourvu que vous me fassiez la grâce de ne pas perdre de vue l'état de la question, il me sera peut-être assez facile d'appliquer son principe au beau moral, et de prouver que, dans la pratique même de la vertu, le trop est plus choquant que le trop peu. £n

1)Ouvons-nous douter, si nous consultons es sentiments dont nous sommes frappés à la vue de l'excès ou du défaut que nous remarquons dans les procédés des perso'nnes qu'on appelle vertueuses? N'est-on pas naturellement plus choqué d'une prudence trop rafiinée, qui, pour aller à son but, risque à être un peu trompeuse, que d'une prévoyance ordinaire qui se borne à n'être point dupe? N'est-ou pas plus choqué d'une constance opiniâtre que d'une fermeté commune qui se laisse quelquefois ébranler trop aisément? Plus chogué d'une justice inexorable, qui ne sait jamais faire grâce, que d'une équité trop humaine, qui se contente de ne point faire d'injustice? Plus choqué d'une sincérité misanthrope, qui ne peut rien taire, que d'une sincérité un peu trop discrète, (]ui ne dit pas tout ce qu'elle pourrait dire? Plus choqué d'un zèle trop impétueux que d'un zèle un peu trop patient ? N'est-on pas même d'autant plus choqué de ces vertus extrêmes qu'elles ont de leur nature un objet plus saint? £t il ne faut pas dire que c'est seulement le vice ou l'amour-

t)ropredes imparfaits qui en est choqué, c'est a raison, c'est la vertu même, parce qu'il est évident que le trop est plus contraire que le trop peu à ce précieux modus^ qui fait en toutes choses le point de la perfection ; ou pour m'exprimer d'une manière plus sensible, parce qu'il est certain que les vertus extrêmes sont plus contraires que les vertus un peu défectueuses, à la modération , la seule des vertus qui sache, dans la pratique, accorder nos devoirs. Enfin, pour établir ma proposition par des preuves de tous les genres, le plus sensé de nos poètes (807), qui était aussi philosophe, met en question : si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts? A-t-on jamais mis en problè-

(XOi) De orat., 1. m, n. 96.

(805) Ibid

(8(M5) Ibid., iOO.

^807) Di'b., Evii. à M. de Lam.

îttV

uie : si rhonnêle homme en soi doit souffrir des excès?

Vous avez, Messieurs, trop de lumières pour conclure de là qu*il faut donc, dans la pratique des arts et dans celle même de la vertu, nous contenter du médiocre. La conclusion serait assurément bien éloignée de mes principes ; car, bien que je reconnaisse qu*il y a dans Tune et dans Tautre une belle médiocrité, ce n*est pourtant ]ioint là le moduSf ou le beau tempéré dont je parle. Se contenter du médiocre, quand on peut aller plus loin, surtout dans le beau moral, ce n*est pas modération, c'est lAcheté, c'est une paresse condamnable. Je veux dire seule* ment que le trop étant, au sens que nous avons marqué, moins supportable qiie le trop peu dans les arts et dans les mœurs, nous devons avoir égard à cette maxime dans le soin que nous prendrons de chercher en toute chose le modus ou le point de la perfection , et il ne doit plus, ce me semble , rester là-dessus le moindre doute.

Mais dans ce soin même de chercher le modus en tout , jusque dans le beau , nV at-il point encore un modus à observer? C est ma dernière question. Que dois-je y répondre?

Si je dis qu'il y en a un, n>st-ce pas autoriser la paresse humaine, qui n'a déjà que trop de pente à se relâcher, sous le nom de modération? Si je dis, au contraire, que dans la recherche de ce moduSf gui, dans les arts et dans les mœurs, constitue l'excellent, il n'v a point de modus à observer, n'est-ce pas désespérer l'amour du beau, en * lui proposant un travail sans fin pour trouver un point de perfection si difficile à reconnaître ?

En effet. Messieurs, quoique je sois bien éloigné de regader cer point d'excellence comme un point mathématique et indivisible, oh l'on ne tient rien si l'on ne tient tout; quoique je convienne, au contraire, de lui donner quelque latitude morale; en un mot, quoique j'admette plusieurs degrés dans le beau, même accompli en son genre , malgré cette modification nécessaire pour ne pas outrer l'idée du modus^ quelle est encore la difficulté de le bien saisir, soit dans les arts, soit dans les mœurs! et avec la meilleure volonté du monde, à combien de méprises ne sommes-nous pas tous les jours exposés dans la pratique 1 Je veux suivre toute Tardeur qui m*em()orte vers le beau : elle m'enlève au-dessu« du but ; je la veux tempérer ; je demeure au-dessous. Si pour me relever, j'ajoute quelques degrés de vitesse à ce qui manquait à mon essor, je m'aperçois bientôt que ^'ai trop ajouté ; si, pour revenir à mon point, je soustrais un peu de ce trop, je retombe, sans y penser, dans le trop peu. C'est une espèce de t)alancement perpétuel, qui, dans la recherche de mon centre, me porte sans cesse de haut en bas, et de bas en haut, sans pouvoir me fixer dans la ligne de dirertion, et, pour me

servir d'une comparaison peut-être plus

{'uste, nous éprouvons dans la recherche du ^eau parfak le sort des géomètres qui courent après la quadrature du cercle : en cher^ chaut des nombres pour exprimer Je rapport précis du diamètre à la circonférence, ils trouvent toujours dans leurs calculs trop peu, et jamais assez.

Or, de cette difficulté, presque insurmontable de saisir le vrai pomt du modus dans le beau des arts ou dans celui des mœurs, que devons-nous conclure par rapport à notre dernière question? Tout considéré, ne vaut-il pas mieux risquer un peu è favoriser la paresse humaine, que de jeter les amateurs du beau dans le désespoir? le crois donc qu'il y a un modus k observer dans le soin même que nous devons prendre pour y atteindre; je m'explique :

Il faut chercher dans toutes les espèces de beau le milieu juste entre le trop et le trop peu ; on ne peut en douter. Hais parce que c'est un point oiï il n'est guère possible de parvenir que par voix d'approximation, comme, dans la séométrie, à la quadrature du cercle, nous disons en même temps que dans la correction d'un ouvrage de l'art, e( dans la pratique même de la vertu, il faut savoir se contenter du point de perfectioa qui nous en parait le plus proche : c'est la maxime des plus grands maîtres dans la science du beau, comme nous l'allons faire voir.

Le fameux peintre d'Alexandre, Appelle, condamnait hautement ceux de son art qui, dans la correction de leurs ouvrages, ne sentent pas le point du beau où il faut dire : c'est assez. Protogène , disait-il, est admirable, mais il ne peut rien achever : il tient toujours le pinceau d'une main et l'éponge de l'autre ; il ajoute sans cesse à ses tableaux ou il etface; il en fortifie les traits ou il les adoucit ; il y retouche encore, et il ne finit rien à force de vouloir trop finir. C'est la destinée ordinaire d'un travail immodéré pour trouver le point du modus dans le beau visible.

Aristoxène (806), le premier inventeur de la mu.*iique tempérée , reprochait à Pytha-

Sore d'avoir trop voulu plaire à la raison aux épens de l'oreille. On lui reprochait, à son tour, d'avoir trop voulu plaire à l'oreille aux dépens de la raison. Qui accordera ces deux partis extrêmes? Le célèbre Zarlin, sur la fin du XVI* siècle, l'avait entrepris en Italie par des règles modérées. Le grand Lulli l'a exécuté en France au temps de nos pères, mais en prenant quelquefois , dans la pratique de ces règles, des libertés modestes pour donner à ses compositions nn air plus facile, qui, étant celui de la nature, plaira toujours au bon goût plus que le trop

f;rand scrupule des ancit*ns, ou la trop grande icence des modernes. Il y a donc aussi un modus à observer dans la recherche du beau musical.

Térence , d'ailleurs si exact, veut qu'on

(808) Plut., Sur la mus.

APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU

accorde la même grAce aux ouvrages d'esprit. Accusé par ses rivaux de se permettre Suelques irrégularités dans la construction e ses pièces , i) se justifie d'abord par rexemple des plus fameux poètes comigues^ ses prédécesseurs, aioutant qu'il aimait mieux imiter la noble négligence de ces grands modèles, que l'exactitude basse et obscure'des petitsauteurs qui le censuraient : QuaruninegligefUiamimitarifnalOy quam isto* rum obscuram diligetUiam (809), et Cicéron, qui joignait l'expérience la plus consommée au génie le plus heureux pour la composition, nous fait, de l'orateur qu'on appelait attique ou parfait, un caractère qui prouve manifestement que la règle du modus^ dans la recherche même du modus^ lui était bien connue. Cet orateur, dit-il, est dous, aisé, coulant, naturel sans bassesse, libre sans écart, plein de suc sans enflure, liésans contrftinle, pur dans son langage sans affectalion, toujours plus occupe du soin des choses que du soin des paroles qn'il prend même volontiers dans 1 usage le plus commun, tellement que ceux qui entendent ses discours se figurent d'abord qu'ils en feraient bien autant. Mais rien de plus difficile quand on en vient à l'épreuve : Imitai oilit videtur existimanli^ experienti nihil mi-' mus. Il y a effectivement, continue ce grand maître de l'art oratoire, une espèce de négligence élégante (810) negligentia quœdam aihgens^ laquelle ne peut être que l'effet d'un grand génie, ou d*un grand exercice aidé d'un grand goût. C'est ainsi que, par un soin modéré de plaire, notre orateur attique est plus sûr oie réussir ane s'il était plus exact ou plus orné. Semnlable (c'est encore Cicéron qui parle) à ces personnes naturellement gracieuses, qui paraissent plus parées d'un peu de négligence, que d'autres ne le sei^ient pas les ajustements les plus superbes.

Quoique la poésie doive être plus exacte que la prose, les docteurs du Parnasse ne font pas scrupule d'jr étendre la règle de Cicéron. )e veux, disait Horace, que mes vers soient d*une composition si facile et si coulante qu'en les lisant chacun se croie capable d'en faire autant sans peine, et qu'il n'j ait que son expérience qui le désabuse, lar la difficulté qu il y a toujours à bien dire es choses communes.

lei

Èx nota âcium earmen uquar, ut tibi quhis Speret iacm^ iudet muitum^ frusiraque laboret Ausuê idem : tantum setiei^ juncturaque polUt.

{Art poel.)

Si la sévérité romaine admet la maxime du moduê dans la recherche du beau dans les pièces d'esprit , on peut bien juger que la liberté française ne la rejette pas. C est le sens de ce bel endroit de Boileau, imité d'Horace, mais toujours à sa manière, en embellissant son modèle :

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.; Souvent )a peur d'un mal nous conduit dans un pire.

Un vers était trop lâche, et vous le rendez dur, J*évite d*étre long, et je deviens obscur. L'un n*est poîii t trop fardé ; mais sa Muse est trop nue : L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue. Youlez-vous du public mériter les amours? Sans cesse, en écrivant, variez vos discours. Un style trop égal, et toujours uniforme. Eu vain brille à nos yeux : il faut qu'il nous endorme.

{ArtpoéL, c. i.)

Un autre de nos portes (811), gui uiériterait d'être moins inconnu, exprime encore mieux, si je ne me trompe, notre règle du rnodu^ dans les conseils qu'il donne, sous le nom de Saint-Evremond « à deux auteurs de qualité. Ces deux Messieurs, grands admirateurs du fameux comte de Grammont, si connu à la cour de Louis XIV par des ex- (rfoU^detous les genres , avaient formé le dessein de les célébrer en vers*: voici les avis qu'on leurdonnepour réussir dans leur ouvrage :

Contez ces faits tout uniment; Gens comme vous n'auraient pas bonne grâje A s'élever insolemment :

Et ce n'est pas toujours au sommet du Parnasse

Que l'on chante avec agrément.

Que par un tour aisé chaque récit s'explique; Suivez la nature de près, Et dans vos vers sans trop d'appréis.

Du misérable prosaïque, Et du style trop poétique.

Evitez Tun et fautre excès

Rien donc, Messieurs, de plus constant par toutes sortes de raisons, que dans le» pièces d'esnrit il y a un modus h observer dans la recnerchedu point qui sépare le trop du trop peu de beautés. En est-il de même dans les mœurs ou dans le beau moral ? Consultons encore le principe que nous avons d'abord établi.

C'est la difficulté extrême , pour ne pas dire l'impossibilité, que nous éprouvons en toutes choses k saisir le vrai point de la perfection. Difficulté qui est d'autant plus grande en morale, que les matières y sont infiniment plus compliquées, que dans la

[)ratique des plus beaux arts. Combien, dans a vie, n'avons-nous point de rapports naturels, soit entre nous, soit avec les autres êtres sociables que nous connaissons! et^ par.conséquent, combien d'obligations k remplir dans les différentes sociétés que nous avons sur la terre ! Dans la société universelle, qui nous unilk Dieu et aux hommes; dans la société humaine en général, qui nous lie avec tous les peuples par le droit des gens ; dans la société particulière, qui nous assemble en un corps de nation sous les mêmes lois civiles ; dans les emplois que nous y occupons pour le service du public; dans une famille où la Providence nous a fait naître ; dans une compagnie , od nous nous trouvons engagés par nécessité ou par choix; dans une liaison d amitié ou de bienséance, d'honneur ou de religion, de politique ou d'intérêt : dans toutes ces cirooustances , combien de vertus nécessaires, doqt le cou*

(809) Terent., Proi. And.

(810) Cic, De oro/., n. 7(î

(8li) llamilton.

cours nous .eroDarrasse à tous les instants par mille ap|>arences d'incompatibilité !

Il y a pourtant un point où elles doivent toutes se réunir et se prêter, pour ainsi dire, la main comme des sœurs inséparables ; mais dans une longue suite d'actions, ou même quelquefois dans une seule, quel est Tesçrit assez droit pour l'attraper toujours bien juste, ce point de réunion do toutes les vertus? Quel est le cœur assez ferme pour les retenir constamment, chacune dans son territoire, sans souffrir qu'elles débordent; surtout pour les concilier les unes avec les autres dans certaines conjonctures critiques, où elles semblent se combattre; la prudence avec la bonne foi ; la justice avec la clémence ; la grandeur d'&me avec la modestie ; la constance avec la flexibilité; le zèle du bon ordre avec la' patience ; le soin de ses intérêts avec le désintéressement ; l'affection pour sa famille avec la qualité de citoyen ; ce qu'on api)elle honneur du corps avec l'équité qui ne fait acception de personne ; et, pour ne pas oublier un article où il est si ordinaire de se faire illusion, l'amour de la patrie avec celui des autres peuples, qui n'en sont pas moins nos frères, ni peut-être moins honnêtes gens pour être quelquefois nos ennemis.

Encore un coup, Messieurs, dans ce combat aparent de vertus contre vertus, le moyen de rencontrer toujours précisément le vrai point du modusy qui détruirait jusqu'à l'apparence de ces contrariétés? Que faire donc alors? Faudra-t-il, avant que de nous déterminer à l'action, attendre qu'une pleine évidence nous le fasse voir tout à découvert, sans aucun nuage d'obscurité? Faudra-t-il, après nous être déterminés au parti quiiious a paru le meilleur, nous arrêter dans le cours même de notre action , au moindre doute s'il y aurait encore un mieux à faire, et perdre ainsi en délibérations éternelles un temps destiné pour agir, souvent au hasard de perdre l'occasion de bien faire, sous prétexte d'un mieux, qui ne se manifestera peutêtre jamais.

C'est donc ainsi, je ne crains pas de le dire, que le scrupule ne peut être de saison. 11 faut dans les mœurs, comme dans toutes les autres affaires de la vie, savoir se fixer. La maxime est indubitable. D'où je conclus que, dans ces incertitudes entre le bien et mieux, nous n'avons rien de mieux à faire, que d'imiter les sages pilotes, quand ils sont en pleine mer. Que font-ils, lorsque, dans un temps nébuleux, ils ne peuvent avoir des observations immédiates pour se conduire par démonstration? Ils se conduisent par estime. Ainsi , quand nous ne verrons plus clairement le point précis de l'accord des vertus, nous nous contenterons d'en approcher au plus près, plutôt que de rester en suspens, indécis, ou irrésolus. Et, comme dans la navigation, une des règles de la bonne estime est, après avoir calculé sa route autant bien qu'A est possible par ies^ principes de l'art, de conclure plutôt qu'on est proche,, que loin de son terme,

parce que cette vue de la terre procuain^ détermine le pilote à modérer tellement le cingiage de son vaisseau, qu'il ne soit ps» en péril de s'en briser aa port par uat mwvement trop rapide; nous en userons de même dans notre course morale. Après avoir tout combiné , tout supputé par les règles des mœurs, nous ferons tous nos eflorts pour tempérer le mouvement de notre action, en sorte qu'il ne puisse nous emporter trop loin ; c'est-à-dire, on un mot, que notre maxime, qu'il y a un modus à garder dans la recherche même du rnodu», convient aussi au beau moral.

Mais, parce qu'il est toujours fiiciJe d'abuser de cette maxime, qui, après tout, n'est qu'une loi de nécessité, nous joutons, pour plus grand éclaircissement , que , pour la suivre sans danger, il y a trois précautions k prendre.

La première est, que le trop étant, comme nous l'avons fait voir, plus contraii^ au modus, que le trop peu, nous soyons surtout en garde contre certaines vertus présomptueuses, qui ne croient jamais pouvoir excéder; autrement nous ne manquerions pas , dans les procédés d'ailleurs les plus louables, de finir par la passion, après avoir commencé par la raison ; et ce qui est, dirai-je, plus odieux, ou plus ridicule, de nous applaudir encore d'être bien modérés, après avoir passé toutes bornes de la modération.

La seconde règle, est de nous rendre, par la victoire continuelle des premiers mouvements de la nature , assez maîtres de notre cœur pour obliger toutes les vertus à se céder mutuellement quelque chose en faveur de la paix : c'est le seul moyen de les réunir toutes ensemble dans sa conduite, et d'y faire servir celles qui paraissent les plus opposées à l'embellissement les unes des autres ; comme dans une compagnie bien réglée , il n'y a point d'humeurs si contraires qui ne puissent avoir leur place et leur agrément , pourvu que chacune ait soin de s'accommoder avec toutes les autres, plutôt que de les vouloir dominer.

La troisième précaution, et la plus essentielle, est de bien connaître la nature de toutes les vertus nécessaires dans la société, pour savoir de longue main distinguer dans l'occasion celles à qui Ton peut , sans périls donner plus aue moins, et celles, au contraire, à qui 1 on doit presque toujours donner moins que plus; c'est-a-dire, par exemple, à la sincérité, plus que moins; à la politique, moins que plus ; à la douceur, plus que moins ; à la sévérité, moins que plus; au zèle de remplir ses devoirs, plus que moins; au soin de poursuivre ses droits, moins que plus ; à la libéralité, plus que moins ; à l'esprit d'épargne, moins que plu^ ; à la reconnaissance, plus que moins ; à l'attention de bien placer ses bienfaits , moins que plus ; au désintéressement , plus que moins; à son intérêt le plus raisonnable, moins que plus ; à l'honneur de sa conscience, 1)1 us que moins ; à l'honneur du monde»

APPENDICE. — ESSAI SI R LE BEAU

moins que plus ; aux bienséances essentielles de son élat, de son emploi, ou de sa dignité» plus que moins; aui bienséances de pure cérémonie, moins que plus.

C'est un nouveau champ , Messieurs , que j'ouTre encore ici à vos réflexions, et qui me demanderait peut-être de nouveaux éclaircissements pour me faire bien entendre sur une matière si délicate ; mais je parle du sfiodiij : il faut le savoir garder.

le me contente, pour finir, de conclure en général, des grands principes que nous venons d'établir, qu'après Tétude du beau»

eelle du modusy qui en fait toujours le plus solide agrément, doit être la principale. Après tant de preuves sensibles de son importance dans les arts et dans les mœurs, en peut-OD disconvenir? C'est la seule étude qui nous puisse donner cette qualité si précieuse et si rare, quoique nécessaire aans la YÎe, pour bien juger du mérite des objets qui se présentent sans cesse à notre considération, ou h notre élection ; je veux dire, la justesse de l'œil, pour bien juger du beau visible dans les ouvrages de l'art ou de la nature ; la justesse de l'orëilie , pour bien juger du beau harmonique dans un air ou dans un concert ; la justesse de l'esprit, pour bien juger du beau spirituel dans une pièce d'éloquence ou de poésie ; et si j'ose 4insi parler, la justesse du cœur, non-seulement pour bien juger du beau moral dans les actions des autres, mais plus encore l'exprimer dans notre propre conduite , sans nous mettre jamais, autant qu'il est possible, au hasard de le défigurer, ni par le défaut, ni par Texcès.

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