DISCOURS VIII
Sur V amour du beau^ ou le pouvoir de Fùmour du beau sur le cœur humain.
Messieurs,
Quand j'aurais eu le bonheur , dans les discours précédents, de mettre l'idée du beau danS)le plus beau jour, je n'aurais encore exécuté que la moitié de mon dessein. L'esprit, peut-être, serait content : mais le ' cxBur aurait-il sujet de l'être, si nous ne di- ' sions rien de l'amour du beau? L'amour du beau est sans contredit la plus belle de nos inclinations; c'est le principe de nos plus nobles sentiments ; c'est une espèce de feu sacré qui nous élève toujours en haut pour nous réunir à sa source. 11 faut pourtant f l'avouer ; depuis la corruption de notre ori- / gine, ce n'est, assez souvent, qu'un feu caché sous la cendre, qui demeure sans chaleur et sans lumière , dans le cœur de la
plupart des hommes^ Tftchons, s*il est possible, de le ralIuEùer.
. Nous avons fait voir ailleurs qùel^ sont les différents objets qui .excitent naturellement l'amour du beau, soit que nous contemplions lè spectacle de la nature, ou les ouvrages de l'art, ou l'ordre de la raison dans les mœurs. II nous reste à examiner cet amour en lui-même, son caractère propre pour le distinguer de nos autres affections naturelles, et son excellence, pour lui doaner dans nos cœurs le ranç qu'il mérite. Lat difliculté d'un sujet, où il y aura plus dd sentiments intérieurs à consulter, que dV dées claires à Suivre , ne ma point rebuté. Je ne refuse aucune peine, pourvu qu'il me soit permis dVspérer qu'elle sera utile au monae. Entrons en matière :
D'abord, Messieurs, pour en écarter toutes les questions superflues, je ne crois (Mis devoir mettre en problème s'il existe dans notre cœur un amour naturel du beau^ distingué de l'amour du bon, ou du bien pure* ment défectable. Je fais l'honneur à la nature humaine , d'être persuadé qu'il n'j a point d'homme assez stupide pour n'avoir jamais senti qu'il aime naturellement la lumière du soleil, et ce bel ordre qui règne dans l'univers , la proportion et la convenance dans les ouvrages de l'art, la symétrie dans un édiûce, l'harmonie dans un concert, la sincérité dans les discours, la probité, la justice, la décence dans les mœurs. C'^stune vérité d'expérience qui a percé jusque dans les ténèbres du paganisme ; et ie plus ancien des philosophes dont nous ayons les écrits, Platon, nous la donne dans Fun de ses Dialogues sur le beau, pour un axiome du bon sens naturel. Rentrons dans notre cœur, .dit Socrate à Phèdre, nous y verrons clairement deux principes d'action , deux amours qui nous dominent et oui nous agi^ tent sans cesse. Un amour d instinct qui nous entraîne vers les plaisirs des sens ; et un amour de raison qui nous porte vers les biens de Tesprit, vers le beau j Texcelient , le parfait. Ces deux amours , quoique d*un caractère si différent , sont en certaines rencontres assez d accord ensemble. Mais il faut convenir que, le plus souvent, ils se font la guerre. Tantôt l'un remporte la victoire , et tantôt le vaincu la regagne à son tour sur son rival. Ainsi notre ftme éprouve successivement toutes les vicissitudes d'un ea>pire où il y a deux prétendants a^ IrAne. Quand c'est Taraour du beau qui est le plas fort, elle se trouve dans un état de liberté, qu'on appelle sagesse, modération , vertu. Quand, au contraire, c'est Tamour des biens sensibles, qui est le vainqueur, elle tombe dans un état de servitude , qu'on appelle vice, passion , dérèglement. Mais quoiqu^asservie, souvent môme jusqu'à aimer sa servitude, elle conserve toujours au fond du cœur un principe de retour à la vertu, dans l'idée du beau suprême qui la rappelle à l'ordre, et dont Tamour ne peut jamais s*éteindre entièrement dans une Ame raisonnable.
APPENMCE. — ESSAI SUR LE BEAU
(Test le système de Platon sur la nature de la volonté. 11 y admet deux amours naturels qui en sont, pour ainsi dire» les deux forces mouvantes. Et nous n'avons qu'à rentrer dai\s notre cœur avec la même attention, pour les y trouver, comme lui, avec la mdme certitude
L'existence de Tamour du beau, dans tous les hommes, étant donc supposée comme un iiiit notoire, je me borne aux seules questions qui peuvent souffrir quelque difficulté :
1* Quelle est son origine , ou le temps de sa naissance dans notre cœur?
8* Quel est le principe de cet amour de prédilection que nous remarquons dans certaines Ames pour un genre de beau, plutôt que pour un autre ?
3* Quel est le pouvoir de l'amour du beau sur tous les hommes en général , et en particulier sur ceux qui ont le courage de le prendre pour la règle de leur conduite ?
Suivez-moi, s'il vous plaît. Messieurs, dans une discussion qui nous intéresse tous de si près : c'est la plus belle partie de notre Ame, dont il s'agit de pénétrer le fond.
Premièrement, quelle est l'origine de rameur du beau dans notre cœur? Nous l'y avons trouvé sans l'avoir vu natire : et nous Fy trouvons encore sans pouvoir marquer au juste le moment précis de sa naissance. Nous savons seulement, et j'ai honte de l'avouer,
3ae le premier de nos amours a été celui es biens du corps ; que nos premiers cris les ont demandés avec larmes ; que nos premiers efforts les ont cherchés avec ardeur; que nos premières joies ont éclaté en le possédant ; nos premiers regrets en les quittant, et nos premiers dépits, quand on nous en a privés ; en un mot, que, dans nos premières années, notre Ame plongée dans les corps n'a suivi, dans ses goûts, que l'instàict aveugle du sentiment. Mais enfin , ces jours de ténèbres ont fait place à la lumière : nous somnaes devenus capables de réflexion. Le soleil d'intelligence, comme parle un auteur sacré, a paru, et aussitôt notre Ame s'est vue transportée dans une espèce de nouveau monde. Nous y avons découvert , comme dans un lointain spacieux, des idées plus pures que celles des sens : les idées lumineuses des nombres, qui nous éclairaient dans nos petits calculs ; celles des figures géométriques , dont nous aimions à voir la régularité dans les objets ; l'idée d'un maître du ciel et de la terre, supérieur à nos esprits; celle d'une loi qui nous obligeait à l'obéissance ; l'idée d'ordre et de règle , d'honneur et de bienséance, de raison même, et de raisonnement. Nous ne savions pas encore les définir, ces belles idées ; mais nous savions déjà les voir. Nous ne savions
Eis encore bien expliquer les pensées qu'els nous donnaient; mais nous savions répondre, quand nous trouvions des Socrates qui savaient nous interroger. Cette lumière naissante n'était pas encore sans nuages; mais nous apercevions déjà au travers qu'il y a d'autres biens que ceux du corps. La
vérité commençait à nous plaire ; la beauté d'un ouvrage de l'art ou de la nature nous rendait attentifs; un beau trait d'histoire nous remplissait d'admiration; une belle pensée nous frappait ; un beau sentiment nous touchait : la prudence, qui prévoit les périls, le courage qui les surmonte , la justice qui rend à chacun le sien, la générosité qui se dépouille du sien pour en gratifier les autres, nous parurent dès lors non-seulement des vertus estimables, mais aimables et désirables.
Permettez-moi ici, Messieurs, d'en attester votre mémoire : n'est-ce pas ainsi que vous sentîtes autrefois l'amour du beau naître dans votre cœur avec la raison? ou si ]'é()oqùe de sa naissance vous parait trop éloignée pour vous en souvenir distinctement, j'en appelle à l'expérience que les enfants nous donnent tous les jours occasion de fieiire. L'amour du beau , comme la raison, peut naître dans les uns plus tôt, dans les autres {ilus tard ; mais il est certain que nous le vovons toujours né avec elle ; et si vous en a.outiez, la preuve en serait facile :
Prenez un enfant d'un esprit un peu ouvert ; présentez-lui quelque belle idée proportionnée à son intelligence ; montrez-lui, par exemple, un beau portrait; faites-lui entendrctun bel air de musique ; racontez-lui une belle histoire pleine de sentiments nobles, ou de faits merveilleux. Quelle sera d'abord son attention! Malgré sa légèreté naturelle, il devient immobile. Il regarde , il écoute ; il s'applique tout entier à son objet. Que veut dire, dans un enfant, un air si sérieux ? Nouveau philosophe, 11 est rentré dans lui-même pour comparer l'objet que vous lui présentez, avec les règles du beau, que sa raison commence à lui découvrir. Les y trouve-t-il observées, son visage s'épanouit aussitôt. Il admire ; il est charmé, surtout, à certains traits brillants. Considérez son attitude , vous verrez dans la ioie qui éclatera dans ses yeux, qu'eu même temps que son esprit s'y applique, son cœur s'y attache si naturellement, qu'il est aisé d'en conclure que ce n'est pas un nouvel amour qui le frappe, mais une ancienne inclination qui se réveille avec de nouveaux transports. Il ne pourra pas vous dire précisément, ni de quoi il est touché, ni pourquoi. Nous avons toujours , principalement dans cet Age, beaucoup plus d^dées que d'expressions pour les rendre. Il ne pourra pas même quelquefois , ou il n'osera vous déclarer quelle est Tespèce de beau qui le charme le plus. Mais, pour peu que vous observiez cet enfant de près, vous la devinerez sans beaucoup de peine, par le plus ou moins d attention que vous lui verrez donner à certains objets ; par le plus ou moins de plaisir que vous lui verrez prendre en les considérant ; par le plus ou moins d'ouverture que vous lui trouverez, pour en comprendre le véritable point de periectiou: enfin, par l'action plus ou moins vive avec laquelle il vous redemandera l'un plutôt
mctiop(nâirb mesTHETrovE.
que 1 autre» pour le considérer de nouveau.
Il y a longtemps que l'on cherche Tart de tirer l'horoscope des enfants , le voilà : il ne faut consulter sur leur destinée ni les astres, ni les astrologues. Nous n'avons qu'à observer dans les premiers jours de leur raison naissante, de quel côté se tourne dans leur cœur Tambur naturel du beau. Voilà proprement ce qu'on peut appeler leur étoile : et si nous savions la suivre dans son cours avec un peu de constance, nous y verrions bientôt, sinon leur destinée, du moins leur destination; pour quelles sciences ils sont nés ; dans quels arts ils pourront exceller; dans quelle profession ils pourront se distinguer ; dans quelles vertus morales ou politiques, ils pourront un jour devenir des modèles.
Cest la réponse à la première question proposée. L'amour du beau naît avec la raison, comme le jour avec le soleil. Mais la raison étant la môme dans tous les hommes^ d'où vient cette étonnante diversité dans les inclinations particulières qui nous portent si rapidement les uns à un genre de beau^ les autres à un autre? Quel est le principe de cette prédilection si marquée dans certains esprits? Vient-elle de la nature ou de quelque source étrangère ?
C'est notre seconde question , qui peut^ être n'en serait point une, si nous n'avions des philosophes qui ont le talent d'obscurcir )a raison par le raisonnement. Où vont-ils en effet chercher la cause du phénomène que nous examinons ?
Nouveaux sectateurs de la philosophie du hasard, il y en a qui posent pour maxime
Générale, que l'éducation fait tout jusqu'à idée môme du beau dans les arts et dans )es mœurs. Prétention insensée , dont nous avons ailleurs démontré le ridicule. 11 y en a d'autres, un peu moins déraisonnaulesy qui veulent bien admettre que l'idée du beau est infuse, et l'amour qui nous y porte naturel ; mais ils soutiennent en môme temps que l'éducation est la seule cause qui nous détermine à préférer une espèce de beau particulière à une autre. Pourquoi chaque nation a-t-elle sa science ou sa vertu favorite? Les Italiens, la musique, la peinture, la politique ; les Français, la politesse, la valeur, le bon air et la bonne grftce ; les Ës-
1>agnols et les Portugais , la magnificence et a gravité; les Allemands, fart militaire; les Hollandais, les arts pacifiques ; les Anglais, la navigation. Faut-il s'en étonner, disent- Ils? c'est la première leçon qu'ils reçoivent de leurs parents, les premiers discours qu'ils entendent, les premiers exemples qu'ils voient, tous les objets qui les environnent, conspirent à les tourner de ce côté-là.
Je n'ignore pas , Messieurs, quelle est la force de l'éducation : elle forme, sans contredit, le goût dominant de chaque peuple pour un certain gienre de beau où il affecte de primer ses voisins. Mais, sans parler des dispositions naturelles qui doivent toujours précéder l'éducation pour en assurer le succès, je demande quel est le principe de la
diversité d'inclinations i dé eénies et de goûts que Ton remarque entré les différents sujets cCone môme nation ? Peut-on dire que l'éducation y fasse tout ? peut-on dire, i)ar exemple^ que c'est l'éducation qui a foruié dans l'ancienne Grèce, ou si l'on veut remonter plus haùt^ dans la Cbaidée, dans la Phénicien dans TËgypte^ les premiers inventeurs des sciences et des arts? peut-on dire S le c'est l'éducation qui forma parmi les Sc^ es le philosophe, Anacbarsis, dans un cli* mat barbare où Ton ne savait pas encore qu'il y eût une philosophie au moude? Estce l'éducation qui a formé parmi nous tant de génies rares^ qui ont abandonné celle qu'ils avaient reçue, pour se donner euxmêmes une éducation toute contraire? Le fameux Descartes, tils d'.un conseiller au parlement de Rennes, était élevé pour la robe ; le marquis de THÔpitd, d'une famille toute guerrière, était destiné aux armes, auxquelles en effet il donna ses premières années; le célèbre Fontenelle, neveu du grand Corneille, fut dans sa jeunesse appliqué à la poésie , où il a brillé quelque temps; mais le génie des mathématiques, pour lesquelles il;était né, força bientôt l'éducation à leur céder la place. Le génie de la çuerre alla chercher Fabert au fond d'une imprimerie pour en faire un maréchal de France; le marquis de Racan, élevé dans l'ignorance en homme de qualité, se trouva poète sans a voir jamais cultivé aucune muse; d'Ossat, sans jamais avoir vu la cour, parut tout à coup dans celle de Henrije Grand, el jusque dans celle de Rome, le politique le plus profond de l'Europe; le prince Eugène de Savoie, destiné à l'état ecclésiastique, se montra né soldat à la vue d'un exercice nailitaire, et capitaine dès sa première campagne presque au sortir du collège. Combien dans toutes les histoires de pareils exem* pies de héros d'esprit et de cœur, qui ont su se décider d'eux-mômes sans le secours des maîtres 1 II est donc évident que nous devons chercher ailleurs que dans l'éducation le principe de cette admirable variété d'inclinations et de goûts, que nous voyons dans le monde, par ra|}port au beau.
Pour en découvrir la vraie cause, auronsnous recours aux divers tempéraments des hommes? Chercherons-nous la raison de la différence des Ames dans la différente conformation des corps qu'elles animent? Je ne dis pas dans leur conformation extérieure, > l'erreur serait trop grossière ; je dis dans leur '' conformation intérieure, dans la différente construction du cœur ou du cerveau, dans la finesse oudans la grossièreté,dansla mollesse ou dans la dureté des ûbres qui en composent le tissu, dans les diverses qualités du sang et des humeurs, dans l'abondance ou daus la disette des esprits; enfin, que sais-je? daus une certaine harmonie, dans une certaine sympathie, dans un certain unisson de nus organes avec certains objets, d'où il résulte* rait dans nos Ames diverses inclinations, divers penchants secrets pour un certain genre de beau plutôt que pour un autre.
APPEÎOMCE. -- ESSAI SUR LE BEAU
Cost une manière de philosopher assez à la mode. Nous savons que parmi ceux-là même qu'on appelle grands auteurs, il y a des esprits si enfoncés dans la matière au'rls 7 veulent trouver la raison de tout. Esclaves de leurs sens, ils n'ont pas la force de s'élever plus haut, et quand ils ont fait Tancitomie d'un corps, ils croient avoir fait Tana- Ivse de leur flme. Nous leur rendrons plus de justice; nous ne prétendrons pas même que cette manière de philosopher sur la di-^ versité de nos inclinations naturelles soit absolument fausse en tout : on peut lui accorder, par exemple, que le tempérament du corps diversifie nos goûts par rapport aux biens du corps. Cela est dans Tordre de la nature, mais ce n'est point là notre question.
Il s'agit de trouver la cause de nos divers goûts spirituels, de cet amour de préférence que nous sentons quelçiuefois nattre avec la raison pour un certain genre de science, pour un certain genre de vertu ; en un mot, pour ces genres de beau sublimes, et, pour ainsi d;re, escarpés, où Ton ne peut atteindre que par des travaux pénibles qui coûtent trop au corps, pour les entreprendlre sans y être déterminé par une force supérieure. A l'égard des biens sensibles, nous ne réprouvons que trop souvent : c'est le corps qui entraîne TAme à leur poursuite ; mais ici, au contraire, nous éprouvons que c'est Tâme qui entraîne le corps malgré lui dans les recherches dont il n a que faire, et dont il sait bien la punir quand elle s'y applique avec trop d'ardeur : contrariété de penchants C[ui nous démontre à toutes les heures du jour la grossière illusion de ces philosophes qui vont chercher dans le corps la cause de la différence des esprits.
Abandonné des philosophes modernes , consultons les anciens. Platon, le seul'que je sache qui soit entré là-dessus dans quelque détau, a, sur la cause de l'amour du beau dans nos cœurs^ un système qui vous paraîtra sans doute bien paradoxe, et où je conviens même qu'il y a quelques erreurs ; mais du moins donne-t-il une cause toute spirituelle à un effet tout spirituel.
U suppose (819) que nos Ames, ayant que d'être unies au corps, ont été admises par le Créateur à la contemplation du beau essentiel. C'èst-à-dire, g[ue, dans une autre vie toute] spirituelle qui aurait précédé notre naissance, nos Ames ont vu en lui-même ce beau exemplaire et universel qui contient, comme dans un tableau, tous tes modèles des plus parraits ouvrages de la nature, toutes les règles des sciences, toutes les lois de la vertu; que dans cette contemplation du beau universel, les unes ont été plus frappées d'une certaine espèce de beau, les autres d'une autre; celles-ci, par exemple, du beau de la philosophie ou de la géométrie ; celles-là, du beau politique ou économique ; les unes, du beau de l'esprit et des arts ; les autres, ,<)e celui du cœur et des vertus
(919) Pltl., Pkœdr., et allas passim.
DlCTIOMN. D'ESTBÉTIQUB*
civiles, qu'ayant ainsi reçu de la cause uni. verselle chacune son empreinte particulière, elles ont été envoyées dans des corps où elles la conservent toujours comme la marque de l'ouvrier^ gravée sur son ouvrage: que l'esprit en a retenu l'idée ; que le cœur en a conservé l'amour : l'une et l'autre, il est vrai, d'abord ensevelis dans les ténèbres de l'enfance, comme dans un profond sommeil; mais qu'aussitôt que la raison vient à dissiper ces ténèbres, l'Ame se réveille de son assoupissement, qu'elle demande le beau à tous les objets qui se présentent à elle; doù il arrive, continue Platon, que si la réflexion lui en trace dans l'esprit quelques idées, ou si le spectacle de la nature lui en offre quelques images frappantes, son cœur à l'instant vole au devant de lui avec rapidité, surtout au devant de ce beau particulier qui l'avait autrefois le plus charmé dans le beau universel, et pour qui elle conserve toujours une prédilection déclarée par la réminiscence de son premier amour.
A cette peinture, quoique plus séante à un poëte qu'à un philosophe, on ne laisse
?as de reconnaître, comme l'ont observé les ères de l'Ëglise, que Platon avait lu les livres des Hébreux, surtout Moïse etSalomon; Moïse, puisqu'il admet un Dieu créateur, et Salomon, puisqu'il admet une sagesse, un Verbe, un beau éternel. 'Mais on voit en même temps c^u'il en a gâté la doctrine par ses idées particulières, peut-être pour cacner ses larcins. Quoi ou'il en soit, sa préexistence des Ames, sa réminiscence d'une autre vie, où l'on aurait vu le beau avant que de naître, et tout ce qui s'ensuit, sont des erreurs manifestes. Il faut donc aller chercher une réponse plus solide à la seconde question proposée.
Après avoir montré l'insuffisance des causes particulières, physiques ou morales, auxquelles on voudrait attribuer le phénomène que nous examinons, qu'est-ce qui nous empêche de recourir à la caus(> universelle? Posons d'abord un principe incontestable i
C'est l'auteur delà nature qui, en formant nos corps, y a répandu cette variété inûnie de traits différents, qui fait une des plus
f;randes beavlés du monde sensible. Il falait nous donner un moyen facile de nous distinguer les uns des autres. Ne peut-on pas dire, par la même raison, que Dieu, en créant nos Ames, y a voulu mettre une semblable diversité pour varier les agréments du monde intelligible, qui était certainement son principal dessein dans la construction de l'univers ? C'est, Messieurs, la |>ensée que je propose à votre examen : mais il faut m'expiiquer moi-même plus en détail.
Je considère le Créateur dans la formation du monde spirituel, comme le distributeur des génies, des talents, des vertus, imprimant d'abord dans toutes les Ames qui sortent de ses mains, l'amour du beau en gé-
ai
DICTIONNAIRE O'EgTHETïQUE.
fTl
Déra], pour les f'éûnip toutes par la même inclination, et inspirant à chacune d'elles en particulier un amour de prédilection pour un certain genre de beau, pour les distin* guer les unes des autres ; à celles-ci, l'a* mour dominant de la vérité, qui fait les
frands philosophes et les grands géomètres ; celles-là, l'amour de lx)rdre, qui fait les grands rois, les bons magistrats, les citoj^ens fidèles ; aux unes, Tamour des arts utiles, qui forme les artistes industrieux, les grands architectes, les sages capitaines, les habiles navigateurs ; aux autres, l'amour des arts qui servent aux agréments de la vie , la peinture, la musique, la poésie même, dont il semble que l'unique but soit de plaire , mais que les bons esprits savent toujours rapporter à Tutilité publique, selon Tintention du Créateur ; c'est-à-aire, en un mot, que, de môme qu'il y a un certain tempérament du corps qui, selon les lois de la nature, diversifie nos goûts par rapport aux biens du corps, il j a aussi un cerCain tempérament de l'Ame qui, selon les vues de la Providence, diversifie nos goûts par rapport aux biens de l'esprit.
Au reste, Messieurs, ce n'est point là un paradoxe que j'avance. Rien de plus conforme aux idées les plus communes, et même si communes que l'on en a fait un proverbe : heureuses, dit-on, les flmcs bien nées : gaudeant bene natù Salomon se félicitait d'avoir été bien partagé dans la distribution des Ames. Puer autem eram ingeniosus^ et êortitus sum animam bonam. ( Sap, viu, 19.) C'est encore le sens de la maxime universellement reçue, que, pour bien réussir dans une science, dans un art, dans un état, ou dans un emploi, il faut y avoir été formé par les mains de la nature'. Ainsi, à la vue de ces divers goûts spirituels qui caractéri-. sent les hommes par rapport au beau, n'en cherchons point d'autre cause, disons sans crainte, avec le Sage, à la gloire du Créateur ; c'est le père de la beauté, qui, selon les divers desseins de sa providence, a établi cette admirable diversité dans les esprits comme dans les corps : Speciei generator hœc omnia constUuit. (Sap, xiu, k.)
Mais enfin, quel est le pouvoir de l'amour du beau sur le cœur humain? C'est la dernière question qui nous reste à examiner.
Si nous consultons l'ordre primitif de la nature, nous y verrons clairement que l'amour du bon, de l'agréable, ou de Tutile, doit être dans notre cœur, subordonné à l'amour du beau, de l'honnête et du décent. Mais si, d'autre part, nous considérons la conduite ordinaire des hommes, nous aurons le regret de voir que, dans la plupart de leurs actions, ce qui doit être n'est pas. Depui.s la corruption de notre origine, ce bel ordre est renversé : c'est le plaisir ou l'intérêt oui e^t devenu le ressort dominant du cœur humain. Nous en convenons avec douleur. Mais, s'ensuit-il de là, comme le prétendent certains auteurs misanthropes, que l'amour du beau soit aujourd'hui telle-
ment esclave de l'amour des biens sensibles qu'il ait absolument perdu tout son pouTOîr sur nos Ames? Non, sans doute, il est affaiblif mais il n'est point anéanti, et nous av/)ns dans toutes les histoires des preuves manifestes que son pouvoir non-seulement a toujours subsisté dans le monde, qu'il y a même souvent éclaté par les actes les plus héroïques ; preuves de fait auxquelles Je me borne.
Je les puise en trois sources : dans [les premiers législateurs qui ont entrepris de policer les peuples, dans les premiers inventeurs des sciences et des arts, qui ont polî les moBurs par la culture de l'esprit : enfin, dans ces grandes Ames qui, dans les occasions les plus délicates, ont sacrifié le plaisir et l'intérêt à l'honneur et à la vertu.
Nous mettons les premiers législateurs à la tête des amateurs du beau, c'est la place qui leur convient. Us eurent pour le beau, non-seulement de l'amour, mais du zèle pour le faire aimer aux peuples qu'ils entreprirent de policer: voyons avec quel succès.
Je devrais peut-être commencer par le plus ancien de tous , par ce divin législateur des Hébreux, qui nous a tracé le plan de la plus belle république, dont on eût jamais conçu l'idée : une république dans laquelle Dieu s'était fait lui-même, si i'ose parler ainsi, le premier magistrat, ou il réglait, où il ordonnait tout, instituant des pontifes
f>our maintenirson peuple dans le vrai culte, ni envovant des prophètes pour former ses mœurs, fui suscitant des généraux d'armée pour le défendre contre ses ennemis, établissant un conseil suprême pour être le dépositaire de ses ordonnances, des magistrats subalternes pour les faire exécuter en son nom, et un oracle perpétuel dans son sanctuaire pour les interpréter dans les cas douteux. Il me serait facile de prouver que c'est l'amour du beau souverain, ou plutôt, que c'est le beau souverain lui-même quia dicté à Moïse un si bel arrangement. Mais, parce qu'on me pourrait dire que l'amour du beau qui a inspiré ce grand prophète est d'un autre genre que celui dont il est ici question, je veux bien me restreindre aux législateurs de l'ordre naturel. Il n'est pas possible de les nommer tous. Je me borne à ceux oui ont donné à leurs républiques un caractère de beauté plus célèbre dans rhis«toire.
Le premier qui se présente, est celui des Spartiates, à qui les Hébreux ( Mach. î, 12, 22} faisaient l'honneur de les reconnaître pour frères. Lycurgue, esprit fort et vigoureux, sévère, tempérant, désintéressé jusqu'à refuser une couronne qui lui aurait coûté une injustice, forma les Lacédémoniens sur ce modèle de vertu : justes, sobres, lauorieux, patients, plus appliqués à bien faire qu'à bien dire: amateurs de la paix, mais toujours prêts à la guerre, dont les exercices étaient les jeux de leur enfance et la seule étude permise par les lois : riches en commun, mais pauvres dans le pa
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
ticulier, où ils se contentaient du simple nécessailpe, avec une propreté modeste et sans art* moins ambitieux de s'étendre qne jaloux de se conserver, mais du reste, ardents et âpres h soutenir leurs droits légitimes, préférant la mort la plus cruelle à une vie sans honneur. C'était une espèce de beau sombre qui passa du cœur de Lycurgue dans celui des Lacédémoniens, ou comme par le Sénèque, un beau terriWe : Speciosum ex horrtdo. (Ep. M).
Solon, d*un caractère plus doux^ mais pour le moins aussi noble, sage sans austérité, ferme sans dureté, brave sans férocité, poli, agréable, orné des plus belles connaissances, dressa la république d'Athènes sur ce nouveau plan. Il y admit tous les beaux arts que les Lacédémoniens avaient proscrits comme des occupations inutiles. II porta inéme une loi qui donnait action contre les citovens oisifs pour les obliger tous à faire valoir leurs talents. Il y ajouta la gymnastique, pour donner aux corps de la fol ce et de Tarlresse ; les combats d'esprit, pour élever lésâmes par l'émulation; les exercices militaires, pour armer la justice contre la violence. Tout lui réussit, et, tandis qu'Athènes observa les lois de Solon, elle ptssa pour être, et fut effectivement, la plus belle école d'esprit et de bon goût, de politesse et de valeur (jui fût dans l'univers. C'était un beau gracieux dont il imprima les traits dans tout le corps de sa nation.
Ne pourrait-on pas réunir ces deux caractères dans un même peuple? Il faudra plus d*un législateur pour en faire l'alliancç. Romulus, né capitaine et politique, en forma le premier projet à Rome , en y établissant trois ordres : le roi , le sénat et le peuple ; une police exacte au dedans par un conseil armé du glaive, et la sûreté au dehors par celte admirable discipline militaire qui contribua toujours plus que leurs armes à leurs conquêtes. Son successeur, Numa Pompilias, roi philosophe, y ajouta le respect pour la religion , comme le plus fort lien de la sckîiété par la vue d'un maître partout présent : lien nécessaire pour les unir par la conscience. Après l'expulsion des rois, Rrutus et Pubiicola inspirèrent aux Romains UB second principe d'union : l'amour de la
Ktrie, qui fut si longtemps la ressource de (tat contre tous les revers de la fortune. L'amour de la patrie était la première leçon que les enfants recevaient de leurs pères ; on la fortiflait par mille exemples domestiques; etenQu> pour les fixer dans cet amour, on dressa les fameuses loi des Douze Tables, qui achevèrent de leur imprimer dans Tâme ces nobles sentiments d'équité naturelle, de constance et de modération, qui en devaient faire un jour les maîtres du monde. C'était un i^eau majestueux, qui joignait la force de Lacédémone aux grâces d*Athènes, mais en faraud ; comme il convenait à un peuple destiné par la Providence à la monarchie universelle.
Que Ton passe ainsi en revue toutes les nations policées qui ont brillé autrefois, ou
qui brillent encore dans le monde; on y trouvera dans la forme de leur gouverne*^ment l'image de quelque espèce de beau, dont Tamour les a rassemblés en un corps politique. Il faut pourtant convenir que l'intérêt de la sûreté commune est aussi entré pour beaucoup dans le dessein de leur première association. .Mais voici un autre genre de beau , dont lamour est plus pur , c'est celui qui anima les premiers inventeurs des' sciences et des arts ; je veux dire, l'amour de la vérité.
Combien d'obstacle ne fallut-il pas surmonter pour la découvrir au travers des épaisses ténèbres qui l'enveloppaient dans ces premiers temps! et quand on l'a eu découverte, combien de peines pour s'en as* surer la possession |^>ar le titre d'une science incontestable ? Faisons voir par les difficultés du projet, la force de l'amour du beau, qui en a triomphé.
Pour établir une science incontestable, ' dans un temps où il n'y en avait encore aucune qui pût servir de modèle, que fallaitil ? Quelle règle suivre ? quel objet prendre ; et après en avoir choisi un, le moyen d'y répandre assez de lumière pour dissiper tous nos doutes , par une évidence absolument irrésistible; entrons dans le détail:
Nous avons des idées de deux sortes; des idées pures et abstraites, qui sont les seules capables d'évidence ; et des idées sensibles» qui n'en peuvent avoir que des lueurs assez souvent trompeuses. II fallait donc se résoudre d'abord à récuser le témoignage fdes sens ; ce qui était déjà un grand eflfort de raison.
Parmi nos idées pures, il y en a de si contraire aux passions des hommes, celles, par exemple, de la religion et de la morale, que l'on ne peut guère espérer de les y rendre assez attentif pour en reconnaître pleine ment toute l'évidence ton disputera éternellement sur les vérités qui mortifient notre emour-propre. Il fallait donc , pour établir une science absolument incontestable, choisir une matière qui fût moins sujette à la contradiction ; il fallait présenter aux hommes des idées pures, mais dont ils n'eussent aucun intérêt de rejeter la lumière quand elle viendrait à paraître, et auxquelles, au contraire, ils en eussent un très-pressant de s'appliquer. On prit celles des nombres et celles des figures géométriques; celles des nombres, dont on a un besoin continuel dans le commerce de la vie ; et celle des figures géométriques, dont la connaissance est si nécessaire dans la pratique des arts.
Le choix ne pouvait tomber sur des objets plus proportionnés à notre intelligence ; mais à peine commença-t-on à les méditer que l'on découvrit qu à l'exception des premières vérités de l'arithmétique et delà géométrie, qui sont évidentes par elles-mêmes, toutes les autres paraissaient dans un lointain trop sombre pour les admettre sans preuves, le ne dis pas sans probabilités, qui ne manquent jamais dans les manières l^s
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IHCTIOl^ÀlRE D^ESTHETIQDE.
p!us douteuses : je dis sans des preuves démonstratives, capable non -seulement de convaincre Tesprit, maïs de forcer la conviction. Il fallait donc enfin trouver une méthode infailtible pour porter la lumière jusque-là; il fallait ne prendre pour principes que les notions communes du bon sens, les idées primitives des nombres, des lignes, des figures; suivre Tordre naturel des matières, en commençant par les plus simples, avant que de passer aux plus composées ; définir tous ses termes pour éviler les surprises de réquivoque, si fatale aux sciences: distinguer cnaque chose par sa propriété différentielle; ))arler touiours proprement, laissant aux orateurs les discours figurés, les images sensiblesaux poètes, les expressions vagues aux philosophes, pour procéder sans détours des premiers principes naturellement connus a leurs premières conséquences, de ces premières conséquences à leurs conclusions immédiates, e^ de celles-ci encore à d'autres à Tinfini, par un enchaînement de vérités non interrompu : c'est la méthode qu'on appelle eéométrie.
La méthode était d autant plus admirable qu'elle est toute naturelle; mais, à mesure que l'on s'éloignait des premiers principes, on s'aperçut qu'il fallait encore plus de courage pour la suivre constamment que de génie pour K trouver. Sa marche est lente ; et dès l'entrée de la carrière, nous voudrions déjà être au but; ses règles sont scrupuleuses ; et dans les sciences, comme dans j{es mœurs; nous ne haïssons rien tant que le scrupule; elles sont abstraites; et nous aimons le sensible ; surtout elles nous demandent une attention soutenue; et notre cœur, naturellement volage, ne se plaît, pour ainsi dire, qu'à papillonner d'objet en objet sans rien approfondir. Un bel esprit du dernier siècle, disait qu'il faut aimer furieusement la vérité pour l'acheter à ce prix là. Quelle a donc été la force de cet amour dans les premiers géomètres pour les soutenir dans , la recherche de la vérité par une voie si épineuse; et après en avoir fait la découverte, pour nous la transmettre par des ouvrages qui nous épargnent presque toutes les peines qu'elle leur a coûtée.
On dressa autrefois des autels à des héros -moins utiles au monde. Faisons du moins ia justice à ces premiers amateurs du .beau mathématique, de leur ériger dans notre mémoire un monument de reconnaissance .pour tant de belles découvertes dont nous profitons ; le dénombrement n'en sera pas 4ong, parce c(ue le nombre des esprits supérieurs n'est jamais fort grand.
Tbalès fut le premier qui eut le courage •de suivre la méthode rigoureuse des géomètres, sur les propriétés fondamentales des lignes, des angles et des figures. Pythagore l'appliqua aux nombres, inventa la doctrine des proportions, et démontra les plus beaux théorèmes de la mesure des surfaces. Aristée *«mama celles des solides ; mats ce n'était encore là que des membres épars. Euclide -«n découvrit les jointures, et conçut le des-
sein d'en former un corps bien lié, qui pût servir de clef universel le à toutes les parties des mathématiques. Archimède porta ses vues plus loin que tous ses prédécesseurs; il tenta le problème de la quadrature du cercle, et trouva effectivement celle de la parabole. Il mesura le premier la surface de la sphère, la plus belle découverte , ou du moins là plus utile qui ait été faite en géométrie depuis sa -naissance. Il inventa la doctrine des centres de gravité, celles des corps qui nagent sur des fluides, la vis admirable qui porte encore son nom , et tant d'autres machines étonnantes qui le rendirent si formidable aux Romains pendant le siège de Syracuse. Diophante d'Alexandrie jeta les premiers fondements de lalgèbre. L'amour du beau nmthématique fit prendre à Hipparque un vol encore plus élevé; il porta la géométrie jusque dans le ciel. Eudoxe en dressa la première carte ; et le fit* meux Eratosthène tira des astres la première mesure de la terre qui ait été prise mathématiquement.
Après avoir fait justice aux anciens, faisons-la aus^i aux modernes. Depuis quelques siècles, combien lamour du beau matbemaque n'a-t-il point produit de nouvelles découvertes? L'ingénieux Copernic a trouvé un nouveau système pour dissiper les ténèbres de l'ancienne astronomie ? Galilée, un nouveau ciel et de nouveaux astres pour en étendre la connaissance ; Kepler, de nouvelles règles pour en calculer les mouvements; Descartes, une géométrie et une algèbre nouvelles, pour faciliter la solution des problèmes; Cavalerius et Wallis, la nouvelle science de l'infini; que les anciens n'avaient fait qu'entrevoir de loin. Les deux Cassini ont entrepris, avec succès, de surpasser tous les astronomes de l'antiquité. Le père l'emporte infiniment sur Hipparque, dans ses tables astronomiques ; et le fils sur Eratosthène, dans sa mesure de la terre. Enfin» dans la mécanique, le célèbre Huygens a été, par ses nouvelles inventions » TArcbimède de son siècle. En un mot, il n'y a point d'académie en Europe où l'amour du beau mathématique n'ait donné de nos jours quelques nouveaux conquérants au pays dé la vérité.
Il est vrai. Messieurs, que ce ne sont poinllà des modèles à proposer à tout le monde ; l'amour du beau moral nous en va fournir de plus généraux. Encore un moment d'attention.
Kien ne démontre plus sensiblement le pouvoir de l'amour du beau moral sur le cœur humain que de l'y voir subsister malgré tous les ennemis qui l'attaquent au de> dans et au dehors. Au dedans , toutes les passions lui font la guerre : l'amour du plaisir veut détruire jusqu'à l'idée de Tbonnéte; et l'ambition lui substitue sans cesse mille fantômes d'honneur pour ia détruire encore plus radicalement. Au dehors, nous n'entendons que maximes qui nous précbenl l'utile et l'agréable, comme les seuls objets dignes de nous plaire ; et nous ne voyons presque
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'APPENDICE. '-^ ESSAI SUR US fiEAU:
CrtOQi que des mœurs conformes à cette sse morale. Autrefois TidoIAtrie alla même plus loin ; elle consacra les vices dans ses dieux, pour s*y abandonner sans scrupule ; efforts impuissants. La nature» plus forte que le vice même adoré, n'a jamais pu permet* tre, ni qu*on l'estimAt dans soi-même, ni qu'on Tatmât dans les autres.
C'est la preuve générale du pouvoir natu» rel'de l'amour du beau moral sur le cœur humain. Donnons-en de particulières. Je vousen ai promisdes exemples fameux dans Tbistoire. Il n'y a presque point de nation qui ne m'en fournisse ; mais il y en a sur» tout une qui mérite d*avoir ici une place disliQguée, parce que Tamour du beau, eu tout genre de beauté morale, me parait y avoir subsisté plus longtemps, et avec plus d'éclat
Sue partout ailleurs. Je parle des anciens lOmains. On admire la grandeurde leur em* pire; celle de leurs sentiments était encore au-dessus.
Je commence par l'amour du beau moral essentiel, qui est Thonnête et le décent. Toute l'histoire nous atteste que, dans les premiers temps de la république, c'était là, pour ainsi dire, l'Ame du corps de la nation. Car uuel autre aoiour aurait pu leur inspirer des lois SI sublimes? La pensée, par exemple, d'établir dans le ministère des autels un ordre de vierges, comme les plus propres pour leur attirer les faveurs du ciel par leur innocence; de mettre le travail et la pauvreté au nombre des vertus, comme les instruments les plus efficaces de la pureté des mœurs; de garder leur parole inviolablement, même auxdépensde leur vie, même à des ennemis perfldes , comme étant plus raisonnable qu'une fiartie du genre humain périsse que (le rompre, perdes perGdies réciproques, le lien de la société générale , qui est la bonne toi; de poser, pour fondement de leur poli^ tique, cet esprit de modération et d'équité, qui attira tant de Peuples, et même le peuple saint (820) dans leur alliance; d'imposer k tous leurs magistrats cette belle rèsle de justice qui sauva la vie à saint Paul (821), de ne jamais condamner personne sans l'entendre ; enfin, pour abréger, de construire un temple à Thonneur, mais où l'on ne pouvait entrer (]ue par le temple de la vertu.
C'étaient les grandes maximes que l'amour de l'honnête avait inspirées aux anciens Romains : maximes de vertu dont ils étaientsi profondément persuadés,que Fabrici us avant ouï dire k Cynéas, ambassadeur de Pyrrhus, qu'il y avait en Grèce un philosophe qui voulait que le plaisir fAt le motif général dé toutes les actions des hommes, il regarda cette opinion comme un monstre dans la morale : Ciim Cyneam narrantem audissei Atkemememquetndamf clarumsapientia^ suo" iere, ne quid aliud Aomtnes, quam voluptatis ^ausa^ facere veUentj pro manstro eam vocem MeepU (822).
L amour du beau moral nature» c*est-è-
dire, l'humanité générale/et Tamitié qo« prescrit la loi du sang, n*avait pas moins de pouvoir sur le cœur des Romains. Cicéron remarque dans ses Offices, qu'ils appelaient les peuples avec qui ils étaient en guerre, non pas ennemis, mais seulement étrangerst pour tempérer, dit-il, l'horreur de la chose par la douceur de Texpression : Lenilatû verbi iristttiam rei mitigante (823). Les lois des Douze Tables défendaient expressément de commencer aucune guerre sans avoir auparavant demandé satisfaction de l'injure reçue ; après même en avoir été refusé, défense encore de commettre aucune hostilité sans une déclaration solennelle de guerre;. après même la déclaration, défense à tout citoyen qui n'avait point fait le serment mU litaire de combattre les ennemis. Et après la victoire, comment les lois romaines voulaient-elles que l'on traitât les vaincus? souvent en citoyens; toujours en hommes. Les généraux vainqueurs devenaient à Rome les patrons des peuples vaincus , dont ils prenaient même quelquefois le nom, pour s'en. déclarer publiquement les protecteurs..
Or, si la loi de l'humanité générale avait tant de pouvoir sur les Romains, combien plus celle du sang, qui parle toujours bien plus hautl Vous en jugerez par un exemple choisi entre mille autres :
lie brave Coriolan, qui avait sauvé sa pa» trie dans la guerre des Volsques, exilé par l'ingratitude de ses citoyens, s'abandonne à son ressentiment; i 1 marche à Rome à la tête de ces mêmes peuples, bat les Romains^ poursuit sa victoire, assiège la ville; il est tout prêt de la prendre et de l'abandonner au pillage. Les Romains, au désespoir, lui envoient ses amis pour calmer sa colère; point d'audience. Ou lui envoie des ambassadeurs; point de grflce à espérer. On lui envoie les prêtres et les pontifes : « Les Dieux de Rome ne sont plus les miens, » Qui pourra donc fléchir ce cœur indomptable? On lui envoie sa mère, l'illustre Vetturie. Après ravoir écoutée : « Ma mère, lui dit-ii, vous me demandez ma mort, elle est inévitable si j'otfense mon armée en vous accordant la paix ; mais vous m'avez donné la vie, allez dire aux Romains qu'ils vous doivent leur salut. i* Sa prédiction fut accomplie. Il mourut content de n*avoir pu être désarmé que par la loi de la nature.
II ne faut pas oublier l'amour du beau civil et politique ; c'est ainsi que nous [Hiuvons ap()eler lamour de la patrie^ On sait qu'il était tout-puissant sur le cœur des Romains : de là, dans tous les ordres de la république, cette attention et ce concert admirable, ()Our soutenir ce qu'ils appelaient la majesté de l'empire, Tautorité du sénat et la liberté du peuple. Mais surtout de là, dans les périls de 1 Etat , cette grandeur d'Ame à se remettre incontinent toutes leurs injures personnelles pour ne songer tous ensemble qu'au salut de la patrie. Nous en avons dans leur
(820) IMaeh. vm, i.
x8îl) Act. XXV, 16.
[8i2),Val. Max., I. iv, n. 6.
(825) Or/fc, 1. 1, c. 12.
DICT10NMAIRE D ESTHETIQUE.
histoire une foule d'exemples; un seul me suffira :
Le généreux Camille, exilé comme Corîolan» par la faction des envieux de sa gloire, s'en ressentit d'abord comme lui, par faiblesse ou par honneur. Mais, du fond de son exil, il voit sa patrie en danger : il ne s'en ressentit plus. Les Gaulois, profitant de sa disgrâce, avaient battu les Romains, mis leur armée en déroute, pris Rome d'assaut, égorgé le sénat, brûlé la ville, assiégé le Capitole, qui était déjà lui-même prêt de se rendre par un traité honteux. Où est Camille, disait-on? Vous Tallez voir. 11 vole à Rome avec un petit nombre d*amis et d'alliés rassemblés a la hâte. Créé dictateur^ il casse le traité, .tombe sur les Gaulois, les chasse de Rome et de toute l'Italie. Ce n'est pas tout : après avoir triomphé des ennemis de l'Etat, il pardonne aux siens, rebâtit la ville, rétablit la république dans son premier lustre ? en un mot, il ne se venge des injures qu'il en avait reçues que par des témoignages éclatants d'un amour a l'épreuve de 1 ingratitude.
Je ne m'étendrai pas davantage sur la force qu'avait à Rome l'amour du beau civil et politique; les Romains sont assez connus de ce cOté-là : bons citoyens, grands hommes d'Etat. Je finis par )q pouvoir qu'avait sur eux l'amour du beau mocal personnel, qui fait l'honnête homme, l'homme vertueux et décent. Il faut encore ici nous borner à un seul exemple; mais qui renfermera tout ce que le génie romain a jamais produit de plus élevé :
Le grand Scipion, né avec tous les avantages de ta naissance, de l'esprit, du cœur et du corps, fut épris dès sa jeunesse de l'amour du beau dans les mœurs. Sa maxime fut d'abord que la première victoire de l'homme devait être celle de lui-même (824^) : Vince animurny c'était son inot, et nous en allons voir les effets :
Vainqueur en Espagne des Carthaginois, on lui amène une jeune prisonnière qui était fiancée à un seiçneur du pays. Déjà maître de lui-même à 1 âge de vingt-auatre ans, il refuse de lavoir, de peur, ditFlorus, de blesser sa pudeur par un seul regard : Ne quixl de virginilatis flore vel ocuUs detù basse videretur (825). 11 est vrai qu'il en ver çut la rançon ; mais ce ne fut que pour aug-^ menter sa dot, et pour la rendre plus chère à son époux par ce nouvel agrément. Les peuples d'Espaçne, charmés de sa vertu, lui donnent publiquement le titre de roi. 11 le rejette (820), content, leur dit-il, de le porter dans vos cœurs, si vous m'en jugez digne. Vainqueur d'Annibal en Afrique, il prend Carthage. Il en envoie tous les trésors à R,ome, sans se rien réserver de sa conquête çue [e nom d'Africain (827j : A'tA« ex eo, nist cogwmen referens. Vainqueur d'An-
(824) Tit. Liv., Ik beli. Pun. m, l vu.
(825) FI. I. II, c. 6.
(8^6) Til. Liv., De helL Fun. u. I. vu. (827) Val. Max., 1, m, c. 7.
tiochus en Asie, où, après deux consulats el un triomphe, il avait bien voulu servir sous son ieune frère, en qualité de lieutenant* général, même intégrité» même désintéressement. Il se contenta de lui avoir conquis le nom d'Asiatique, avec l'honneur du triomphe. Tant de gloire ne pouvait manquer de lui susciter des ennemis, et par conséquent des accusateurs (828). II était inattaquable du côté de l'intérêt. OnTacctisa d'ambition ; que dans la guerre d'Antiochus il s'était comporté en dictateur plutôt qu'en lieutenant du consul ; que lui seul avait réçlé avec le roi vaincu les conditions de la paix ; qu'il semblait n'avoir entrepris cette expédition que pour montrer à la troisîèqie partie du monde ce qu'il avait déià persuadé aux deux autres, qu'il était 1 unique chef de l'empiré Romain; qu'il avait même disposé en maître des trésors de TAsie, ou du moins connivé à la dissipation que son frère en avait faite. Deux tribuns factieux le citent à comparaître devant le peuple pour répondre en forme sur tous ces articles. Scipion savait gagner des batailles, mais il ne savait pas foire le personnage d'accusé : Major animtu érat^ quam u$ reus esse sciret (8^). 11 comparut néanmoins au jour maraué. 11 monte sur la tribune aux harangues, c Tribuns, dit-il, vous m'accusez : Romains, écoutez ma défense. A te) jour qu'aujourd'hui, je vainquis Annibal et je vous rendis maîtres de Carthage. Les dieux vous ont accordé, sous mes auspices, plusieurs autres belles journées. Allons tous au Capitole pour en rendre de solennelles actions de grâces , et priez-les avec moi de vous donner beaucoup de princes qui yous servent avec autant de fidélité ({ue moi. » Sa défense, qui était toute romaine, plut aux Romains : tous les ordres de l'Etat le sui* virent au Capitole ; amis, ennemis, les tribuns mêmes, se voyant abandonnés, furent obligés d'accompagner son triomphe. Mais ce ne fut point encore là le plus beau triomphe de sa vie : maître du sénat et du peuple, maître des armées, il pouvait aisément opprimer par la force les ennemis de sa gloire. Non : « Je leur ai montré ce que je puis, faisons ce que je dois. » La guerre civile était inévitable si, après un tel éclat, il fût demeuré à Rome: il se retire dès le jour même à sa maison de campagne, pour sauver sa patrie une seconde fois par une retraite plus belle que toutes ses victoires.
En est-ce assez. Messieurs, pour démontrer le pouvoir que l'amour de l'ordre ou du beau moral a toujours conservé dans le monde, malgré la corruption générale. Je n'ai tiré mes exemples que des nations les plus fameuses par leur politesse. Je vous en aurais pu montrer jusque dans le seiu de la barbarie, et vous savez qu'Alexandre (830) en trouva parmi les Scythes mê-
(828) Til. Liv.,1. xxxvni.
(829) Tit. liv.. 1. xxxviii.
(850) Quint. Curl., I. vu.
APPENDICE. — ESSAI SUR LE «EAU
«es ? Tamour de Tordre est un feu allumé dans nos cœurs par un sonlQe divin.; nulle autre force ne le pourra jamais éteindre. £n vain les hommes soulèvent contre lui les passions les plus violentes, il en restera toujours quelques étincelles au fond de leur âme, ei souvent il ne faudra qu une étincelle pour le rallumer tout à coup avec éclat, du moins par des actes passagers de vertus héroïques, semblables h ces flammes subites qui sortent par intervalle des cendres d'un embrasement mal éteint. C'est une barrière que la Providence a opposée dans tous les siècles au progrès de la corruption. Dieu a laissé les peuples s'égarer dans leurs voies; (wr un effet de sa bonté, il a su mettre des bornes ,à leurs égarements : c'est lui-même qui nous en assure. Il a inspiré des législateurs pour leur donner des lois qui les re» tinssent dans l'ordre par l'amour naturel de la jusWce et de la société : Per me reges re-
Îjnanty et legum conditores juUa decernunt, Prov.yiUf 15.) Il a éclairé des sages pour les instruire, en réveillant dans leurs coeurs l'amour de la sagesse, de la science et de la vertu : Egohabito in const/to, et eruditis inter^ $um cogitationibijut. (/6td.,12.)Et parce que les lois sans les mŒurs,parce que les instructions sans les exemples, sont des digues trop faibles contre le torrent des vices, il a suscité parmi eux des âmes généreuses pour en arlêler le cours par des traits de modération, d'équité, de prudence, de force et de courage si frappants, qu'ils ne pouvaient s'empêcher d*y reconnaître quelque chose de dir'n : Meutn est con5t7tum, et œçuHas^ mea est prudenliaf mea est fortitudo, Socrate attribuait à une impression intime de la Divinité sur son cœur, l'amour qui le portait è la sagesse. Les Romains attribuaient au même principe les vertus du grand Scipion. Sénèque, le philosophe, en a même fait une maxime cénërale dans ce fameux passage : Miraris homines ad deos ire? Deus ad komines venit. ImOy quod propius est^ in ftomine venit. Nulla sine Deo bona mens est (831). Et è quelle autre cause pourrionsnous attribuer les victoires que les païens ont quelquefois remportées sur la nature, quand ils ont voulu écouter la raison? Malgré la distance des lieux et des temps, nous sommes encore frappés de ces grands exemples de jertu, quand nous les lisons dans l'histoire; nous en sommes touchés, souvent jusqu'aux larmes : les grandes âmes, par sympathie ; les âmes les pTus communes, par émulation; que dis-je? les plus vicieuses mêmes, par un reste de raison qui leur fait toujours estimer la vertu, qu'elles abandonnent, plus que le vice qu'elles suivent. C'est ma dernière preuve du pouvoir naturel de l'amour du beau moral sur le cœur humain, qui était ma principale proposition.