IM
APPENDICE. — DU YANDALISIIE ET DU CATHOLICISME DANS L*ART
sa gloire. Il cotomence très-sagement par établir que Vintelligence de celte école n est plus de la compétence de ce qu'on appelle Tulgairement les connaisseurs; qu*elle exige, avant tout, une sympathie forte et profonde pour les pensées religieuses des artistes ; que c'est dans la vie des saints bien plus encore que dans celle des peintres qu'il faut chercher la preuve des rapports intimes entre la religion et l'art. Il cite à l'appui de cette assertion des traits touchants de la vie de saint Bernardin, delaB. Humiliane,et un souvenir charmant de ses excursions dans les laeunes de Venise. 11 est clair que» pour le catnoliquet l'école quia le mieux compris cette relation entre la foi et l'art, doit occuper la plus haute place dans la hiérarchie catholique, môme quand la combinaison de l'idée avec la forme n'a pas lieu d'une manière précisément conforme aux lois de l'optique ou de la géométrie. Au xrv* siècle, tous les peintres suivaient pins ou moins cette voie ; au xv% comme nous l'avons vn, le naturalisme envahit Florence ; et pour retrouver les peintres qui cherchaient plus haut leurs inspirations , et les grouper ensemble, M. Rio parcourt les petites villes de la Toscane, celles de 1 Ombrie, et les cloîtres, véritables sanctuaires de la pénitence chrélienne.Il reeonnalt que Sienne, envers oui nous l'avons trouvé SI injuste, est restée oien plus 6dèle
3ue Florence aux vieilles traditions. Il parle e Taddeo Bartolo, auteur de l'histoire de Marie,- à la chapelle du Palais-Public; nous eussions désiré plus de détails sur cette œuvre, et surtout sur le compartiment où l'on voit Notre-Seigneur venant retirer sa mère de son tombeau, sujet traité d'une manière unique par ce grand peintre : c'était un artiste essentiellement original et profond, comme le démontre la curieuse manière dont il a représenté chacune des phrases du Cre" da, sur les stalles de cette même chapelle. Nous excepterons du dédain avec lequel M. Rio traite ses travaux hors de Sienne, la délicieuse jlfodone allaitant son enfant^ à l'Annunziata de Padoue. Notre auteur regrette de n'avoir rien retrouvé de ce gu il fit a Pérouse, à cause de l'influence incontestable qu'il exerça sur l'école ombrienne, dont cette ville tut le chef-lieu; la belle Descente du Saini'Espritf qu'on voit à San-Agostiuo de Pérouse, ne serait-elle pas de lui ?
liais les miniatures des manuscrits et livres de chœurfurent surtout le refuge du spiritualisme dans l'art. Au sein des cloîtres la miniature conserve toute sa pureté primitive, tout en brisant complètement ses entraves byzantines. Deux ordres monastiques, les Dominicains et les Camaldules. cultivèrent cette branche de l'art avec le plus grand succès : les moines du Mont-Cassin les suivirent de près. M. Rio passe en revue les magnifiques produits de ces écoles que l'on voit encore è Sienne, à Ferrare, au Vatican, à la bibliothèque Laurentienne.
($71 j| Toyez noire biographie de ce peintre , appendice n*^*il de ce volume.
(S7i) Lecoaronnement de Marie et la vie de saîat
Tous ces moines peintres furent les pré* curseurs de celui que nous n'hésiterons pas à nommer le plus grand des peintres chrétiens, comme il fut le plus saint, le bienheureux frère Jean de Fiesole, surnommé An* Îre/tco, à cause de son angélique piété, etque 'on nomme encore aujourd'hui a Florence, comme par excellence,, ti^eato (871). Cet incomparable artiste, qui commence à peine à être connu de nom en France, bien que nous possédions un de ses chefs- d'œuvre (872), a triomphé même des préjugés et des répugnances classiques deVasan, et trouve dans M. Rio un diçne et élognent i)anégvriste. C'était lui qui se mettait en prière chaque jour avant de commencer à peindre, car il ne travaillait que pour exprimer à Dieu sa foi, son espérance et son amour; c'était lui qui pleurait à chaudes larmes chaque fois qu'il avait à peindre une crucifixion, tant il souffrait avec le Sauveur mort pour le racheter. Tout catholique doit éprouver un inefiîablH bonheur en contemplant ces œuvres mer vétilleuses où Dieu a permis que la perfection de l'expression vint répondre à la sainteté de l'intention, et qui sont, on peut le dire hardiment, \e née plus ultra de l'art chrétien. Ce qui le prouve mieux que tout, c'est le sentiment de piété, de componction qui saisit tout d'abord à la vue d'un des tableaux daBeato: on reconnaît la religion, avec toute sa force , qui nous parle sous le voile de la plus pure beauté. On nous pardonnera peut-être de citer, à cette occasion, les lignes suivantes que nous avons surprises dans les effusions rapides d'une Ame jeune et pieuse qui se trouvait pour la première fois devant la Déposition de Croix que H. Rio recommande spécialement. « Oh 1 » écrivait-elle, « quelle surabondance d'amour de Dieu, d'immense et ardente contrition devait avoir ce cher Fra Angelico le jour oit U a peint cela I comme il aura médité et pleuré ce jour-là dans le fond de sa peti te cellule sur I es soufiTiancesde notre divin Maître? chaque coup de pinceau, chaque trait qui en sortait, semblent autant de regrets et aamour, provenant du fond de son âme. Quelle émouvante prédication que
la vue d'un pareil tableau! O délicieux
chef-d'œuvre 1 quel bonheur, quelle véritable grAce que de pouvoir contempler dans cette merveilleuse représentation de la passion de Notre-Seigneur, le cœur tout entier si ardent et si contrit du saint, qui exhalait ainsi les sentiments de douleur et d'amour dont son Ame était inondée, pendant les longues heures qu'il passait dans le calme de sa solitude en la présence de Dieu. Donnezmoi, Seigneur, quelque part à cette componction immense; qu'en contemplant ces œuvres , mon cœur soit si profondémieht initié par ce séraphique religieux dans la voie de vos douleurs, que je songe sans cesse à y prendre part, à entrer dans cette voie de la croix avec l'entraînement de l'amour, toutes les fois qu'il vous plaira de
Dominique, n« 1006 de la galerie du Louvre, gravé en 1817 par les soins de M. SchlegeL
îcri
DICTIONNAIRE DTSTIIETIQUE.
lOTi
in*envoyer quelques peines. Je devrais (leutéire borner ma demande à la soumission ; mais c'est trop peu. Ohl oui, rentratnemMH de )'amour, c'est là ce aue ie souhaite, ce que j*ose vous supplier de m accorder, après avoir vu toutes ces œuvres de votre peintre. D'autres y voient simplement des œuvres d'art; moi, j'y aurai puisé, je le sens, d'ineffables consolations, de profonds enseignements. »
Nous ne pensons pas que la vue d'aucun des chefs-d'œuvre de l'école classique , «i même des prétendus tableaui de piété dont on tapisse nos églises, inspire jamais de pareils sentiments.
M. Rio indique avec assez d'exactitude les principaux tableaux du Beato. 11 a omis toutefois le merveilleux Jugement dernier^ de la galerie Fescb, acheté par le cardinal chez un bouknger pour une somme minime (873) ; et surtout les grandioses fresques de îa chapelle de Saint-Brice, à Orvieto, qui représentent aussi le jugement dernier, mais ^ur une échelle plus grande qu'aucune des autres productions de Fra Angelico. Sa mort ne lui laissa pas le temps de finir son œuvre que Signoreili a malheureusement terminée; mais on y voit de lui le célèbre et sublime Chœur des prophètes^ et le Christ fou- 'droyant les méchants^ bien autrement divin que le Christ forcené de Michel-Ange, qui a voulu l'imiter. Nous ajouterons aussi comme un trait précieux pour les amis de cette grande renommée catholique, que deux madones de Rome, célèbres par leurs miracles, lui sont attribuées: l'une à Sainte-Cécile, et Tautre à Sainte-Marie-Madeleine.
Nous avouons que nous eussions désiré qpe M. Rio se fût un peu plus étendu sur les œuvres de ce peintre, qu il eût donné à ses lecteurs une idée du pian et de l'ensemble de ces compositions sans rivâtes. A son dé^ faut nous essayerons de le faire pour un tableau qui est indiqué dans une note de M. Rio (p. 1%), le Jugement dernier qui se trouve a l'Académie des Beaux-Arts de Florence. Nous ferons d'abord remarquer qu'un pareil sujet suffit seul pour constituer la difficulté la plus grande que Ton puisse avoir à surmonter. Comment repondre en effet d'une manière satisfaisante à l'idée que tout Chrétien se fait d'une scène qui surpasse en grandeur et en majesté, comme en variété et en immensité, touteautrescène remarquable, et qui renferme la consommation et le résumé de toute la religion? La moindre tentative exige nécessairement et à la fois l'imagination la plus pure, la foi la plus sincère et le talent le plus accompli. Tout y est surnaturel, ce n'est qu'en tr ans figurant , pour ainsi dire, les signes et les formes que la nature fournit à Tartiste, cju'il peut espérer d'atteindre son but; aussi peut-on affirmer que les peintres des écoles mystiques ou
(873) C^est peut-être le plus exquis des trois tableaux que Fra Angelico a consacrés à ce grand sujet. Depuis la dispersion de la galerie du cardinal Fcsch, il est à Londres, où il forme le plus bel or*
exclusivement catholiques, peuvent seuls traiter ce sujet, et que seuls ils y ont réussi. Fra Angelico a surpassé tous les autres et s'est surpassé lui-même dans le tablea i dont nous allons tracer une trop sèche esquisse. Qu'on se figure donc une planche de quelques pieds carrés ; au milieu de la partie supérieure, Notre-Seigneur est assis dans sa gloire ; ses deux bras sont étendus ; sa main droite portant l'empreinte, rayonnante de la plaie du crucifiement, est ouverte du côté des élus, qu'il semble convier à entrer dans son royaume ; sa gauche est également étendue du côté des damnés, mais elle est fermée, ils n'en voient que le revers ; ce geste seul dit tout : il est d'une simplicité sublime. Le Seigneur est au centre d'une nuée de séraphins disposés en forme d'amande (forme consacrée à cause de la Trinité, dont ce fruit était le symbole) ; ces séraphins sont rouges pour exprimer l'ardeur de l'amour qui les consume ; autour d'eux sont rangés en ellipses concentriques toute la hiérarchie cé« leste, en adoration, chaque ordre avec son symbole, les archanges avec des pallium^ les puissances avec des casques et des laDces,etc.; chacune de ces petites figures est en soi une charmante miniature. Aux pieds du Christ un ange dresse la croix triomphante, et deux autres sonnent encore des longues trompettes qui ont éveillé le genre humain. A sa droite, Marie, vêtue d^ne longue robe blanche semée d'étoiles, doublée de vert (couleur de l'espérance), les mains timidement croisées sur sa poitrine, lève vers son Fils un délicieux regard dVimouretde prière
four les pauvres mortels ; à sa ficauche, saim ean-Baptiste présente au Juge suprême IV gneau symbolique comme pour rapaiser; derrière la Reine des anges et le plus grand des saints, sur la même ligne, sont assis en deux rangées,' sur leurs trônes, les patriarches, les apôtres et les principaux sainte» ; Joseph è côté de Marie, et comme protège par elle ; Pierre avec la clef d'or du paradis et la clef d'argent du purgatoire ; Paul avec son épée. Moïse, David avec sa lyre, François d Assise avec ses stigmates lun;ineux ; Etienne, Sa figure toute empreinte de la Joie du martyre, et tant d'autres» De légers nua* ges blancs voilent leurs pieds ; de longs rayons de feu resplandissent de tous côtes autour d'eux; car ils sont déjk au sein de ta gloire céleste. Rien ne saurait égaler Tex-
{)ression do toutes ces têtes, ce mélange inefàble de béatitude calme et sereine avec ie saint respect dont les frappe Téclat delà justice divine. L'imagination la plus exigeante reste satisfaite et même dépassée : il semble, comme s'écrie ;Vasari lui-même, que les âmes bienheureuses ne pKeuvent être autrement dans le ciel. La partie infSrieure du tableau répond parfaitement à ta moitié d'en haut ; le centre est occupé par
nement de la collecUoo exquise de lord Ward, qtt ce seigneur a mise à ta disposiiloa du public avec une libéralité si intelligente et si rare hors ée
riialie (1856).
APPENDICE. - DU YANDALISIIE ET DU CATHOLICISME DANS L'ART
une longue avenue de tombes ou vertes et videsy dont la perspective se termine par le grand tombeau de Jésus-Christ, le seul fermé parée ou*il n'a rien à rendre. Le jugement vient d étrs prononcé : chacua connaît son sort. A gauche les damnés de toute classe, parmi lesquels le Bienheureux (quoique né dans un siècle de fanatisme et d oppression) n'a pas craint de placer des rois, des cardinaux et beaucoup de moines, sont entraînés par une foule de démons vers 1 enfer, qui occupe l'extrémité du tableau, et où l'on voit les sept péchés capitaux punis dans sept cercles différents ; et au fond le grand Lucifer, du Dante, dévorant un pécheur dans chacune de ses trois gueules. Adroite sont les élus, et c'est ici où Ton peut voir jusqu'à
3uel point le génie chrétien triomphe des iificultés, et comment une inconcevable variété peut se concilier avec la plus complète unité; tous ont la tète levée vers le ciel, tous regardent leur Smiveur en le remerciant, en l'adorant; et nul ne ressemblée son voisin. Au premier rans on voit un pape, dont le visage calme et sublime semble exprimer surtout la joie du repos après ses durs travaux ; derrière lui un empereur, type du chevalier chrétien ; puis un roi et è côté du roi un pauvre pèlerin qui a cheminé jusqu'au ciel ; une jeune princesse, tout éclatante du pureté et de foi ; beaucoup de religieuses, d'évéques, de laïques, de moines d'une beauté ravissante, mais chez qui l'on voit bien que la beauté physique n'est que le rayonnement extérieur de la beauté morale. Mais voici les anges gardiens qui viennent chercher les élus sur lesquels ils ont veillé pendant le temps d'épreuve : chaque ange s agenouille à cèté de son élu, et imprime sur ses lèvres un baiser fraternel ; puis il le conduit au ciel à travers une prairie émaillée de fleurs, où les anges et les h<Hnmes sauvés dansent ensemble r Canianteê chorosque ducentes in occursum régie {IReg. xviii, 6) ; les uns et les autres sont couronnés de roses blanches et rouges; dans Ift seule expression de leurs mains qu'ils se tendent l'un à l'autre, il y a un trésor de poésie. La ronde finie, ils s'envolent deux à deux vers la Jérusalem céleste. On aperçoit dans le lointain ses murs resplendissants; son portail entr'ouvert laisse échapper un torrent de rayons dorés au milieu desquels va se perdre un couple heureux, peut-être un ange et son élu, peut-être deux âmes qui se- sont aimées et sauvéea ensemble :
Suso aile poste rivolando Iguali
(PURG., c. 8.)J
Qu'on ajoute à cette esquisse le prestige d'un coloris, frais et pur, un dessin correct sans exagération anatomique, des draperies d'une grâce parfaite, des expressions de visage vraiment divines, et l'on aura une faible idée de ce Jugement dernier (87i^-75). Quand on l'a vu et compris , on reste bien froid devant celui de Hicnel-Ange.
Tel est lemattreque les Italiens modernes relèguent parmi les barbares de ce qu'ils appellent i iempi bassi^ les temps bas I C'est au point que l'entrée de la chapelle Saint- Laurent au Vatican au'il a couverte de fresques admirables, très-bien appréciées par M. Rio, est interdite aux jeunes artistes italiens et même étrangers, par les ordres de M. Agricola, peintre lui-même et conservateur du musée pontifical. Dans sa sollicitupe pour les progrès de l'art, ce Monsieur ne veut pas que de jeunes talents soient exposés à se perdre en donnant dans la voie qu'a suivie le Beato.
Reprenons, maintenant, à la suitede M. Rio^ notre marche, et voyons avec lui quels sont les peintres qui sont restés fidèles à ces ins-
f)irations si nien comprises par Fra Ange-ico. Benozzo Gozzoli, son disciple chéri,, semble servir de transition entre lui et l'école ombrienne. Nous blâmerons H. Rio du laconisme avec lequel il s'exprime sur la magnifique cavalcade des rois mages, que Benozzo a peinte à fresque au palais Hiccardi : nous n'aimons pas non plus qu'if compare ces cavaliers aux bas-reliefs du Paithénon : le grand peintre chrétien, dont chaque coup de pinceau, et j^usqu'au moindre détail, exprime cette pensée chrétienne qui, comme nous le disions plus haut, doit transfigurer la nature, n'a rien de commun avec la beauté grandiose, mais trop terrestre ^ des œuvres du paganisme. En revanche, l'auteur nous donne une bonne appréciation des œuvres gigantesques de Benozzo, au Campo Santo de Pise, ainsi qu'à Monte Fàlco. Il lui décerne, ajuste tilre, la palme du genre patriarcal^ le plus difficile de tous.
Gentile de Fahriano, autre élève du Beato, et le' plus ancien des grands peintres ombriens, sema^ dans toute l'Italie, des chefsd'œuvre de peinture vraiment mystique, et jouit d'une popularité immense.
Pierre Antonio de Foligno, Nicolas de Fo- Iigno, Fiorenzo dit Lorenzo (876), tous peintres ombriens, montrent, dans leurs œuvres,.
( 874-75 ) Pair une disposition habile et qui se retrouve dans le grand tableau deF.Angelicoau Louvre, les vêtements de louies les figures retombent de manière à ce que leurs pieds ne soient jamais visibles ; on ne saurait croire combien Tensemble eu devient plus aérien, plus surnaturel.
Ce chef-d'œuvre est enfbni dans une petite salle liasse de TAcadémie. 11 n'a jamais été gravé, ni même décrit, à ce (^ue nous sachions (18d9).— Depuis que nous écrivions ces lignes, un anglais généreux et intelligent, a fait Tithographier par M.
Gruner la partie du tableau de lord Ward qui représente Les élus , et m'en ^ envoyé une preuve avec une bonne grâce dont Tignorance où il m'a laissé de son nom me réduit à le remercier ici (1856;» (876) Rulsque M. Rio cite un tableau de celui-ci à la sacristie de San-Francesco de Pérouse, nous sommes surpris qu'il n'ait point parlé de Vittore Pisanello, peintre de Vérone, auteur de la belle série des actions de saint Bernardin , qu'on voit dan» celte môme sacristie. Il a tous les droits de comytcc parmi les maîtres de recelé mystitiuc.
]'inflaenc6 évidente de Taddeo Barloli, le Siennois, et de Benozzo Gozzoli, le Florentin.
La plus pure fleur de l'école de Sienne et de Florence avait été peu à peu transplantée et soigneusement cultivée sur les montagnes de rOmbrie, où le tombeau de saint François d'Assise, regardé, au moyen âge, comme le lieu le plus sacré du monde, après Jérusalem, attirait et nourrissait la piété: oii ' Pérouse, toujours guelfe au milieu des dissensions de ritalie, avait toujours offert un iisile sûr aux souverains pontifes, trop souvent exilés de Rome. Aussi, à la fin du xv* siècle, après la mort du Beato et de Benozzo, la suprématie de Tart chrétien est dévolue à Técole ombrienne dans la personne de Pérugin, de Pinturiccbio et de Raphaël avant sa chute, glorieuse trinité qui n'a jamais été Qt ne sera jamais surpassée. M. Rio établit, d'une manière satisfaisante, que le Pérugin eut pour maître Fiorenzo di Lorenzo, élève et imitateur de Benozzo, au lieu des naturalistes Buonflgli ou Piero df Ha Francesca : il réfute ensuite victorieusement, d'après MariotU, les calomnies atroces dont Yasari a chargé la mémoire du Pérugin, et qui s'expliquent par l'antipathie profonde et réci- £ roque oui régna entre Pérugin et l'école de Hcnel-Ange, a laquelle appartint, plus tard, Vasari, Celui-ci était, du reste, serrile courtisan des Médicis, qui ne youlurent jamais charger d'aucun travail le Pérugin, excluaion qui l'honorera toujours aux yeux de ceux qui apprécient la déplorable influence de ces marchands, si vantés par les païens des XVI* et xvir siècles, et par les incrédules du xvui*. Il est certain, comme dit M. Rio, que les lauréats soldés de la cour de Médicis ne pouvaient guère sympathiser en désintéressement avec un pei ntre qui peignait à fresque tout l'intérieur d'un oratoire pour une omelette (una frittata (877), ainsi que l'avait fait' le Pérugin, dans sa ville natale. Ce merveilleux artiste sut effectuer la conciliation si difficile, alors surtout, de progrès immenses dans le coloris et le dessin avec la
fjureté et la profondeur des traditions mysiques. Ses aivers travaux sont énumérés et juffés par M. Rio, avec son talent et sa perspicacité ordinaires ; toutefois, nous n'adopterons pas, sans exception, tous ses jugements ni son admiration pour le tableau du palais Albani, à Rome, et les tètes de saints à Saint-Pierre de Pérouse, ni la proscription qu'il prononce impitoyablement contre toutes les œuvres duPérugin postérieures i l'an 1500. Mous lui demanderons si l'admirable saint Sébastien, à genoux sur une marche du trône de la Madone, et qui lui offre les flèches dont il a été percé, si ce tableau, qui se trouve à la sacristie de San-Agostino , et qui est daté de tStO, n'est pas digne des meilleurs jours du Pérugin î Et la grande fresque de San-Severo, peinte en 1521, lorsqu'il était octogénaire, est-ce une œuvre de décadence?
Pour nous, nous croyons gu'il fiiut une tendre indulgence pour la vieillesse des pein* très chrétiens et même pour leurs faiblesses, lorsqu'ils sont restés jusqu'au bout fidèles à la pureté et à la vérité, et qu'ils n'ont pas» comme Raphaël, sacrifié au yeau d*or de la sensualifé et du paganisme.
Quoi qu'il en soit, s'il y a eu décadence cbei le Pérugin dans ses dernières années, il o'^ en eut aucune dans son école ; « elle était cependant, dit M. Rio, sous le rapport de la variété des sujets, plus pauvre que les autres écoles contemporaines; on n'y exploitait ni les turpitudes mythologiques, ni Fétade des bas -reliefs antiques,' ni même les grandes scènes historiques de l'bistoira sainte ; on se bornait au développement el au perfectionnement de certains types, trèsrestreints en nombre, mais qui réunisssaient tout ce que la foi peut inspirer de poésie et d'exaltalion. La gloire de l'école ombrienne est d'avoir poursuivi sans relicbe le but transcendental de l'art chrétien , sans se laisser séduire par l'exemple , ni distraire par les clameurs ; il semblerait qu une bénédiction spéciale fût attachée aux lieux particulièrement sanctifiés par saint François d'Assise, et que le parfum de sa sainteté préservait les beaux-arts de la corruption , dans le voisinage de la montagne où tant de
Peintres pieux avaient contribué l'un après autre è décorer son tombeau. De là s'étaient élevées comme un encens suave vers le ciel des prières dont la ferveur et la pureté assuraient l'efficacité ; de là aussi étaient jadis descendues comme une rosée bienfiaisante sur les villes les plus corrompues de la })laine, des inspirations de pénitence qui avaient çagné de proche en proche le reste de l'Italie. .L'heureuse influence exercée sur la peinture faisait partie de cette mission de purification, et nous
Sienne fut la première ville qui ré-
Eondit à son appel : il y a laissé un tar leau dont M. Rio ne parle pas, mais qui est, selon nous, son cber-d'œuvre ; la Crucifixion à San-Agostino. Mais en parlant de Sienne, nous retrouverons chez M. Rio ce mélange de légèreté et de sévérité que nous lui avons plus haut reproché. 11 parle de Matthieu de Sienne avec une injustice vraiment révoltante :il lui reproche un Massacre des Innocents qu'il qualifie 'de hideux; ^ n'est sans doute pas au tableau qui représente ce sujet dans l'église des Servîtes de Pérouse que s'applique ce jugement, car il est très-beau, et la tète d'Hôrode surtout est étonnante. Le même sujet a été traité par ce même maître aujchœurde San-Agostino, d'une manière satisfaisante. Mais comment notre auteur a-t-il pu oblier le délicieux tableau de Matteo, daté de iVt9, dans la même chapelle où est la célèbre Madone du vieux
(877) ILateTTi, LHur$ ferugki*
fin?
APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS L'ART
Guide, lableaa où Ton voit Marie entourée d'anges musiciens, tous charmants, jayant à ses genoux saint Jérôme et saint Jacques, à ses côtés saint Sébastien et un pape martyr, et au-dessus du tout, une admirable adoration des rois? Mais kiî-méme nous en a indiqué un autre plus délicieux encore à SaU'- Spirito, qui représente la sainte Vierge Aêsunta^ dans un médaillon de séraphins oblons comme le calice d'une fleur dont les ailes des anges formeraient les pétales. Le neveu de Matteo, Jérôme, méritait aussi d'être nommé, ne fût-ce qu'à cause de ce beau tableau où Ton voit les deux saintes Catherine à genoux devant la madone, daté de 1508, dans l'église de Saint-Dominique. Pacchiarotto, disciple illustre et presque mal du Pérugin, est traité avec une briè- Teté désespérante, et mis, on ne sait pour* quoi, sur la môme ligne que Baccarumi, homme de la décadence. Comment M. Rio n'a-t-il pas étudié un peu sa vie, qui fut po- Htigue aussi bien qu'artistique, comme celle de y anni ; car il aurait été pendu comme chef d'émeute, si les Franciscains ne l'avaient pas sauvé et fait passer en France (878j? Comment n'a-t-il pas consacré une ligne à cette admirable fi^èsque qui orne un lieu cher et sacré pour tout catholique, la chambre occupée par sainte Catherine de Sienne, dans la maison de son père le teinturier, fresque qui représente la visite de Catherine à son amie sainte Agnès de Montepulciano étendue morte sur sa bière, où la beauté féminine a atteint ce point où l'inspiration chrétienne peut seule conduire? Nous renouvellerons donc ici le désir et Tespoir de voir toute la partie de Sienne refaite. Nous concevrions ces omissions, ces injustices chez tout autre, mais nous ne les pardonnons
SIS à un homme qui s'est identifié, comme . Rio, avec toutes les lois et toutes les J'ouissances de la véritable esthétique. Quant i nous, nous estimons que, après tant d'oubli et d'impies dédains, c'est un devoir de recueillir et de chérir scrupuleusement jusqu'aux moindres travaux des peintres restés purs, comme une portion précieuse du trésor catholique.
Boccaccio Boccaccini fut à Crémone le dine représentant du Pérugin : tandis que bi liaison intime de celui-ci avec André verocchio et Lorenzo di Credi, le maître et le condisciple de Leonardo de Vinci , assurait è ces doctrines une influence légitime sur la magnitique et si chrétienne école de Lombardie.
Mais ce fut surtout à Bologne que l'école ombrienne trouva une sympathie qui eut les suites les plus heureuses pour lart. A M. Rio appartient la gloire d'avoir réhabilité, ou pour mieux dire découvert la véritable école bolonaise , non pas celle du Do-
(878) Valéry, IV, p. Î78.
(879) Elle a été canouiséc en ^722; sa fêle se célèbre le 9 mars.
(880) M. Rio a très-sagement relevé ce gftchîs qui règne dans la distribution des lableaui de notre
miniquio et des Carracnes qui a été si longteojps et à si juste titre l'objet du culte des matérialistes; mais l'ancienne et religieuse école des XIV' et XV* siècles , qui ne s'éteignit que dans la ruine générale de l'art aa XVI' siècle. Elle se distinguait peut-être plus encore que celle de Florence , par sa piété traditionnelle. Vitale, élève de c& Franco que le Dante a vanté {Purgat,, c. II), ne put jamais se résoudre à peindre une crucifixion, disant que c'était une tAche trop douloureuse pour son cœur. Jacopo Avanzi, dont on voit encore d'admirables fresques al Santo de Padoue, fut longtemps retenu par le même scrupule. Lippo Dalmasio ne voulait peindre que des images de la sainte Vierge, et « telle était à ses yeux l'importance de ce travail qu'il n'y mettait jamais la main sans s'y être préparé la veille par un jeûne austère , et le jour même par la communion. » Aussi ce genre de préparation lui réussit-il si bien que le Guide, erè plein xvu' siècle, restait ravi d'admiration devant sa Madone : celle qu'on voit encore sur la façade de l'église San-Proculo justifie bien son extase. Nous sommes surpris que, dans cette énumération dès gloires primitives de l'école bolonaise , M. Rio ait omis un nom qui devait le frapper particulièrement, celui de sainte Catherine de Bologne : elle s'appelait Catherine Vigri , naquit à Ferrare en IfhlS , elle fut ajsbesse des Ciarisses à Bologne , et y mourut en 1^53 (879) : au milieu des vertus héroïques et des actions miraculeuses qui Tout fait canoniser, elle cultivait avec ardeur la musique et la peinture : on conserve deux de ses tableaux, oui tous deux représentent sainte Ursule, l'un è l'académie de Venise , Tautre à la Pinacothèque de Bologne.
Francesco Francia est l'astre rayonnant de l'école de Bologne : contemporain et émule du Péfugin , il a puisé aux mêmes sources ,, et mérite de prendre place avec lui , Fra Àngelico, Lorenzo di Credi et Quelques autres, dans ce cercle de peintres délite où doivent se concentrer les admirations du Chrétien. 11 n'est guère connu, même de nom,, en France. Notre fameux musée du Louvro ne possède pas un seul tableau de lui,, quoique tous ceux d'Allemagne aient pu facilement s'en pourvoir! Les beaux génies qui ont présidé à cette collection ont sans doutecru que cette peinture my$tique ue méritait pas de figurer à côté des Rubens et des Lebrun : c''est à ce même esprit qiie nous devons de n'avoir pas un seul tableau remarquable du Pérugin , tandis que le petit nombre de tableaux des anciennes écoles qu'on a laissé s'y glisser, sont relégués dans rai)tichambre (880). Francia a atteint, pour le type de la Madone, une perfection
galerie, et qui contraste d*Une manières! liumilianie p(»ttr nous avec TexeeUeet arrangement chronologique des galeries de Berlin , Munich et Florence.. Mais qu est-ce que cela auprès do grossier vandalisme <tin fait clouer des planches pendant ehnimoiàt
DtCTIOMNAIRE D^fiSTHETIQUE.
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sans nraie: la tendre dévotion qu*il lui portait , pouvait èenle (lui révéler ces secrets célestes. Sa modestie égalait sa piété : il signait toujours ses tableaux Francia Aurifex^ se cro/ant indigne du nom de peintre. iHous voudrions pouvoir donner la description du tableau ravissant que semble indiquer M. Rio (p. 249)9 et qui représente saint Augustin bésitant entre Jésus et Marie ; mais le temps et Tespace nous pressent. Francia se lia avec le jeune Raphaél , pendant que celui-ci était dans toute la pureté de sa première manière : mais c'est une calomnie im- Eudente de Vasari , cx)mme le démontre trèsien H. Rio , que de prétendre que Francia mourut de chagrin en se vovant éclipsé par la Sainte Cécile de Raphaël. S'il était en effet mort de chagrin , c'eût été sans doute d'v voir la dégradation précoce du génie.; mab* heureusement pour la véracité de Vasari, il survécut de deux ans à Raphaël» mais ibu se gardant bien de Timiter, et ayant même cessé toute intimité et toute correspondance avec lui depuis radôi)tion de sa dernière manière. Que pouvait-il y avoir de commun entre le peintre des ravissantes madones qu'on voit à Bologne justement en face de la Sainte Cécile, et Tair déjà si effronté de la Madeleine de ce dernier tableau (881)? Francia eut de nombreux élèves. L'élite d'entre eux travailla avec lui aux fresques de Sainte-Cécile, si belle encore malgré l'abandon où l'a laissée l'incurie dés Italiens pour leurs anciens mattres. Giacomo» son fils , et Amico Aspertini restèrent fidèles à la bonne voie. D'autres, parmi lesquels on remarque le fameux graveur Marc-Antoine , cédèrent à la séduction du paganisme. On regrette de pas trouver ici un mot sur un élève de Francia, Timotéo Viti ou délie Vite ; auteur d'une Madeleine pénitente (à la Pinacothèque) dont la pudeur et la ferveur forment un noble contraste avec les affreuses profanations dont ce sujet a été accablS depuis la renaissance. Ce serait aussi la place naturelle de quelques renseignements sur les frands maîtres de la primitive école de errare, Costa, Mazzolini et Panetti, dignes rivaux du délicieux Francia (882). Après avoir examiné ainsi les résultats ae l'intluence du Péruein au dehors, M. Rio revient à ses disciples en Ombrie même. Puisqu'il a honoré de ses éloges Gerino de Pistoja, et Paris Alfani, qui en sont, selon nous, assez peu dignes, on ne conçoit pas pourquoi il a omis Sinibaido Ibi, dont on voit un
de ekaiiue année devant toas les tableaux anciens, afin de pouvoir exposer les productions des médiocrilés modernes? la postérité, en lisant ce fait dans Thistoire de notre temps , aura peine à le croire (1859).
(881) On peut eu juger d'après la gravure de sainte Cécile , récemment, faite par GandolQ , 011 celle publiée en France par JOesnoyers , à ce qu'il nous semble.
()^!2) Cette lacune a été depuis comblée par un excellent opuscule de M. Camiflo Laderchi sur Tancienne école ferraraise, dont nous parlerons dans rappeudicc n« 5.
(883) Le directeur de cette galerie , U. Saiigui-
si beau Saint-Antoine & San-Francesco de Pérouse, et surtout Giannicola Maoni, dont le tableau vraiment sublime forme, avec la Madone de Pinturicchie, si justement appréciée par l'auteur, le plus bel ornement de la petite mais délicieuse galerie de Pérouse (883). Les ouvrages de Pinturicchio ont été traités avec soin et prédilection par H. Rio, surtout ses fresques exquises de Sainte-Marie du Peuple, a la première église que l'étranger salue en entrant dans Rome. » Nous lui reprochons seulement trop de sévérité pour les œuvres de ce pauvre Pinturicchio a Spello, et l'oubli complet de la Ce^pella Bella peint par lui dans cette petite vilie^ et où (fans une Nativité, il a eu la belle idée de montrer sur les langes qu'un séraphin apporte à l'Enfant divin, l'empreinte prophétique de la croix. Nous avons dit plus naut pourquoi nous étions plus indulgent que H. Rio pour la vieillesse des grands peintres chrétiens : nous préférons la vieillesse de Pinturicchio au progrès de Raphaël. Nous ne dirons rien dé ce Si(;norelli, renégat de l'école mystique, qui poussa Tamour de l'anatomie jusqu'à 1 étudier sur le cadavre de son propre nls : mais noas ams hAterons d'arriver à Raphaël, le plus illustre des élèves de Pérugin. Nous admettrions volontiers avec M. Rio qu'il a porté l'art chrétien à son plus haut degré de perfection, si nous nétions attristés et affligés, même en présence de ses chefs-d'œurre les plus purs, par la pensée de sa déplorable défection. Il est certain que nul n*a réuni à un si haut point que lui toutes les qualités les plus variées, |>endant les dix preniières années de sa carrière : mais c'est justement parce qu'il a le mieux conçu et le mieux pratiqué la sainte vérité, qu'il est plus coupable d'avoir volontairement embrassé des erreurs profanes. Quoi(]pe les tableaux de sa première manière soient les plus beaux du monde, on ne doit pas dire qu'il a été le plus grand des peintres, pas plus qu'on ne
Eourrait dire qu'Adam a été le plus saint des ommes, parce (ju'il a été sans péché dans le Paradis. H. Rio analyse avec une attention parfaite les principales œuvres de Raphaël depuis l'an 1500 où il se fit l^élève du Pérugin, jusqu'au moment où il reooDça aux traditions ombriennes pour fonder l'école Romaine {SSh). Il établit une foule de rapports très-précieux entre les cireonstances extérieures de la vie de Raphaël, ses amitiés, les lieux qu'il visita et ses ouvra-
netti , est du très petit nombre des llaUeiis qui aiment, comprennent et pratiquent la peinture catholique.
(884) On est encore si peu familiarisé en France avec la première manière (c*est-à-dlre la manière chrétienne) de Raphaël, que nous nous soovenoas d*avoir lu dans la Revue de Paris du 40 octobra 1856 un article signé L. Tlioré, dont raoteur parait stupéfait de ce qu'un tableau de Raphaël, daté de 1506, ait pu exciter son admiration. Qa*a«raii donc dit cet écrivain devant le Crucifiement de cardinal Fesch, qui est do 1503, et le SposaliM , qd est de 1504?
APPENDICE. -- DU VANDALISME ET DU CATHOLlfJSME DANS LART.
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s. B commence par le Sposalizioy et finît la Dispute du Saint-Sacrtment : ce sont les deux termes extrêmes du eénie chrétien de Raphaël , et on peut le dire, les deux plus merveilleuses productions de la peinture. Hais croirait-on que le SposatiziOf cette œuvre heureusement popularis.ée en France par la belle gravure de Longhi, cette œuvre, coiâme dit M. Rio, à la fois naïve et êublime^ est si peu comprise à Milan qui a le bonheur de la posséaer, que les fins connaisseurs de cette ville disent que c'est un tableau d'apprenti« et regrettent les (i'0,000 francs qu*il a coûté. Nous n'essayerons pas de suivre M. Rio dans son examen qui mérite une lecture approfondie. Nous regrettons ou'il n'ait pas fait mention des madones Aifani et Contestabile à Pérouse, et qu'il ait parlé si légèrement du petit tableau du comte Tosi à Brescia, qui représente Notre- Seigneur à mi-corps, le doigt sur la plaie de êOQ côté, et disant à ses disciples Paxvobis: jamais Raphaél n'a mieux réussi dans la tête du Christ (885). M. Rio a commis, ce nous semble, une erreur grave, en disant que le premier tableau fait par Raphaël après le Sposalizio^ la sublime Incoranazione du Vatican, a été terminé vingt ans plus tard par Jules Romain et le Fattore. Dans ce délicieux tableau (886), tout est d'un seul jet, et ce Jet s'élance des sources les plus limpides de l'art mystique : rien n'indique l'attouchement impur de Jules Romain. H. Rio l'a sans doute confondu avec le tableau voisin, dit la Madona di Monte Luee^ qui repré*sente le même sujet, œuvre conjointe de ces deux élèves dégénérés de Raphaël, mais à laquelle le génie du Raphaël pérug;inesque est complètement étranger. Il a omis aussi, on ne sait pourquoi, le chef-d'œuvre de la galerie du Vatican, le Presepe délia Spineta^ que l'on croit Atre le fruit du travail réuni du Pérugin, de Pinturicchio et de Raphaël. 11 serait fort difficile de distinguer la part de chacun : mais on peut dire hardiment que, s'ils y ont tous trois travaillé, ils s'y sont tous trois surpassés (886*). La Vierge dite du dttc d'Albe, dont H. Rio ait avec raison que « nul tableau n'est plus propre à exalter les Ames pieuses qui veulent méditer sur les mystères de la Passion, » naguère à Londres, chez le généreux M. Coesvelt, vient de passer à Pétersbourg, et est par conséquent perdue pour l'Europe catholique et civilisée. Le rapprochement entre la Dispute du Saint- Sacrement et le poëme du Dante, est naturel et juste : cette fresque est en effet un véritable poëme de peinture. Pourquoi faut-il qu'aussitôt après l'avoir terminée, Raphaël an cédé aux suggestions du serpent? Comme dit notre auteur, « le contraste est si frappant entre le style de ses premiers ouvrages et celui qu'il adopta dans les dix dernières an*
(885) Ce petit chef-d'œuvre, très-peu connu, a été parfaitement gravé par H. Grûner, pour la traduction Italienne de la vie de Rvphaél, p^r Quatremère de Quincy , ainsi que pour l'ouvrage publié récemment par M. Passavant , en Allemagne , sur les travaux de Rapbaél.
nées de sa vie, qu'il est impossible de regarder l'un comme une évaluation ou un dévoloppement de l'autre. Evidemment il y a eu solution de continuité, abjuration d'une foi antique en matière d'art, pour embrasser une foi nouvelle. » Cette foi nouvelle n'est autre que la foi au paganisme et au matérialisme, qui a eu pour révélation les fresques de l'histoire de Psyché, et là Transfiguration. M. Rio remet à un autre moment l'histoire de cette grande chute nour nous donner celle de la croisade prècnée par Savonarole contre l'invasion du paganisme dans la société et surtout dans l'art. Cet épisode, qui occupe tout le chapitre VIH, est peul-étre la
t)artie du livlrequi fait le plus d honneur à 'auteur; ou plutôt ce chapitre fait à lui seul un beau livre. Nous ne tenterons pas d'analyser ce récit plein de mouvement d'éloquence et de raison, qui initie le lecteur à la crise la plus importante de l'histoire de Fart et de la poésie chrétienne. Mais c% n'esî
Ks seulement à l'histoire de l'art, c'est à iistoire religieuse en général que M. Rio a rendu un service essentiel, en pulvérisant les mensonges à t'aide desquels les protestants et les philosophes ont jusqu'à présent exploité le rôle joué par Savonarole au profit de leurs hainescontre l'Eglise romaine. Tout dernièrement encore un professeur de théologie luthérienne (si tant est qu'il y ait encore une théologie luthérienne) à léna, M. Meyer, a publié un gros volume où il cherche à démontrer que Savonarole était le digne précurseur de Luther, et même son rival sur plusieurs points. D'un autre côté, dans le siècle dernier, les jansénistes italiens, imbus des doctrines que Joseph H rendait si fatales à l'Eglise et à la^ société, publièrent plusieurs écrits contre lui, comme rebelle à l'autorité légitime et paternelle des Médicis, rebelleau nom du fanatisme, comme l'étaient les Belges contre Joseph II. M. Rio a réhabilité les opinions religieuses et politiques de ce grand homme ; u a prouvé que son catholicisme était aussi pur que sa politique était sage et éloignée de la démagogie qu'on lui impute ; il a reconquis pourTEglise la gloire et le génie de Savonarole. Qu'il en soit béni l Aussi bien est-il impossible de lire ce chapitre sans éprouver la plus vive sympathie à la fois pour le héros du récit et pour le narrateur, car on sent que l'un n'est compris que grâce aux efforts de l'autre. Il a fallu que M. Rio vint compulser avec un soin scrupuleux le recueil déjà si rare des sermons de Savonarole pour en retirer les admirables invectives de l'apôtre chrétien contre le classicisme corrupteur de l'éducation, contre le paganisme avec tous ses souvenirs antiques, ses héros profanes» sa littérature obscène et son art voluptueux ; en même temps qu'une théorie du beau obté*
(886) Gravé à Dresde, par Stolzel, en 1832, mais avec trop de dureté.
(886*; Dans mon dernier voyage à Rome, j*ai appris qu'on aUribuait maintenant ce chef-d'œuvre au peintre Spagna. Il a été gravé sous ce nom par la Calcographie apostolique.
DICTIONNAIRE D*ESTHETIQUfi.
lOSi
tien, qui avait une bien autre originalitét une bien autre profondeur que toutes les trivialités qu'on répétait servilement alors d*après Aristote et Quintilien. On conçoit le soulèvement qu^il dut exciter contre lui dans une société où la découverte d*un manuscrit grec ou latin était regardée comme un des
S lus grands bienfaits du ciel, et où Ton osait lettre sur les autels les portraits des courtisanes les plus célèbres en guise de madones. Aussi, malgré le pur enthousiasme qu'il inspira à la jeunesse, et dont M. Rio raconte les résultats avec tant de charme, malgré l'influence toute-puissante qu'il exerça sur les savants, les guerriers et les plus grands artistes de son siècle, Pic de la Hîrandole, Salviati, Valori, Lorenzo di Credi, Fra Bartolommeo, Luca délia Robbia, Cronaca, il succomba sous les efforts réunis des vieux débauchés, des professeurs de littérature païenne, et surtout des banquiers et des usuriers, qui ne voulaient pas se laisser enlever, par Vinfluence de la religion, le gouvernement des affaires publiques M. Rio ne le suit pas jusqu'à sa catastropne ;$'il l'avait l'ait il aurait certes reconnu que, dans les derniers temps de sa vie, Savonarole manqua lui-même de cette humilité et de cette modération qui donnent la victoire. Mais notre auteurn'apas oublié la noble justice rendue à la victime du [iaganisme par la cour de Home ; justice qui ne fut pas tardive puisque l'on voit, dix ans après sa mort, Raphaël le représenter parmi les docteurs de l'Eglise, dans la fresque du Saint-Sacrement, avec l'autorisation de Jules II, successeur immédiat d'Alexandre VI qui l'avait ^condamné.
Nous regrettons que M. Rio n'ait pas cité ou analysé auelques-uns des nombreux poëmes de Savonarole, qui sont en manuscrit a la Magliabecchiana, et dont plusieurs ont été publiés parMeyer. Il eût été bon aussi de rappeler rinQuence qu'exercèrent ses sermons sur Ben venu 10 Cellini, comme celui-ci nous le raconte avec son énergie habituelle (887). Benvenuto, malgré ses excès en tout genre et la direction exclusivement païenne de son talent, avait conservé une foi très-fervente, et par tout l'ensemble de sou caractère, il nous parait avoir été le dernier représentant de la dignité et de l'indépendance de l'artiste du mojren &ge.
Fidèle à la distinction fondamentale de son ouvra{;e, M. Rio, dans son chapitre IX, sépare et juge les peintres de Florence qui, au commencement du XVI* siècle, se lancèrent à pleines voiles dans le naturalisme, et ceux qui, dominés par le souvenir de Savonarole, formèrent une nouvelle école purement religieuse. Lorenzo di Credi occupe la première place parmi ceux-ci. Le tableau qu'on voit de lui au Louvre peutdonnerune idée de son genre, quoique la Vierge y soit inférieure à son type habituel si pur et si
(887) Voy. VUa di Cellini, édît. de Ttssi, t. III, p. i, et aussi t. 1, p. 65.
(^8) U lie faut pas confondre ce lableaa avec telui da mèmn auteur dans la mâinc égliscp qui re»
tendre à la fois, qu'on le place volontiers k côté de ceux du Pérugin et de Franria. Fra Rartolommeo fut plus enthousiaste que tout autre de Savonarole, et il eut, comme Lorenzo di Credi, la gloire de ne jamais vouloir traiter des sujets profanes; mais nous ne saurions partager l'admiration que ses œuvres inspirent à M. Rio, si ce n'est pour le tableau de l'église San-Romano à Lucques,
2ui représente sainte Madeleine et sainte atherine de Sienne aux pieds de Notre-Seigneur crucifié (888). Ridolfo Ghirlandajo, nourri à l'école ae Savonarole, ami de Fra Rartolommeo et de Raphaël pendant la jeunesse de celui-ci, resta fidèle jusqu'au bout aux inspirations chrétiennes, en les parant d'un coloris plus suave et plus harmonieux peut-être que celui de tout autre maître florentin. On peut en juger d'après VIncoratMzione qui est au Louvre et qu'il fit à dix-neuf ans ; il mourut en 1560 ; il fut le dernier des
£ cintres chrétiens. Nous ne suivrons pas [. Rio dans l'examen détaillé qu'il fait des peintres naturalistes de la première moitié du XVI* siècle, Pierodi Cosimo, Mariotto AIbertinelli, André del Sarto et le Pontormo ; ils excellaient tous plus ou moins dans le coloris, « cet élément subalterne de la peinture^ » mais ils n'eurent jamais une inspiration purement et profondément chrétienne, si ce n'est André del Sarto dans deux ou trois fresques de la vie de saint Philippe Benizzi à Viifinunjsta/a. Nous ne concevons même pas comment M. Rio a eu Je courage de s'étendre si longuement sur ces peintres de la décadence, lui qui a été si avare de détails sur les œuvres de Fra Angelico. Il est vrai que dans ses paçes on trouve des renseignements très-significatifs sur la vie de ces nommes : et l'on peut en déduire o priori un jugement très-sûr quant au caractère de leurs ouvrages. On y voit toute ia honteuse histoire d'André del Sarto, qui eiscroquait de l'argent à François 1" en peignant sa femme grosse en guise de madone. On y voit que Mariotto mourut de débauche à la fleur de l'âge, et que Pierre di Cosimo aimait tellement la nature qu'il cherchait à s'inspirer « dans le voisinage de^ hôpitaux.
Eres des murs où les malades avaient l'haitude de cracher depuis des siècles, et devant des découpures et des ondulations de toute forme et de toute couleur il restait quelquefois des heures entières en contemplation, à moins qu'il ne vint à entendre le son des cloches ou le chant des moines, car il aurait fui à l'autre extrémité de Florence pour échapper à ce double supplice. » Cet artiste avait, è ce qu'il parait, les mêmes répugnances que certains esprits éclairés de nos jours.
L école naturaliête mixte, c'est-à-dire encore mêlée de quelques éléments religieux et poétiques, s éteignit avec le Pontormo,
présente la Madone de ia Hîséricorde : cdui-d m st*lon nous bien inférieur, surtout poor le type de Marie.
APPENDICE. — nu VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS L'AKT.
pour ftin^ phnà réoola tmêiÊraKête pure des Allori et des imitateurs et likhei-Aiige, dont il doit être question dans une partie ultérieure de l'ouvrage.
Nous Toici arrives au chapitre 10 et dernier de ce précieux volume; il traite de Fécole vénitienne primitive et de ses branches collatérales dans diverses villes des possessions de Venise. 11 nous semble que ce chapitre» avec celui qui renferme le ma-
Snifique épisode de Savonarole, est la partie e son livre que Tauteur a traitée avec le plus d'amour, et nous lui en savons d'autant plus gré que ces deux sujets n'ont pas même été effleurés jusqu'ici «pas même par la scrupuleuse pénétration des Allemands.
Après quelques considérations préliminaires, un peu trop sévères selon nous* sur le dialecte si gracieux de Venise, M. Rio établit que la poésie chrétienne n'a revêtu à Venise que les seules formes de la légende et de l'art; il nous dit que la poésie légendaire de Venise est plus riche qu'aucune autre du monde dans ses variétés. Nous croyons cette assertion singulièrement exa-
gérée, mais nous espérons qu'un jour M. io essayera de la justifier en nous initiant à la connaissance de ces trésors, et en les comparant avec les richesses légendaires du monde germanique et du reste de l'Italie. Passant de suite à la forme de Tait, i\ juge rapidement l'empire passager de l'école byzantine, frappée là comme ailleurs d'une heureuse stérilité. Les travaux de Giotto à Padoue, trop légèrement appréciés par M. %io, comme nous l'avons dit plus haut, y enfantèrent une école dont le plus beau monument se trouve au Baptistère de cette ville. Nous avouons que la coupole de cet édiQce qui représente la gloire céleste, peinte par Giusto et Antoine de Padoue, avec la foi sévère et naïve de cette heureuse époque, nous parait un spectacle beaucoup plus radieux que les savants raccourcis des coupoles du tyV siècle ({ue M. Rio leur compare. Guariento, condisciple des peintres du Baptistère, se distingua d'eux par Tori-
S inalité de ses productions; c'est lui qui fit Venise le premier tableau à la fois reli- ((ieux et national dont l'histoire ait gardé le souvenir, qui représentait la sainte Vierge inaugurée par Jésus-Christ comme reine de Venise ; et de plus, comme symbole de la fraternité qui devait régner entre les citoyens, saint Antoine et saint Paul partageant dans le désert le pain qui leur était envoyé du ciel. Ce tableau a malheureusement péri; mais comme dit fort bien Tauteur, « tout l'avenir de la peinture vénitienne était le, tout son cycle lui était tracé d'avance... c'est-à-dire l'élément religieux et mystique
{)1anant au-dessus de l'élément social et parîotique. » M. Rio nomme parmi les élèves de Guariento, Avanzi , auteur des belles fresques de la chapelle Saint-Félix al Santo
^889) Auteur d'une notioe réceromcul publiée 8ur Saini-Lazare , société religieuse des Arméniens. (I)$30). Depuis lors M. Doré est entre danj» la cou-
da Padoue. Ce Giacomo Avanzi de Bologniî, dmtètre teinteie, si nous ne «Hmiampons,
3ue celui qu'a cité plus haut M. Rio, comme isciple de Vital, aans l'ancienne école de Bologne; ses œuvres sont dignes de cette Illustre origine. Mais dès le commencement du XV* siècle , une déviation funeste eut lieu au sein de cette brillante école de Padoue, sous la direction de Squarcione et plus encore de son élève le célèbre Mantegna, tous deux épris du plus aveugle enthousiasme pour I art antique. Devenu plus tard beau-frère de Jean Bellini, il améliora son style et son goût. M. Rio cite plusieurs de ses travaux qui portent l'empreinte de ce progrès ; notamment les deux tableaux de la galerie du Louvre, objets de l'admiration si prononcée de Frédéric Schlegel. Mais Mantegna ne réussit point à former des élèves dignes de lui (sauf toutefois Monsignori, qui doit compter de droit parmi les mystiques) ; aussi Venise eut-elle le mérite d'éviter tout contact avec cette école païenne, elle aima mieux se mettre en communication avec l'école pure et mystique de l'Ombrie. Carlo Crivelli, l'un de ses plus anciens
Eeintres, dont on voit de si beaux tableaux la galerie de Milan, alla se former à Fabriano, tandis que Gentile da Fabriano, <lout nous avons parlé plus haut, vint en 1420 à Venise y fonder l'école des Bellini. Il reste encore dans cette ville un monument curieux de ses relations avec Venise, dont M. Rio n'a pas parlé; c'est une très-belle iidorau'ofi des Stages^ dans la galerie de M. Craglietta; les costumes orientaux y sont fidèlement reproduits, et on y voit des inscriptions en caractères regardes coq^me indéchiffraoles, jusqu'à ce qu'un jeune savant français, M. £ugène Bore (889), y eût reconnu des paroles arméniennes. Gentile daFabriano avait, selon la tradition vénitienne, accompagné le praticien Zeno dans son ambassade en Perse, et ce tableau était sans doute destiné à commémorer pieusement cet aventureux voyage. On le verra avec intérêt, en attendant qu'il passe entre les mains de quelque riche Anglais qui l'enfermera dans un castel de province, où le propriétaire en fera valoir non pas la beauté, mais le prix, aux yeux ennuyés de quelques fashionablçs. Tel a été, depuis un demi-siècle, le sort de bien des chefs-d'œuvre.
A côté de l'influence de l'école ombrienne vient se placer tout naturellement celle de l'Allemagne, où florissait à cette époque l'admirable école de Van-Eyck et de Hemmeling. Venise possédait autrefois un grand nombre de productions de ces princes de l'art germanique. On v voit encore le bréviaire unique par la beauté de ses miniatures, peintes par Hemmeling. Un certain Jean d Allemagne, que l'on trouve souvent comme collaborateur des Vivarini, venait sans doute du Bas-Rhin. Nous reprocherons
grégaiioii des Lazaristes, et a consacré son inlclll» geute énergie à la propagation de la foi eu Orient»
WCTIÔNiNAIRE D'ESTHETIQUE,
une dernière fois à M. Rio la fioideur et rinjustice avec laguelie il parle de celte faroille des Vivarini, qui a si bien mérité de l*art chrétien, et que tous les véritables amis de cet art ne peuvent manquer de chérir en apprenant h connatlre leurs ouvrages. Nous n hésitons pas à les regarder comme les véritables pères de la peinture catholique h Venise. Nous citerons parmi les chefsd'œuvre de ces peintres le Couronnement de la Vierge^ signé Jean et Antoine Vitarini, 14H, qui est à San-Pantaleone de Venise, et qui peut servir de type à ce beau sujet, tant ils ont tiré parti de tous les motifs oue leur fournissait la tradition; puis une tres-belIe Ancona (ou retable), d'Antonio et Bartolommeo de Murano, en Ift-SO, à la Pinacothèque de Bologne, où Ton voit Marie couronnée par les anges, tandis qu*elle semble protéger de ses mains jointes et de son tendre regard le sommeil de son divin Enfant endormi sur ses genoux ; enfin et surtout le grand tableau qui est à Feutrée de l'Académie de Venise, et qui semble en quelque sorte la bannière patronale de la ville. C'est Marie, dont le visage offre une expression . ineffable de mélancolie et d'innocence à la fois ; elle porte dans ses bras l'enfant Jésus, qui tient une grenade fleurie ; elle est sur un trône recouvert d'un baldaquin, que soutiennent quatre anges à grandes ailes enflammées, et qui regardent d'un air triomphant ; à droite et à gauche sont les quatre docteurs de l'Ëglise; l'ensemble est d'un grandiose complet et d'une beauté rare. Le catalogue de l'Académie l'attribue à Jean et Antoine de Murano, mais RidolQ, le plus ancien historien des artistes vénitiens, le désigne de la manière la plus formelle (p. 18) comme étant de Jacopello Flore, qui florissaiten OSLO, et dont l'on voit è San Francesco délia Vigna une bien belle madone. Selon un type assez fréquent dans la primitive école vénitienne, elle adore son enfant étendu sur ses genoux, en Ini faisant comme un dais de ses mains jointes (890).
H. Rio reléguant les pauvres Vivarini dans leur lie solitaire de Murano, croit que l'école vénitienne a été le produit de Tassimilation de tous les bons éléments des diverses écoles ultramontaines et italiennes. Le grand mouvement de l'art y est commencé, selon lui, par les deux frères Bellini, Gentile et Jean. 11 ne reste rien des quatorze grandes fresques qu'ils eurent l'honneur de peindre dans le palais ducal, lesquelles représentaient l'histoire d*Alexandre III et de Frédéric Barberousse à Venise, et que M. Rio nomme les quatorze chants de l'épopée nationale de la république ; mais l'Académie des Beaux-Arts nous a conservé assez de tableaux de Gentile pour nous mettre à même de le juger, surtout Ja magnifique Proceësion de la vraie croix sur
(890) Quadri attribue ce tableau à Fra Àuiouio deNegrepoDte.
(891) fl faut dire à la gloire de Venise, comme a celle du peintre, qu*on ne trouve pas un seul Libleau païen ou myUiologique parmi tous ceux ((uc les
la pface Sainl-MarCf qui est comme une apparition de la splendeur catholique de Tancienne Venise, et que le pieux artiste a signé ainsi : Genlilis BeUinus amore incensm crucis, lfc96.
Quel beau temps cependant pour des Chrétiens, que celui où le génie proclamail sa foi en signant son chef-d*œuvre de ee^ mots simples et sublimes : Un teU enflammé de Famour de la croix! Quant à son frère Jean Bellini, les églises et les galeries de Venise sont pleines de ses tableaux; M. Rio en signale les plus beaux avec beaucoup de détails et en les comblant d'éloges. Nous aussi nous admirons beaucoup Jean Belin , surtout pour la pureté de son imagination (891) et la gravité grandiose de tous les personnages mâles; mais nous ne pouvons aimer le type de ses vierges , malgré leur mélancolie prophétique. En général il nous semble que toute Técole vénitienne , à l'exception de Vivarini, a échoué le plus souvent dans ses représentations de la sainte Vierge. Nous ne connaissons guère ga*une seule, madone vraiment belle , par Cima de Conégliano , dans la collection Barbini. Ce Cima de Conégliano nous partit être le plus grand peintre de l'école c.irélieniie de Venise ; du moins son tableau de Saint Thoma$ et de Notre -Seigneur y h TAcadémie , surpasse en éclat et en majesté^tous les autres. Mais M. Rio nous rappelle ses rivaux, qu'il est bien doux d'admirer de nouveau dans ces éloquentes pages où ils sont pour, la
Première fois appréciés et compris ;. tels sont asaiti , dont le Christ mon , étend u entre deux anges qui contemplent ses plaies , e^t
Çeut-ètre le plus pathétique des tableaux de enise; puis Carpaccio, qui se consacrasurtout aux sujets légendaires , et dont rhistoire de saint Jérôme et de saint George è San-Giorgio degli Schiavoni , et surtout la magnifique série des huit tableaux de la légende de sainte Ursule à l'Académie, peuvent passer pour des chefs-d'œuvre de ce genre. M. Rio a oublié ses figures isolées de saint Martin à San Giovanni in Bragora, et de saint Etienne à la galerie de Milan, où il nous parait avoir atteint l'idéal de la beauté chrétienne chez les hommes ; aussi conçoiton la touchante épitanhe que lui a consacrée le vieil historien Kidolti : Pianto dai cittadiniy sorrise nelle béate slanze del cielo (892). Ces trois peintres, Cima, Basaïti et Carpaccio, étaient élèves de Jean Belin , et, quoi qu'en ;dise M. Rio, nous estimons qu'ils ont été bieniplus richement dotés que leur maître en poésie chrétienne; mais à celui-ci appartient la gloire incontestable d'aroir fondé une école qui sut maintenir jusqu'au milieu du xvi* siècle, c'est-à-dire plus longtemps qu'aucune autre, les traditions de l'art chrétien , et conquérir le suffrage populaire» malgré la dangereuse rivalité de
patriciens de Venise firent exécuter :i Jean lidia ; et cela de 1460 à 1515, si une ê|ioi|Uo où Florence et Ronie étaient mondées par le (Ki^anisnie.
^89i) U fut pleure par ses concitoyens , tandis qu il souriait au sciu de la béûtitndc ccicstc.
APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS LART
iliorgfone et du Titien. Contemporains ou successeurs des peintres que nous venons de louer , Mansueti , Catena et les deux l^anta-Croce , ont orné Venise d^un grand nombre de travaux qui sont décrits par M. Rio de la manière la plus satisfaisante. 11 ne se plaindrait plus de la rareté des tableaux de Francesco Santa-Croce» Talné des deux, s'il avait pu voir le musée Correr ouvert Tannée dernière, légué par son fonda* teur à la pauvre Venise , comme une légère compensation pour tant de pertes, et où Ton voit un assez grand nombre des productions de cet excellent artiste. Ne serait-ce pas à lui qu'il faudrait aussi attribuer le beau tableau du transept des Frariy qui représente la sainte Vierge recueillant ses clients sous son manteau, dont deux anges étendent les pans autant que possible, tandis que deux autres an^es couronnent leur reine , qui [iorte son divin Enfant au milieu de sa poitrine, dans une espèce de médaillon; disposition assez fréquente dans la peinture et la sculpture vénitiennes : cette œuvre capitale, surtout remarquable par l'expression grave et pure du visage cle Marie , figure bien dans l'église qui porte le nom de Sainte-Marie la Glorieuse des Pauvres Fri-res Mineurs (893]. Quant à Jérôme Santa- Croce, il s'est illustré par un tableau de saint Thomas de Cantorbéry (89k) , qui répond pleinement à l'idée qu'on peut se faire de ce grand saint , et certes c'est beaucoup dire.
Mais ce ne fut pas à Venise seulement que l'influence de Jean Belin s'exerça d'une manière si heureuse; elle s'étendit sur toutes les villes du patrimoine de saint Marc, depuis le Frioul jusqu'ax frontières du Milanais , et malgré la redoutable concurrence des écoles de Mantegna et de Leonardo da Vinci; Bergame surtout lui donna, dans Cariano et Previtali , des élèves dignes de lutter avec ceux qu'il avait trouvés à Venise même. Trévise produisit Pennachi , célèbre
Car ses grandioses plafonds à Murano et à enise; puis fiissolo, dont on voit à l'Académie Jésus-Christ donnant à sainte Catherine de Sienne le choix entre la couronne de reine et la couronne d'épines; tableau dont l'exécution est aussi belle que l'idée. Enfin le Frioul eut tout une école locale , fondée par le disciple chéri de Jean Belin, et restée toujours fidèle aux traditions chrétiennes.
M. Rio s'arrête au moment où le dualisme du bon et du mauvais principe cesse dans récole vénitienne, envahie exclusivement par les disciples de Giorgione, du Titien et de la satanique influence de l'Arétin. Il lui sufllt d'avoir constaté que la prééminence universellement reconnue de l'école vénitienne pour le coloris , a été fondée par les anciens mattres catholiques que nous venons d'énumérer. Selon lui, Tes trois dons qui constituent la perfection dans la peinture, se répartissent entre les trois grandes écoles d'Italie de la manière suivante : à
l'école florentine, l'excellence du dessin', la science des contours et des formes ; è l'école ombrienne l'expression des pieux élans et des pures afi'ections de l'&me ; enfin à l'école vénitienne la perfection du coloris. Cette distinction, peut-être trop absolue , est suivie de considérations très-ingénieuses sur l'analogie de l'harmonie musicale avec celle des couleurs , analogie rendue incontestable par de précieux détails biographiques sur le goût prononcé de tous les peintres grands coloristes pour la musique.
A la suite de cette partie pittoresque de son chapitre, l'auteur se trouve naturellement amené à juger le caractère national et les destinées de cette Venise où l'art chrétien avait survécu plus longtemps que partout ailleurs. On nous permettra de ne pas passer sous silence, en terminant cette longue analyse , l'un des morceaux les plus frappants de ce beau volume. C'a été pour nous une trop vive satisfaction que de voir ce grand sujet de l'histoire de Venise enfin traité, ne fût-ce qu'en passant, par une plume catholique, qui puisse nous reposer un peu de ces invectives éternellement répétées contre la politique vénitienne, le conseil des Dix, l'inquisition, et ainsi que des déclamations non moins banales sur la beauté et la décadence de Venise, faites par des gens qui n'ont pas même soupçonné la véritable source de cette immortelle beauté. Mais on ne conçoit que trop l'inimitié des uns et l'inintelligence des autres, quand on se reporte à cette dévotion si patente, si populaire, si nationale^ dont tant de monuments sont encore debout, même dans la Venise découronnée et dépeu-
Elée de nos jours, et qui frappent tout d'à ord et bon gré mal gré l'observateur. Quand on voit non-seulement dans les églises, mais dans tous les édifices publics; non-seulement dans les monuments de Tart primitif, mais dans ceux des xvi' et xvii* siècles, tous ces doges, ces sénateurs, ces représentants divers du pays et dfe la puissance publique, tous agenouillés devant la sainte Vierge, le lion de Saint-Marc, ou la croix du Nazaréen, tous proclamant ainsi que le catholicisme était le principe suprême et fondamental de l'existence de Venise ; on comprend fort bien l'impression désagréable
3ui doi-t résulter de cette vue dans resprit es savants et des historiens modernes, et la répugnance qu'ils ont dû en déduire pour un gouvernement semblable; on se figure leur dépit de ne pouvoir concilier, malgré toutes leurs lumières, l'existence des merveilleux chefs-d'œuvre de cotte cité avec la superstition et le fanatisme si enracinés et si effrontément avoués dans cette inallicureuse république. M. Rio, animé |»ar d*autres intentions et éclairé par une autre lumière que celle dont s'enorgueillissaient les écrivains qui l'ont précède, M. Rio nous montre Venise sous un tout autre point de vue : il établit comme résultat de ses recherches que Venise a conservé plus long-
(895) Santa Maria Cloriosa de" Frarî.
(SS)4} A IVglisc SaiiU- Sylvestre de Vcuîsc.
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DICTIONNAIRE DTSIHETIQUE.
temps qae Rome et Florence , dans sa vie
Ïkublique comme dans, son école de peintare* 'empreinte religieuse qui distingue particulièrement les républiques italiennes au moyen âge. « Venise, » dit-il, « a été la plus chrétienne des républiques; » et à ce propos il s*élèYe avec une trop juste indignation, non moins contre les calomnies du rationalisme moderne, que contre « la honteuse négligence avec laquelle les Chrétiens ont livré leur propre héritage aux écrivains soi-disant philosophes. » (P. 529.) Il montre Venise, placée comme la Pologne et l'Espagne, en sentinelle avancée de la chrétienté contre les barbares; il énumère* quelquesunes des gloires du pavillon vénitien, celui de tous « qui, chrétiennement parlant, a laissé les plus honorables souvenirs. » Il rappelle à la fin du xvii* siècle les Mocenigo, les Morosini, dignes rivaux de Sobieski dans cette dernière des croisades, « à laquelle les grandes puissances européennes assist^tient avec une stupide indifférence, toutes fières de se trouver h jamais guéries de lenthousiasme religieux. »A propos de cette inscription du palais Vendramin : Non nobiSf Domina, $ed nomini tuo da aloriam (P$al. Gxiu, l},il constate la durée de la noble habitude, dont nous parlions tout à l'heure, qu*avaient conservée, pendant tout le xYi* siècle, les souverains et les généraux de Venise de faire honneur de leurs victoires à Marie, et de se faire peindre à genoux devant la sainte Vierge. Après avoir rappelé le grand nombre de saints personnages canonisés par TEglise, parmi Faristocratie vénitienne des premiers siècles, et ces doges Trevisani et Priuli, plaçant la plus fervente piété sur le trône, comme pour consoler Venise chrétienne de la scandaleuse présence de TArétin, il nous cite sur diverses familles illustres de la république des particularités dignes d*ôtre à jamais consacrées dans rhistoire catholique; enfin, comme pour rendre à Venise une dernière justice, à Toccasion de sa déplorable chute, il insiste sur l'attachement et les regrets que lui témoignèrent en ce moment suprême les provinces qu'elle avait conquises et réunies à son empire. 11 aurait pu citer la conduite généreuse de Bergame sous le noble Ottolini, celle de Vérone, Trévise et autres villes de terre-ferme ; mais se portant à l'autre extrémité des possessions vénitiennes, il s'est bornée citer textuellement les adieux de la ville de Péraste en Dalmatie, à la glorieuse bannière de Saint-Marc. Cette admirable effusion de piété et de reconnaissance nationale est une noble et digne péroraison du chapitre sur Venise et de cette partie du travail de M. Rio.
/895) Gomme s'il entrait dans les vues de la Providence que r Allemagne, patrie de la réforme, devtnl de nos jours la (lairie de la régénération de la science historique , c*est encore un écrivain allemand et protestant. M. Léo, professeur à TUniver- Sité de Halle en Saie, qni , dans son Histoire det Etals d Italie, 5 vol. in-8<', Itô0-i834, a ét^ le premier à envisager Télément catholique de Thistoire
En lisant cette dernière page de son volume, où il déploie une connaissance si ap> profondie et|une appréciation si catholique et si juste de l'histoire de Venise, en les rapprochant de son admirable chapitre sur Savonarole, nous avons presque été tenté de regretter que M. Rio, au lieu de se borner à l'étude des arts, n'eût pas consacré son &me et son talent à Thistoire politique et reli* gieuse de Venise ou même de l'Italie en
fénéral. Ce dernier sujet, le plus beau peuttre qu'il y ait au monde, était diene de son zèle pour la vérité, et de son entnousiasme pour la foi. Nous posséderions alors un travail bien essentiel à notre jeunesse, aujourd'hui réduite à avoir recours aux perfides sophismes d'un Saint-Marc, k Thostilîté voltairienne d'un Sismondi, pour se 'donner un aperça d'une histoire plus travestie, plus maltraitée que ne Va été peut-être celle mAme de la France (89d).
Du reste, tout en nous associant de bon cœur à l'enthousiasme et à la sympathie de M. Rio pour Venise, nous devons cependant faire quelques réserves à son admiration exclusive, et nous établirons une distinction plus tranchée qu'il ne Ta faite entre la belle et pieuse Venise des Pisani et des Dandolo, et la Venise savante et opulente des siècles postérieurs. Nous ne croyons pas
3ue l'influence du néo-paganisme des Méicis ait été aussi tardive et aussi faible à Venise qu'il lé dit. Cela peut être yrai pour la peinture, et encore partiellement; cela ne l'est certes point pour la sculpture et l'architecture. Les principes de l'architecture chrétienne y ont été répudiés tout aussitôt que dans la reste de Tltalie; et certes le gouvernement qui permettait à Sansovino d'introduire dans sa fameuse. porte de bronze de l'église de Saint-Marc le portrait de l'infime Arétin, avait une bien étrange idée de la liberté religieuse en fait de scul[)ture. N'est-ce pas lui aussi qui, sur la Loggia, au pied de la grande tour de Sat^t-Marc, ne rougit pas de faire représenter sous la figure de Jupiter et de Vénus les royaumes de Candie et de Crète, conquis et si glorieusement défendus au nom de la foi du Christ? Nous nous souvenons môme d'un certain tombeau dr Benedelto Pesaro à Téglise des Frari, qui date de 1503, et où ce guerrier est représenté avec la Madone au-dessus de sa tête, et le dieu Mars tout nu à ses côtés. Nous ne croyons pas avoir jamais rencontré en Italie une profanation d une date aussi reculée. Ce qui est plus grave, et ce que M. Rio parait avoir perdu de vue, c'est la con* duite tropsouvent irrespectueuse, défiante et coupable du gouvernement yénitien envers le Saint-Siège, surtout au commencement
d^Iialie, à rendre justice au caractère f^wsomid de quelques souverains pontifes, enfla à montrer comment les réformes irréligieuses et arbitraires de Joseph U, de Léopold en Toscane, de Taniiued à Naples, avaient fravé le chemin du carbonarisiueet ^ de la révolution. Nous lui devons cet bommi^, * ma^rë'sés récentes hostilités contre la liberté de TEglisc en Allemagne.
APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU GATHOUCISME DANS L'ART
du XVII* siècle, lors du démêlé avec Paul V. 11 ne faut (yas oublier que Venise a donné le premier exemple d'un Etat catholique qui déclare un interdit pontifical non avenu ; qu*elle s'est constituée juge et interprète suprême de la discipline ecclésiastique ; (]u elle a condamné les prêtres qui avaient interrompu l'exercice du culte par obéissance au Pape, à cette affreuse captivité dont les trop fameux Pozzi portent encore la trace (896). Venise est entrée la première, bien avant Louis XIV et Joseph H , dans cette funeste voie où n*ont pas tardé è la suivre tous. les gouvernements catholir|ues ou soi-disant tels , et il nous est permis de croire que, lorsqu'à la Gn du dernier siècle, le Tout-Puissant a pesé dans son éternelle balance les destinées de Venise , ce crime qui lui a valu si longtemps les applaudissements des faux prophètes, n'a pas peu contribué au sévère arrêt que la justice divine a prononcé contre elle.
Pour en revenir au sujet proprement dit du livre de M. Rio, il nous faut avouer qu'il termine son livre à peu près comme il l'a commencé, sans dire pourquoi : il ne nous donne pas la plus légère indication sur la marche qu'il compte suivre dans la continuation de son ouvrage. Nous voyons cependant gu'il a passé en revue les produits de l'inspiration purement chrétienne dans tontes les écoles de l'Italie , sauf toutefois recelé lombarde. Partout il s'arrête au moment où le paganisme vainqueur, grftce à l'aveuglement général, s'empare presque exclusivement du domaine de l'art. Nous pensons qu'après nous avoir présenté, avec tout le charme qu'il sait mettre dans dé tels récits , les œuvres trop rares de Leonardo da Vinci, et les fresques encore si nombreuses et si célestes de fiorgognone à la chartreuse de Pavie, de Luini à Lugano, à Saronno et à la Brera, il nous conduira à Texamen approfondi des maîtres (jui sont jusqu'à présent en possession de 1 admiration des connaisseurs et des amateurs, à proportion du de^ré auquel ils ont renié les traditions et les inspirations de la religion. Nous suivrons avec le plus vif intérêt M. Rio dans cette nouvelle carrière. Nous a^ons hâte de lui voir porter, au nom de la foi et de la poésie chrétienne, un jugement logique et sévère sur Raphaël, le Raphaël de la For- ■ narina et de la Transfiguration ; sur le Titien, Tintoret, le Corrége , les Carraches, le Dominiquin, etc. 11 sera curieux de voir enfin une appréciation religieuse de la manière dont tous ces peintres païens ont I traité des sujets chrétiens ; quelque chose qui diffère de cette banale admiration que les voyageurs et les auteurs de livres sur l'art s*'en vont répétant les uns aux autres jusqu'à satiété. C'est à M. Rio à nous expli-
(890) Yoyei les inscriptions citées par lord Byron, dans les notes du A* chant de Childe Earold^ti qoe* chacun peut lire encore dans ces liideux cachots.
(897) Von den abtcheutick dummen , mit keinen Scheltworten der Yfell genug iu erniedrigenden Ge-
(]uer ce jugement déjà ancien de Goethe, jugement dicté par le mépris classique du christianisme dont ce prétendu grand homme était le coryphée, mais au fond trèsconséquent avec le point de vue païen qui préside à toute l'esthétique moderne, et qui exprime très-bien la contradiction si flagrante depuis trois siècles entre la théorie païenne de l'art et son application à des sujets religieux, «r Ce qui empêche surtout de jouir, » dit-il à propos des tableaux religieux de la seconde école de Bologne, « ce sont les sujets absurdes des tableaux; il y a de quoi rendre fon...On dirait les monstres issus du mariage des enfants de Dieu avec les filles des hommes. On est attiré par le goût céleste du Guide, par son pinceau qui n'aurait dû être consacré qu'à représenter la perfection; mais on est aussitôt repoussé par les sujets qui lui ont été imposés, sujets si horriblement stumdest qu'il n'y a pas ^insultes au monde dont on ne dût les flétrir (897J. Partout le héros souffre; nulle part il n'agit : jamais d'intérêt préseqt , toujours Quelque chose de fantastique et d'attendu du dehors. Ce sont ou des scélérats ou des gens en extase, des criminels ou des fous. Le peintre n'a pour toute ressource que de leur accoler quelque beau garçon tout nu, quelque jolie spectatrice : ses héros ecclésiastiques ne peuvent lui servir que de mannequins, pour faire voir son talent à bien jeter les plis de leurs manteaux. Il n'y a pas une idée humaine dans tout cela. »
*Ne croit-on pas lire le fond de la pensée des auteurs et des critiques de presque tous les tableaux de ptV^^que nous avons eu le malheur de voir aux expositions des dernières années , et, ce qui pis est, de retrouver dans nos églises ? M. Rio , nous l'espérons, sera aussi franc dans son opinion que Goethe l'a été dans la sienne , quand il en sera à traiter de cette école bolonaise et des autres écoles païennes qui l'ont précédée. A dire vrai, nous regrettons beaucoup qu'il ait ainsi scindé en deux son travail , et qu'il ne nous ait donné en même temps et sa réhabilitation des peintres vraiment chrétiens et sa sentence de condamnation contre les peintres apostats. Nous croyons que c'eût été dans l'intérêt ée son livre autant que dans celui de l'art chrétien dont il veut être l'interprète. Le lecteur, imbu de ces doctrines, de ces admirations toutes nouvelles, a besoin, ce nous semble, de savoir, sans désemparer, ce qu'il doit penser désormais de ces grands noms qui ont été jusqu'à présent l'objet de sa vague idolâtrie* Les éloges décernés par l'auteur aux grands
[)eintres chrétiens, avant lui rélégués parmi es barbares du moyen âge ^ auraient gagné au contraste immédiat avec le jugement porté sur leurs successeurs. Nous ne con«
genstcenden^ Goethe, Voyage en Italie, Lettre du 19 octobre 17S6. Cest dans ce même ouvrage qu^on voit employer pour la première fois, à ce qu'il nous semble , Texpression de mglhoiogie catholique , si usitée par les grands esprits de nus jours.
îom
naissons rien do plus frappant que cette juttapositioa des œuvres de Tun et de Tauire système. C'est ainsi qu'à Venise on peut mesurer d'un seul regard la distance qui sépare la pensée pieuse d'un artiste nourri dans les traditions chrétiennes , des efforts de l'artiste moderne pour diviniser la matière» lorsqu'à l'Académie des beaux-arts on voit les groupes de saints du Cima ou de Jeaj3 Belin, si graves, si doux et si religieux, à cdté de la fameuse Assomption du Titien, objet de l'enthousiasme des cicérone et de leurs clients les Anglais, où les apôtres sont posés comme des boxeurs, et où la Vierge semble écraser les nuages de son
Î)oids ; ou bien lorsque dans la sacristie de a SaltiU on voit le saint Sébastien de Basaïti à côté des fresques de ce même Titien, si vantées, et qui méritent de l'être comme le nec plus ultra du matérialisme ignoble, transporté dans les sujets religieux.
Quoi qu'il en soit, lorsque H. Rio se décidera à nous donner dans un autre volume le fruit de ses recherches et de ses méditations sur lart du xvi* siècle, nous l'accueillerons avec autant de joie que d'affectueuse
sympathie. Nous rengageons , en attendant, à se mettre lui-même en garde contre les séductions de ce siècle, et notamment contre cette magie du coloris vénitien qu'il vante tant. Nous le remercions ardemment de Tinappréciable présent qu'il a fait dans ce fragment de sa vaste entreprise aux hommes religieux et aux artistes chrétiens. 11 aura la gloire d'avoir posé la première pierre d'une esthétique nouvelle parmi nous, de cette science du beau, aussi inconnu de nom que de fait dans la France moderne. M. Rio aura contribué par ses récits et ses * enseignements , à la régénération de Tari religieux en France. £t en vérité, il est temps que, gr&ce à ces généreux efforts, les catholiques apprennent à connaître les purs trésors que leur ont légués leurs pères ; et que, dans le domaine de Tart , comme dans celui de la littérature, des sciences, de l'histoire, ils ne se résignent plus à adopter pour toute instruction les résultats des mensonges systématiques, des l&ches concessions et aes inconséquences gallicanes du xvui* siècle.
Ch. DE MOMTALBMBBBT.