SAINTE
quatre cents personnes, entre autres le clarissime Gordianus, qui érige la maison de Cécile en titre, sous son nom. Cette maison devient ainsi une église et le pape Urbain y célèbre chaque jour les saints mystères.
Cependant Cécile finit par comparaître devant le tribunal d'Almachius : après un long dialogue, elle est condamnée à mort. On essaie d'abord de la tuer dans l'eau chaude de son bain; mais elle n'y éprouve qu'une douce fraîcheur. Finalement, le préfet ordonne de la décapiter : après trois coups, le bourreau ne réussit pas à séparer la tête du tronc et la laisse à moitié morte. Cécile survit encore trois jours au supplice et peut, avant de mourir, faire don au pape de ses biens et de sa maison. Lorsqu'elle est morte, Urbain ensevelit son corps parmi ses collègues les évêques, les martyrs et les confesseurs.
La légende de Ste Cécile nous est parvenue dans un grand nombre de manuscrits, dont l'étude critique est à peine commencée. Toutefois, on en sait assez pour être assuré que partout on retrouve le même récit sans modifications notables. Certains manuscrits renferment des interpolations, d'autres des abréviations ou des suppressions : il n'y a là rien de plus que les accidents habituels de la littérature hagiographique, et l'on n'a pas le droit de dire que l'un ou l'autre de ces manuscrits est particulièrement digne de créance. Tous ont exactement, du point de vue historique, la même valeur, qui est nulle.
Il est admis, en effet, que le premier rédacteur des Actes de Ste Cécile s'est inspiré de l'Histoire de la persécution vandale de "Victor de Vite, qui écrivait en 486. Nous lisons dans cette Histoire qu'un chef vandale, pour s'attacher davantage deux esclaves dont le service lui était particulièrement précieux, Martinianus et Maxima, s'était avisé de les marier. Martinianus s'était prêté non sans empressement aux désirs de son maître; mais Maxima, qui avait voué à Dieu sa virginité, avait déclaré à son fiancé qu'elle avait choisi le Christ pour époux et l'avait engagé à se consacrer luimême à son service. Martinianus se laissa convaincre; il amena même ses trois frères à l'imiter, et tous les quatre allèrent s'enfermer dans le même monastère. Maxima, de son côté, entra dans un couvent de religieuses où elle vivait encore lorsque Victor de Vite écrivit son Histoire. Ressemblances littéraires et analogies des situations, rien ne manque pour que nous ayons le droit d'affirmer que les Actes sont postérieurs au récit de Victor de Vite et qu'ils s'en inspirent. On a encore signalé des emprunts faits par les Actes à Tertullien, Apolog., ii; à S. Augustin, De Trinitate, x, 14. Si intéressants que soient ces derniers rapprochements, ils sont secondaires. Le fait capital est celui de l'emprunt à Victor de Vite, qui a fourni le thème de la narration.
Tous les détails ajoutés à ce thème sont des lieux communs de la littérature hagiographique : discours sur la virginité, conversions nombreuses et baptêmes donnés à des infidèles, maison transformée en église, exécution de la martyre dans sa maison, etc. Il n'était pas difficile à un fabricant de romans hagiographiques de combiner toutes ces données, de manière à faire un récit émouvant et varié.
X'y a-t-il donc rien d'historique dans les Actes de Ste Cécile? Si, il y a les noms de ses compagnons de martyre : Tiburce, Valérien et Maxime sont des martyrs authentiques du cimetière de Prétextât sur la voie Appienne, inscrits au martyrologe hiéronymien le 14 avr. Sans doute, on retrouve à la date du 11 août Tiburce associé à Valérien en même temps qu'à Cécile, mais c'est le fait d'un interpolateur maladroit qui avait lu la Passion, et qui confond le Tiburce de la voie Appienne avec celui de la Via Lavicana inter duas lauros. Les trois martyrs de Prétextât sont bien réels;
leur rapprochement de Ste Cécile est l'œuvre d'un pieux romancier. Quant à leur histoire, elle est totalement inconnue.
Le nom de l'évêque Urbain, qui figure dans les Actes de Ste Cécile, pose une série de problèmes sur lesquels il n'y a pas lieu d'insister ici. Le rédacteur des Actes n'hésite pas à identifier Urbain au pape de ce nom, le successeur de Calliste sur le siège pontifical. Deux Urbains reposaient sur la voie Appienne, l'un au cimetière de Calliste et l'autre au cimetière de Prétextât. Le premier n'est pas nécessairement le pape de ce nom, en dépit des premières apparences, car la liste de Sixte III le range parmi les évêques étrangers, et le second pourrait l'être, puisque le Liber pontiflcalis, dans sa notice sur Urbain, assure que celui-ci a été enseveli au cimetière de Prétextât. Il nous suffit de souligner le fait que les Actes ont mis Ste Cécile en rapport avec le pape Urbain.
Le préfet de Rome, Turcius Almachius, qui figure dans les Actes, est parfaitement inconnu : on cite des Turcii au iV s., un Amachius en Phrygie à la même époque; ce sont des rapprochements sans intérêt et sans valeur. I-e rédacteur a donné au persécuteur un nom quelconque, sans aucun souci de l'histoire. D'ailleurs il ne se préoccupe pas du tout de la chronologie; il ne cherche même pas à signaler un empereur ou un consul; et lorsque les historiens ont essayé de fixer une date quelconque pour le martyre de Cécile, ils se sont attaqués à un problème insoluble. Le règne de Marc- Aurèle a rencontré assez souvent la faveur des érudits, parce qu'Adon prétend placer la mort de Ste Cécile au temps de Marc-Aurèle et de Commode; mais le renseignement fourni par Adon résulte d'une combinaison artificielle dont la Chronique de Bède a donné les éléments et n'a aucune valeur. H. Quentin, Les martyrologes historiques du Moyen Age, p. 496-502. Pas davantage n'a de valeur l'indication du Liber pontificalis, qui place le pontificat d'Urbain temporibus Diocletiani, ce qui, par voie de conséquence, nous amènerait à placer le martyre de Ste Cécile à l'époque de la grande persécution. « Définitivement, Cécile nous apparaît comme une figure idéale, au-dessus des contingences de la durée. » H. Delehaye, op. cit., p. 83.
Le problème de la depositio de Ste Cécile n'est pas moins complexe. Les Actes restent très vagues à ce sujet; ils se contentent de dire que S. Urbain déposa son corps parmi ses collègues les évêques, là où sont placés tous les confesseurs et les martyrs. Dès le v^ s., les pèlerins comprirent qu'il s'agissait de la catacombe de Calliste et c'est là qu'a été d'abord localisé le culte de Ste Cécile.
En même temps, ce culte a été localisé à l'église Ste-Cécile du Transtévère. On lit en effet dans les Actes, et à deux reprises, que la maison de la sainte a été convertie en église : une première fois, un clarissime du nom de Gordien intervient pour y établir un titre; plus loin, Cécile elle-même donne sa maison à Urbain qui est chargé d'en faire une église. On a supposé que l'église en question avait commencé par porter le nom de titulus Gordiani (P. Franchi de' Cavalieri, Recenti studi iniorno a S. Cecilia, p. 10). Cela est possible. En toute hypothèse, il reste probable que l'église Ste-Cécile est bâtie sur la maison de la sainte, et même qu'avant d'être appelée titulus sanctae Caeciliae, elle a porté le nom de titulus Caeciliae. On peut dès lors se représenter les choses de la façon suivante : « Cécile, qui appartenait probablement à l'illustre famille des Caecilii, représentée par plus d'un de ses membres dans la catacombe de Calliste, s'était acquis par ses libéralités des titres spéciaux à la reconnaissance de l'Église. Le privilège d'être ensevelie à côté des papes et des martyrs attira sur sa tombe l'attention des fidèles et lui valut des honneurs que son titre
CÉCILP: (SAINTE)