V. Laurent
2. CHOUMNOS (NicÉi'HOKE), homme d'État et humaniste, né vers 1250, t à Constantinople, le 18 janv. 1327; le représentant le plus illustre d'une famille qui, depuis le xi« s., ne cessa de donner à l'empire byzantin des fonctionnaires de premier rang, généraux, évêques et ministres (à signaler un premier
Nicéphore Choumnos, recenseur dans le thème des Thracésiens au temps de l'empire de Nicée, mort avant 1234; cf. Miklosich et MûUer, Acta et diplomata Graeca Medii Aevi, iv. Vienne, 1871, p. 148, 149). On a voulu, sur une fausse interprétation, le faire naître à Philippopoli de Thrace (cf. P. G., cxl, 1401-02). Il est seulement certain que sa famille avait des attaches avec la ville de Thessalonique, dans la région de laquelle Nicéphore avait des propriétés et où il vécut (cf. J.-Fr. Boissonade, Anecdota Graeca nova, Paris, 1844, p. 29). On peut admettre qu'il y soit né. Venu, jeune encore, à Byzance, il y fut l'élève du futur patriarche Georges-Grégoire de Chypre et s'y lia d'amitié avec tous ceux qui devaient être, dans la vie publique, ses émules ou ses concurrents, surtout avec Théodore le Métochite, plus jeune que lui d'une dizaine d'années et futur chancelier ou grand logothète. A sa sortie de l'école, ses dons d'écrivain, plus clair et plus précis qu'on ne se permettait de l'être à l'époque, le firent désigner pour le service de la chancellerie impériale, dont il gravit tous les échelons. Questeur (sur la fonction, voir Fr. Dôlger, Der Kodikellos des Chrislodulos in Palermo, dans Archiv fiir Urkundenforschung, xi, 1929, p. 54-56) sous Michel VIII Paléologue dès avant 1282 (cf. 'EKKÂriaiacTTiKÔs Oâpos, i, Alexandrie, 1908, p. 89, 437; ii, 1909, p. 203), il l'était encore en 1288, quand il se vit donner par Andronic II la délicate mission de ramener le patriarche, son ancien maître, à plus de raison (cf. G. Pachymère, De Andronico Palaeologo, ii, 7; éd. de Bonn, ii, 126). La faveur du premier ministre, Théodore Muzalon, lui fit donner (1293-94) la charge immédiatement supérieure de mystique (sur cette charge, voir Fr. Dolger, loc. cit., p. 56). La maladie ayant réduit à l'impuissance le grand logothète, c'est à lui qu'échut, en collaboration avec Jean Glykys qui devait abandonner le poste pour devenir patriarche, la direction générale des affaires (cf. G. Pachymère, op. cit., ii, 20; éd. de Bonn, II, 164). L'une de ses premières missions fut de négocier la nomination du moine Cosmas (Jean XII) au trône patriarcal (ibid., ii, 27; éd. de Bonn, ii, 183, 184). A la mort de Muzalon, en mars 1295 (cf. Échos d'Orient, xxv, 1926, p. 318, 319), l'empereur fît de Choumnos, au dire de Pachymère (op. cit., ii, 32; éd. de Bonn, ii, 193), son unique ministre et le promut peu après à la charge de préposé à l'écritoire (èirl toO kovikAsIou; cf. Fr. Dôlger, loc. cit., p. 44-54). Cette dernière charge, dont Nicéphore restera titulaire jusqu'à sa mort, ne le qualifiait pas pour conduire l'État; c'était ce que de nos jours on appelle un ministère technique. Aussi, quels qu'aient été son rôle et son influence, Choumnos, comme ses pairs titrés d'un terme extraprotocolaire, lasCTàjcov, ne fut, aux côtés ou au-dessus du vrai responsable, le grand logothète, qu'un chancelier surnuméraire. Mais il entendit l'être et le resta en dépit d'éclipsés passagères. Le grand logothète Constantin Acropolite, successeur de "Théodore Muzalon, ne semble pas en avoir pris ombrage. Nicéphore sut d'ailleurs si bien s'imposer que l'empereur donna, en 1303, son fils, le despote Jean (cf. A. Papadopoulos, Versuch einer Généalogie der Palaiologen, Munich, 1938, p. 38-39), en mariage à sa fille Irène. La charge de gouverneur de Thessalonique, que nous lui voyons assumer vers 1310 ou peu avant (cf. V. Mosin et A. Sovre, Suppl. ad acta Graeca Chilandarii, Ljubljana, 1948, p. 17), pourrait sembler une disgrâce. U est préférable de voir, dans cette mission d'ailleurs passagère, une initiative de l'habile ministre, soucieux de récupérer ses propriétés dont l'avait précédemment frustré un gouverneur peu scrupuleux. 11 est toutefois possible que cette absence ait diminué son prestige à la cour où l'influence d'un autre favori, luimême bientôt allié à la famille impériale (cf. A. Papa-
CHOUMNOS — CHOWTSUN
dopoulos, op. Ci/., p. 24), recoupait la sienne. Théodore le Métochite, le propre fils de Georges le Métochite, alors en prison depuis trente ans pour son attachement à la foi catholique, fut associé, en effet, vers 1313-14, à Constantin Acropolite, disgracié dans la charge de grand logothète. Choumnos et le Métochite durent dès lors collaborer, mais il est indubitable que ce dernier l'emporta désormais dans les conseils d'Andronic II, malgré les intrigues de son partenaire pour le perdre. Leurs différends politiques, colorés de disputes littéraires, ne les menèrent jamais à la rupture ouverte où, vu le naturel de leur commun maître, aucun d'eux n'aurait trouvé son compte. De ministre en fonction, Nicéphore rétrograda au rang, qui était normalement le sien, de conseiller encore écouté. Il y resta jusqu'à sa mort, qu'un colophon place au 18 janv. 1327 (cf. Néos 'EAÂrlvo^v^^ncov, vu, 1910, p. 139, n. 48).
Le sentiment commun est que Nicéphore se retira au couvent dès 1320. Cette opinion doit être rejetée; l'homme n'abandonna que sur son lit de mort, où il prit seulement l'habit religieux sous le nom de Nathanaël, et les affaires publiques et la gestion de son immense fortune. Celle-ci scandalisait les mercenaires catalans, mal payés (cf. G. Pachymère, op. cit., VI, 17; éd. de Bonn, ii, 509), et révoltait le patriarche Athanase I" qui y voyait un instrument de corruption. Elle lui servit du moins à restaurer et à doter un couvent (probablement le couvent d'hommes du Sauveur Philanthrope, à Constantinople; cf. P. G„ cxl, 1480 C-D, et 1481 C; voir aussi V. Laurent, Une princesse byzantine au cloître, dans Échos d'Orient, xxix, 1930, p. 46-48, sous réserve de ce qui est dit ci-dessus de la vocation religieuse de Nicéphore). L'attachement de Nicéphore à son patrimoine le brouilla un temps avec un évêque influent, Théolepte de Philadelphie, qui, choisi comme directeur par sa fille, la décida à aliéner ses propres biens et à entrer au couvent.
Homme d'État, Choumnos fut avec autant de passion un lettré qui eut une part prépondérante dans le renouveau des études à Byzance sous les Paléologues. Sa fortune lui permit de tenir un salon littéraire, dont les envieux se gaussaient doucement. Mais il publia surtout beaucoup lui-même en divers ordres de connaissances. Bien que l'histoire comme telle n'occupe pour ainsi dire aucune place dans son œuvre, nombre de ses ouvrages y touchent assez pour qu'on doive les consulter. A signaler particulièrement : 1. Éloge d'Andronic II Paléologue (éd. J.-Fr. Boissonade, Anecdota Graeca, ii, Paris, 1830, p. 1-54). Ne reflète que les beaux côtés d'un long règne médiocre. — 2. A sa fille de seize ans, la basilissa, sur l'épreuve de son veuvage (éd. J.-Fr. Boissonade, op. cit., i, Paris, 1829, p. 293-305, et P. G., cxl, 1437-50, avec trad. latine).
— 3. A l'autocrator, sur la mort de son fils le despote (éd. Boissonade, op. cit., i, Paris, 1829, p. 306-12). Le despote est son gendre Jean, le fils d'Andronic II.
— 4. Oraison funèbre du bienheureux et très saint métropolite de Philadelphie, Théolepte (éd. Boissonade, op. cit., v, Paris, 1833, p. 183-254). Cette pièce de polémique antilatine est, malgré ses longueurs, d'une importance exceptionnelle pour l'histoire religieuse de l'époque. On y relève, sur le défunt et d'autres personnages, comme sur les événements contemporains, des jugements de bon aloi. Sur le rôle envahissant de ce prélat dans la famille des Choumnos, voir, en plus de mon article cité plus haut (surtout p. 45-60), S. Salaville, Une lettre et un discours inédits de Théolepte de Philadelphie, dans Rev. des études byz., v, 1947, p. 101-15. — 5. Aux Thessaloniciens, pour les engager à pratiquer la justice (éd. Boissonade, op. cit., v, Paris, 1833, p. 183-254). Peinture assez réaliste des divisions
qui travaillaient alors la société salonicienne et préfigurent la Commune de 1346. A remarquer un bel éloge de la ville et de sa prospérité matérielle, et la peinture du rôle joue par une confrérie de clercs et de laïcs, dite des Abramites, dans le relèvement moral et social de la métropole. — 6. Réquisitoire contre Niphon, le tout mauvais patriarche (éd. Boissonade, op. et loc. cit., 255-83). Important document pour l'histoire intérieure de l'Église byzantine et la vénalité de certains membres du haut clergé. Comme l'on sait, Niphon le patriarche fut déposé par son synode pour simonie. — 7. Un groupe de six pièces officielles, décrets ou chrysobulles, qui, pour avoir été expédiés au nom de l'empereur, n'en ont pas moins été rédigés par lui. A noter très particulièrement la fameuse charte instituant le mois d'août comme mois de Marie dans tout l'Empire byzantin (éd. de l'ensemble dans Boissonade, op. cit.,u, 63-136). — 8. Le Testament (éd. Boissonade, op. cit., v, 314-50, en grec seulement, et P. G., CXL, 1465-98, en grec et trad. latine). Essentiel pour l'histoire de la famille. — 9. Enfin et surtout une copieuse Correspondance de 172 lettres (éd. Boissonade, Analecta Graeca nova, Paris, 1844, p. 1-201), où viennent en cause les plus grands noms des lettres et de la politique.
Ces compositions, qui semblent avoir charmé les contemporains, ont à nos yeux un grave défaut, celui d'être avant tout des morceaux de style. Nicéphore Choumnos est, en effet, parmi les nombreux lettrés qui se sont illustrés sous les premiers Paléologues, l'écrivain qui a le plus sacrifié à la rhétorique. Tout le concret (faits, sentiments) gît dans son texte à l'état d'allusions sous des parures déformantes. Il faut pour l'en extraire consentir un efiort qui toujours paie, comme vient encore de le prouver le travail récent de I. Sevcenko, Le sens et la date du traité « Anepigraphos » rfe A'. Chun^nos (dans Acad. royale de Belgique, Cl. des lettres, V« sér., xxxv, 1949, p. 473-88). Si l'histoire générale ne glanera dans son œuvre que de légers compléments, l'histoire des lettres et du sentiment religieux s'y approvisionnera abondamment le jour où l'ensemble aura été exploré par une exégèse avertie.
Sources. — La pièce essentielle devrait être l'oraison funèbre, composée par un jeune émule, Théodore Hyrtakénos (éd. Boissonade, Anecdocta Graeca, v, Paris, 1833, p. 282-92). Malheiu-eusement, le morceau, de pure rhétorique, n'apprend rien qu'on ne sache par ailleurs. La source la plus riclie est encore son oeu\Te littéraire, éditée en majeure partie : les ouvrages de rhétorique et de science dans Boissonade, Anecdola Graeca, i-ni, v, Paris, 1829- 1833; les ouvrages théologiques dans P. G., cxl, 1451-66, 1498-1526; ses traités de philosophie dans Fr. Creuzer, Oxford, 1835, reproduit dans P. G., cxl, 1403-38 (De anima adversus Plotinum). Le cod. Patmiacus 127 (cf. J. Sakkelion, TTaTMiiaKii piêXio9f|Kri, Athènes, 1890, p. 73-76), du xiv« s., doit représenter l'édition définitive de ses œuvres. Quelques rares compositions éparses en d'autres témoins (Paris. Gr. 2105 particulièrement). C'est à tort que l'on a voulu en faire un correspondant de Démétrius Cydonès (cf. Bessarione, xxiv, 1920, p. 99).
Travaux. — Pour la littérature ancienne, voir art. Choumnos (Nicéphore), dans D. T. C, n, 1905, col. 2395 (A. Palmieri). Notices plus complètes dans K. Krumbacher, Gesch. der byz. Lit., 2" éd., Munich, 1897, p. 478-82, et R. Guilland, Nicéphore Grégoras, Correspondance, Paris, 1927, p. 317-24; voir aussi, du même. Essai sur Nicéphore Grégoras, Paris, 1926, passim (cf. p. 299 sq.). — Pour des aspects particuliers de son activité littéraire, consulter, entre autres, E. Martini, Spigolature bizantine, i, Versi inediti di Niceforo Chumno, Naples, 1900; B. Tatakis, La p)iilosophic bijzanliiie, Paris, 1949, p. 247-49 (trop sommaire).