L. Van Hee
CHRABRU (anc. bulg. Hrabr'), probablement pseudonyme du moine bulgare, auteur d'un mince traité paléoslave, composé dans la première moitié du x« s., sur l'écriture slave. C'est en réalité une apologie de l'écriture slave, répondant aux attaques des Grecs, et en même temps la source principale pour la question de l'origine de l'écriture slave. Il y est dit que cette écriture a été inventée par S. Cyrille (Constantin, t 869), apôtre des Slaves; qu'elle est composée de trente-huit lettres, dont vingt-quatre formées d'après l'alphabet grec et quatorze répondant aux besoins propres de la langue slave; enfin que cette écriture est plus parfaite et plus sainte que l'écriture grecque.
Sur la valeur réelle de cette apologie et sur la personne même de son auteur, de nombreuses questions restent ouvertes : par ex., qui se cache sous le nom de Chrabru? Un seul passage de son écrit (« sont vivants encore qui les ont vus », c.-à-d. les SS. Cyrille et Méthode) permet d'affirmer que l'auteur vivait au temps des disciples des SS. Cyrille et Méthode, par conséquent en la première moitié du x« s. Cependant, l'authenticité de ce passage a été contestée, puisqu'on ne le trouve qu'en deux mss., les meilleurs il est vrai, mais non les plus anciens. Tous les mss., dont le plus ancien date de 1348, sont écrits en lettres cyrilliques, mais le texte n'y est pas transmis identiquement. Le problème capital qui occupe les spécialistes est celuici : quelle écriture employait Chr. et quelle écriture attribuait-il à S. Cyrille, la glagolitique ou bien la cyrillique? Après de longues discussions et hésitations, on a, peut-on dire, en ces derniers temps, réussi à prouver définitivement que Chr. parle de l'écriture glagolitique, en d'autres termes que S. Cyrille est l'auteur de l'alphabet glagolitique et que, au temps de Chr., l'écriture cyrillique n'était pas encore connue comme écriture spéciale. La preuve en est que les meilleurs textes — dont le plus archaïque (xv« s.), appartenant à l'Académie ecclésiastique de Moscou, et celui de la rédaction bulgare du Mont- Athos (Hilandar) (xvi^ s.), qui contiennent le passage cité — apportent l'alphabet entier et comportent des indices certains qu'ils ont été copiés d'après des textes glagolitiques, tandis que les autres, même le plus ancien de 1348, contiennent l'alphabet adapté d'après l'écriture grecque, plus précisément d'après l'écriture cjTillique, plus récente.
Le texte de l'Académie ecclésiastique de Moscou, avec celui de 1348, a été publié par V. Jagiti, dans Izslédovanija po russkom jazyl<u, i, 1885-1895, p. 297- 303; le texte de Hilandar, par J. Ivanov, dans les Antiquités bulgares de Macédoine (en bulg.), 2« éd., 1931, p. 442.
Jos. Vajs, Mélanges de paléographie glagolitique (en tchèque), Prague, 1932, p. 8 (avec bibllogr.). — St. N. Kuljbakin. Notes sur l'apologie de Chrabru (en serbocroate), dans Glas de l'Acad. serbe, vol. clxviii, 43-77. — J. Vajs, L'apologie des lettres par Chr. (en tchèque), dans Byzanlinoslavica, viii, 158-63. — R. Nahtigal, Quelques remarques à propos de la discussion sur l'écrit de Chrabru relatif à l'alphabet de Constantin-Cyrille (en Slovène), dans Slavistiina Bevija, Ljubljana, i, 1948, p. 5-18.