‹ Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiquesChapitre 19 sur 282 · CÉLESTIN I" — CÉLESTIN II · texte numérisé non relu

CÉLESTIN I" — CÉLESTIN II

scandale en Orient, a réussi à se faire ordonner évêque dans un diocèse de Gaule. Il demande enfin que chaque province ait son métropolitain et qu'aucun métropolitain n'intervienne dans des provinces qui ne sont pas de son ressort.

Cette règle n'empêclie d'ailleurs pas le pape de confier à certains évêques des missions de confiance : c'est ainsi qu'en 429 Célestin enverra S. Germain d'Auxerre en Angleterre pour y poursuivre les partisans du pélagianisme (Prosper, Chronic, ad aan. 429).

C'est encore à propos de la Gaule que S. Célestin s'occupe des controverses semipélagiennes. Deux moines de Marseille, Hilaire et Prosper, qui avaient déjà eu l'occasion de défendre, contre les conférences de Cassien, la doctrine de S. Augustin, crurent devoir, en présence de la persistance de leurs adversaires, s'adresser à Rome et se rendre personnellement auprès du pape. Ils obtinrent de lui une lettre (Jafîé-Wattenbach, 381) adressée à Venerius de Marseille, aux évêques Marinus, Leontius, Auxonius, Arcadius, Fillucius et autres, dans laquelle est loué leur zèle pour la vérité. Sans faire de reproches à ses correspondants, le pape leur demande de veiller sur la prédication de leurs prêtres et de rester fidèles à S. Augustin, que Rome a toujours eu dans sa communion. A cette lettre est annexé un syllabus que l'on a attribué longtemps au diacre Léon, le futur S. Léon, mais qui pourrait bien être l'œuvre de Prosper lui-même, selon l'opinion défendue par dom Cappuyns, dans Reu. bénédicl., 1929, p. laG-70.

En condamnant le semipélagianisme, S. Célestin restait fidèle à la position qu'il avait toujours gardée. Au début de son pontificat, Celestius avait essayé de recommencer ses intrigues : une décision impériale avait ordonné son expulsion d'Italie. Plus tard, Nestorius était intervenu en sa faveur. Tout au moins, peu de temps après son élection sur le siège de Constantinople, avait-il écrit au pape pour lui demander d'instruire personnellement l'affaire de Julien d'Éclane et de trois autres évêques italiens déposés pour cause de pélagianisme, afin, disait-il, que l'attitude que l'on pourrait prendre à Constantinople à leur égard ne fût pas une cause de division ou de malentendu avec Rome ((Epist. Fraternas, dans F. Loofs, Nesturiana, 165-68).

Cette lettre de Nestorius demeura sans réponse. L'évêque de Constantinople revint à la charge en se plaignant du silence du pape et en lui demandant avec insistance une solution (Epist. Saepe; ibid., 170-72). Célestin ne put, lorsque le 11 août 430 il répondit enfin à son correspondant, que lui rappeler les justes condamnations portées à Rome et ailleurs, voire à Constantinople, par Atticus et par Sisinnius (Jafïé- Wattenbach, 374).

Une affaire plus grave que la controverse pélagienne devait occuper les dernières années du pontificat de S. Célestin. Dans la lettre Fraternas, qui date de 429, Nestorius avait déjà signalé au pape les controverses soulevées autour du nom de Mère de Dieu donné à la Vierge Marie et marqué nettement son propre sentiment à ce sujet. Il était revenu sur la même question dans la lettre Saepe scripsi. Mais déjà, à Rome, on était renseigné par d'autres que par l'évêque de Constantinople. S. Cyrille d'Alexandrie, dès sa première lettre à Nestorius (Epist., ii), pouvait assurera son correspondant que ses sermons faisaient très mauvaise impression au pape et aux évêques italiens. Après Pâques 430, il écrivit lui-même à S. Célestin pour lui dénoncer l'erreur de Nestorius {Epist. .xi) et il semble que, dès avant le reçu de cette lettre, Cassien aurait reçu du diacre Léon, agissant sans doute comme mandataire du siège pontifical, la mission d'étudier les sermons de Nestorius et de réfuter les erreurs qu'ils contenaient. En tout cas, dès le 11 août 430, S. Célestin écrivit plu-

sieurs lettres destinées à S. Cyrille (Jafié-Wattenbach,

372) , à Jean d'Antioche, à Juvénal de Jérusalem, à Rufus de Thessalonique, à Flavien de Philippes (ibid..

373) . à Nestorius (ibid., 374): aux prêtres, diacres, clercs, serviteurs de Dieu et peuple catholique de Constantinople (ibid., 375). Toutes ces lettres sont des condamnations de Nestorius; elles indiquent en même temps la procédure qui doit être suivie contre lui et l'obligation où il est mis de se soumettre dans les dix jours après la réception de la sentence portée contre lui.

Nous n'avons pas à rappeler ici le détail des événements qui suivirent. Lorsque le concile d'Éphèse eut été convoqué par l'empereur, Célestin écrivit à Cyrille le 7 mai 431 (Jafïé-Wattenbach, 377) pour lui donner des conseils de modération et de prudence; et le 8 il adressa au futur concile ses instructions en même temps qu'il désignait ses légats et leur donnait ses ordres (ibid., 378-79). L'œuvre du concile d'Éphèse fut encore approuvée par S. Célestin, qui ne mourut pas avant d'avoir appris la déposition de Nestorius et l'élection de son successeur Maximien. Des lettres furent adressées par lui le 15 mars 432 aux évêques qui avaient élu Maximien (ibid., 385); à l'empereur Théodose II (ibid., 386); à Maximien lui-même (ibid., 387); au clergé de Constantinople (ibid., 388). Toutes ces lettres manifestent la conscience la plus claire du danger que Nestorius avait fait courir à la foi catholique : elles s'inquiètent encore de penser que l'hérésiarque est insuffisamment éloigné pour être mis dans l'impuissance de nuire; elles approuvent le choix de Maximien; elles rappellent enfin la sagesse traditionnelle du Siège romain, et l'autorité qu'il possède pour juger des causes de cette importance.

Comme on le voit, le pontificat de S. Célestin fut rempli par bien des préoccupations. La condamnation du pélagianisme et celle du nestoriaiiisme ont été les principaux soucis du pape; mais elles n'ont pas été seules à l'intéresser, et partout où l'autorité de son siège était en question, S. Célestin est intervenu pour la maintenir et la fortifier. Lorsqu'il meurt le 27 juill. 432, l'an'aire iiestorienne est loin d'être terminée, mais le pélagianisme a cessé d'être dangereux; les novaliens de Rome ont perdu leurs églises (Socrate, Hisl. eccles., VII, II) et doivent se réunir en des maisons particulières; les questions relatives à l'Illyricum et aux droits de l'évêque de Thessalonique ont été résolues dans le sens traditionnel (Jaffé-Wattenbach, 366). On peut dire que S. Célestin a bien servi l'Église.

Tillemont, xiv, 148-157. — P. Batiffol, Le siège apostolique de 359 à 451, Paris, 1924; Le catholicisme de S. Augustin, Paris, 1919. — A. Fliche et V. Martin, Histoire de l'Église, IV, Paris, 1937, p. 256 sq. — É. Amann, L'affaire Nestorius vue de Rome, dans Rev. des sciences relig., xxiii,

G. Bardy.

4. CÉLESTIN II. Après la mort de Calixte II, les cardinaux et le peuple, réunis à l'église S. -Pancrace (16 déc. 1124), choisirent pour lui succéder le candidat des Pierleoni, Tebaldo Buccapecci ou Boccapecora, cardinal-prêtre de Ste-Anastasie depuis déc. 1122 (l'article Honorius II du D. T. C. lui donne le prénom de Thomas et en fait un cardinal de Ste- Sabine). L'élu accepta, à contre-cœur semble-t-il; il prit le nom de Célestin et revêtit la chape rouge; mais, tandis qu'en son honneur on chantait le Te Deum, Lambert d'Ostie fut élu à son tour, par suite d'une manœuvre des Frangipani, et proclamé sous le nom d'Honorius II. Spontanément ou sur les instances des cardinaux, Buccapecci s'elïaça devant le nouvel élu qui. lui aussi, offrit de résigner sa charge afin de permettre aux deux parties de se mettre d'accord (voir art. déjà cité), (^et épisode est raconté par les

CÉLESTIN II

cardinaux Pandulphe et Boso. On ignore la date de la mort de Buccapecci (au plus tard 1126). N'ayant été ni sacré, ni intronisé au Latran, son nom ne figure pas sur la liste des papes et le Célestin suivant est considéré comme le second du nom.

Jané, I, p. 822-824. — Pandulfus, Vita Honorii, et Boso, Vita Honorii, dans Watterich, Pontif. Roman. Vilae, ii, 157-59. — Pétri Chron.mon.Cassin.,iv, c. 83, dans M. G. H., Script., VI, 804. — D. T. C, vu, 132-133. — Ann. pont., 1928, p. 121, n. 12.

5. CÉLESTIN II, pape. Successeur d'Innocent II, élu le 26 sept. 1143, f 8 mars 1144.

Guido di Castello doit son nom à la petite ville de Città di Castello (Tifernum Tiberinum), en Ombrie, d'où il était originaire selon toute vraisemblance. Les arguments en faveur de Macerata, défendus par R. Foglietti, ont été définitivement réfutés par A. Wilmart, p. 102, n. 1.

On ignore tout de la date de sa naissance, ainsi que des années de sa jeunesse. Un nécrologe le signale comme chanoine du chapitre cathédral de Castello. Cf. G. Muzi, Memorie ecclesiasliche di Città di Castello, Castello, II, 1842, p. 55. Il est mentionné pour la première fois à la Curie romaine dans un document pontifical du 6 avr. 1123, donné per mamim Guidonis Romanae Curiae camerarii (P. L., clxiii, 1290). Le titre de Magister qu'on lui décerne parfois (ex. Chron. Mauriniac, dans Recueil des hist. de la France, xii, 87 b) rend hommage à sa science peu ordinaire, due en partie à Pierre Abélard, dont il aurait suivi l'enseignement, dont il possédait au moins deux ouvrages (le Sic et Non et la Théologie; cf. Wilmart, 100) et pour lequel il garda, sa vie durant, une profonde amitié.

Il est difficile de dire de quand datent ces relations; elles remontent, selon toute vraisemblance, au delà des années 1139-1140, au cours desquelles Guido fut chargé d'une mission de plusieurs mois en France. Dans sa lettre 192, écrite, semble-t-il, peu après le concile de Sens (1140 ou 1141), S. Bernard le met vivement en garde contre les dangers possibles d'une sympathie profondément enracinée pour l'auteur du Sic et Non (P. L., clxxxii, 358; voir aussi la lettre 193). Avant cette date, la présence ininterrompue de Guido, soit auprès de la cour pontificale d'Innocent II, soit en mission, oblige de remonter à plus de dix ans en arrière. Pourtant, il n'y a aucune preuve positive d'un séjour de Guido en France pour [ raisons d'études, mais un ensemble convergent de très légers indices; voir Wilmart, p. 100, note 2.

D'autre part, W. Giesebrecht (Arnaldo da Brescia, Munich, 1873, p. 22 sq.) et Bernhardi {Konrad III., p. 740, n. 21) ont fait justice de l'opinion de ceux, par ex. Gregorovius {Geschichte der Stadt Rom, iv, 457-58), qui voyaient en lui le cardinal légat Guido, protecteur d'Arnaud de Brescia et destinataire de la lettre 196 de S. Bernard (P. L., clxxxii, 363-64). Il s'agit d'un homonyme.

En déc. 1127, Guido fut promu cardinal-diacre du titre de Ste-Marie in via Lata. Lors de la double élection pontificale de 1130, il fit partie des électeurs d'Innocent II : son nom figure sur la liste donnée par Boso dans sa Vita Innocenta II (Watterich, ii, 174), et la même conclusion semble nettement présupposée par sa présence à l'entrevue de Salerne (voir plus loin). Elle a été admise par R. Zoepfi'el, qui, dans son ouvrage Die Papstwahlen, 369 sq., consacre une étude spéciale à l'élection de 1130. Toutefois Bernhardi ne l'admet qu'avec réserves (Lothar, p. 295-96, n. 61 et p. 778, n. 60 fin) : tout en étant du parti d'Innocent II, il se pourrait que le cardinal Guido n'ait pas assisté à l'élection proprement dite.

Guido accompagna dans sa fuite en France le pontife qu'il avait élu et fit partie du voyage au cours duquel Innocent II rencontra l'empereur Lothaire à Liège (22 mars-début avr. 1131; Chronicon Mauriniacense, dans Recueil des historiens de la France, 1 XII, 80 c, et Bernhardi, Lothar, 356). Il n'est pas prouvé qu'il fut de tous les déplacements entrepris par le pape au cours de l'été suivant; mais il fut certainement présent au concile de Reims, où il fit partie de la commission spéciale instituée par le pape pour connaître de certaines plaintes formulées par les moines de Marmoutiers (Mansi, xxi, 467-68).

A la fin de la même année, il est un des trois cardinaux légats envoyés à Cologne, à l'occasion de l'élection de l'archevêque (départ de Troyes, après le 23 nov. 1131, cf. Pflugk-Harttung, Acta, i, n. 165; passage probable par Langres, cf. Bachmann, 30; séjour à Cologne durant l'hiver 1131-32, cf. Annal. Col. Max., 2e recension, M. G. H., SS., xvii, 756, hgne 19, et Bachmann, 30-32). Vers Pâques, 10 avr. 1132, quatre légats, dont Guido de Ste-Marie in via Lala, sont présents à la diète lotharingienne d'Aixla-Chapelle (Stumpf, 3267; Bernhardi, Lothar, 424); après quoi, ils font route vers l'Italie où le pape les a déjà devancés. Leurs signatures sur les documents pontificaux (Jaffé, 7584 et 7587) prouvent qu'ils doivent l'avoir rejoint probablement à Crémone, avant le 15 juillet.

En déc. 1133, Guido di Castello devient cardinalprêtre de S. -Marc. On peut donc l'identifier avec l'auteur de la signature presbijter Guido indignus sacerdos, qui figure sur les documents pontificaux, du 12 janv. 1134 au 16 mai 1143, en même temps que disparaît son ancienne signature (dernière mention, 21 déc. 1133). L'identification est d'autant plus vraisemblable que son successeur au titre de S. -Marc, le cardinal Gilbert, signera parfois indignus sacerdos lit. S. Marci. Cf. Brixius, p. 87, n. 52. Il s'ensuit, quoi qu'en disent Ciacconius et ceux qui l'ont suivi, que ce n'est pas lui, mais un homonyme, qui fut nommé gouverneur de Bénévent, en 1137-38, lorsque cette ville retomba sous l'autorité du pape. Il s'agit en effet d'un cardinal-diacre. Cf. Falco Benevent., Chronicon, dans Muratori, anc. éd., v, 130 D, 131 B.

En nov. 1137, Roger II de Sicile ayant, sur le conseil de S. Bernard, convoqué à Salerne trois délégués de chaque parti, témoins de l'élection de leur pape respectif, afin d'examiner en une conférence la ! valeur de ces élections et de mettre fin ainsi au schisme qui durait depuis 1130, Guido fut un des trois délégués d'Innocent II. A la suite de cette entrevue, le roi ayant demandé qu'un cardinal de chaque parti l'accompagnât à Palerme, où la question serait à nouveau débattue vers la Noël, Guido l'accompagna, mais sa mission se solda par un échec.

Vers la mi-juill. 1138, il eut à intervenir, en présence de l'empereur Lothaire, comme avocat de la cause romaine dans un conflit opposant le S. -Siège et le Mont-Cassin {Chron. monast. Cassin., Muratori, anc. éd., rv, 566, 573). Revenu à Rome (avant le 17 déc), il se vit confier la mission en France dont il a été question plus haut.

Prévoyant sa mort prochaine et désireux d'éviter un schisme. Innocent II désigna en 1143 le cardinal Guido parmi les cinq candidats auxquels il accordait sa préférence pour lui succéder (Chronica Cisterciens. S. Mariae di Ferraria, éd. Gaudenzi, Monum. slorici edit. dalla Società Napolitana di Storia Palria, sér. I, Chronache, Naples, 1888, p. 27).

L'accord des cardinaux se fit sur la personne de Guido. Élu le 26 sept., il fut couronné le 3 oct. 1143.

Célestin II ne fit que passer sur la chaire de S. Pierre. Durant les cinq mois de son pontificat, il ne quitta pas

CÉLESTIN II

— CÉLESTIN III

Rome. Ses deux principaux actes, par lesquels il revint sur des décisions de son prédécesseur, concernent la France et la Sicile. Sur la demande de Suger et de S. Bernard, il leva l'interdit qu'Innocent II avait fulminé contre le domaine royal français, parce que le roi Louis VII avait opposé son propre candidat au siège de Bourges, un clerc nommé Cadure, à Pierre de la Châtre, qui avait été régulièrement élu par le chapitre. D'autre part, il se refusa à ratifier le traité de Migniano que son prédécesseur avait conclu avec Roger II; mais la situation critique des frontières de l'État pontifical, surtout de Bénévent, l'obligea à modérer son intransigeance initiale et à envoyer, tout à la fin de sa vie, deux cardinaux en ambassade à la cour de Palerme. Cf. Chron. Ferrar., 27 et Chalandon, II, 112. La quasi-totalité de ses autres actes sont des mesures de faveur ou des confirmations de privilèges concédés à des monastères.

En prévision de sa mort prochaine, il légua « pour le rachat de son âme, à l'église de S.-Floridus » (c.-à-d. à la matrice de Città di Castello; Wilmart, 98), les 56 volumes de sa bibliothèque personnelle. Voir liste dans Wilmart, 100-01. Il avait contribué également à enrichir le trésor artistique de cette cathédrale. Cf. Seroux d'Agincourt, Hist.de l'art par les monuments, II (sculpture), 49; iv (sculpture), pl. xxi, Paris, 1823, et Rohault de Fleury, La messe, i, 212 et pl. lxxxviii, Paris, 1883.

Il mourut au monastère du Palladium, le 8 mars 1 144, et fut inhumé au Latran. Cf. Johannes Diaconus, Appendix ad libellas Ordinis Romani, dans Mabillon, Musaeum Italicum, ii, 568.

Sous son pontificat, il y eut de nouveaux cardinaux. Mais les auteurs ne s'accordent ni sur leur nombre, ni sur leurs noms, ni sur la date de leur promotion. Ciacconius, i, 1011-20, en donne douze (en réalité onze, par suite d'un double emploi), tous créés le mercredi des Cendres 1144. Brixius, 49-50, en mentionne dix, tous créés le 17 déc. 1143. La liste de VAnn. pont., 1928, p. 133-35, en comprend douze, promus à des dates différentes.

On sait que, selon l'interprétation habituelle, c'est avec le pontificat de Célestin II que débute la prophétie des papes attribuée à S. Malachie.

Sources : Jallé, ii', 1-7, 716, 758. — P. L., clxxix, 761- 820. — Chevalier, B. B., i, 830. — L. Pont., ii, 385, 449. — Watterich, Pont. Rom. Vitae, ii, Leipzig, 1862, p. 276-78. — - Von Pflugk-Harttung, Acta pontificum Romanoruni inedita, t, 170-73, 290, 417; ii, 333-35, 337, 403, 430; m, 39-55. — Id., Iter Italicum, 463, 851. — Kehr, //. pont., 1, p. XXI ; II, p. xxni; m, p. xxxiii-xxxiv; iv, p. xxiv; V, p. XXXI ; vi-1, p. xxvi; vi-2, p. xx-xxi; vii-2, p. xx; viii, p. XLV. Voir aussi les Nachtràge, dans Nachrichten V. d. kôn. Gesellsch. d. Wiss. zu Gôttingen, Phil.-hist. Kl. — Kehr, Germ. pont., i, p. xix; ii-l, p. xvi; m, p. xvii. — J. Ramackers, Papsturkunden in den Niederlanden, Abhandl. der Gesellsch. der Wiss. zu Gôttingen, Phil.hist. Kl., 3» série, fasc. 8, Berlin, 1933, n. 45-47. — Id., Papsturkunden in Frankreich, même coll., nouv. série, fasc. 2, Gœttingue, 1937, n. 19; fasc. 4, 1942, n. 42. — W. Holtzmann, Papsturkunden in England, même coll., 3« série, fasc. 15-2, Berlin, 1936, n. 33.

Travaux : J.-M. Brixius, Die Mitglieder des Kardinalkollegiums von 1130 bis 1151, Diss., Strasbourg, 1910. — R. Zœpffel, Die Papstwahlen und die mit ihnen in nâchsten Zusammenhang stehenden Ceremonien in ihrer Entuiicklung vom 11. bis zum 14. Jhdt, Gœttingue, 1871, p. 267-395. — • A. Corietti, L'intervenzione del popolo nelV elezione di Celestino II (1143), Velletri, 1920. — G. Mercati, Quando fu consecrato papa Celestino II ?, dans Quellen und Forsch. aus ital. Arch. u. Bibl., xni, 1910, p. 377. — Von Pttugk- Harttung, Die Bullen der Pàpste bis zum Ende des zwôlften Jahrhunderts, Gotha, 1901, p. 342-48. — Hefele-Leclercq, v-1, 760, 795 sq. — Ann. pont., 1928, p. 125, 133-135. — Ciaconius Oldoiniis, Vitae et res gestae pontif. Roman, et S. R. E. cardlnallum, t. i, Rome, 1677, p. 967-68, 1011-20.

— A. Certinl, Vita di papa Celestino II da Città di Castello, Foligno, 1716. — W. Bernhardi, Lothar von Supplinburg (Jahrbûcher der deutschen Geschichte), Leipzig, 1879. — A. Wilmart, Les livres légués par Célestin II à Città di Castello, dans Revue bénédictine, xxxv, 1923, p. 98-102. — R. Foglietti, Per le origini di Macerata : Un papa maceratese, Macerata, 1905. — F. Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, u, Paris, 1907, p. 81, 112-13.

Roger Mols.

6. CÉLESTIN 111, pape, successeur de Clément III; élu le 30 mars (?) 1191, t 8 janv. 1198.

I. Avant le cardinalat. — Hyacinthe, fils de Petro Boboni et d'une délia Casa Scotta, originaire du « rione » romain d'Arenula, né vers 1105-06, entra de bonne heure au service de la cour pontificale. D'après une indication de Pierre de Blois (lettre 123, P. L., ccvn, 366 sq.), il aurait été sous-diacre dès 1126. Brixius, 52, l'identifie au « premier sous-diacre Hyacinthe » dont la signature figure encore plus anciennement sur divers documents pontificaux. Voir 4 mars 1121 (U. Robert, BiiUaire du pape Callixte II, I, 323); 6 mai 1122 (P. L., clxiii, 1247); 16 mai 1122 (Robert, op. cit., ii, 46); 21 juill. 1126 (P. L., clxvi, 1265); 22 avr. et 1" mai 1138 (Pflugk-Harttung, Acta, II, 295 et P. L., clxxix, 362). Sur les membres de sa famille à cette époque et sur les rapports de parenté unissant les Boboni aux Orsini, voir C. de Cupis, Regesto degli Orsini, dans Bolletino délia Società di Storia patria Ant. Lod. Antinori negli Abruzzi, XIV« année, 2^ série, 1902, p. 129-52; voir aussi le tableau généal. IV, dans Brezzi, Roma e l'impero medioevale, Bologne, 1947, appendice.

Hyacinthe aurait séjourné à Paris pour ses études et aurait compté Abélard parmi ses professeurs. Ainsi s'expliquerait la hardiesse qu'il mit, conjointement avec Arnaud de Brescia, à prendre sa défense au concile de Sens (1140 ou 1141; cf. Hist. pont., c. 31, M. G. H., SS., XX, 537), attitude qui fut vivement déplorée par S. Bernard dans sa lettre 189 à Innocent II (P. L., CLXxxii, 357; voir aussi lettre 338, ibid., 543).

II. Le cardinalat. — Hyacinthe Boboni fut nommé cardinal-diacre de Ste-Marie in Cosmedin. Cette promotion date soit du 13 févr. 1144, sous Célestin II (Ann. pont., 1928, 134, n. 11 ; Hofmeister,

I 142, n. 3; Wenck, 445), soit du 22 déc. 1144, sous j Lucius II (Leineweber, 9; Brixius, 104). La première , opinion s'appuie sur des arguments psychologiques : similitude des mentalités entre les deux Célestin, parenté des attitudes dans l'affaire d' Abélard, choix du même patronyme pontifical. La seconde repose sur un sérieux argument diplomatique : absence de sa signature sur les documents pontificaux avant le 27 déc. 1144.

' Il garda ce titre durant 47 années, sous neuf ponti- 1 flcats successifs. En cette qualité, il signa de nombreuses bulles pontificales; voir leur calendrier dans Jaffé, II, 7, 20, 90, 103, 146, 431, 493, 528, 536, repris par l'Ann. pont., 1928, p. 134.

1° Première légation en Ibérie (1154-56). — Envoyé par Anastase IV, sur la demande d'Alphonse VII de Castille, il part probablement en févr. 1154. Alors qu'il est déjà en route, le pape lui fait parvenir les bulles, datées du 8 avr., destinées à chacun des trois archevêques de Braga, Santiago de Compostelle et Tarragone; il lui confie aussi la mission de faire reconnaître la prééminence du siège de Tolède par ces trois archevêques et renforcer ainsi les tendances unificatrices dans la péninsule (cf. Jaffé, 9901 ; in extenso dans Pflugk-Harttung, Acta, ii, 149 et Fita. Boletin de la R. Academia de Historia, xiv, 1889, p. 546; la datation de cette dernière pièce, 15 mai 1154, est incertaine. Cf. Kehr, Nachr. v. d. Kôn. Gesellsch. der Wissensch. zu GOltingen, Phil.-hist. Kl., 1902, p. 429, n. 9).

CÉLESTIN III

De nombreux actes conserves aux archives permettent de retracer les étapes de sa légation (Kehr, Abh. der preuas. Akad. der Wiss.. 1928, n. 4, p. 52). A l'aller, il passe par Narbonne (31 mars; Kehr, Papsturkunden in Spanien, i, n. 66), Tudela (mai), Tarragona, Calahorra, Soria. Au début de juill., il a rejoint le roi à Ségovie (Boletin de la R. Acad. de Historia, viii, 59-61). Le 8 oct., il est reçu processionnellement à Coïmbre; il séjourne plus d'un mois dans le nord du Portugal. Vers la mi-nov., au cours d'une entrevue à Tuy, il tente en vain de régler à l'amiable les conflits de juridiction entre Braga et Compostelle (Papsturkunden in Portugal, p. 222, n. 55). Fin janv. 1155, il est présent au concile interprovincial de Valladolid (Actes du concile et dépositions ultérieures des témoins publ. par Erdmann, dans Abh. der preuss. Akad. der Wiss., Phil.-hist. Kl., 1928, n. 5, p. 55-63). L'archevêque de Braga, Jean Peculiaris, n'ayant pas comparu, malgré sa promesse, le légat procède contre lui à des sanctions canoniques (Nâjera, 3 mars 1155; cf. Fita, Boletin de la R. Acad. de Hist., xiv, 551 et XXIV, 474; Kehr, Nachr. v. d. Kôn. Gesellsch.d .Wiss. zu Gôttingen, Phil.-hist. KL, 1903, p. 158, n. 13). Passant ensuite par Logrofio, Estella, Calahorra, Tudela, Huesca, il assiste à Lerida, fin avril, à un concile national (cf. F. Valls y Taberner, Ein Konzil zu Lerida im Jahre 1155, dans Papsttum und Kaiserium, 364-68). Continuant sa route vers le Languedoc, il y séjourna au moins deux mois (Narbonne, 8 mai; S.- Gilles-les-Boucheries, près de Nîmes, 22 juin; Kehr, Papsturkunden in Spanien, n, n. 79). Il se pourrait qu'en automne il soit retourné en Catalogne. Dès le début de 1156, il est de retour à Rome.

2" Légation auprès de Frédéric Barberousse (1158). — Désirant tenter un rapjjrochement avec l'empereur, Adrien lY chargea de cette mission délicate les deux cardinaux Henri des Saints-Nérée-et-Achillée et Hyacinthe de Ste-Marie in Cosmedin. Leur départ de Rome est certainement postérieur au 18 mars, le premier des deux ayant encore signé un acte ce jour-là (Jafîe, 10392; cf. Pflugk-Harttung, Acta, i, 225); contre Leineweber (p. 15) qui fixe le départ au 29 janv. D'ailleurs la date de la bulle adressée aux trois électeurs ecclésiastiques (19 mars, Jafïé, 10393) est un indice de plus en ce sens, que cette bulle soit fausse ou non.

Arrivés à Ferrare au cours de leur voyage, les légats firent un détour par Modène, afin d'y rencontrer les envoyés de l'empereur; puis ils continuèrent par Vérone et Trente. Poursuivant leur route à travers le Trentin, ils furent arrêtés et retenus prisonniers dans le château fort des comtes d'Ezza ou d'Eppan et ne recouvrèrent leur liberté que parce qu'un frère d'Hyacinthe Boboni vint s'olîrir en otage. Ils arrivèrent au camp impérial devant Augsbourg le 14 juin 1158 (cf. Ragewin, Gest. Frid. Imp., m, 21-23; M. G. H., SS., XX, 429-30). L'empereur, mis en garde contre eux par son envoyé en Italie Rainald de Dassel (L. Sudendorf, Registrum, ii, p. 133, n. 54), leur réserva un accueil plutôt froid. La réception dura deux jours. Leur message transmis, les légats entrèrent en ville où ils logèrent chez le doyen, Roger de Reichersberg (frère de Gerhoh), qu'ils réconcilièrent avec l'évêque (P.L., cxciii, 570; M. G. H., Libelli, III, 499). Sur les autres traces de l'activité des légats dans le diocèse d'Augsbourg, durant leur séjour du 14 juin jusqu'après le 21 juill., et sur les relations qu'ils nouèrent avec Otto de Freising, voir Kehr, Germ. pont., i, 334, 16 a; 337, 1; 365, 7 a; ii-l, p. 44, n. 56 et Monumcnta Boica, vi, 487.

Un mois plus tard, Hyacinthe est dans le nord de l'Italie en compagnie de l'empereur : fin août, il assiste à Ravenne à l'installation du nouvel arche-

vêque; début septembre, il séjourne à Milan. Sa signature se retrouve sur les documents pontificaux à partir du 14 janv. 1159 (Jaffé, 10534; Pflugk- Harttung, Acta, m, 190-91).

3» Sous Alexandre III : en France (1162-1165). — A la mort d'Adrien IV, le cardinal Hyacinthe fut du parti d'Alexandre III (7 sept. 1159) contre l'antipape Octavien (Victor IV), ce qui lui valut d'être nommément excommunié par ce dernier au synode de Pavie (13 févr. 1160; Watterich, ii, 472).

Il suivit Alexandre III dans ses principaux déplacements et fut chargé par lui de plusieurs missions de confiance. Il se pourrait qu'il ait été légat à Gênes, en oct.-nov. 1160. Cf. Dunken, 62; Ohnsorge, 50, note 169.

Peu après l'arrivée du pape en France, après une première nomination rapportée (Jafïé, 10711; P. L., ce, 138), il fut envoyé auprès du roi Henri Vil pour préparer l'entrevue de Souvigny (entre le 26 juill. et le 18 août 1162). Aussitôt après, il fit partie du groupe de cinq cardinaux chargés par le pape d'accompagner le roi de France à l'entrevue projetée avec l'empereur et l'antipape, démarche qui resta sans suite (S. -Jean de Losne, 29 août). Voir le récit de ces deux épisodes dans Hugues de Poitiers, Hist. de Vézelag, M. G. H., SS., xxvi, 146 sq.; le récit de ces faits donné par Boso, Lib. pont., est inexact.

Deux ans plus tard, sur le conseil du roi de France, le pape fit une dernière tentative pour renouer avec Barberousse, qui se trouvait alors à Pavie. Deux cardinaux, dont Hyacinthe, furent chargés de négocier avec lui. Mais leur ambassade, se voyant refuser le sauf-conduit impérial, ne poussa pas plus loin que Suse (début avr. 1164).

Lors du retour d'Alexandre III en Italie (15 août 1165), le cardinal Hyacinthe fut envoyé en avant avec mission de préparer le voyage du Souverain pontife et de sa suite.

4" Deuxième légation en Ibérie (1172-1174). — Chargé d'aplanir les difficultés entre le Portugal et la Castille-Léon, il part peu avant le 19 mai 1172 (Jafïé, 14291 ; cf. Kehr, Nachr. v. d. Kôn. Ges. d. Wiss. zu Gôttingen, Phil.-hist. KL, 1903, p. 153, n. 7). Il passe par Lérida, Tudela, séjourne à Coïmbre, puis à Braga avec le roi Alphonse I" (janv. -févr. 1173). Il assiste à Léon à un concile régional (mars 1173), séjourne à Astorga (fin mars, Florez-Saenz, Espana sagrada, xli, 326), est présent au concile de Lérida (juill. 1173; la date du 6 févr. donnée, d'après Florez- Saenz, Espaila sagrada, xlviii, 297, par beaucoup d'auteurs est inexacte; cf. Erdmann, p. 44, n. 3). Il retourne alors en Castille, où il a convoqué un concile à Salamanque; son passage est signalé fin août à Burgos, fin oct. à Sahagun. Le 18 janv. 1174, il célèbre, à Saragosse, le mariage du roi d'Aragon avec une infante de Castille. Début mars, il est à Barcelone, sur le chemin du retour.

Au cours de cette légation, il procéda à la canonisation de S. Rosendo de Celanova (1" sept. 1172) et à la translation des reliques des SS. Claudius, Lupercus et Victoriens (22 avr. 1173), actes qu'il devait confirmer comme pape en 1195.

Comme dans la précédente, le cardinal Hyacinthe fit preuve, au cours de cette mission, d'une très grande indépendance d'action à l'égard des directives dont il était porteur et dont il considérait sur place qu'elles étaient dépassées par les événements. Une de ses décisions concernant le monastère de San-Salvador de Leire, en Navarre, lui valut à son retour, de la part d'Alexandre III, une remontrance sévère et peu ordinaire dans les habitudes administratives de la Curie (Anagni, 30 juin 1174; cf. Kehr, Papsturkunden in Spanien, ii, n. 135).

CÉLESTIN III

5" Entrevue de Venise (1177). — Le cardinal Hyacinthe y fut une des figures marquantes. Il fit partie rtu groupe des six cardinaux envoyés en avant pour entrer en premier contact avec les personnalités impériales; ils partirent de Siponto ou de Viesti, au plus tard le 28 janv. 1177, arrivèrent fm févr. à Ravenne, puis à Bologne. Le pape ayant rejoint Venise par mer, Hyacinthe fut de toutes les commissions et délégations chargées de mettre sur pied un accord entre le pape, l'empereur, la Ligue lombarde et les Siciliens (cf. Romuald de Salerne, Annales, M. G. H., SS., XIX, 443-58; comparer au récit de Boso, L. pont., II, 435). Il participe aux délibérations de Ferrare (mimai 1177), à l'entrevue de Chioggia. Il accueille l'empereur à son arrivée à Venise. Le 24 juill., il fait partie de la députation pontificale chargée de réconcilier Barberousse avec l'Église et de lever les censures portées contre lui. Le 1" août il est présent à la prestation de serment de conclusion de la trêve (M. G. H., Const., 1, 367-68). Fin sept., il est un des trois cardinaux choisis par l'empereur pour faire partie de la commission chargée de trouver un accord au sujet des questions territoriales pendantes entre le pape et l'empereur.

Durant les années suivantes, l'activité du cardinal, devenu septuagénaire, se restreint. Au printemps 1181, il est encore chargé d'une légation en Italie du Nord; il séjourne à Milan, à Plaisance (mai), à Viterbe (19 juin) (cf. Kehr, Ital. pont., v, 457, 481).

III. Le pontificat. — 1° Élection de Célestin III et couronnement de l'empereur Henri VI ( 30 mars- 15 avril 1191 ). — A la mort de Clément III, le cardinal Hyacinthe fut choisi pour lui succéder. Les circonstances précises de cette élection pontificale restent obscures, de même que sa chronologie. Le désaccord des sources à ce sujet est tel que les auteurs des regestes pontificaux renoncent à se prononcer entre les six dates données pour la mort de Clément III et les quatre dates données pour l'élection de son successeur, toutes comprises entre le 20 mars et le 10 avr. 1191. Parmi elles, les plus précises sont celles des Annales Ratisponenses (M. G. H., SS., xvii, 590) : élu le jour de la fête de S. Benoît (21 mars), le lendemain de la mort de son prédécesseur; celles d'Ansbert, Hist. de exped. Freder. Imperat. (dans Fontes Rer. Austriac, Script., v, 75) : élu vers la mi-carême, ordonné prêtre le samedi Sitientes (30 mars); celles de Wagnus de Reichersberg (Chronicon; M. G. H., SS., xvii, 518) : Clément III mort vers la mi-carême, Célestin III élu le samedi Sitientes. Voir l'énumération des autres données dans Haller, 556, note 1, et 557, note 4. La date du 30 mars est admise dans la plus récente liste chronologique des papes, établie par A. Mercati; cf. Mediaeval Studies, ix, 1947, p. 71-80.

Les seules dates certaines sont celle du dernier document connu de Clément III (13 mars) et celle de la consécration de Célestin (jour de Pâques, 14 avr.), laquelle fut suivie, le lendemain, du couronnement de l'empereur Henri VI et de l'impératrice Constance, dans la basilique de S. -Pierre.

Il est certain aussi que des tractations eurent lieu entre les Romains, le nouveau pape et l'empereur, concernant les conditions mises au couronnement et peut-être aussi les modalités du cérémonial à adopter.

En effet, celui-ci semble s'être écarté quelque peu de l'ancienne formule du Cencius et avoir subi alors des innovations, dont on n'a pu déterminer jusqu'ici ni l'ampleur ni la paternité.

S'il faut en croire Arnold de Lubeck {Chron. Slav., V, 4, M. G. H., SS., XXI, 181), ces tractations auraient même conduit le pontife élu à différer sa propre consécration, afin de pouvoir tenir la dragée haute au candidat empereur. Peut-être a-t-il envisagé ou mena-

DicT. d'hist. et de géogr. ecclés.

cé de le faire? En fait, la date de Pâques était la première date possible : pour une cérémonie d'apparat et pour des tractations à objet multiple, un délai de deux semaines n'était pas de trop.

L'obscurité règne aussi sur les motifs du choix d'Hyacinthe Boboni. Haller (p. 560) suppose que le Sénat romain, où il comptait plusieurs parents, n'y fut pas étranger. Il est certain que le cardinal Hyacinthe jouissait d'une très grande considération dans tous les milieux. Les témoignages de ses contemporains sont unanimement louangeurs à son égard (voir références à Baldéric de Trêves, Pierre de Blois, Henri de Clairvaux, dans Wenck, p. 443). S. Thomas Becket, qui avait entretenu avec lui des relations épistolaires, le considérait comme un « ami spécialement cher » et comme un des deux seuls membres intègres de la Curie. Cf. Materials for the history oj Thomas Becket, éd. J. C. Robertson {Rer. Britan. M. Aev. Script., 67), lettres 315 et 444, vi, 1882, p. 213, 475; voir aussi lettre 706, vu, 372. En outre, les nombreuses légations dont il avait été chargé avaient enrichi son expérience des affaires d'Église.

Il ne paraît pas qu'il se soit heurté à un fort parti d'opposition; cependant Radulf de Diceto affirme qu'il n'accepta son élection que pour éviter un schisme (éd. M. G. H., SS., xxvii, 280; éd. Stubbs, ii, 89). Attitude nullement étonnante de la part d'un vieillard qui avait vécu de près les schismes de 1130 et 1159 et comprenait que, depuis la mort de Guillaume II, la succession de Sicile ne pouvait manquer d'envenimer encore les divisions au sein du Sacré-Collège.

L'élection d'un nouveau pape venait mod,ifler, une fois de plus, les rapports entre Rome et l'Empire. Pour Henri VI qui justement s'approchait en forces de la ville, assuré d'y recevoir enfin la couronne impériale promise dès 1189 par le pape défunt, elle était un fâcheux contretemps. Les négociations furent menées rondement; mais il fallut passer par les conditions des Romains qui exigèrent que leur rivale haïe, Tusculum, leur fût remise, et en signe de méfiance tinrent fermées les portes de leur ville durant toute la cérémonie du couronnement. L'empereur accepta; il fit évacuer Tusculum par la garnison allemande qui l'occupait et rendit la ville au pape, qui la livra aux Romains, lesquels s'empressèrent de la détruire de fond en comble. Nous suivons ici la version des faits donnée par Roger de Hoveden, M. G. H., SS., xxvii, 155. D'autres versions diffèrent quelque peu, surtout celle d'Arnold de Lubeck, M. G. H., SS., xxi, 181.

Les historiens anti-romains ont essayé d'attribuer au pape l'initiative de ce marchandage peu reluisant. A tort, semble-t-il. Mais il reste que le seul fait de s'y être prêté sans protester, et d'avoir accepté que les biens immobiliers (tenimenta) de la malheureuse cité fussent confiés au Saint-Siège, forme une tache dont il est difficile de laver sa mémoire.

2° Célestin III et Henri VI. — Leurs deux règnes sont à peu près contemporains. Durant les sept années qu'ils se firent face, les occasions de friction ne manquèrent pas. Si la rupture ouverte put être évitée, malgré des provocations réitérées de Henri VI, ce ne fut que grâce à l'attitude temporisatrice de Célestin. Cette attitude a été diversement jugée, ainsi que le caractère même de ce pape. La plupart des historiens actuels lui reprochent d'avoir fait preuve d'une trop grande faiblesse et d'une indécision plus grande encore; ils ne font là que répéter un jugement déjà formulé par le propre successeur de Célestin III, Innocent III, un pontife d'une tout autre trempe (Toeche, 173, n. 1). S'écartant de cette opinion, Haller (p. 658- 62) en a proposé une autre, voyant dans la temporisation pontificale l'expression d'une résistance passive I voulue et calculée avec une énergie à toute épreuve.

CÉLRSTIN III

Cette opinion n'a pas été suivie et ne semble |ias devoir être retenue.

Il est certain que, mis en face d'un autocrate dénué de scrupules, le pape a tout fait pour ne pas devoir couper les ponts; dans ce but, il a poussé fort loin la l)atience. 11 est certain aussi que Célestin n'était pas un homme de tempérament belliqueux, mais plutôt de naturel conciliant, désireux d'éviter à tout prix une attitude capable d'éteindre une lueur qui brillerait encore. L'explication dernière du contraste entre les deux attitudes pourrait bien consister dans la différence des âges (cf. NVenck, p. 443). Le vieux pontife, trois fois aussi âgé que l'empereur, crut sans doute que le plus sage était de s'appuyer sur la force d'inertie en attendant les événements; il n'avait ni la force de caractère, ni les forces |)hysiques pour agir autrement.

Aussitôt après son couronnement, Henri VI poursuivit son expédition contre Tancrède de Sicile. Certaines sources énumérées par Haller (p. noteS), et suivies entre autres par Hauck (iv, (i(i4 (691 1), font état d'une protestation pontificale.

Si protestation il y eut, elle se borna sans doute à quelques timides conseils de renoncer à l'expédition projetée, conseils dictés par la crainte de voir Rome encerclée par des territoires impériaux. L'empereur, en passant outre, pouvait en toute bonne foi s'imaginer, comme il le lui dira dans une lettre un an plus tard {M. G. H., Const., i, 490), qu'il restait avec le pape en relations d'amitié.

Il se trompait. Par toute son altitude, (Célestin 111 a bien montré qu'il ne désirait pas, comme plusieurs de ses j)rédécesseurs, a|)puyer son pouvoir sur la protection impériale. Mais il ne désirait pas davantage la lutte ouverte. S'abstenir de tout engagement; ne reconnaître aucune atteinte directe aux droits de l'Église; ne se départir qu'à la dernière extrémité de son attitude de neutralité expectante, tout en appuyant en sous-niaia les forces anti-impériales, afin d'éviter tout encerclement des États pontificaux; « ne dire ni oui ni non, et dire cependant non à force de ne ])as dire oui » (C. Poulet, Hist. du christiaiiixme. ii, .574), telle est la ligne de conduite qui se dégage de ses actes. (;ette ijolitique fut-elle son œuvre ])ersonnelle, ou lui fut-elle dictée par l'une des deux puissantes factions cardinalices? Impossible de le déterminer.

3° Les années de conflit larvé ( 1191-1 194 ). - La première expédition sicilienne de Henri VI ayant piteusement échoué au siège de Naples (24 août 1 191 ) et Tancrède ayant fait des offres alléchantes, afin de sonder les dispositions pontificales (M. G. H., SS.. VI, 429), le pape se rapprocha du parti sicilien. Pour la punir de son attitude pro-impériale, l'abbaye du Mont- Cassin fut mise en interdit et son doyen, Aténolf, excommunié (fin 1191). Tandis qu'il négociait du côté sicilien, le pape délégua auprès de l'empereur l'abbé de Casamari (févr.-mars 1192) afin de lui proposer sa médiation en vue d'un armistice avec Tancrède. La réponse impériale (11 mars 1192, M. G. H., Const., I, 491, n. 344) n'étant qu'un refus plein de hauteur, Célestin III fit activer les pourparlers siciliens : ses deux plénipotentiaires, Albin, évêque d'Albano, et Grégoire, cardinal de Sainte-Marie in Aquiro, conclurent avec Tancrède le concordat de (Iravina (juin 1192. M. G. H., Const., i, 593-94, n. 417) : le pape reconnaît Tancrède comme roi de Sicile et obtient en contre-partie une prestation d'hommage (Alba, fin juin, M. G. H., Const., i, 592, n. 416) et divers avantages d'ordre ecclésiastique : extension du droit d'appel à Rome, élections épiscopales, droit de légation (cf. Chalandon, ii, 465-66). De plus, il obtient - sans que le concordat fasse mention de cette clause — que 'Pancrède remette entre ses mains l'impératrice Cons-

tance, que les habitants de Salerne lui avaient livrée pour se faire pardonner leur défection initiale.

Cet éi)isode concernant l'impératrice a été diverse- I ment raconté et expliqué. Les deux récits les plus comj ])lets sont impossibles à concilier : Annal. Casinenses, : 2'- version, ann. 1192, M. G. H.,SS.,xix,3Ui:— Annal.

Ceccanenses, ann. 1193, M. G.H.,SS.,xix, 292. Les inj ler|)rétations de Chalandon (ii, 467), Hampe (190) et : Toeche (314) ne tiennent pas devant celle de Haller : (578-79) et de Friedlànder (78-80) : ce gage précieux I devait prémunir le pape contre le mécontentement que ressentirait l'empereur à la nouvelle du concordat sicilien et lui servir en même temps à forcer un modus Vivendi entre les deux souverains. Ajoutons le désir de ré|)arer envers l'impératrice le tort causé par l'attitude inqualifiable des Salernitains.

La fuite de l'impératrice, échappant à la vigilance de l'escorte cardinalice chargée de la ramener à Rome, I dérangea les calculs du pape en le découvrant du côté impérial.

Pourtant tout conflit décisif fut évité : l'empereur se borna à interdire toute communication entre Rome et le territoire impérial. Le pape fit le mort et, s'il se rapprocha du parti guelfe, il mit le plus grand soin à ne pas heurter l'empereur de front.

Dès le 5 août 1191, il avait accordé à Henri le Lion le privilège de ne pouvoir être excommunié que sur son ordre exprès (Jatïé, 16736). Mais il n'intervint pas dans la coalition des princes saxons.

S. Albert de Louvain, évincé du siège de Liège par Lothaire de Hochstade, candidat imposé par l'em- |)ereur, étant venu à Rome pour en appeler au pape, Célestin III confirma son élection et chargea l'archevêque de Cologne et, à son défaut, celui de Reims de lui conférer la consécration épiscopale (Gilles d'Orval, Vita Alberti, M. G. H., SS., xxv, 146 sq.). Mais l'assassinat du prélat par deux chevaliers du parti impérial (24 nov. 1 192) ne provoqua à Rome qu'une mesure de sanction contre l'évêque intrus et rien contre l'empereur, malgré la protection ouverte que celui-ci accorda aux assassins (Vita Alberti, ibid., 162-64; Gisleberl de Mons, Chron. Hanon.. éd. Vanderkindere, (^omm. roy. d'Hist., in-S", 280). j Même dans l'aftaire de Richard Coeur de Lion, Célestin III se départit à peine de son mutisme. A son retour de croisade, le roi d'Angleterre, passant par l'Europe centrale, fut arrêté et emprisonné par le duc Léopold d'Autriche avec la complicité de l'empereur i (21 déc. 1192; Toeche, 259). Malgré trois appels émou- I vants adressés à (Célestin par la reine-mère Éléonore ' (l'authenticité du troisième est incertaine), le pape fit preuve d'une modération frisant la pusillanimité. Peut-être a-t-il brandi devant Henri VI le spectre de l'excommunication et de l'interdit (Roger de Hoveden, M. G. H., SS., xxvii, 161)? Peut-être a-t-il prêté une oreille favorable aux projets impériaux du duc de Louvain (Gislebert de Mons. op. cit., éd. cit., 282; éd. M. G. H., SS., xxi,582)? Il est certain qu'il n'est ; pas allé plus loin.

Plus tard seulement, bien ai)rès la libération du prisonnier contre rançon et otages, il chargea l'évêque de Vérone d'intervenir énergiquement auprès du duc Léopold d'Autriche (6 juin 1194. Jatfé, 17119; P. 1.., ccvi, 1036).

Puis, Léopold étant mort, il api)rouva les mesures énergiques prises par l'archevêque Adalbert de Salzbourg pour obtenir la libération des otages et la restitution du reUquat des 150 000 marcs touchés pour la rançon de Richard (22 mars 1195; Magnus de Reichersberg, Chronicon, M. G. H., SS., xvii, 522). \'is-à-vis de l'empereur, pas un geste.

Durant ce temps, par des mesures unilatérales, l'empereur empiétait de plus en plus sur les droits de

CÉLESTIN III

l'Église dans les territoires contestés (Toscane, Onibrie, Marche) et jusqu'aux environs immédiats de Rome.

4" Le projet de croisade impériale (1195-1196). — Empereur et pape continuèrent à s'ignorer réciproquement, jusqu'à la mort de Tancrède (20 févr. 1194) et l'achèvement de la seconde campagne de Sicile (automne 1194-hiver 1194-95).

Toutefois, l'empereur caressait un rêve, pour lequel il ne lui suffisait pas d'obtenir l'assentiment réticent des seigneurs impériaux (diètes de Worms, Mayence, Wurzbourg, déc. 1195-avr. 1196). Transformer l'Empire en une monarchie héréditaire, et pour cela faire recevoir l'onction royale, en même temps que le baptême, à son fils Frédéric-Roger qui venait de naître; c'était chose impossible, sans le concours du pape. Il s'agissait donc de l'amadouer et de rétablir les relations normales.

Dans ce but, il se décida à jouer la carte de la croisade. Pour sonder les dispositions romaines, il adressa, non directement au pape, mais aux cardinaux, une missive où il fit miroiter le mot magique, sachant bien qu'il toucherait ainsi au grand idéal de Célestin III. Il chargea Wolfger de Passau d'ouvrir les négociations (cf. Kalkoïï, Wolfger von Passau, 1882).

Alors le pape, ne pouvant faire grise mine à un projet de croisade, se vit contraint, bon gré mal gré, de sortir de son silence. Sa première réponse fut pour s'assurer des bonnes dispositions de l'empereur : demandes de dédommagement pour injustices subies et leçons de morale sur les devoirs des princes chrétiens (texte dans Magnus de Reichersberg, Chron., M. G. H., SS., XVII, 523, et Watterich, ii, 741 sq.; interprétations très diverses : Caro, Toeche, Leineweber, Traub, Hauck, Leonhardt, Haller).

Wolfger ayant rejoint l'empereur avec une réponse qui n'était pas une fin de non recevoir, mais pas non plus l'acceptation enthousiaste que suppose Leineweber (p. 7), Henri VI résolut de brusquer les événements. Le vendredi saint, 31 mars 1195, à Bari, au cours d'une cérémonie secrète, en présence de 3 chapelains seulement, il se fit mettre la croix (cf. Annal. Marbac, M. G. H., S. R. G. in usum sc/io/., 65); le jour de Pâques il proclama officiellement la croisade (M. G. H., Const., i, 514) et dix jours après il envoya dans tout l'empire une missive de recrutement (ibid.j.

Menacé d'être battu de vitesse dans son projet le plus cher, le pape prit l'affaire en mains. Il envoya deux cardinaux, dont Pierre de Sainte-Cécile, en mission vers l'empereur (départ avant le 29 avr.); ils rejoignirent Henri VI dans la Marche d'Ancône et poursuivirent leur route vers l'Allemagne en prêchant la croisade, dont la bulle fut promulguée par le pape, le 1" août (Jaffé, 17274; Sudendorf, Registrum, i, 82, n. 37; Annal. Marbac, éd. cit., 85). La mission des cardinaux en Allemagne rencontra un très bon accueil (itinéraire dans Friedlânder, 89-95; liste des participants : Annal. Marbac, éd. cit., p. 66, 1. 15 sq.; à compléter par Leonhardt, p. 10). Par ailleurs, une invitation à participer à la croisade fut aussi adressée au roi d'Angleterre par l'entremise de l'archevêque de Canterbury (25 juill. 1195. Jaffé, 17270; Traub, 15 sq.). Le délai pour la croisade, fixé d'abord à mars 1196, fut ensuite reculé d'un an.

Durant ce temps, le cardinal Pierre de Sainte- Cécile, sa mission terminée, retourna auprès de l'empereur et l'accompagna pendant plus d'un an, sans que les négociations avec Rome avançassent d'un pas. Par ailleurs, des plaintes très vives, adressées au pape par l'impératrice Constance, chargée du gouvernement de la Sicile, prouvent bien que Célestin III ne reconnaissait pas le nouveau régime imposé à ce pays par le pouvoir impérial et continuait à revendiquer les droits

octroyés au Saint-Siège par le concordat de Gravina (lettre du 3 oct. 1195; Jaffé, 17270, publ. par Kehr dans l'édit. du recueil de lettres de Thomas de Gaète, Quellen und Forsch., vu, 1905, p. 50-52, n. 9).

5° L'offre mystérieuse de Henri VI (1196). — Dans les relations entre Célestin III et Henri VI, il est un épisode fort obscur qui a exercé la sagacité des historiens : c'est celui des pourparlers d'automne 1196.

On sait que l'empereur, ayant franchi les Apennins, prêt à entreprendre sa troisième campagne sicilienne, prit d'abord le chemin de Rome; dès le 20 oct., il arrive aux environs de la ville; ensuite, pendant plus de six semaines, il décrit autour d'elle un large cercle, séjournant en diverses localités : Tivoli, Palestrina, Ferentino. Ce fut alors un va-et-vient d'ambassadeurs impériaux, pontificaux et sénatoriaux. Finalement, l'empereur poursuivit sa route vers le Sud, après avoir envoyé au pape une missive déplorant vivement la non-réussite des négociations, alors qu'il lui avait offert des avantages tels que ni son père, Frédéric Barberousse, ni aucun de ses prédécesseurs n'en avaient jamais proposé de pareils au Saint-Siège. Cette lettre fut probablement envoyée de Capoue, 18 déc. 1196, M. G. H., Const., i, 525, n. 376; la date est controversée; l'original contenait Capue xV kal. decembris, chose impossible, Henri VI se trouvant du 6 au 26 nov. à Tivoli. Contre les interprétations de Haller (624-27), Winter (Erbreichsplan, 78 sq.), Friedlânder (159), la datation donnée plus haut est défendue par Stumpf, 50-53, et Pfaff, 56 sq., une erreur de date étant plus admissible qu'une erreur de lieu.

Ce passage mystérieux de la lettre impériale a trouvé bon nombre d'exégètes : J. Caro, Die Beziehungen Heinrichs VL zur Rômischen Kurie wàhrend der Jahre 1190-1197, Rostock, 1902, p. 43 sq., y voit une offre de renonciation au droit de régale. Dans une étude qui a renouvelé le sujet {M. L Oe. G., xxxv, 647-57) et dans de nombreux ouvrages qui suivirent , Haller suppose que l'empereur aurait proposé à Célestin III de lui faire l'hommage pour l'Empire. Son opinion, fondée surtout sur une interprétation nouvelle d'un passage de la Deliberalio super facto imperii de tribus electis d'Innocent III, trouva peu d'écho (Sperling, Studien zur Geschichte der Kaiserkrônung und Weihe, Diss., Fribourg, 1918, p. 44; Mack, Die kirchliche Steuerfreiheit in Deutschland seit der Dekretalgeselzgebung, dans Kirchenrechtliche Abhandlungen, lxxxviii, 1916,

La réfutation de son argumentation, faite coup sur coup par É. Jordan (Mélanges Ferdinand Lot, 1925, p. 285-98) et par V. Pfaff (Heidelberger Abhandlungen, n. 55, 1927, p. 19-26), entraîna le rejet de l'hypothèse. Une autre explication rapproche le passage en question d'un chapitre du Spéculum Ecclesiae de Girald de Barry, dit le Cambrien. Dans ce chapitre (dist. IV, ch. xix; M. G. H., SS., xxvii, 397), l'auteur, dont les rapports avec la Curie romaine furent étroits durant les premières années du xiii*' s., affirme ceci : Henri VI, se rendant compte des difficultés financières dans lesquelles se débattait le Saint-Siège, par suite des pertes territoriales toujours plus grandes auxquelles il était incapable de s'opposer et auxquelles l'empereur, principal bénéficiaire, ne voulait pas remédier, proposa au pape un arrangement en vertu duquel le Saint-Siège se verrait assuré de la meilleure prébende de chaque église métropolitaine et des plus riches églises épiscopales dans tout le territoire impérial; l'on proposerait ensuite d'étendre cet arrangement à toute la chrétienté, au cours d'un concile général. Ainsi pensionné par l'ensemble de l'Église, le pape pourrait plus facilement renoncer à ses revendications territoriales. De fait, en 1182-83, Frédéric Barberousse avait proposé à Lothaire III un arrangement analogue, mais s'étcndant

CÉLESTIN TII

seulement à 2/10 à percevoir sur tous les revenus impériaux d'Italie, en échange d'une renonciation aux territoires contestés. Il se peut qu'il faille voir là la i grande ofTre de Henri VT. (;f. Hampe, Meister dcr Politik. I, ()(i2 sq.; Rauer, (Inlersuchiingen ziim Erbreichsplan Ileinrichs VI., Leipzig, 1921, \). lOfi; Cambridge Mediaeval Hislory. v, 477; PfalT, 33-44; Jordan, dans VHist. générale de G. Glotz, Moyen Age, iv-1, p. 163, note 31.

6° La dernière année (1197). — L'insuccès de la « grande olTre » impériale ralentit les pourparlers entre Henri VI et Célestin IIL Le délai de réflexion demandé i par celui-ci ayant expiré, l'empereur revint à la charge, d'abord par une lettre (10 févr. 1197; M. G. H., Const., I, 514), ensuite par une légation avec pleins pouvoirs (mars 1197; cf. Pfafl, 65). La réponse du pape (M. G. H., Const., i, 525 sq.; date probable fin févr. 1197, Pfalï, 61-64, contre Haller, 92) était, une fois de plus, dilatoire.

Tandis que les pourparlers avec l'empereur traînaient en longueur, la diplomatie pontificale tissait sa toile sur toute l'Italie. Après une première mission pacificatrice à Pise et à Gênes en mars 1196 (Kehr, Ital. pont., III, 363, n. 47; vi-2, 341, n. 90), le cardinallégat Pandulphe fut envoyé une nouvelle fois à Florence (l"mars 1197); l'objet officiel de sa mission était de régler deux conflits mineurs concernant San Martine et Santa Maria Novella ; mais, selon toute vraisemblance, ce n'était là qu'un prétexte : son séjour en Toscane se prolongea plus de huit mois et fut couronné par la conclusion, en sa présence, de la Ligue toscane (San Genesio, 11 nov. 1197. Voir R. Davidsohn, Gescliicfite von Florenz, i, 611-17). Pise, qui s'obstinait dans son alliance impériale, fut mise en interdit.

Une autre réunion importante pour le regroupement des forces de la résistance italienne, sous l'égide de l'Église, fut celle de Fonte Avellana (31 août 1197). A l'occasion d'une consécration d'église, treize évêques de rOmbrie et de la Marche s'y réunirent, sous la présidence d'un légat pontifical, Gentile. Cf. Kehr, liai, pont., IV, 97. En nov. de la même année, le pape félicita l'évêque de Fermo et l'abbé de Farfa pour leur zèle anti-impérial. JafTé, 17585.

Par contre, rien ne prouve que Célestin III ait trempé dans la conspiration sicilienne du printemps 1197, dont les auteurs et les complices devaient être si inhumainement châtiés par l'empereur. La seule source qui fasse mention d'une soi-disant complicité pontificale (Annal. Marbac., M. G. H., S. R. G. in usum sctiol., 69) en parle comme d'un bruit incertain.

Durant l'été 1197, le pape tomba sérieusement malade, ce qui ralentit encore le rythme des négociations avec l'empereur. Pourtant ce ne fut pas le pape nonagénaire qui mourut le premier. Le 28 sept. 1197, Henri VI était emporté soudainement par la fièvre, à Messine, tandis qu'il présidait aux préparatifs d'une croisade. Il laissait un testament, qui semble bien être authentique et dans lequel il cédait sur toute la ligne; en particulier, il reconnaissait les droits de l'Église sur les territoires contestés. Sans s'appuyer sur ce document resté secret, dont il n'eut jamais connaissance, le pape, aussitôt parvenue la nouvelle de la mort de Henri VI, chargea deux légats en Ombrie et dans la Marche d'exiger de la part des autorités une reconnaissance effective de ses droits, d'excommunier Markward d'Annweiler et tous les partisans d'une collaboration avec le parti impérial et ainsi « d'établir une paix perpétuelle entre les fils de l'Église » (22 et 23 déc. 1197). Kehr, Ital. pont., iv, 118, 138, 150, 154; Jaffé, 17585; publ. dans Nachrictiten der Gesellschaft der Wissensch. zu Gôttingen, Phil.-liist. Klasse, 1898, fasc. 1, p. 43-44.

Sentant ses forces s'affaiblir et la mort approcher, Célestin III aurait risqué une tentative restée unique i dans l'histoire de la papauté. Le jour de Noël 1 197, il aurait insisté auprès des cardinaux réunis, pour qu'ils désignent comme son successeur le cardinal de Sainte- Prisque, Jean Colonna, plus souvent appelé ,Ican de Saint-Paul (biographie dans Wenck, 456-73). Il aurait même proposé d'abdiquer la tiare, au cas où sa proposition aurait été admise. Cet épisode s'appuie sur la seule autorité de Roger de Hoveden (éd. Stubbs, iv, 30 sq.; éd. M. G. H.. SS., xxvir, 176). Winkelmaun i (PlùUpp von Scliwaben, 1873), p. 488-92 en admet l'historicité. Son avis a été repris par la thèse de K. Holder, Die Désignation der Naelijolger durch die Pàpsle, Fribourg (Suisse), 1892, p. 68-70, et par J. Hollweck, Kann der Pupst seinen Nachfolger bestimmen?, dans Arch. jûr kath. Kirchenrectit, lxxiv, 1895, p. 123-24. Ce projet aurait échoué devant le refus des cardinaux.

7° Célestin III et les autres pays de la chrétienté. — Durant ce pontificat, les relations entre le S. -Siège et riimpire ont occupé l'avant-plan de la scène. Avec les autres pays, les rapports furent plus elïacés.

Envers Philippe Auguste le pape fit montre de la même réserve qu'envers l'empereur. A son retour de la croisade interrompue (début nov. 1191), le roi de France fut reçu à Rome avec les honneurs réservés aux seuls vrais croisés (Cartellieri, ii, 251-52), mais il ne parvint à obtenir du pape aucun acte inamical à l'égard du roi d'Angleterre, Richard Cœur de Lion. Spécialement dans les conflits concernant les affaires normandes, Célestin ne dévia jamais de sa position de stricte neutralité.

Il fit preuve d'une plus grande énergie dans la triste affaire matrimoniale dont Isemborg (Ingeburge) de Danemark fut la malheureuse victime. Le roi l'avait épousée par politique (15 août 1193); peu après, prétendant n'avoir pu consommer son mariage, il demanda un divorce, qui fut accordé, pour des motifs imaginaires, par une réunion de prélats français (Compiègne, 5 nov. 1193). Pressé d'intervenir, le pape fit défense au roi de prendre une autre épouse (13 mai 1195, Jaffé, 17241-17243; P. L., ccvi, 1095, 1098). Le roi viola la défense et épousa sa cousine Agnès de Méran. Dès lors, les rapports furent très tendus entre Rome et Paris, mais le conflit n'atteignit son point culminant que sous Innocent III.

Avec les pays de la péninsule ibérique, l'ancien cardinal Hyacinthe entretint des rapports excellents, à part deux conflits avec Alphonse IX de Léon. Le premier fut encore une affaire matrimoniale. Le roi de Léon avait épousé l'infante Teresa de Portugal, bien qu'elle fût sa parente à un degré prohibé. Dans un concile à Salamanque, un légat envoyé par le pape déclara nul le mariage royal. Le roi s'obstinant, Célestin l'excommunia et mit ses États en interdit. Le conflit dura jusqu'en 1 195 et reprit un an plus tard parce que le roi de Léon avait traité avec les Sarrasins, affaiblissant ainsi le front commun des forces chrétiennes de la Reconquista (31 ocl. 1196, Jalfé. 17433).

En Angleterre, Célestin III dut intervenir dans deux questions très importantes, la i)remière de nature politique, l'autre d'administration ecclésiastique. Sur leurs rétroactes, voir R. Foreville, L'Église et la Royauté en Angleterre sous Henri II Planlagenet ( 1154-1189) , Paris, 1943, p. 589.

La première opposait l'évêque d'Ely, Guillaume Longchamp, chancelier du roi, grand justicier d'Angleterre et légat apostolique, à un parti de rebelles, composé d'évêques et de grands féodaux, soutenus par le frère du roi, Jean sans Terre, et dont le porteparole était l'archevêque Walter de Rouen. A la suite d'un coup d'État, Longchamp fut déposé et expulsé en oct. 1191 ; les deux partis se couvrirent l'un l'autre

CÉLESTIN III

de censures ecclésiastiques et vinrent cliercher soutien à Rome.

La seconde question était celle de la substitution, auprès des sièges épiscopaux, de chapitres séculiers à la place des anciens couvents bénédictins. Pendante depuis longtemps, elle eut un regain d'actualité en 1197, quand l'archevêque de Canterbury obtint du pape l'érection du chapitre séculier à Lambeth près de Londres (9 juin 1197, Jaffé, 17564), malgré les efforts déployés en sens opposé par une délégation de moines. Par contre, une solution identique, achetée à Rome sous Clément III par l'évèque de Coventry, fut annulée par Célestin (Jaffé, 17600, date probable nov. 1197).

Si tous les documents mentionnant ces deux afïaires méritent créance (références dans Wenck,447-49,notes, et460-62, notes), Célestin y aurait adopté une attitude fort louvoyante, annulant ses propres décisions, revenant à plusieurs reprises sur des assurances données à chacun des partis en présence et allant même jusqu'à refuser de reconnaître ses propres actes.

8° Célestin III el l'empire byzantin. — Envers l'empire d'Orient, l'attitude de Célestin III fut dominée par la nécessité d'adopter une politique de bascule entre l'impérialisme de Henri VI et celui d'Isaac II l'Ange. Deux autres problèmes tout aussi importants augmentaient encore la complexité de la situation réciproque : l'union des Églises et les croisades.

Le rapprochement initial du pape avec Tancrède de Sicile se doubla d'un rapprochement avec Byzance, dont les troupes avaient repris position sur les rivages de l'Adriatique. Le mariage de Roger, fils de Tancrède, avec la princesse Irène, mariage peut-être suggéré par le pape, en fut le couronnement. Au cours des négociations préliminaires à ce mariage. Isaac r.\nge avait fait savoir au prince de Capoue (c.-à-d. |)robablement Roger lui-même; cf. Laurent, 30-31) l'intérêt qu'il portait à l'union des Églises. Des])ote mégalomane et visionnaire illuminé, ce basileus concevait cette union sous un angle césaropapiste. Célestin III. averti par le prince normand, envoya une première lettre au basileus, lequel répondit iiar un véritable hymne, accordé selon le mode byzantin, à l'unité chrétienne el à l'indivisibilité du Corps Mystique du Christ » (Laurent, 46; document 3 décrit par Laurent, 29-31, date probable : 1192. Cf. aussi Festa, dans Bessarione, v, 1899, p. 43-44, note).

Une seconde mis.sive du pape (1192-93?) devait contenir une demande d'aide au secours de la croisade. On répondit de Byzance par un chrysobulle d'Isaac II et une lettre du patriarche Georges Xiphilin (1" et 2'- document décrits par Laurent, 27-29 et 29, avec références ultérieures); le chrysobulle est probablement identique à F. Dôlger, Regeslen der Kaiseritrkunden des Ostrômischen Reiclics, ii, n. 1615 {Corpus der griectiisclien Urltunden des Mittelalters und der Xeueren Zeit, série A, V partie). En ce cas, ces documents furent remis au pape par l'ambassade byzantine qui assista le 1" octobre 1193 à la canonisation de S. Jean Gualbert. La lettre du patriarche traite avant tout de la primauté du siège romain. La réponse de l'empereur est, somme toute, une dérobade byzantine assaisonnée d'assurances lointaines et de revendications transparentes. L'empereur s'excuse de ne pouvoir soutenir effectivement les Latins; il estime d'ailleurs que les croisades sont une entreprise sans lendemain à cause des divisions intestines des Occidentaux; il signale non sans malice que l'activité pacificatrice du pape a un large champ d'action à l'intérieur de la chrétienté et lui demande d'intervenir à Buda pour faire évacuer des territoires byzantins occupés par les Hongrois.

Célestin n'insista pas, mais après la conquête de la Sicile par Henri VI et son couronnement à Palerme

(25déc. 1194), et plus encore après la chute d'Isaac li et ses négociations avec l'empereur allemand (avr. 1195), Byzance se sentit directement menacée. Le nouveau basileus, Alexis III, ayant reçu un ultimatum comminatoire de Henri VI, tenta de recourir au pape. Mais son message fut intercepté par la police impériale (été 1196, Dôlger, op. cit., u, n. 1635). Déjà la diplomatie pontificale était intervenue spontanément en obtenant de l'empereur qu'il renonçât à toute agression contre Byzance, afin d'assurer plus rapidement les secours promis à la Terre sainte. Le jugement de Norden sur la politique byzantine de Célestin III (Das Papsttum und Byzanz, Berlin, 1903, p. 114-33) doit donc être corrigé sur plusieurs points. Cf. Laurent, 55-58. En particulier, les sujets traités au cours des premiers rapports épistolaires montrent cjue le reproche fait au pape d'avoir relégué dans l'ombre les questions religieuses au bénéfice des tractations politiques est sans fondement.

9° Célestin III et Rome. — Pape romain, pouvant compter sur l'appui des Orsini, dont les Boboni formaient une lignée collatérale, Célestin III avait encore renforcé sa position à l'intérieur de la Ville Éternelle en souscrivant dès l'aube de son pontificat aux demandes des Romains concernant 'Tusculum, leur rivale haïe, et en concédant, par libéralité spéciale, les presbiteria aux sénateurs surnuméraires (Brezzi, 378). Seul cet appui intra muros pouvait lui permettre d'adopter vis-à-vis de l'empereur son attitude d'indépendance temporisatrice. Pourtant l'instabilité du régime politique intérieur de Rome rendait cet appui fort précaire. Durant son pontificat, ce régime fut modifié à trois reprises : au gouvernement oligarchique des 56 sénateurs, dont une bonne part tout dévoués aux Orsini, succéda en 1191 le pouvoir personnel d'un sununus senator, dont les titulaires appartinrent à des factions rivales, d'abord populaires puis patriciennes. Cf. Halphen, Études sur l'administration de Rome uu Moyen Age (751-1252), p. 161.

(irâce à la diplomatie du vieux pontife, les relations entre la ville et le Saint-Siège ne furent pourtant jamais sérieusement troublées. Le pape mena sa politique en toute liberté et, de leur côté, les contingents romains vinrent plus d'une fois renforcer les armées impériales {Annal. Casin., M. G. H., SS., xix, 326).

10° Activité spirituelle, artistique et missionnaire. - - A l'inlérieur de la chrétienté, le vieux pontife encourageait l'évolution de la vie religieuse, suivant des formules adaptées aux besoins de son temjjs. Ses favoris furent les ordres militaires. En 1 191. il confirme l'ordre des Chevaliers Teutoniques. A plusieurs reprises, il accorde aux Frères du S. -Sépulcre, aux Hospitaliers de Jérusalem et surtout aux Templiers, protections et faveurs (Jaffé, 16708, 17324; 16868, 17589; 16722, 16742, 16743, 16769, 16841, 16911, 17042, 17107 a, 17437, 17446).

Les ordres voués à des travaux d'utilité publique ou de charité, comme les frères pontifes, les hospices alpestres, les léproseries, ne sont pas oubliés, n encourage aussi la fondation de communautés de béguines; il exempte de la dîme diverses chartreuses (Jafïé, 16996, 17012); il approuve le monastère bénédictin de Monte Vergine et ses constitutions (4 nov. 1191). 11 accorde aux enfants présentés dans les monastères dès leur plus jeune âge la faculté de quitter le cloître une fois devenus adultes.

Plusieurs mesures témoignent aussi de son intérêt pour la propagation de la foi et pour son développement dans les régions récemment christianisées à l'est et au nord-est de l'Europe. Il félicite Meinard, évôque de Livonie, des progrès de l'apostolat, accorde de très larges facultés aux missionnaires dans les pays Baltes (27 avr. 1193, Jaffé, 16991; P.L., ccvi,995). En 1197 il

75 CÉLESTIN III 76

soutient la croisade entreprise par son successeur Bertold. Cf. Heinricus, Chron. Livoniae, M. G. H.,SS., XXIII, 242-43). Il envoie le card. Cynthius en légation au Danemark (1192). II intervient en Suède pour délimiter les évêchés de Linkôping et de Wexjô; Jaflé, 16781. En Hongrie, il confirme à l'archevêque d'Ezstergom le droit de couronner le roi (Mon. Hung. Hist., I, XI, 182; Jalïé, 16773.)

Célestin III procéda à plusieurs canonisations. Moins d'un mois après son élévation au pontificat, il faisait savoir à l'Église qu'il avait élevé sur les autels Pierre de Tarentaise, cistercien devenu évêque (10 mai 1191; A. .S'., mai, ii, 347; P. L., ccvi, 869-71). Il décerna les mêmes honneurs à l'bald de Gubbio (4 mars 1192), Bernward de Hildesheim (8janv. 1193. Jaffé, 16943). Au cours d'un consistoire du l"''^ oct. 1193, il canonisa le fondateur de l'ordre de Vallombreuse, Jean Gualbert. Le 27 avr. 1197 il annonça la canonisation de Géraud, fondateur et premier abbé du monastère de Sauvemajeure (Jafle, 17527). D'après Baronius, Ladislas, roi de Hongrie, Gaucher, chanoine de Limoges, auraient, eux aussi, été canonisés par lui. En ce qui concerne le roi de Hongrie, il y a sans doute confusion avec une permission donnée en vue de son exhumation. A. S., Propijlaeum ad Ada decembr., Martyrologium Romanum, 259.

Onze nouveaux cardinaux furent créés par Célestin III. Les détails donnés à ce sujet par Ciacconius et par Cristofori sont souvent inexacts et doivent être corrigés par la nomenclature donnée dans Ann. pont., 1928, p. 157-59. Ce sont : en 1191, Nicolas Boboni, un neveu, card. de Ste-Marie in Cosmedin; Rofïredo, abbé du Mont-Cassin (sans doute pour l'encourager dans son attitude d'indépendance vis-à-vis de Henri VI), card. des SS.-Pierre-et-Marcellin ; Guy, card. de S. -Marc; Jacques Cesarini, card. de Ste-Praxède. En 1192, S. Albert de Louvain, lors de son voyage à Rome (mis en doute par J. Heller dans son éd. des Gesta episcoporum Leodiensium, M. G. H., SS., xxv, 136; de même Schneider, Hist. Zeitschr., série, i, 645; G. Smets, Henri I", p. 53); la thèse affirmative s'appuie sur la Vita Alberti, M. G. H., SS., xxv, 146, la bulle Régis aeterni de Paul IV (9 août 1613) confirmant son culte (cette dernière lui donne par erreur le titre de card. de Ste-Croix) et sur d'autres arguments exposés par É. de Moreau, Albert de Louvain, Bruxelles. 1945, p. 47-48). En 1193, Jean Colonna dit de S. -Paul, card. de Ste-Prisque, qui devint son bras droit dans l'exercice de sa charge et qu'il voulut imposer à l'Église comme son successeur; Fidantius, card. de S. -Marcel; Maître Pierre de Capoue, card. de Ste-Marie /7i viaLata, apôtre zélé, excellent théologien et habile diplomate; Bobon, un parent, card. de S.- Théodore; Cencius Savelli, card. de Ste-Lucie, camerlingue et vice chancelier, qui devint, en 1216,lepapeHonorius Ill(financier hors ligne, il rédigea durant le pontificat de Célestin III le Liber censuum de l'Église romaine. Cf. P. Fabre, Étude sur le Liber censuum de l'Église romaine, Paris, 1892). En 1194 ou 1195, Simon de Limbourg, cousin de S. Albert le Grand et candidat au siège de Liège.

Parmi les œuvres d'art dont Rome est redevable à Célestin III, figure en premier lieu l'église de S. -Jean Porte-Latine. Complètement transformée, coilïée d'un campanile, enrichie dans sa nef centrale d'une série de fresques formant un des plus beaux ensembles picturaux de cette époque (cf. P. Styger, La decorazione a fresco del Xii. sec. delta chiesa di S. Giovanni ante portam Latinam, Studi Romani, 1914, p. 261 sq.; F. Hermanin, L'arte in Roma dal sec. viii al XIV, Storia di Roma, xxvii, Bologne, 1945, p. 255-59), elle fut consacrée par le pape en 1191 (l'inscription donne par erreur 1190). Ensuite il faut mentionner le cloître

et le campanile de S. Lorenzo fuori; une série d'autres campaniles (Hermanin, op. cit., 88-89) et les portes de bronze de S. -Jean de Latran (sacristie et chapelle de S. -Jean l'Évangéliste au baptistère), œuvre des fondeurs Uberto et Pietro (1196), dont le premier travailla aussi à la Confession de S. -Pierre.

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CÉLESTIN IH

— CÉLKSTIiN IV

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7. CÉLESTIN IV, pape, succède à Grégoire IX le 25 oct. 1241, t le 10 nov. 1241. - Gaufridus (Goflredo) de Castiglione était issu d'une noble famille milanaise; son père, Jean, avait été anuuruni dux et avait épousé Cassandre, la sœur d'Hubert Crivelli, lequel devait devenir (9 janv. 1185, Gams, 796) archevêque de Milan. Grâce à la protection de son oncle, GeolTroy fut archiprêtre de la basilique et chancelier de l'archevêché (1185). A la fin de la même année, son oncle, devenu le pape l'rbain III, chargea GoU'redo d'administrer son diocèse en son nom. Après la mort d'Urbain III (1187), son neveu démissionna et se retira à l'abbaye cistercienne de Hautecombe en Savoie, l.a durée de son séjour là-bas est inconnue. I,e 31 mars 122(1, il assista, en l'église principale de Pa- (loue, à une cérémonie en l'honneur de Boncompagims de Florence; Bôhmer, Reg. Imp.. v, 12926 b. Il est qualifié alors de chancelier de Milan. Le 18 sept. 1227 (Ann. pont., 1929, p. 117), il figura parmi la première promotion cardinalice de Grégoire IX, avec le titre de S. -Marc (Eubel, i, 6); il le garda jusqu'après le 24 mars 1239, et devint avant le 15 avr. cardinalévêque de Sabine.

.\u début de son cardinalat, il fut chargé d'une légation en Toscane et en Lombardie (févr. 1228-nov. 1229) (cf. Bôhmer. Hey. Imperii. v, n. 12985-13041 et p. cxLvin-cxLrx). En Toscane, il obtient la cessation des hostilités entre Pise et Lacques (21 mars 1228), entre Florence et Pistoie (25 juin). En Lombardie, son activité se déploie dans une double direction : resserrement de l'alliance avec la Ligue lombarde et lutte contre les hérétiques. .\ Milan, le 22 janv. 1229, il se fait promettre par les communes lombardes l'envoi rapide de renforts vers les États pontificaux (cf. Ann. Plac. Guelfi, M. G. H., SS., xviii, 445), jiromesse qui fut fort mal tenue, malgré plusieurs rappels du pape (M. G. H., Epist. suec. xii, i, n.396, 405). En avril-mai il séjourne à Brescia, où il reçoit mission d'amener Padoue et Trévise à conclure la paix (Bôhmer. op. cit., v,n.6763). Le 21 mai 1229, il est présent au synode de Lodi (Mansi, xxiv, 881; H. Finke, Konzilienstudien, 56; Bôhmer, op. cit., v, n. 13029). Il dut frapper la

ville de Bergame de peines canoniques (Bôhmer, op. cit., n. 6923 et 13032 a) pour non-observation de ses décrets concernant les hérétiques. Durant cette légation, il se rendit aussi en Savoie (10 avr. 1228), où il reçut le serment de fidélité du comte de Savoie pour la forteresse d'Avigfiana qu'il lui avait confiée en fief. ' Cf. Theiner, Cod. dipl. dom. temp., i, ep. 147, p. 86. 1-e dernier document de GofTredo comme légat date du 8 sept. 1229 (Bôhmer, op. cil., v, n. 13041). D'après plusieurs sources littéraires reprises par Moroni, XI, 54, il se serait aussi rendu au Mont-Cassin, où il aurait eu une entrevue avec Frédéric II pour lui demander des secours pour la Terre sainte. Mais les Regestes de l'empereur ne font aucune mention de pareille visite.

; Grégoire IX étant mort alors que l'Yédéric II s'approchait de Rome (22 aoiit 1241), les dix cardinaux qui se trouvaient en ville tergiversèrent en attendant que l'empereur voulût bien libérer leurs deux collègues qu'il tenait prisonniers. Des négociations furent ouvertes à cet effet, mais le sénateur romain Matteo Rosso Orsini, peut-être sur les conseils du pape défunt (supposition émise par Wenck, 138-39; voir objections de E. RufTini .Avondo, Le origini del conclave fmpale, dans Alli délia R. .\ccad. délie Scienze di Torino, vol. lxu, 1926-27, p. 276-79), brusqua la situation. Il enferma les cardinaux dans un ancien palais délabré de Septime-Sévère, dénommé Seplizoniiim, et les mit en demeure de procéder sans tarder au choix d'un nouveau pape, j Pendant longtemps, les détails partiels conservés par I les chroniqueurs au sujet de ce « premier conclave de j l'histoire » laissèrent fort à désirer et mirent les histo- ! riens dans l'embarras. La clarté s'est faite, depuis la j découverte à la Bibliothèque municipale de Reims ! d'une lettre écrite par un groupe de cardinaux, après j la mort de Célestin IV, pour justifier leur refus de j retourner à Rome par la crainte de devoir subir une ! réédition de leur séjour au Seplizonium. Cette lettre, t publiée par K. Hampe, raconte en détail les épisodes ! et les conditions de vie inhumaines de ce conclave j forcé (voir, en particulier, p. 9-10 et 28). ! Le premier scrutin (avant le 26 sept. 1241) donna 5 voix au cardinal de Sabine contre 3 au cardinal de Porto. D'après Mathieu Paris, Chronica Major, éd. Luard, iv, Londres, 1878, p. 165, l'empereur aurait approuvé l'élection du premier. Quoi qu'il en soit, la majorité des deux tiers n'était pas atteinte; il fallut I recommencer. L'accord ne parvenant pas à se faire sur un membre du Sacré-Collège, les cardinaux se i mirent d'accord sur une personnalité étrangère au I Collège, mais dont ils se refusèrent avec obstination à livrer le nom. Cet épisode raconté par Albert de Stade, j M. G. H., .SS., XVI, 367, avait éveillé certaines suspicions hypercritiques. Le document publié par Hampe ' en prouve l'historicité. Reste à déterminer quel fut cet extraneus. Wenck suppose qu'il s'agit du prieur général des Dominicains, Humbert de Romans. Il bâtit cette hypothèse sur un passage du Bonum universale de apibus de Thomas de Cantimpré (éd. de Douai, ; 1627, 1. II, ch. i.vii, § 60) qu'il cite textuellement, |). 153, note 116.

Mais le sénateur Orsini déclara ne pouvoir admettre pareille solution, et menaça les cardinaux de leur faire subir les pires sévices et de transformer Rome en un I bain de sang, s'ils n'élisaient pas un des leurs.

Une tradition, dont plusieurs auteurs se font l'écho I (Jacques de Voragine, Légende dorée, éd. 1502 [Argen- I tinae], cap. 126, col. 6; éd. Graesse, 1850), c. 130, p. 590; — Holweck, Fasti Mariant. Fribourg-en-B., ! 1892, p. 210), et dont Wenck (p. 147) admet l'histoj ricitc, rapporte que les cardinaux, alïaiblis par les privations et les mauvais traitements et fortement im-

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pressionnés par la mort d'un des leurs, l'Anglais Robert de Somercote (2(5 sept., Bohmer, op. cit., v, 7378 e), firent vœu, s'ils en réchappaient, de doter d'une octave la fête de la Nativité de la Vierge. Finalement les neuf cardinaux survivants se mirent d'accord : le cardinal Goffredo fut élu : sa santé fortement ébranlée permettait d'espérer à bref délai une nouvelle vacance du Saint-Siège. L'événement répondit à leur attente. .Mais les cardinaux, libérés de leur prison, avaient mis à profit les quelques jours de pontificat de Célestin IV pour quitter Rome et se réfugier à Anagni. A la mort du pape, comme nous le savons, ils se refusèrent à tenter de nouveau l'expérience. La vacance du Saint-Siège devait durer jusqu'au 25 juin 1243.

L'incertitude régna fort longtemps au sujet de la chronologie de cet épisode. Les dates données par .\rgelati ne sont plus admises depuis longtemps. Dans une longue discussion, Baronius (Ann. Eccl. ,ann. 1241, n. 85-87) cite toutes les données connues à son époque. Une solution, qui semble bien définitive, est exposée par Bohmer, Regesta Imperii, v, 1258 : le pontificat de Célestin IV, un des plus courts de l'histoire, ne dura que 17 jours, du 25 oct. au 10 nov. 1241. D'ailleurs, dès le surlendemain de son élection, si l'on en croit la Chronique de S. -Pierre, p. 259, il serait tombé malade et n'aurait donc pu exercer aucune activité pontificale. Pourtant, d'après une autre source (cf. A. Mercati, Mediaeval Studies, ix, 1947, p. 71 sq.), il aurait été couronné le 28 oct. et aurait officié le jour de la Toussaint. Il fut inhumé à S. -Pierre. Argelati donne la reproduction de son épitaphe et l'énumération de ses œuvres qui ne comprend que de la correspondance privée et peut-être quelques opuscules spirituels rédigés du temps de son séjour à Hautecombe. Moroni, 54, y ajoute une histoire d'Écosse écrite à la même époque.

Sources. — Potthast, Reg., u, 938, 940-41. — L. pont., II, 454. — Eubel, i, 6. — J.-F. Bohmer, .1. Ficker, E. Winkelraann,i?e(;eifa Imperii, v, p. 1258-1259,2229 et p. cxlvuicxLix. — K. Hampe, Ein iingedruckter Bericht iiber dos Conclave von 1241 im rômischen Septizoniiim, dans Sitzungsber. der Heidelb. Akad., Phil.-hist. KL, 1913, n. 1.

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Roger Mols.

8. CÉLESTIN V(S. Pierre CÉLKSTiN), né entre 1209 et 1222, t 19 mai 1296; ermite; fondateur des Célestins; pape (élu 5 juill. 1294; consacré 29 août 1294; abdique 13 déc. 1294). Fête le 19 mai.

Sommaire : I. Avant le pontificat. II. Pontificat : 1° L'élection et ses rétroactes; 2° De l'élection à la consécration pontificale; 3° De la consécration pontificale à l'abdication; 4" L'abdication. III. Après le pontificat. IV. Canonisation.

I. Avant le pontificat. — • Pierre Angeleri, fils de Angelerio et de Maria de Leone, naquit probablement à Isernia, dans les Abruzzes, le onzième d'une famille très modeste de douze enfants. Aucune date n'est

certaine. Celles qu'on a proposées vont de 1209 à 1222. En faveur de la première, on trouve l'indication de la Vita C, c. XLVii, p. 431, qui le fait mourir dans sa 87* année; en faveur de 1215, un document mentionné par l'art, de Jorio.dans Celeslino V...,p. 81. Les indices en faveur des diverses dates sont exposés dans Baethgen, Beilrâge, p. 268, note 3. — Le lieu semble prouvé par deux pièces d'archives, de 1289 et 1292, qui le qualifient de « citoyen d' Isernia » (références, art. de Jorio, op. cit., 78 sq.; réserves formulées par Baethgen, p. 269, note 1).

Pierre avait eu un frère plus âgé destiné aux ordres, mais qui, au désespoir de sa mère, mena une vie trop mondaine. Voyant les qualités de son avant-dernier, et malgré les sarcasmes de ses autres fils qui estimaient que « c'était déjà bien assez d'un fainéant dans la famille » (Aulob., c. v, p. 422 C-D), cette dévote chrétienne, devenue veuve, entreprit de lui faire donner une formation qui le préparerait à la cléricature.

Ses efforts furent couronnés de succès : Pierre se sentit rapidement attiré par la vie monastique, par celle surtout où il remarquait plus d'austérité. Agé d'un peu plus de vingt ans (Autob., c. v, p. 422 E), il quitta sa famille et entra au couvent bénédictin de Ste-Marie in Fayfolis, non loin de sa ville natale; il y prononça ses vœux et reçut l'habit religieux {Vita C, c. XV a, p. 404; Potthast, Reg., 23976; en 1231 selon une tradition locale). Suivant une déposition au procès de canonisation (Seppelt, Monum. Celest., p. 232, n. 23), il pouvait avoir environ 24 ans lorsqu'il se décida à mettre à exécution son rêve de solitude et fit choix d'une grotte de 11 m. x 4, dont le même témoin lui avait signalé l'existence sur les flancs du Monte Morrone, non loin de Sulmona.

Son Autob., c. vu, p. 423 B, parle de trois autres années de vie érémitique passées à une époque plus reculée, dans une solitude du Monte Palleno, ainsi que d'un voyage à Rome, où il aurait été ordonné prêtre. Mais il est malaisé de rétablir la chronologie exacte de ces événements. La i>lupart des indications fournies par les sources sont vagues ou prêtent à suspicion. Plusieurs biographes modernes, entre autres Celidonio (i, 94 sq.; ii, 20-21), ont eu le tort de les prendre pour argent comptant.

S'il y a peu à tirer des sources anciennes concernant les détails chronologiques, elles sont par contre des témoignages psychologiques de premier ordre. L'.4.u/obiographie et, pour un âge plus avancé, les biographies de ses disciples et les dépositions des témoins au procès de canonisation permettent facilement de reconstituer le portrait moral et psychique du saint.

Pierre y apparaît avant tout comme un inadapté, possédant une imagination très sensible aux rêves et peut-être douée de la faculté de produire des images éidétiques. Sa vie fourmille de preuves nombreuses d'une simplicité peu commune : elle seule explique qu'il ait jugé bon de raconter par le menu comment il fut libéré de certains scrupules en matière délicate par la vision drastique d'un âne accomplissant ses besoins sur les marches d'un palais royal (Autob.. c. ix, p. 424 C-D).

Sa soif de prières et de pénitence dépassait toute mesure et, à en juger par des signes extérieurs relevés par d'abondants témoignages, il devait avoir atteint un degré peu commun d'union à Dieu. L'n de ses compagnons de vie érémitique qui le connaissaient le mieux, Barthélémy de Trasacco, a laissé une description de sa vie (Vita C, c. i-viii) et a complété son récit par sa déposition au procès de canonisation (éd. Seppelt, 333). Il résulte de ce témoignage que Pierre de Morrone possédait les vertus de pénitence, d'humilité et de charité à un degré héroïque. Il jeûnait tous les jours, sauf le dimanche, et redoublait ses austérités

CÉLESTIN V

durant ses quatre carêmes annuels. Sa biographie (Vila C, c. vi) raconte comment, à la fm d'un de ces carêmes où la température avait été particulièrement inclémente, des visiteurs montés à son ermitage n'y trouvèrent plus qu'un glaçon vivant : des dix pains qu'il avait emportés pour tout son carême, cinq étaient encore intacts. Ayant ainsi réservé une large part à Dieu, il consacrait le reste au service du prochain ; sans parler des conseils de vie spirituelle, en vue desquels il s'était constitué un florilège de textes scripturaires et patristiques (les Opuscula, voir infra), nul de tous ses contemporains n'avait plus que lui le souci de soulager la misère; pour cela, il distribuait jusqu'à la dernière piécette toutes les aumônes qu'on lui apportait; et plus tard, étant devenu fondateur d'ordre et sa renommée faisant aflluer les quémandeurs, il fît vendre au besoin les calices et les vêtements précieux des églises de son ordre; apprenait-il que dans quelque monastère de son ordre les troupeaux de moutons devenaient plus nombreux, il les faisait vendre : ainsi il disposait toujours d'un fonds où il pouvait puiser (Vita C, c. xvi). — On ne peut nier non plus qu'il ait été thaumaturge, même si les récits et les dépositions consacrés à ses « miracles » sont loin d'avoir tous la même valeur probante.

Pierre aurait passé environ cinq ans dans son premier ermitage du Morrone; deux compagnons étaient venus partager sa vie solitaire. Estimant leur retraite trop proche des lieux habités, ils partirent alors à la recherche d'une solitude plus âpre, non loin du sommet des Monts Majella, à plus de 2 000 m. d'altitude. Ils y fondèrent, autour d'un oratoire dédié au Saint-Esprit, une petite colonie d'ermites, VEremum S. Spiritus de Magella (localisation dans Celidonio, 1,111 sq.); l'oratoire fut indulgencié par Innocent IV, le 25 févr. 1248.

La réputation du saint ascète attira vers son ermitage un alllux de curieux, d'admirateurs et finalement de disciples qui vinrent habiter avec lui.

A partir de 1251 au plus tard, la nouvelle fondation se vit octroyer des donations de la part de divers seigneurs et communautés des environs. (Cf. Balducci, Regesto délie pergamene délia curia arcivescovile di Cliieti, Casalbordino, 1926, p. 12, n. 27, 28 et 29; Gantera, Cermi, p. 11, n. 1; p. 14, n. 4; Id., Nuovi documenti, 5; Marino, 122.)

Le 5 juin 1259, l'évêque de Sulmona accorda l'autorisation de construire sur les flancs du Morrone une petite église dédiée à la Vierge (texte de la bulle dans Marino, 125; description de l'église : Celidonio, ii, 6 sq.); elle fut élargie en 1268 et près de son emplacement s'éleva plus tard l'abbaye de Sulmona. En 1261, les ermites auraient reçu en pleine propriété le quart du Monte Morrone (date et authenticité douteuses, cf. Baethgen, 272, note 2).

Par une bulle du 1" juin 1263, Urbain IV incorpora la confrérie érémitique à l'ordre bénédictin (Potthast, Reg., 18551; in extenso dans UghelU, vi, 728; A. S., mai, IV, 507 A; Cantera, Cenni, p. 13, note 1). Le lendemain, il prit tous ses biens sous sa protection (Balducci, op. cit., n. 55; M. Inguanez, dans Gli arctiivi italiani, v, 1918, p. 120, n. 11). Ces biens ne consistaient au début qu'en terres arides et ermitages tombés en ruine (Vita C, c. x), que les moines s'ingéniaient à restaurer tant bien que mal. En 1275, le total s'élevait à 15 « églises » (bulle de Grégoire X) réparties sur cinq diocèses.

C'est sans doute à cette époque que remontent les relations assez étroites que Pierre de Morrone noua avec les chefs des Franciscains spirituels d'Ombrie. Ces relations ne firent que renforcer ses tendances à l'austérité et au détachement. Peut-être même la pensée lui vint-elle de transformer sa colonie d'ermites

en ordre mendiant. Mais ce plan n'avait aucune chance de réalisation. Une réaction très vive se manifestait alors au sein de l'Église contre la multiplication des ordres religieux, des mendiants en particulier. Cette réaction trouva sa codiflcation dans le canon 23, Religionum diversilalem du concile de Lyon (Hefele- Leclercq, vi-1, p. 200 sq.).

Apprenant la menace qui pesait sur son nouveau groupement de solitaires, du fait des décisions qui ne manqueraient pas d'être prises à Lyon, Pierre décida de se rendre en personne au concile. Il fit le voyage à pied avec deux confrères {Vita C, c. xi, éd. cit., p. 401) et arriva à destination en nov. 1274. A cette date, le concile avait déjà terminé ses travaux. Contrairement à une légende abondamment enjolivée (p. ex. Marino, 139 sq.), Pierre ne parut donc jamais devant les Pères du concile réunis. Mais il fut reçu par Grégoire X et obtint de lui une bulle de confirmation de son ordre suivant la règle de S. Benoît (22 mars 1275; Potthast, J?egr., 21006; texte dans Cantera, p. 17, rem. 2; la plupart des auteurs, n'ayant pas tenu compte de la datation en style florentin, ont donné de la suite de ces événements un récit inexact).

Rentré au pays, Pierre de Morrone organisa les bases juridiques du nouvel ordre d'après les directives pontificales : le premier chapitre général fut réuni à S. Spirito de Majella (description, Vita C, c. xv). La Règle de S. Benoît fut précisée par des constitutions dans le sens d'une plus grande austérité, sans toutefois atteindre — surtout en matière de pauvreté — l'idéal avec lequel Pierre avait dû transiger à Lyon. Bien que la chose soit vraisemblable, il n'est pas historiquement établi que Pierre y ait été chargé du gouvernement général de son ordre. Dans les documents qui lui sont adressés, il porte le titre de uice prier, voire simplement A'eremita (Cantera, Nuovi documenti, p. 7, n. 4, 10 févr. 1284, mandement de Charles II).

La confirmation inatteiulue d'un groupement d'importance secondaire, que tous considéraient comme condamné, provoqua la plus vive surprise et attira l'attention sur les ermites du Majella. Les évêques s'empressèrent de leur restituer les biens qu'ils avaient déjà récupérés à leurs dépens. Seul celui de Chieti ne désarma que sur son lit de mort. Mais à ce moment (1278) il leur accorda un privilège d'exemption (Vita C, c. xiv). Deux autres privilèges semblables furent accordés, durant la décade suivante, et confirmés par une bulle de Nicolas IV (20 févr. 1291; cf. Celidonio, Una bnlla ineditu di PP. Nicola IV, dans Rassegna Abruz:ese, i. 1897, p. 39-40). Des personnages de premier jilan du monde princier et ecclésiastique de la Péninsule, Charles II, roi de Naples, et le cardinal dominicain Latino Malabranca, tenaient à honneur de les combler de bienfaits.

La générosité des bienfaiteurs et la popularité du nouvel ordre permirent d'abord l'incorporation d'anciens monastères bénédictins menacés de ruine, ensuite la construction ou reconstruction de monastères nouveaux. Parmi la première catégorie figurent l'abbaye de S. Maria in Fayfolis, où le saint avait fait jadis ses premières armes, ainsi que celle de S. Giovanni in Piano. Pierre devint abbé de Fayfolis (avant sept. 1276) et garda cette fonction au moins jusqu'à la fin de 1278 (documents dans Cantera, 21-22). Il passa alors avec toute sa communauté à S. (iiovanni in Piano (avant le 8 mars 1279), où son séjour ne dura pas plus d'un an. Après un voyage en Toscane et à Rome au cours de 1280, il reparaît en juin 1281, comme prieur et recteur de S. Spirito di Majella.

Son œuvre assurée du lendemain, Pierre crut pouvoir de nouveau répondre à l'attrait de la solitude. Il se déchargea de l'administration sur son vicaire Francesco d'Atri et reprit, avec deux compagnons, sa vie

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d'ermite, d'abord à S. Bartolomeo di Legio, ensuite dans une caverne profonde mais spacieuse, à Giovanni di Orfante, près du sommet du Majella {Vita C, c. xxi-xxn).

A ce moment, il avait fondé, rattaché ou restauré 36 établissements monastiques, comptant quelque 600 moines, oblats y compris ( Vila C, c. xxvi), répartis sur 12 diocèses, formant un bloc dans le massif des Abruzzes, à cheval sur les confms des États de l'Église et du royaume de Naples. En outre l'ordre possédait à Rome au moins un pied-à-terre et une église, dès avant 1280 (cf. Baethgen, 276, note 3).

Pour héberger tout ce monde, de nouvelles constructions et extensions étaient nécessaires. La première fondation nouvelle importante fut S. Maria di Collemaggio près d'Aquila (éghse consacrée le 25 août 1288; cf. Gam, 41-42).

Pour faciliter l'accès de sa retraite aux nombreux pèlerins qui venaient le consulter, Pierre décida de se choisir une solitude plus rapprochée des lieux habités. Il fit agrandir la construction qui s'élevait depuis longtemps sur les flancs du Monte Morrone dominant Sulmona au N.-E. Ce nouveau monastère, dédié au ' S. -Esprit, remplaça celui de Majella comme abbaye principale en 1293. Pierre descendit alors de son nid d'aigle et installa sa cellule dans le vieux châteaufort de Segezzano, perché un demi-mille plus haut que le nouveau monastère (juin 1293). Il s'y trouvait depuis treize mois quand un événement imprévisible vint transformer sa vie.

II. Pontificat. — 1° L'élection et ses rétroactes. — Nicolas IV étant mort le 4 avr. 1292, la rivalité traditionnelle entre Colonna et Orsini se manifesta à nouveau au sein du Sacré Collège, bientôt réduit à onze membres par la mort du cardinal Cholet. Les péripéties et tractations de cette vacance pontificale sont décrites tout au long dans l'Opus metricum de Stefaneschi (i, 1, c. 1-7; éd. Seppelt, 19-32); pour l'arrièreplan diplomatique, voir les ouvrages mentionnés par Baethgen, p. 288, note 1, et Digard, i, 150-72.

Parmi les onze cardinaux, les deux partis rivaux comptaient chacun quatre adhérents, ce qui rendait impossible toute majorité des deux tiers. A deux reprises déjà (épidémie d'été 1292, troubles de 1293), une scission locale avait séparé en deux fractions le Sacré Collège : les uns restant à Rome, les autres s'étant dispersés ou réunis à Rieti.

En automne 1293, les Colonna restés à Rome, estimant l'occasion favorable, menacèrent de procéder tout seuls à l'élection pontificale, prétextant être seuls présents à l'endroit légalement prévu pour ce faire. Devant la protestation du groupe Orsini, les deux partis s'accordèrent sur le choix de Pérouse comme nouveau lieu de réunion et décidèrent de s'y retrouver à partir du 18 octobre.

La reprise des conversations durait depuis plus de huit mois et l'interrègne depuis plus de deux ans, sans que les négociations eussent avancé d'un seul pas, lorsque, le 5 juill. 1294, on apprit que l'accord venait d'être réalisé en un tournemain sur la personne de Pierre de Morrone, bien qu'il fût omnibus ignotus facie (Opus metr., i, 2, c. 2; éd. Seppelt, p. 39).

Comment expliquer un pareil revirement que rien ne faisait présager? Deux thèses principales s'affrontent : coïncidence fortuite recouvrant une intervention providentielle; machinations et intrigues politiques.

La première est celle admise ofliciellement dans le décret d'élection et dans la missive des cardinaux à ' celui qu'ils venaient d'élire (5 et 11 juill. 1294; Raynaldi. Annal. Eccl., ad ann. 1294, § 6 et 7 ; publiés à nouveau, avec fac-similé du décret, reproduction des sceaux et indications bibliographiques, par A. Mer-

cati, Bull. delV Jsl. sior. italiano, xlvii, 1931, p. 1 sq.). Dans son état pur, elle n'est plus admise par personne. Mais, tout en reconnaissant l'interaction de motifs humains, certains historiens contemporains continuent à mettre l'accent sur des éléments irrationnels et para-politiques. Les deux principaux défenseurs de cette manière de voir sont H. Finke, Aus den Tagen, 24 sq., et Baethgen, 308-12, ce dernier avec plus de mesure.

Cette thèse suffit parfaitement à rendre compte de la suite des événements, tels qu'ils sont racontés par le cardinal Stefaneschi dans son Opus metricum (i, 2, c. 1 et 2; éd. Seppelt, p. 36 sq.). D'après ce récit — le seul provenant d'un témoin oculaire, mais rédigé en une langue manquant de clarté — les cardinaux réunis à Pérouse auraient éprouvé une forte émotion en apprenant le décès inopiné du frère du cardinal Napoléon Orsini, tué par une chute de cheval. Tandis que neuf d'entre eux, au cours d'une réunion, commentaient cette nouvelle, le cardinal Boccamozza fit appel à leur esprit d'union. Alors le doyen du collège, le cardinal d'Ostie, Latino Malabranca, se leva et raconta avoir ' reçu un message, dans lequel un saint ermite lui faisait part d'une vision où Dieu lui aurait annoncé que son bras s'appesantirait en châtiments terribles si, dans les quatre mois, la situation ne s'était pas éclaircie. A une question insidieuse du cardinal Gaetani, Malabranca reconnut que l'ermite en question était Pierre de Morrone. Tous furent d'accord pour reconnaître en lui un homme de Dieu et pour estimer que seul un saint pourrait calmer la colère divine. Alors Latino, se levant à nouveau, déclara lui donner son suffrage. Les autres cardinaux, y compris les deux absents, se ralUèrent à cette candidature, les uns immédiatement, les autres, surtout Matteo Orsini, après quelque hésitation (Baethgen, 294; Finke, 35-36). Finalement, l'unanimité se fit sur le nom de Pierre de Morrone.

Cette première thèse n'exclut pas la seconde. A le prendre à la lettre, le texte du décret ne fait appel à une inspiration surnaturelle que pour expliquer l'unanimité recueillie par une candidature aussi insolite et nullement le fait qu'elle ait été proposée à l'improviste : demum inter nos ex insperaio seu improviso de venerabili ac religioso pâtre fratre Petro de Murrone ordinis S. Benedicti, celebris sanctitatis viro, habita mentione, omnes. qui tune présentes eramus in consistorio supradicto, ad personam eius intente considerationis intuitum dirigentes, in ipsum quasi divinitus inspirait, non sine lacrymarum efjusionc. nuUo prorsus discordante consensimus (Raynaldi, loc. cit., § 6).

La seconde thèse a été surtout mise en avant par la dissertation de Schulz (19-30). Depuis lors, elle a recueilli, dans ses grandes lignes, l'adhésion de la majorité des historiens, tant catholiques que protestants (p. ex. Hauck, Hôsl, Morghen, Seppelt). Elle met en cause, avant tout, le roi de Naples, Charles II d'Anjou. Elle fait appel à des faits historiques négligés à tort par la thèse précédente, ainsi qu'à la conjoncture politique internationale résultalit de la rivalité entre Anjou et Aragon en Sicile. Toutefois, au lieu de se maintenir sur cette base solide, certains auteurs qui la proposèrent n'ont pas craint d'édifier une construction fort osée tenant plus du roman que de la réalité.

Les faits historiques sont les suivants : le 7 déc. 1293, à Figueras (cf. Jacobi Aurie, Annales Januenses, M. G. H., SS., XVIII, 353), Charles II avait conclu avec Jacques II d'Aragon un accord secret concernant la Sicile et devant entrer en vigueur à partir du l'""' nov. ' 1294 (Chantera, Cenni, 103; Finke, Acla Aragonensia, III, p. 21, n. 13). En vertu de la suzeraineté pontificale sur la Sicile, un tel accord devait être approuvé par le pape avant sa divulgation. Pour cela, il fallait qu'il y eût un pape avant le délai fixé à Figueras. Charles II,

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durant son voyage de retour, s'arrêta donc à Pérouse, où il séjourna du 21 au 29 mars 1294 (cf. M. Schipa, Carlo Martello, dans Archivio storico per le provincie Napolefane, xv, 1890, p. 83 sq.)- Il escomptait un succès facile auprès des onze cardinaux et annonçait ouvertement la fin prochaine de l'interrègne pontifical (Baethgen, 292, note 4) : cinq cardinaux n'émargeaient-ils pas à sa cassette pour un « pourboire » (pro emptione vint) annuel de 100 onces, et quatre autres pour 50, au titre de « protecteurs du royaume de Sicile »? (Cf. C. Minieri Riccio, Studii storici sui fascicoli Angioini, Naples, 1863, p. 45.)

Mais les deux propositions qu'il leur soumit étaient trop inacceptables pour être favorablement accueillies, même par des cardinaux achetés à l'avance. A cette occasion, le cardinal Benoît Gaetani, malgré la vieille amitié qui les unissait (références à des documents privés des archives de la famille Gaetani, dans Baethgen, 292, n. 1), eut avec le roi un échange de mots très vifs (cf. Ptolémée de Lucques, Hist. Eccl., xxiv, c. 28 et 31 ; éd. Muratori, SS. rer. ital. ,anc. éd., xi, col. 1199- 1200; commentaire de Finke, 32-33).

Laissant auprès du Sacré Collège le Provençal Guillaume Agarini comme chargé d'affaires (Finke, Aus den Tagen, p. 25, ii. 3), le roi quitta Pérouse, assuré de l'appui d'un groupe de cardinaux auquel se rattachait le doyen du Sacré Collège, Latino Malabranca, mais sans avoir réussi dans son projet. L'itinéraire de son retour vers Naples passait par Sulmona (M. Schipa, op. cit., 85). Le roi s'y arrêta (6 et 7 avr. 1294), fit une donation au monastère S. Spirito (Cantera, p. 29; Digard, i, 174, note), et alla rendre visite dans son ermitage au solitaire du Morrone (témoignage de Nicolas Berardi, 56« témoin au procès de canonisation; éd. Seppelt, 258; preuve de la date : Baethgen, 296-97). Lui-même, ainsi que son père Charles 1", connaissaient l'ermite de longue date et comptaient parmi les bienfaiteurs insignes de son ordre.

Quel fut l'objet de leurs conversations? On en est réduit aux conjectures. Il est très vraisemblable que le roi aura parlé de la question pontificale, en insistant sur la menace que constituait, pour la paix du monde et de l'Église, une prolongation de l'interrègne. Qu'il réussit à émouvoir fortement l'ermite, au point d'alerter son imagination visionnaire, la démarche entreprise par ce dernier auprès de son ami, le cardinal Alalabranca, en est une preuve.

En tout cas, le résultat de cette entrevue fut qu'il obtint par ricochet, de la part des cardinaux, ce qu'il n'avait pu obtenir directement à Pérouse : la nomination d'un pape qui lui serait dévoué.

.\ eux seuls, les faits précités n'expliquent pas le principal : ils laissent dans l'ombre la question de savoir à qui revient l'initiative de la candidature de Pierre de .Morrone. L'ermite lui-même n'ayant pu la suggérer dans sa lettre au cardinal Malabranca, reste le choix entre ce dernier et le roi de Naples.

Faut-il, avec Schulz (p. 20-30) et d'autres, voir dans tous ces événements un scénario combiné à l'avance par Charles II, avec la complicité de Latino et d'un groupe de cardinaux qui auraient trempé dans ce mélodrame? Trois arguments sérieux rendent cette hypothèse fort peu vraisemblable : a> L'attitude initiale réticente du cardinal Matteo Rosso, le chef du groupe Orsini. Si toute l'affaire avait été manigancée par le roi de Naples, celui-ci n'aurait pas manqué de mettre dans son jeu le puissant cardinal qui lui était favorable. Cet argument est bien mis en lumière par -Morghen, Matleo Rosso, 320 sq., et repris par Baethgen, 299. — 6^ Le caractère et l'attitude du cardinal Latino lui-même : prêtre pieux et zélé, figurant comme bienheureux au calendrier des Dominicains, à l'ordre desquels il appartenait, grand bienfaiteur de

l'ermite du Morrone et de ses confrères (Ptolémée de Lucques, Hist. Eccl., xxiv, c. 30, éd. cit., col. 1199-1200), il n'avait rien d'un intrigant politique ni d'un instrument aveugle de la politique angevine. D'ailleurs, tant qu'il vécut, il adopta la même attitude que les autres cardinaux pour obtenir du pape qu'il ne prolonge pas son séjour en dehors des États de l'Église. (Voir son portrait psychologique dans Baethgen, 299- 301 et Finke, 26.) — Le fait que, dans l'histoire des conclaves du xiii* s., il existait au moins deux précédents, où les cardinaux, désunis et en désespoir de cause, avaient tenté de se rallier à une candidature étrangère à leur corps, choisie chaque fois parmi les personnalités jouissant d'un grand prestige spirituel : Humbert de Romans, durant le conclave du Septizonium en 1241, et Phihppe Benizzi, et peut-être aussi S. Bonaventure, durant l'interrègne de 1268 à 1271 précédant l'élection de Grégoire X.

L'importance de cette interférence du point de vue spiritualisant, voire mysticisant, sur des mentalités médiévales qui n'avaient rien de froidement machiavélique, a été surtout mise en lumière par Baethgen (op. cit., 310 et Der Engelpapst, 75-120), qui a bien montré ses affinités spirituelles avec l'idéal largement répandu d'un « pape angélique » ou d'un « pape évangélique ». Le témoignage de Jacques Colonna, un des cardinaux présents au conclave, est explicite : il affirme que Pierre de Morrone fut élu à cause de sa sainteté {Anal. Boll., xvi, 476).

Il semble donc plus vraisemblable de s'en tenir à l'interprétation de Ptolémée de Lucques qui, parlant de Malabranca, ajoute : ex hac ergo familiari devolionc et confidenlia bonitatis fuit motus ad suadendum de ipso, ut in summum assumeretur pontiftcem (loc. cit., col. 1200).

Si l'on veut, à tout prix, maintenir une place à une considération politique, pour expliquer la facilité avec laquelle la proposition de Latino recueillit l'adhésion unanime des cardinaux, malgré leur rivalité, il faut faire appel moins à une machination ourdie de toutes pièces par le roi de Naples qu'au bouleversement de la situation politique interne dont les États de l'Église, Rome en particulier, venaient d'être le théâtre : soulèvement armé de la commune d'Orvieto et surtout coup d'État des popolari romains (mai ou juin 1294) qui remplacèrent l'administration aristocratique par un sénateur de leur parti (cf. Digard, I, 158-66, 172-73 et Baethgen, 302-06, avec références aux sources).

Ces événements, d'une gravité exceptionnelle pour eux, ne pouvaient manquer d'exercer une pression sur les cardinaux. C'est ce qu'a fort bien mis en lumière un contemporain anglais, Barthélémy Cotton, qui disposait d'informations de première main (Historia anglicana, éd. Luard, Rer. Brit. Script., Londres, 1859, p. 251 sq.; éd. M. G. H., SS., xxviii, 610 sq.).

C'était la discussion de cette situation, et nullement la question pontificale, qui figurait à l'ordre du jour du consistoire du 5 juill. (cf. Guillaume de Nangis, M. G. H., SS., XXVI, 60 : cum cardinales super electione pape viderentur esse in sua discordia obstinati et confirmali, et tune ad tractnndum de electione non convenissenl; autres références dans Baethgen, 302, note 5). Ainsi les cardinaux furent pris de court par la proposition de Latino, en face de laquelle leur obstination psychologique se trouvait temporairement désarmée.

2" De l'élection à la consécration pontificale. — L'unanimité du Sacré Collège ne dura que l'espace d'un matin. Dès qu'il fut question de choisir une délégation pour notifier à Pierre de Morrone son élection au souverain pontificat, les anciens tiraillements reprirent de plus belle. Il fallut six jours pour se mettre d'accord sur une solution transactionnelle : le 11 juill., trois

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émissaires, choisis en dehors du Sacré Collège, quittèrent Pérouse pour le Morrone: l'archevêque de Lyon, Bérard de Goth, et les évêques d'Orvieto et de Patti. Ils arrivèrent le 16 au monastère. Le cardinal Pierre Colonna, venu en son nom personnel, les rejoignit.

A ce moment, la nouvelle de l'élection avait eu dix jours pour s'ébruiter; le peuple l'avait accueilUe avec joie. Pierre, mis au courant, aurait d'abord songé à prendre la fuite avec un compagnon, le Bx Robert de Sala ( Vita C, c. xxviii ; Pétrarque, De vita solitaria, 11, c. xvni; A. S., mai, iv, p. 429, n. 24). La foule, qui déjà affluait vers l'ermitage, l'en aurait empêché. Finalement, sur les conseils de ses confrères et d'i' autres amis », il se serait résigné à ce qui était pour lui la volonté de Dieu; il attendit les événements.

Charles II se trouvait à la cour de Melfi, quand il apprit la nouvelle. Sans tergiverser un instant, il chargea son jeune fds, le prince Philippe de Tarente, de l'administration intérimaire du royaume (12 juill.; Schipa, op. cit., 87) et accourut, avec son fils aîné, à bride abattue vers Sulmona. Il s'y trouvait déjà quand les cardinaux arrivèrent (cf. A. L. Antinori, Opère inédite, sect. i, Annali degli Abruzzi, vol. x, 1294).

Le lendemain de leur arrivée au monastère, les émissaires du Sacré Collège, accompagnés de Charles Martel, le fils du roi, montèrent jusqu'à l'ermitage de Pierre. Arrivés devant l'ermite, tous se prosternèrent devant lui, qui, lui aussi, se mit à genoux devant des visiteurs d'un si haut rang. Alors, l'archevêque de Lyon donna lecture de son message et pria l'élu, s'il acceptait son élection, de prendre ses dispositions pour rejoindre les cardinaux à Pérouse (Potthast, Reg., 23947; Ptolémée de Lucques, op. cit., 1200). Après s'être retiré dans sa cellule pour y consulter Dieu, Pierre répondit qu'il acceptait; après quoi, escorté par le cardinal Colonna et le prince Charles ISIartel, il descendit, au cré]juscule, de son ermitage et logea au monastère de S. Spirito. La huitaine de jours qu'il y passa furent décisifs pour l'orientation de son i)ontiflcat.

Alors que les cardinaux, ses conseillers naturels, étaient encore loin, d'autres vinrent prendre leur place. Un des plus pressés fut son ami le roi de Naples, Charles II, bien décidé à ne plus le lâcher d'une semelle, tant qu'il n'en aurait pas fait un instrument docile de ses intérêts.

Pierre de Morrone ayant annoncé aux cardinaux son acceptation (texte de la lettre dans Baethgen, 315-16), un échange de messages s'ensuivit : les cardinaux insistant à nouveau auprès du pajie pour qu'il vînt les rejoindre à Pérouse, ou du moins pour qu'il fît choix d'une résidence en territoire pontifical, afin de sauvegarder son indépendance, Pierre, sur le conseil du roi (Ptolémée de Lucques, op. cit., c. xxx, col. 1199), invoqua des motifs de santé pour s'excuser. D'accord sans doute avec le roi, il avait décidé de se fixer pour un temps à Aquila et de s'y faire sacrer. Ceci ressort clairement de la teneur des missives royales des 22- 25 juill. reproduites dans Cantera, Cenni,Y>. 45, notes. Le choix de cette ville frontière, récemment fondée et aux portes de laquelle s'élevait le monastère célestin de Colleniaggio, ne manquait pas d'habileté.

Partie de Sulmona la veille ou l'avant-veille, l'escorte pontificale arriva le 27 juill. à Aquila, où elle fit une entrée fort peu protocolaire : le pape, revêtu de sa bure, était assis sur un âne, dont la bride était tenue par le roi et son fils; c'était la seule monture à laquelle il fût accoutumé, lorsqu'il ne se déplaçait pas à pied; mais cet accroc au protocole allait devenir l'objet des commentaires les plus singuliers.

De tout le Sacré Collège, seuls deux cardinaux, Aycelin et Napoléon Orsini, vinrent rejoindre le pape dans sa résidence des Abruzzes. Les autres lui firent

parvenir une nouvelle invitation à poursuivre son voyage. Elle n'eut pas plus de succès que les précédentes. Bien au contraire.

A ce moment, la mort du cardinal Malabranca, survenue à Pérouse le 9 ou le 10 août (Schulz, Zeitschr. fur Kirchengesch., 374; Digard, i, 184; Ann. pont., 1929, p. 128), vint fournir au roi de Naples un atout inespéré, en faisant disparaître la seule personne dont la présence était requise pour une consécration pontificale. Le siège d'Ostie devenu ainsi vacant, l'archevêque de Bénévent, présent à Aquila, sacra le cardinal Aycelin évêque d'Ostie, et celui-ci, assisté du cardinal Napoléon Orsini, procéda sans tarder à l'intronisation épiscopale du nouveau pape, qui choisit le nom de Célestin. La date de cette cérémonie est incertaine. Tous les auteurs contemporains l'ont confondue avec le sacre du 29 août; leurs témoignages sont donc inutilisables. Les historiens modernes ont été souvent induits en erreur par leurs devanciers; d'autres, avec Schulz, loc. cit., 378, ont parlé d'une double consécration pontificale, la première ayant été déclarée invalide par les cardinaux. La véritable suite des événements a été rétablie par Casti, dans Celestino V..., 161-64, et (avec une confusion de dates) par Digard, i, 184-85.

Entre temps, sous couleur d'aider le pape dans une tâche trop nouvelle pour lui, le roi réussit sans peine à le circonvenir et à faire nommer plusieurs de ses créatures à des postes-clefs : Jean de (^astrocoeli, archevêque de Bénévent, homme plein de ruse, d'avarice et d'ambition, qui avait, cinq ans auparavant, trempé dans une rébellion ouverte contre Rome, fut nommé vice-chancelier. En outre, les postes de notaire apostolique (Barthélémy de Capoue), d'huissier de la chambre pontificale et de capitaine des États de l'Église furent également confiés à des fonctionnaires napolitains. Par autorisation spéciale du roi de Naples, ces agents continuèrent à toucher les appointements attachés à leurs anciennes fonctions (Digard, i, 182, note 2, et 183).

Ai)i3renant ce qui se passait à A<iuila, les sept cardinaux restés à Pérouse comprirent qu'il était plus que temps de rejoindre le pajie, s'ils voulaient sauver l'autorité du Sacré Collège. Après avoir obtenu de Charles II divers engagements de nature financière (Schulz, loc. cit. ,377, note 2), ainsi que la promesse sous serment qu'il n'exercerait sur leurs allées et venues aucune pression, en cas de vacance du S. -Siège (Célestin V le délia de cette promesse, Potthast, Reg., 23998), ils vinrent l'un après l'autre à Aquila; même Benoît Gaetani qui, à l'étonnement général, finit par rejoindre les autres après avoir boudé pendant plus d'un mois (Ptolémée de Lucques, op. cit., 1200).

Le 29 août eut lieu la cérémonie du sacre, devant l'église Ste-Marie di Collemaggio, puis la procession de l'église en ville avec le décorum habituel. Une foule énorme, dont Ptolémée de Lucques, témoin oculaire, a grossi le nombre jusqu'à 200 000 personnes, avait afilué à Aquila pour assister à ce triomphe suprême du populaire ermite (op. cit., c. 29 et 31, col. 1199 et 1200).

3° De la consécration pontificale à l'abdication. — Les nuages ne tardèrent pas à s'amonceler. Soixante ans de vie érémitique peuvent préparer parfaitement à recevoir la couronne céleste; pour ceindre la tiare de S. Pierre, ce n'était pas la préparation idéale. La simplicité de Célestin le dépaysait devant les exigences du protocole romain. Son manque d'habitude du latin officiel n'obligeait-il pas les cardinaux à s'exprimer en italien au consistoire? Sa bonne foi, sa scrupulosité méfiante et son manque d'expérience en faisaient une victime toute désignée pour tomber dans les pièges tendus par les politiciens roués, les bénéflciers sans scrupules et les arrivistes retors.

Dans l'édition définitive de son Opus meiriciim (i, 3,

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c. 10, cil. Seppelt. p. 69), le cardinal Stefaiiesclii ne se gène pas pour critiquer ouvertement les mesures |)rises par Cclestin. Parmi ces mesures, l'histoire retient en particulier :

n) L'octroi imprudent de noml)reuses faveurs. Faveurs spirituelles et autres furent distribuées sans aucun discernement. Le jour même de son sacre, il accorda de vive voix une indulgence plénière, semblable à la Portioncule, à tous ceux qui visiteraient, aux conditions habituelles, Notre-Dame de Collemaggio, le jour anniversaire de cette solennité. Après s'être fait quelque peu prier (témoignage de Pietro Boerio, dans Baluze, Miscellanea, i, 480), il confirma, semble-t-il, sa concession un mois plus tard par une bulle (Potthast, jRe^., 23981 ; Raynaldi, ann. 1294, § 13, p. 145; mise au point des questions d'authenticité, dans Moscardi, 20 sq. et Baumgarten, Miscellanea diplomatica, i, Rômische Quartalschrift, 1913, p. 93*). Cette concession fut fort discutée dans la suite. Le 18 août 1295 elle fut explicitement révoquée par Boniface VIII(A. Thomas, Registres de Boniface V'/i/, n. 815). Plusieurs papes la confirmeront à nouveau par la suite (cf. Galli, 61 ; Moscardi, 30-35).

Cette première concession fut suivie de nombreux autres avantages et privilèges accordés à divers églises et monastères. Les communautés de son ordre, qui comptait alors 18 couvents et 4 prieurés, furent spécialement favorisées. Comme certains papes à l'égard de leurs neveux, ainsi Célestin paraissait réserver le plus clair de son initiative personnelle à les combler de faveurs (Casti, dans Celestino V..., 170 sq.). Ce népotisme monastique transparaît dans un très grand nombre d'actes : il les exempte de toute juridiction extérieure (Potthast, Reg., 23951, 23970, 24002, 24003, 24011); leur accorde de riches indulgences allant jusqu'à 2 000 ans (Potthast, Reg., 23975, 24004, 23977); la maison-mère du Morrone est déliée de toute dépendance envers S. -Pierre de Rome (Potthast, Reg., 23976; Bullar. Rom., éd. Turin, iv, 116); il permet à ses membres de porter le nom d' « ermites célestins », leur reconnaît la prééminence honorifique sur tous les autres bénédictins. Le pape caressait même le projet de voir tous les fils de S. Benoît devenir des Célestins. Lors de son passage par le Cassin, il eut recours à la persuasion, puis à la contrainte, mais en vain, pour y faire adopter leurs usages (cf. Tosti, Storia delta badia di Montecassino, m, Rome, 1889, p. 37 sq.).

L'amour de Célestin pour la vie austère se manifesta aussi dans la protection imprudente qu'il accorda au parti des Spirituels franciscains, dont il connaissait de longue date les principaux meneurs. Ceux-ci, en butte aux tracasseries de leurs confrères et poursuivis également pour leurs idées subversives par les autorités, décidèrent de tenter leur chance auprès du nouveau pape. F. Pierre de Macerata et F. Pierre de P'ossombrone vinrent trouver le pape à Aquila et lui demandèrent « l'autorisation d'observer leur vœu à l'abri des persécutions et des empêchements de ceux qui se laissent aller à renier la fidèle règle et la loyale observance que S. François avait commandée dans son testament et dans ses autres écrits » (Ehrle, Arch. fur Lit.-und Kirchengesch. des M. A., ii, 308). « Dans sa dangereuse simplicité » (Muratori, Antiq. ital., éd. Milan, 1741, iv, 1020), Célestin V n'y vit aucune malice; après leur avoir d'abord proposé de s'adjoindre aux Célestins, il permit à Pierre de Macerata et à son groupe de se séparer des autres Frères Mineurs sous le nom de « Pauvres ermites » et chargea l'abbé de son ordre de leur indiquer des ermitages où ils pourraient vivre (Angelo Clareno, Epistota excusaloria, publ. Ehrle, Arcli. fur Lit.-und Kirchengesch., i, 525-26).

Plus avantagé encore fut son ami et protecteur le roi de Naples. Parmi les nombreuses mesures dont il

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