‹ Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiquesChapitre 266 sur 282 · I. Avant le pontific.\t. — 1° Jusqu'au cardinalat · texte numérisé non relu

I. Avant le pontific.\t. — 1° Jusqu'au cardinalat

— Carlo délia Torre Rezzonico naquit à Venise le 7 mars 1693. Son père, Giambattista, appartenait à une vieille famille originaire de Côme, immigrée de Gênes à Venise en 1640 et inscrite depuis 1687 dans le Livre d'or de la cité des lagunes. Sa mère, Vittoria Barbarigo, mourut, le 28 juill. 1758, d'une commotion causée par la nouvelle que son fils venait d'être élu pape. Le jeune Carlo fit ses humanités et sa philosophie au collège des jésuites de Bologne; il fit ensuite deux ans de droit et de théologie dogmatique à l'université de Padoue. Promu docteur, il vint à Rome (1714), où il s'inscrivit à VAccademia ecclesiastica, cénacle de jeunes nobles désireux de se faire une carrière au service de l'Église. Il poursuivit ses études de droit sous la direction de Jacobo Lanfredinio, un des avocats les plus célèbres de son époque. Le 28 mai 1716, il entra au service de la Curie comme référendaire de la Signature ou protonotaire (G. V. Marchesi Buonaccorsi, Anticliilà del Pro'onolarialo apostolico partecipante, Faenza, 1751, p. 501 sq.). Ordonné prêtre la même année, il fut désigné peu après par Clément XI comme gouverneur de Rieti, d'où il passa à Fano en la même qualité en 1721. En 1725, Be-

noît XIII le rappela à Rome et lui confia la charge de ponens à la Consulta. En 1729, il devint auditeur de la Rote pour Venise. Pendant les huit années qu'il remplit cette charge, il se fit remarquer par son zèle, son intégrité et sa loyauté. Les sentences qu'il y rendit ont été publiées : Decisioncs S. Rolnc Romanae coram R. P. D. Carlo Rezzonico, 3 vol., Rome, 1759 (cf. E. Cerchiari, Capellani papae et Ap. Sedis auditores seu S. Romana Rola, ii, Rome, 1920, p. 229).

2° Le cardinal et l'évêque de Padoue. — A la promotion cardinalice du 20 déc. 1737, il obtint de Clément XII, à la demande de Venise, le chapeau qu'il avait bien mérité. Il fut d'abord cardinal-diacre de S. Niccolo in Carcere, puis cardinal-prêtre de Sta Maria in Ara Coeli (1747), titre échangé ensuite contre celui de S. Marco. Comme cardinal il fit partie des Congrégations du Concile, des Évêques et des Réguliers, de la Propagande, de la Consulte et d'autres encore. En 1740 et 1741, il fut aussi membre des commissions chargées par le pape de faire vérifier l'équilibre de la coupole de S. -Pierre et d'examiner les rapports de visite de trois séminaires apostoliques (Pastor, xvi-1, p. 116, 279).

Le cardinal Rezzonico succéda au cardinal Ottoboni sur le siège épiscopal de Padoue (11 mars 1743). Le pape lui-même lui avait donné la consécration épiscopale. Il fut un pasteur modèle, soucieux d'imiter les exemples de S. Charles Borromée. En 1746, il tint un synode diocésain. Il eut à cœur d'élever le niveau intellectuel et spirituel de son clergé. II écrivit sur la dignité du sacerdoce. Malgré les revenus importants de son diocèse et sa grande fortune personnelle, il était toujours à court d'argent, tant était grande sa libéralité envers les nécessiteux. Il consacra aussi une part importante de sa fortune personnelle à agrandir le séminaire (// seminario di Padova, Padoue, 1911, p. 227-31). Il chargea G. Brunaz.zi de composer une histoire de l'Église de Padoue.

L'érection du siège de Gorizia aux dépens du patriarcat d'Aquilée ayant suscité un conflit entre la république de Venise, l'empereur et le pape Benoît XIV, C. Rezzonico servit d'intermédiaire de déc. 1749 à avr. 1751. La solution qu'il proposa (transférer le siège patriarcal à Udine) ne fut pas retenue, mais grâce à ses bons offices une autre solution de conciliation fut obtenue (sur ces conversations, voir E. de Heeclceren, Correspondance de Benoît XIV, Paris, 1912, i, 536; II, 1-123, 164). Benoît XIV lui sut gré des services rendus à l'Église; il accorda divers privilèges à la cathédrale de Padoue, qu'il avait fait reconstruire et dont la consécration eut lieu le 25 août 1752 (Cardella, vin, 286; il lui en avait déjà accordé en 1744; Bened. XIV Bullar.,i,3\ \ sq. ; Cappelletti, x, 559). Dans une lettre à l'archevêque de Lyon, Benoît XIV disait de lui qu'il était « le prélat le plus digne que nous avons en Italie » (Heeckeren, op. cit., i, 266).

3" Le conclave de 1758. — Au conclave qui suivit la mort de Benoît XIV, les cardinaux créés par le pape défunt formaient la majorité (37 contre 9), mais ils manquaient d'un chef capable et leurs intérêts les divisaient. En fait, leur influence fut nulle. La lutte se borna à opposer deux groupements. D'une part, 1' « l'nion des couronnes », réplique de l'alliance politique franco-impériale, groupait presque tous les cardinaux non romains : les Français conduisant ceux du pacte de Famille, les impériaux entraînant dans leur sillage Piémontais, Milanais et Toscans. Des tentatives faites pour y rallier les cardinaux vénitiens ne paraissent pas avoir réussi. A ce groupement s'opposait l'alliance conclue entre les 9 représentants du « vieux collège » et le parti des zelanti conduit par le cardinal Spinelli et, comme toujours, hostile aux couronnes. Sur les 64 cardinaux alors vivants, 32 étaient

CLÉMENT XIII

éliminés d'avance, parce que étrangers, trop jeunes 1 ou trop âgés. D'autre part, un groupe de 18 cardinaux ! conduits par G. F. Albani s'étaient engagés par serment à n'élire aucun adversaire des Jésuites (Cor- [ dara, I.etlere, 437).

Les puissances s'intéressaient comme chaque fois au conclave. Déjà en 1750 Migazzi avait envoyé à Vienne un rapport où il envisageait comme possible l'élection du cardinal Rezzonico au cours d'un conclave suivant. A partir de 1754 et surtout de 1756, les rapports et mémoires expédiés à ce sujet de Rome à Madrid, Paris et Vienne se suivent sans interruption (sur les documents français, voir Hanotaux, 301-422, et M. Boutry, Choiseul à Rome. Lettres et mémoires inédits, 1754-57, Paris, 1895). Toute cette correspondance diplomatique ne se préoccupait pas seulement de l'élection du futur pontife, mais encore du choix du secrétaire d'ittat et des principaux dignitaires du pouvoir. On y désirait, cela va de soi, un candidat docile aux injonctions des couronnes, disposé à ne pas trop insister sur les droits historiques de l'Église. La question des Jésuites commençait déjà aussi à peser dans la balance et celle du jansénisme continuait à influencer les directives françaises.

Le conclave s'ouvrit le 15 mai 1758, avec 27 cardinaux seulement, dont aucun national. Les premiers temps se passèrent à attendre l'arrivée de ceux-ci, porteurs du secret des couronnes. Une candidature Spinelli, soutenue par l'alliance des zetanti et des « vieux » échoua devant une opposition napolitaine exprimée par Orsini. L'élection de Mosca faillit réussir par surprise. Archinto et Crescenzi ne réussirent pas davantage; ce dernier avait pourtant été accompagné jusqu'à l'entrée du conclave par une foule de Romains enthousiastes. Des négociations entre le chef du « vieux collège » et le cardinal espagnol Portocarrero faillirent amener l'élection de Cavalchini : le 22 juin le nombre de ses voix s'éleva à 28 et 5 autres n'attendaient qu'une occasion pour se rallier à lui. Le cardinal de Luynes prononça alors contre lui l'exclusive française. Il s'appuyait, tout en la dépassant, sur une nouvelle instruction de Louis XV, hostile à ce cardinal estimé trop favorable aux « maximes de la Compagnie de Jésus » (Pastor, 450, n. 3; cf. Petruccelli délia Gattina, 154-57). Ce fut la seule exclusive française de l'histoire et la dernière du xviii<î siècle.

L'arrivée au conclave du cardinal impérial Rodt provoqua de nouvelles pratiques. Français et impériaux n'ayant pas réussi à présenter un candidat commun, Rodt se retourna vers les zelanti et l'accord se fit sur le nom de Rezzonico, quatorzième sur la liste des candidats impériaux. Aux premiers jours de juill., peu de voix se prononcent pour lui; le 6 au matin, il n'y en a encore que 12. Toutefois, sa candidature ne se heurte à aucune opposition de principe, sauf chez les Franco- Espagnols. Dans l'instruction remise par l'ambassadeur de France aux cardinaux français, Rezzonico était classé parmi les " cardinaux à craindre »; Choiseul l'avait rangé parmi les « indifférents ». Seulement, les Français ayant déjà employé leur exclusive n'étaient plus à craindre. Par ailleurs, Rezzonico étant vénitien, on pouvait en espérer une normalisation plus facile des rapports entre le S. -Siège et la Sérénissime. Au soir du 6 juill., il obtint 31 voix sur 44. Le récit des négociations ayant amené cette élection est fait à sa manière habituelle par Petruccelli délia Gattina (159- 64). (Sur la manière dont son élection imprévue fut accueillie à Venise et à Padoue et sur les festivités qui se déroulèrent à cette occasion voir les ouvrages mentionnés dans Pastor, 452.)

II. Clément XIII et les puissances. — 1° Le Portur/ctl. — En 1758 et 1759, les rapports entre Rome et Lisbonne furent dominés par la guerre que le pre-

I mier ministre portugais, Sebastiào José Carvalho, ! comte d'Oeyras, devenu dans la suite marquis de Pombal, mena contre l'ordre des Jésuites. Sur les ins- [ tances de Pombal, Benoît XIV avait, peu avant de mourir, nommé le cardinal Saldanha visiteur des jésuites du Portugal. Saldanha, qui avait partie liée avec le premier ministre, n'entreprit jamais aucune inspection sérieuse : malgré des rappels réitérés. Clément XIII ne parvint jamais à ol^tenir de lui — et pour cause — le rapport canonique de ses visites. Mais sa nomination fut le signal d'une série d'accusations démesurément grossies et de mesures tracassières dirigées contre les Pères, tant par les autorités civiles que religieuses : inquisition d'ordre fiscal, interdiction de prêcher et de confesser, fermeture des collèges.

Mis au courant, le P. Lorenzo Ricci, nouveau général des Jésuites, se hâta de solliciter la protection pontificale (31 juill. 1758; texte de son mémoire dans J. Crétineau Joly, Hist. relig., polit, et litt. de la Camp, de Jésus, v, Paris, 1859, p. 147-49). Silence, patience et prière, lui répondit Clément XIII, qui chargea ensuite son nonce à Lisbonne, Acciaioli, de rappeler les intéressés à la modération et à l'équité. Pour le reste il renvoya l'afïaire au tribunal de l'Inquisition et, à la prière du nonce, il renonça aux mesures plus énergiques, qu'il ne paraît pas d'ailleurs avoir envisagées sérieusement. Par suite d'une indiscrétion, le mémoire présenté au pape par le P. Ricci fut communiqué à l'ambassadeur du Portugal, Almada, qui le fit publier par un comparse avec des remarques malveillantes (Pastor, 553; Dammig, 262).

Un attentat dirigé soit contre le roi, soit plus probablement contre son camérier Texeira qui l'accompagnait (B. Duhr, dans Zeitschr. fiir kath. Theol., xxn, 1898, p. 756-58), envenima soudain la situation (3 sept. 1758). Après un silence de plus de trois mois, une instruction fut ouverte suivant une procédure exceptionnelle. Elle aboutit à l'exécution des douze principaux inculpés et à des mesures arbitraires dirigées contre plusieurs jésuites, parmi lesquels les PP. Malagrida, Alexandre et Mattos étaient spécialement visés. Aux demandes de renseignements du pape, Lisbonne ne répondit que par des formules évasives. N'y tenant plus. Clément XIII écrivit au roi (22 févr. 1759; Barbèri, i, 98), pour lui rappeler à toutes fins utiles son devoir de respecter les immunités ecclésiastiques. Il reçut deux réponses, la première de Saldanha (20 mars), la seconde du roi (20 avr. ; Biker, i, 100). Toutes deux rédigées dans un même esprit comportaient un réquisitoire contre les jésuites; en outre, le roi annonçait son intention de bannir la Compagnie pour sauvegarder la paix. A la missive royale était jointe une requête du procureur de la couronne, demandant que les pleins pouvoirs pour juger des religieux dans des causes de lèse-majesté fussent concédés aux instances judiciaires civiles.

Le pape fit soumettre cette requête à une Congrégation de neuf membres, parmi lesquels les cardinaux Spinelli et Rezzonico (22 juill. 1759). Conformément à la décision prise, un bref du 2 août (Biker, i, 149 et, à sa suite, nombre d'autres auteurs donnent la date du 11 août) accorda à la Mesa da Consciencia les pleins pouvoirs demandés, à l'effet de procéder contre des prévenus couverts par le privilège du for et de leur infliger toutes les peines, y compris la capitale; toutefois, cette concession n'était faite que pour la seule cause concernant l'attentat contre le roi {Raccolta di concordati, 457). En même temps Clément XIII écrivit deux lettres personnelles au roi, l'invitant à éviter toute effusion de sang et à renoncer à son dessein d'expulser les jésuites : il est juste de faire subir aux coupables des peines proportionnées à leurs délits; mais le roi ne peut confondre avec les coupables les

CLÉMENT XIII

innocents qui sont en bien plus grand nombre « dans un corps qui fait profession d'un institut de la plus grande perfection » (Biker, i, 156, 152; extr. dans Ravignan, i, 65 sq.)-

Sous les prétextes les plus futiles, Lisbonne éleva des difficultés contre la réception de ce bref. Finalement, il fut renvoj'é à Rome au grand mécontentement du pape.

En réalité, Pombal désirait gagner du temps, car raffaire des jésuites touchait alors à son dénouement : le 31 juill. 1759, les PP. Malagrida, Alexandre et Mattos avaient été condamnés à mort (ils furent exécutés le 21 sept. 1761); un édit royal, daté du jour anniversaire de l'attentat, mais publié seulement le 5 oct. 1759 (Biker, i, 114), bannissait tous les jésuites du Portugal et de ses dépendances. Un premier convoi, embarqué le 17 sept., fut dirigé sur Civitavecchia où il aborda à l'improviste à la fin d'oct. Sept autres convois partirent au cours des semaines et des mois suivants. Les Pères qui ne furent pas expulsés subirent dix-sept ans de prison sans jugement dans les geôles du fort S. -Julien. Quant aux proscrits, ils furent fraternellement accueillis dans les États pontificaux. Clément XIII en fit héberger 400 dans une vaste demeure romaine et assigna 12 000 écus d'or à leur entretien. Il accorda aussi diverses dispenses au P. Ricci pour lui permettre de subvenir à leurs besoins (Archivum historicum S. J., iv, 1935, p. 129 sq.).

Entre temps Pombal faisait négocier à Rome l'obtention d'un bref plus large que celui du 2 aovit, qu'il estimait insuffisant. Il aurait voulu une concession perpétuelle. En présentant sa requête, l'ambassadeur portugais demanda en outre que le pape démentît les calomnies semées à Rome sur le compte du roi par les jésuites exilés (19 nov. 1759 ; Biker, i, 165). La commission pontificale des .\ffaires portugaises, réunie le 25 nov., décida à l'unanimité que le pape ne pouvait approuver l'expulsion des jésuites ni la saisie de leurs biens et que la requête du roi de Portugal ne pouvait être satisfaite telle quelle, même si un refus devait entraîner une rupture. Cependant on pouvait envisager un élargissement des concessions renfermées dans le bref du 2 août, à condition de ne pas aller jusqu'à un induit perpétuel (Biker, i, 168). Deux projets furent rédigés en ce sens (ibid., 177, 186). Le second fut expédié au roi, accompagné de deux lettres où le pape faisait une fois de plus appel à la clémence du souverain et protestait contre le traitement infligé aux jésuites. En même temps une lettre de reproches était adressée au cardinal Saldanha (27 déc. 1759). La cour de Lisbonne ne répondit pas et Saldanha le fit avec trois mois de retard.

Le 15 juin 1760, Pombal procéda à un nouveau coup de surprise. Sous un prétexte futile, la nonciature de [Jsbonne fut envahie par un détachement de troupes ' t le nonce, Acciaioli, expulsé séance tenante. Le personnel de la nonciature subit le même sort quelques semaines plus tard. Toutes relations, même commer- ■ iales, avec les États de l'Église furent interdites ibid., 203). De son côté, l'ambassadeur portugais, Almeida, quitta Rome (7 juill.) et les ressortissants portugais reçurent ordre de le suivre (4 aoiit). Le pape fit remettre à tous les membres du corps diplomatique un mémoire contenant le récit des événements ayant amené cette rupture (Pastor, 588). Il jjrofita ensuite de la circonstance pour prendre des mesures d'épuration contre quelques indésirables. Le principal d'entre eux, le libraire Pagliarini, qui avait imprimé nombre de libelles contre la Curie et les jésuites, fut condamné : aux galères. Il bénéficia peu après d'une mesure de j grâce, se réfugia au Portugal d'où il reprit ses attaques j contre Rome (Crétineau Joly, Clément XIV et les j Jésuites, Paris, 1847, p. 67-76; Dammig, 266-69).

Dès le surlendemain du départ d'Almeida (9 juill.), Clément XIII s'ingénia à renouer les relations rompues. Il sollicita dans ce but la médiation des puissances voisines : Espagne, France, Sardaigne; il écrivit à Charles III pour le remercier de l'accueil réservé au nonce proscrit (Barbèri, i, 337). Mais ses efforts se heurtèrent à la volonté arrêtée de Pombal de maintenir la rupture qu'il avait provoquée. Môme le bref envoyé au roi pour le féliciter de la naissance de son deuxième fils fut renvoyé à Rome (19 juin 1764), comme ayant été « dicté par un esprit de désordre et de mésentente fermé à toute vérité et à toute justice ». Trois ans plus tard, le pape essaya une nouvelle tentative, en s'adressant au roi, à la reine, à l'infant, au patriarche de Lisbonne et à Pombal lui-même (31 août 1767, ibid., m, 447-49). Ce fut peine perdue. Pombal se faisait un point d'honneur de se maintenir à la pointe du combat contre les « représentants de l'obscurantisme ».

2» La France. — Jusqu'en 1761, les rapports entre la France et le S. -Siège furent normaux. Choiseul, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, désirait éviter toute cause de démêlés. En particulier, dans l'affaire des jésuites portugais, il fit savoir à son ambassadeur à Rome de garder la plus stricte neutralité et d'insister pour que le pape renonçât à l'idée de recourir à la médiation de la France. A cette occasion, il s'exprima sur le compte des jésuites français en termes dénués de toute hostilité, reconnaissant sans ambages « la bonne opinion que le roi conserve de la morale et de la régularité des jésuites de son royaume » (27 mars 1759; Hanotaux, 339).

Ce n'est pas le lieu d'expliquer ici pour quelles causes et à quelles occasions la situation s'était modifiée en 1761, Clément XIII n'ayant eu aucune part à ce revirement.

La première intervention du pape auprès de Louis XV date du 2 juin 1761, à un moment où l'affaire des jésuites avait déjà pris une fort mauvaise tournure. Prenant occasion du scandale Lavalette, le parlement de Paris avait entrepris l'examen des constitutions de la Compagnie pour décider de leur conformité avec les maximes du royaume (17 avr. 1761). Craignant que cet examen n'aboutît à une altération de son institut, le P. Ricci, général, écrivit au roi de P'rance et, sur ses instances, le pape appuya cette démarche (Pastor, 629).

Louis XV rassura le pape : il avait déjà nommé une commission royale de sept membres, chargée elle aussi du même examen des constitutions. C'était un moyen habile de brider le Parlement, auquel il imposa par surcroît de surseoir pendant un an à toute décision sur cette matière (2 août 1761). Mais la faiblesse du roi et l'obstination du Parlement rendirent cette mesure inopérante. Un preiuier train d'arrêtés contre les jésuites fut rendu par le Parlement dès le 6 août. Conseillé par son nonce de Paris, Pietro Pamfili Colonna, et par l'ambassadeur de France, Mgr de Rochechouart, Clément XIII s'abstint de protester, afin d'éviter de plus graves complications {ibid., 631-32). Son secrétaire d'État fit pourtant savoir à plusieurs reprises que toute démarche visant à obtenii- du pape l'approbation d'éventuelles modifications à l'institut de la Compagnie serait mal accueillie (nov.-déc. ; ibid., 633-34, 646).

Entre temps la commission royale poursuivait ses travaux, désireuse de sauver les jésuites tout en ménageant leurs adversaires. A la consultation qu'elle adressa à l'Assemblée du clergé de France, 45 évêques I contre 6 se déclarèrent sans réserves favorables aux î jésuites (30 déc; liste dans Ravignan, i, 426; Coll. des j procès-verbaux des Assemblées du clergé de France, t. viii-2, pièces justificatives, 330). Pour faire preuve

CLÉMENT XIII

de condescendance, et d'ailleurs moralement contraint par la commission, le P. de la Croix, provincial de Paris, fit signer par les jésuites français deux formulaires favorables aux articles gallicans de 1682. Mais le P. Ricci désavoua son subordonné et, peu après, soutenu par le pape, il manifesta une répugnance maladroite à approuver un décret contre le tyrannicide proposé par la commission. Instruite par cette leçon, celle-ci composa un projet plaçant toute l'Assistance de France sous l'autorité, non plus directement du général, mais d'un vicaire général résidant sur place et disposant de pouvoirs très étendus. C'était une sorte d'application du gallicanisme dans le régime interne de la Compagnie.

Un projet en ce sens fut expédié à Rome et présenté au P. Ricci (27 janv. 1762). C'était la dernière chance. Le général, d'accord avec ses assistants, la repoussa. Son refus logique mais malhabile décida du sort des jésuites français. Au cours de l'audience que le P. Ricci avait eue à cette occasion, le pape lui aurait fait la célèbre réponse : Sint ut sunt mit non sint (Duhr, Jesiiitenfabeln, 4« éd., 1904, p. 451 sq.). Le jour suivant, le pape et le général répondirent au roi qu'ils n'avaient pas le pouvoir d'accorder la modification demandée (Clément XIII à Louis XV, dans Ravignan, I, 87 sq. ; Ricci à Louis XV, dans Theiner, Histoire, i, 46, n.).

Renonçant désormais à s'entendre avec Rome, la commission royale promulgua en mars un édit réglant unilatéralement la condition des jésuites français (Carayon, viii, 304). Le parlement de Paris refusa de l'enregistrer et ferma d'autorité les maisons de la Compagnie situées dans son ressort (l^' avr. ; J. Egret, Le procès des jésuites devant les parlements de France, dans Rev. hist., cciv, 1950, 2, p. 7-10).

Profitant d'une nouvelle réunion de l'Assemblée générale du clergé, le pape lui écrivit ainsi qu'au roi, pour leur demander d'écarter la menace que ferait peser sur la religion la destruction de la Compagnie (9 juin 1762; Ravignan, i, 104; Barbèri, ii, 247). Le bref au roi n'obtint jamais de réponse. Par suite d'une démarche maladroite du nonce, celui aux évêques fut renvoyé à Rome, Choiseul ayant exprimé son mécontentement de voir le pape s'adresser directement à l'ensemble du corps épiscopal français. Il en résulta un froid entre le pape et son nonce de Paris (Pastor, 672).

Le roi ayant donc baissé pavillon devant les parlementaires, ceux-ci achevèrent rapidement leur œuvre de destruction. Le 6 août 1762, un arrêt du parlement de Paris, dont le texte complet remplit 144 pages, enleva toute existence légale à la Compagnie en tant que corps. Il fut suivi de mesures complémentaires (19 août, 7 sept). Les parlements de province prirent presque tous des décisions analogues (Egret, loc. cit., p. 10 sq.).

N'ayant plus à ménager Louis XV, le pape pouvait parler clairement : après avoir pris l'avis des cardinaux du S.-Office (Dammig, 269 sq.), il réunit un consistoire le 3 sept. 1762, où il déclara nul et invalide de plein droit tout ce que les cours séculières avaient fait ou feraient encore contre l'institut de la Compagnie (texte dans Ravignan, i, 437-45). A cette occasion, un bref fut envoyé à chacun des cardinaux français (8 sept.; Barbèri, ii, 296-300; Dammig, 271 sq. ; v. cependant Hanotaux, 425). Le pape se laissa persuader par des diplomates français aidés d'un groupe de cardinaux, parmi lesquels Colonna et Spinelli, de ne pas publier son allocution consistoriale. Il le fit pour des motifs d'opportunité et nullement parce qu'il aurait pris conscience d'une grave erreur qu'il y aurait commise, ainsi que l'affirme Theiner (48-49; c'est l'interprétation de ce dernier qui est gravement erronée).

A partir de ce moment, la question des jésuites ne fut plus qu'un des éléments de la lutte qui opposa l'Église de France au Parlement. Dans cette lutte, Clément XIII soutint les prélats français autant qu'il le put. Rarement la correspondance épistolaire entre le S. -Siège et les évêques de France fut aussi suivie que durant les années de 1763 à 1765. Elle utilisait des voies privées et détournées, échappant ainsi à la surveillance des agents royaux (Hanotaux, 444). Le pape écrivit ainsi, pour les féliciter, à tous les évêques qui s'étaient prononcés en faveur des jésuites.

Le 13 avr. 1763, le S.-Office condamna un mandement pastoral de l'évêque de Soissons, François de Fitz-James, janséniste notoire (voir, sur les rétroactes de cette affaire et sur les changements d'attitude de Clément XIII, les intéressants détails donnés par H. Reusch, Der Index der verbotcnen Bûcher, ii, 921 ; A. Gazier, Hist. générale du mouvement janséniste, II, Paris, 1922, p. 95-96; Dammig, 250-51, 272-73). Le parlement de Paris et deux autres cassèrent cette sentence (29 mai, 3 juin, 28 août) et, en réponse à une plainte du pape, le roi exprima « sa surprise sur ce qu'un tribunal agissant par les ordres de Sa Sainteté a condamné le mandement d'un évêque de mon royaume sans qu'il y ait eu auparavant rien de concerté à cet égard ni avec moi ni avec mes ministres » (6 juin). Il revint à la charge le 25 juill. et son ambassadeur ne cessa d'élever des plaintes contre la contrebande épistolaire qui existait entre le S. -Siège et les évêques de France. Mais à toutes les réclamations le pape fit répondre qu'étant chef de l'Église il avait le droit de correspondre librement avec ses membres et qu'il n'était pas disposé à soumettre ses rapports avec ses évêques au contrôle des autorités nationales (Pastor, 677, 680). Il fit parvenir des reproches aux évêques d'Alès et d'Angers, qui avaient pris parti pour leur collègue de Soissons. Il félicita l'archevêque de Paris, Mgr de Beaumont, pour sa courageuse attitude qui lui avait valu d'être éloigné de son siège par les autorités (Barbèri, ii, 444). Il écrivit aussi à l'ex-roi de Pologne, Stanislas, duc de Lorraine, pour le prier de conserver les jésuites dans ses États et d'insister auprès du roi de France pour qu'ils y fussent maintenus après sa mort (ibid., 395). Ces différents écrits furent interdits par le Parlement (Pastor, 678, 680).

Au cours de ces années l'affaire des Jésuites occupa l'avant-plan des relations franco-pontificales. Cependant d'a]|jtres questions furent également négociées :

1. La transformation en chapitres nobles des deux abbayes bénédictines de Murbach et de Lure (accordée en déc. 1763; Hanotaux, 446).

2. L'absorption de l'ordre du S. -Esprit de Montpellier et de l'ordre de S.-Ruf par l'ordre militaire des Hospitaliers de S. -Lazare. Après quelques difficultés concernant la destination des biens sécularisés et la taxe à percevoir, la bulle d'union du S. -Esprit à S.- Lazare fut accordée (3 janv. 1763; ibid., 446). L'union de S.-Ruf, négociée par son propre abbé, se heurta à l'opposition des évêques des diocèses du Dauphiné, intéressés au maintien de cet ordre qui fournissait un sérieux appoint au ministère paroissial. Le pape fit examiner l'affaire par une Congrégation, dont l'avis fut défavorable. Son bullaire contient sept brefs sur ce sujet (de 1760 à 1767). La question fut reprise sous Clément XIV.

3. La double élection à l'évêché de Liège ; Clément de Saxe, appuyé par Louis XV, et élu par la minorité du chapitre contre Charles d'Oultremont élu par la majorité. Malgré les efforts de la diplomatie française, la (Congrégation Consistoriale, puis le pape se prononcèrent en faveur de ce dernier (20 déc. 1763, 4 mai 1764; Barbèri, ii, 452).

C L É M E N r XIII

Page 1