CHALCÉDOINE
Pline (Hist. nai., v, 43) prétend que les colons appelèrent d'abord la ville Prokératis (TlpoKepaTis, « Avant la Corne [d'Or] »). On la désigna aussi sous le nom de KoArroOaa, à cause de ses deux ports. Cependant l'histoire n'a retenu que celui de Chalcédoine. Quand les Turcs s'emparèrent de la ville vers le milieu du xiv« s., ils l'appelèrent Kaleca Diinya, « la terre du Tapis », sans doute à cause de l'aspect riant de la campagne environnante. Après la prise de Constantinople, Mahomet II la donna en fief au premier cadi ou juge de Stamboul, Hidir bey, d'où le nom de Kadikôy, « Village du Juge ».
Chalcédoine forma d'abord un petit État indépendant, souvent rival de celui de Byzance; il possédait deux ports sur le Bosphore pour commercer avec la mer Noire : Chrysopolis (Scutari) et Phialé (Kôrfes). Les Perses l'occupèrent à diverses reprises et pendant des périodes assez longues, puis elle fut engagée dans la lutte entre Athènes et Sparte, ainsi que dans les conflits entre les successeurs d'Alexandre le Grand. Rome, qui la reçut de Nicomède III, roi de Bithynie (78 av. J.-Ch.), lui laissa ses privilèges de ville libre, ce qui lui assura ainsi la paix pendant six siècles. Au début du iv« s. de notre ère, la persécution religieuse fit une cinquantaine de martyrs, dont le plus célèbre est Ste Euphémie. En 451 se tint dans la basilique dédiée à cette sainte le IV<= concile œcuménique qui condamna le monophysisme. En 602, l'empereur Phocas fit exécuter dans le port d'Eutrope son prédécesseur Maurice avec ses fils. Quelques années plus tard (609, 616, 627), les Perses firent des incursions jusqu'au Bosphore, prirent la ville et la brûlèrent. Les Arabes se présentèrent à leur tour, en 657, 717 et 782. Les armées de la première et de la deuxième croisade y campèrent avant de s'enfoncer dans l'Asie Mineure. Celles de la quatrième s'y établirent pendant quelques jours, puis elles passèrent le Bosphore. La conquête turque (vers 1350) acheva la décadence de la ville, qui avait eu, au moins jusqu'au vii^ s., une importance relative. Quand Pierre Gylles la visita, vers 1545, ce n'était plus qu'un village. Chalcédoine, ou plutôt Kadikôy, prit un nouveau développement dans la seconde moitié du xix« s. Les étrangers, séduits par son climat agréable, s'y fixèrent au nombre de 3 000 environ et l'on vit se fonder de nombreux établissements religieux catholiques. Les chrétiens indigènes affluèrent également, en sorte que la ville comptait plus de 30 000 hab. eh 1928. Aujourd'hui la situation est complètement changée. Depuis 1925 les étrangers sont partis en grand nombre, la plupart des établissements catholiques ont dû fermer leurs portes en 1935 et les chrétiens indigènes sont bien moins nombreux.
La ville primitive occupait la colline située le long de la mer et se terminait un peu au nord-est de la place dite Altiyol, « Les six Chemins ». C'est des deux côtés d'Altiyol, vers l'Ouest et vers l'Est, que se trouvaient les deux ports naturels, aujourd'hui complètement ensablés. Celui de l'Est fut prolongé sous les règnes de Zénon et d'Anastase par un nouveau port dû au protospathaire Eutrope dont il prit le nom. On découvre encore de temps en temps des pièces archéologiques intéressantes, telle une double inscription du temple d'Apollon qui devait se trouver à la pointe de Moda (V. Laurent, Une nouvelle inscription grecque de Chalcédoine, dans Échos d'Orient, xxvii, 1928, p. 24- 44). Bon nombre de maisons sont construites sur des substructions romaines ou byzantines et les canalisations anciennes sont encore nombreuses. On connaît quelques monuments chrétiens importants. Le principal était la basilique de Ste-Euphémie, déjà célèbre à la fin du iv s. puisque la pèlerine Éthérie ou Égérie la visita tout sjiécialement (Itinera Hierosolymitana. éd. P. Geyer, 1898, p. 70). La basilique avait été
construite sur le tombeau de la sainte, à un mille au nord de la ville. Son emplacement exact n'a pu être déterminé, faute de ruines identifiables, mais il devait être un peu au nord de la tranchée du chemin de fer. Nous possédons du moins quelques renseignements intéressants. Évagre (Hist. eccL, II, m, P. G., Lxxxvi, 2492-93) en a donné une description sommaire. C'était une grande église de forme basilicale et précédée d'un vaste atrium; près de l'édifice s'élevait au Nord-Est une vaste chapelle de forme circulaire qui abritait le tombeau de la sainte, une châsse allongée en argent ciselé. D'après S. Astérius d'Amasée (Enarratio in martyrium praeclarissimae marlyris Euphemiae, P. G., xi, 332), cinq tableaux saisissants de vie représentaient les épisodes du martyre de la sainte. On peut se demander si la basilique de Ste- Euphémie ne fut pas détruite lors des trois invasions perses au vii« s., car aucun auteur byzantin n'en parle depuis cette époque comme d'un monument encore debout.
La seconde église est celle de Ste-Bassa. En l'hon- • neur de cette sainte, martyrisée sous Maximin près de Cyzique, on avait construit près de la petite rivière Himéros (auj. Ayrlikçesmé) une église qui était desservie en 464 par le fameux Pierre le Foulon; elle fut flanquée d'un monastère au vi« s. Elle se trouvait très probablement près de l'ancienne gare de Haydarpasa, où l'on a découvert des ruines importantes. L'église S. -Christophe est connue par une inscription dédicatoire découverte en 1877 (L. Duchesne, Inscription chrétienne de Bithynie, dans le Bull, de correspondance hellénique, u, 1878, p. 289-99). D'après ce texte, l'église fut commencée en 450 et consacrée en 452. Enfin l'église S. -Georges fut construite par le patriarche monophysite Sergius (610-38), au dire du Pseudo-Codinus (Th. Preger, Scriptores originum Constantinopolitanarum, m, 280). En dehors du monastère de Ste-Bassa, on en rencontre un autre, édifié au xi"= s. par un certain Michaïlitzès et qui porta son nom. Il reçut le corps de S. Théodore Graptos, mort en exil à Apamée Myrleia (Mudanya) (Syméon Métaphraste, Vita S. Theodori Grapti, xxxvi, P. G., cvi, 684-87; Syméon Magister, Annales. Theophilus, 23, P. G., cix, 704). Au dire du Pseudo-Codinus, le protospathaire Eutrope construisit aussi un monastère, probablement dans sa propriété qui avoisinait le port du même nom (Th. Preger, op. cit., m, 267). Notons aussi que S. Luc le Stylite passa quarante-quatre ans (935-79) sur une colonne près du même port et que son successeur fut renversé par un tremblement de terre en 986.
Jusqu'à la seconde moitié du xix" s., les chrétiens indigènes ne possédaient que deux sanctuaires assez réduits : les grecs orthodoxes, une petite église dédiée à Ste Euphémie; les arméniens grégoriens, une autre, voisine, dite Sourp-Taqvor, « S. -Roi » (= N.-S. Jésus- Christ); les arméniens catholiques possédaient seulement une chapelle dans une maison particulière. Depuis lors les grecs ont bâti la belle église de la Ste- Trinité (1900) et ouvert une chapelle au quartier de Haydarpasa (1918); les Arméniens catholiques ont construit une église modeste à Altiyol (1910). Au quartier de Moda, les étrangers catholiques commencèrent en 1862 la belle église de l'Assomption, tandis que les sœurs de N.-D. de Sion fondaient près de là un pensionnat de jeunes filles (fermé en 1935). Dix ans plus tard les frères des Écoles chrétiennes ouvraient leur collège S. -Joseph, toujours en activité. Les mékhitaristes avaient au bord de la mer un autre collège, incendié en 1916. Le quartier de Haydarpaja, quelque peu délaissé jusqu'alors, vit s'ouvrir en 1895 le pensionnat Ste-Euphémie des sœurs oblates de l'Assomption, ainsi qu'un local pour le service religieux des fi-
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dèles. Celui-ci est devenu l'église de N.-D.-du-Rosaire, toujours en exercice, alors que le pensionnat est fermé depuis 1935. Près de là les frères des Écoles chrétiennes possédaient depuis 1905 l'externat S. -Louis, fermé en 1935. Dans le voisinage du port, la famille Tubini construisit une chapelle, desservie par les franciscains. Enfin, à Phanaraki ou Fenerbagce (anc. Hiéria), les Pères de l'Assomption bâtirent un couvent pour eux et un autre pour les sœurs oblates, tous deux fermés aujourd'hui. La chapelle continue à être desservie. Ces mêmes Pères ont fondé à Kadikôy, près de l'église de l'Assomption où ils sont installés depuis 1895, un centre d'études byzantines, dont la revue, les Échos d'Orient, a commencé de paraître en nov. 1897; pour des raisons de prudence l'œuvre s'est transportée à Bucarest à l'automne de 1937 — c'est maintenant l'Institut français d'études byzantines. Ils ont dû fermer en 1925 le Séminaire oriental qui groupait depuis un quart de siècle des élèves grecs, bulgares et mêmes arméniens catholiques. Chargés depuis 1895 de la paroisse de Kadikôy, ils ont vu le nombre de leurs fidèles tomber de 3 000 environ en 1914 à quelque 300 en 1950, à cause des lois turques sur l'activité des étrangers. Signalons encore l'égHse anglicane de Tousles-Saints dans le quartier de Moda, et l'église S. -Jean- Baptiste des grecs orthodoxes à Kalamis.
II. La métropole. — On ne sait à quelle époque Chalcédoine eut un évêque, mais il semble que ce fut d'assez bonne heure. Le plus ancien qui soit connu de façon certaine est Théocrite, qui vivait à la fin du ii« s. ou au commencement du iii«. Quoi qu'il en soit, le titulaire était soumis au métropolite de Nicomédie, capitale de la province. Après le IV« concile œcuménique (451), l'évêché fut élevé au rang de métropole, mais sans sufiragant, institution alors anormale. On ne sait ni quand ni comment fut prise cette décision. On a prétendu qu'elle était l'œuvre des Pères du concile qui avaient voulu honorer la ville, mais les actes de l'assemblée n'en portent aucune trace. En tout cas, elle était déjà en vigueur en 458, lors de la consultation de l'empereur Léon après le meurtre de Protérios d'Alexandrie (Mansi, vu, 523). Dans toutes les listes épiscopales, Chalcédoine occupe uniformément le neuvième rang parmi les métropoles. Son titulaire s'appelle déjà « exarque de toute la Bithynie » depuis au moins le xiv s. (Miklosich-Muller, Acta et diplomata graeca medii aevi, i, 531), tout comme ceux de Nicomédie et de Nicée, autres métropolites de la province. Pendant longtemps l'éparchie ne comprenait que la moitié de la presqu'île qui s'étend du Bosphore à Nicomédie (Ismit). Quand la conquête turque eut fait reculer le christianisme, on lui adjoignit le territoire de celle d'Héraclée du Pont.
Dès le premier quart du xiv« s., la métropole de Chalcédoine avait vu diminuer ses revenus de façon considérable. Pour y remédier, le patriarche Jean XIII Glykys (1315-20) lui unit l'archevêché de Maronia avec tous les droits y afférents (Miklosich-MuUer, op. cit., 1, 45-46). Les difïîcultés financières augmentèrent naturellement avec la conquête turque (vers 1350). En nov. 1387 le patriarche Nil disait que le nombre des fidèles était si réduit qu'ils n'avaient pas besoin d'un évêque. Il voulait y nommer métropolite le hiéromoine Mathieu, mais il préféra lui donner la métropole de Cyzique en lui adjoignant celle de Chalcédoine avec tous ses droits, y compris ceux qu'elle possédait à Constantinople même — ces droits, si opposés aux règles canoniques ordinaires, avaient été concédés par on ne sait quel empereur; ils comprenaient entre autres la juridiction sur l'église Ste-Euphémie de l'hippodrome, où avaient été déposées les reliques de la sainte au moment de l'invasion perse au commencement du VII» s., le choix des desservants du sanc-
tuaire, des propriétés voisines, etc. Ce fut la cause de multiples conflits avec le patriarcat. Les choses allèrent même si loin que le patriarche Philothée (1354-55; 1364-76) et son synode décidèrent de ne plus nommer de métropolite de Chalcédoine pour couper court aux abus. Aussi peut-on s'étonner que le patriarche Nil ait reconnu ces droits au métropolite Mathieu en nov. 1387. Moins de dix-huit mois plus tard (avr. 1389), le Saint-Synode décida de nommer un nouveau titulaire à Chalcédoine, mais sans les privilèges, et cela d'accord avec l'empereur (Miklosich- Muller, op. cit., ii, 131-32). Le conflit ne doit pas avoir cessé pour autant, puisqu'un nouveau décret du 31 août 1390 spécifia que Chalcédoine n'avait aucun droit sur l'église Ste-Euphémie de la capitale (ibid.,
II, 147-48). En janv. 1394 le métropolite de Chalcédoine recevait l'ordre de rendre au monastère d'Acapnos de Thessalonique les biens qui lui appartenaient dans ce diocèse et dont la mense épiscopale s'était emparée (ibid., II, 202-03). En janv. 1395, le métropolite de Chalcédoine était désigné pour faire partie d'une commission chargée de faire restituer au patriarcat le monastère S.-Cyrique dans le diocèse de Berrhée (ibid., II, 234).
L'éparchie de Chalcédoine fut jadis une des terres privilégiées du monachisme. Au concile de 536, on ne voit pas moins de quarante monastères placés sous l'autorité de l'évêque Photinus (Mansi, viii, 1014-18). On trouve encore les ruines d'une douzaine d'entre eux dans les environs de la ville à moins de 15 km. Les plus célèbres étaient celui que S. Hypace construisit au Chêne et celui que S. Auxence fonda sur la montagne qui porta son nom. Il n'en existe plus un seul aujourd'hui. Chalcédoine est une des quatre métropoles effectives qui restent encore au patriarcat œcuménique sur tout le territoire de la République turque. Elle a été amputée d'une partie de son territoire en janv. 1924 pour former la nouvelle métropole de Prinkipo (dans 'OpOoSofîa, i, 1926, p. 273-74). Elle ne compte guère que 15 000 fidèles avec une dizaine d'églises.
Liste des évêques et métropolites. — Elle est assez fournie, bien qu'elle ne soit pas complète. Une tradition grecque tardive a voulu faire de Crescent et de Tychique, disciples de S. Paul, les premiers évêques de la ville, mais elle a contre elle, outre des documents positifs, d'autres traditions, également grecques et bien plus anciennes. Le premier titulaire certain est Théocrite, qui lutta contre les Ophites à la fin du ii« s. ou au début du iii» (Praedestinatus, i, 37, P. L., LUI, 583). — Un martyrologe signale S. Adrien, qui vécut entre le ii« et le iv« s. (A. S., nov., ii, p. lxi, 131). — Maris, fougueux arien, assista au premier concile de Nicée (325), dont il signa les actes (H. Gelzer, Patrum Nicaenorum nomina, Leipzig, 1898, p. 48, 49, 54); il prit part au concile de 'Tyr qui condamna S. Athanase (335), se rendit la même année à la dédicace de l'église de la Résurrection à Jérusalem, participa à l'élection de Macédonius au siège de Constantinople (342), fit partie de la délégation d'êvêqucs orientaux envoyée peu de temps après à l'empereur Constant; on le retrouve encore au concile acacien de 360; enfin, il paraît pour la dernière fois, vieux et aveugle, lors du passage à Chalcédoine de Julien l'Apostat (362) (Socrate, Hist. eccl., I, 31; II, xviii, xxviii; III, xii: P. G., Lxvii, 161, 221, 281, 412). — Théodule assista au premier concile de Constantinople (381 ; Mansi,
III, 572 A). — Cyrinus, déjà évêque en 403, adversaire de S. Jean Chrysostome, mourut avant juin 405 (Socrate, op. cit., VI, xv, P. G., lxvii, 709). — Philothée, juin 405 (Callinique, Vita S. Hijpatii, Leipzig, 1895, p. 27). — Eulalius, nommé probablement en 426, 1 450 (Callinique, op. cit., 68, 72, 82-84). — Éleuthère