ANNÉES
Par le sulfate de cuivre ....
Par d'autres toxiques divers dont chaque espèce présente peu de cas chaque année
Ce tableau ne comprend que les crimes qui sont soumis chaque année au jugement du jury. On a dû laisser en dehors, faute de renseignements suffisants, ceux qui restent sans poursuites, quoique dénoncés à la justice, soit parce que les auteurs restent inconnus, soit qu'il n'ait pas été recueilli de charges assez fortes contre les auteurs désignés : leur nombre peut être évalué au tiers de celui des crimes jugés. La lecture du tableau qui précède démontre : 1° que dès 1851, le phosphore était déjà employé en France comme substance toxique, que déjà 13 cas d'empoisonnement avaient été le sujet de poursuites judiciaires; 2° que l'arsenic, qui était le toxique le plus souvent usité par les criminels, est maintenant beaucoup moins employé, tandis que le phosphore est mis en usage dans un plus grand nombre de cas. En effet, on voit, en consultant le tableau, qu'à partir de 1856 on a compté autant de cas d'empoisonnement par le phosphore que par l'arsenic ; qu'en 1857 le phosphore a été employé 23 fois, l'arsenic 18 fois; qu'en 1858, le phosphore a été employé 20 fois, l'arsenic 9 fois; enfin qu'en 1859, on a compté &9 cas d'empoisonnement, 25 cas d'empoisonnement parle phosphore, 9 par l'arsenic.
Peut-on prévoir quel accroissement prendraient dans l'avenir les funestes effets des préparations phosphorées, parmi lesquelles les allumettes tiennent le premier rang? L'exposé succinct des faits cités par les auteurs, ou que nous avons recueillis nous-même, peut donner une idée des circonstances dans lesquelles se sont produits ces empoisonnements, soit accidentels , soit volontaires, soit criminels.
Empoisonnements accidentels par les allumettes. — 1° Empoisonnement mortel d'une femme et de ses deux filles, constaté par l'analyse d'experts de Toulouse, et produit par le mélange accidentel d'aliments avec des allumettes contenues dans le panier de cette femme qui faisait le colportage des allumettes.
2° Empoisonnement, non suivi de mort, d'un enfant du Jura, qui, en jouant, avait sucé des allumettes.
o° Empoisonnement, suivi de mort, d'une femme du département de l'Ariége, qui avait, par mégarde, fait cuire des légumes dans un vase où se trouvait, par hasard, un paquet d'allumettes, et qui ne s'était aperçu de ce fait qu'après avoir pris une partie de ces aliments, et au moment où, en versant le reste du contenu, elle avait découvert les allumettes au fond du vase. Elle succomba après deux jours de souffrances.
k° Suicides au moyen des allumettes. — Empoisonnement, suivi de
mort, d'une jeune servante qui, par désespoir d'amour, prit une
forte dose de pâte enlevée à des allumettes, et alla mourir très
; rapidement, au milieu d'horribles convulsions, chez celui qu'elle
aimait.
5° Tentative d'empoisonnement d'une jeune fille demeurant à Paris, dans le voisinage de l'Hôtel-Dieu. Cette affaire, qui avait été portée à notre connaissance par M. le professeur Nélaton, et dont nous devons les détails à l'obligeance de M. le docteur J. Fiévet, offre des circonstances extrêmement dignes d'intérêt. Cette jeune fille, entraînée au suicide par le désespoir, avait été conduite à faire choix du poison des allumettes par la lecture d'un récit rapporté par la plupart des journaux politiques, et suivant lequel trois personnes seraient mortes instantanément pour avoir avalé une tasse j de café dans lequel auraient macéré des allumettes phosphoriques. La certitude d'une mort prompte et sûre décida cette jeune fille à employer le même moyen. Le 17 mars 1856, elle fit tremper pendant sept ou huit minutes seulement, dans du café très chaud, l'extrémité phosphorée de cent et une allumettes. La faible partie de la pâte dissoute suffit pour déterminer des accidents d'empoisonnement très graves, heureusement conjurés par les soins très habilement dirigés, au moment même de l'accident, par M. Fiévet; mais
la guérison n'était pas complète après huit jours. Ajoutons que les allumettes qui nous ont été représentées conservaient presque toutes la propriété de s'enflammer par le frottement, et n'avaient par conséquent perdu qu'une portion peu considérable de la pâte vénéneuse.
6° A la môme époque, le commissaire de police du quartier où s'était passé le fait précédent constatait le suicide d'un homme qui, avant de se pendre, avait tenté de s'empoisonner au moyen d'un liquide dans lequel il avait fait tremper des allumettes.
7° Tout récemment, M. le préfet de police transmettait à M. le ministre la copie d'un rapport du commissaire de police de Belleville, en date du 27 février 1856, qui annonçait que la veille il avait fait arrêter un malheureux ouvrier, au moment où il préparait pour se détruire une forte dose de phosphore détaché d'un paquet d'allumettes, disant ce moyen infaillible.
8° Enfin, un grenadier de la garde impériale a succombé à l'hôpital du Roule, victime d'un suicide par la pâte des allumettes, dont il avait appris les propriétés vénéneuses par la lecture d'un article du journal.
9* Empoisonnements criminels par les allumettes. — Tentative d'empoisonnement commise récemment par une femme sur son mari, à l'aide d'un mélange de phosphore enlevé à des allumettes avec du tabac préparé pour être mâché.
10° Empoisonnement, suivi de mort, d'un homme de cinquantecinq ans, au moyen d'une soupe dans laquelle on avait trouvé des débris d'allumettes chimiques, et une substance luisante déposée au fond de la soupière.
11° Empoisonnement, suivi de mort, d'un sieur G..., cultivateur dans la Gironde, à qui sa femme fit prendre une soupe dont le bouillon dégageait des lueurs blanchâtres, et prenait feu quand on le chauffait, et salé avec du sel contenu dans un saloir où l'on retrouva du soufre ; double indice de l'addition de la pâte des allumettes.
12° Tentative d'empoisonnement commise par une servante de Bergerac, au moyen d'eau dans laquelle elle avait mis tremper des allumettes, et que sa maîtresse, à qui elle l'offrait, repoussa, à cause de sa saveur désagréable.
13° Empoisonnement par des prunes dans lesquelles on avait introduit de la pâte qui sert à la confection des allumettes.
Ajoutons à ce» observations si probantes quelques faits d'un autre ordre qui viennent les confirmer. MM. Lassaigne et Raynal, dans des expériences pleines d'intérêt sur lesquelles nous aurons à revenir, ont administré à des animaux une pâte faite avec de la mie de pain, de la viande hachée, et la matière combustible détachée de l'extré-
mité des allumettes par l'immersion dans une petite quantité d'eau distillée. Cent trente-cinq allumettes ont fourni 2gr, 2 de pâte inflammable, qui ont été donnés à un chien bien portant, qui, après avoir souffert de coliques violentes, succomba le troisième jour avec tous les signes d'une inflammation très vive de l'estomac et de l'intestin. Les mômes essais laits sur un moineau avec une dose de 12 centigrammes du même mélange ont donné des résultats identiques.
De leur côté, les fabricants d'allumettes entendus dans l'enquête ont tous déclaré qu'ils ne pouvaient garder d'animaux domestiques dans leurs établissements. L'un d'eux même n'a fait aucune difficulté d'avouer, comme la chose du monde la plus simple, qu'il distribuait à ses voisins, pour s'en servir en guise de mort-aux-rats, les eaux de lavage de sa fabrique.
Un tel fait n'a pas besoin de commentaires, et montre à lui seul l'usage que l'on peut faire du mastic inflammable des allumettes chimiques.
De l'exposé que nous venons de faire et des développements qui précèdent, il résulte donc que la fabrication des allumettes chimiques préparées avec le phosphore ordinaire offre des dangers réels au point de vue de la salubrité des ateliers et de la santé des ouvriers, et que leur emploi met à la disposition de tout le monde une substance éminemment vénéneuse, qui a déjà produit un trop grand nombre d'empoisonnements, soit accidentels, soit criminels ; double circonstance qui, jointe à la possibilité des incendies et des explotions, démontre qu'il y aurait un réel avantage à modifier la composition du mastic des allumettes, et à en faire disparaître d'une manière définitive et absolue le phosphore ordinaire.
Des moyens «Se remédier aux in cou veulent s et aux dangers des allumettes chimiques. — Nous avons, en interrogeant les faits, constaté l'étendue du mal et son origine; nous devons en chercher le remède.
. En présence des inconvénients qui ont été signalés, et dont quelques-uns ne tiennent pas seulement à tel ou tel procédé de fabrication, mais à la nature même et aux propriétés essentielles des allumettes inflammables par frottement, on conçoit que la première pensée inspirée par le danger ait été de prohiber d'une manière absolue les allumettes chimiques. Une semblable mesure a été prise dans un État voisin de la France, à l'occasion d'un grand incendie ; et à une époque toute récente, nous avons vu dans notre pays même le conseil général du Morbihan, approuvant un avis émané du conseil d'arrondissement de Lorient, émettre le vœu que la vente des allumettes chimiques soit interdite aux colporteurs qui parcourent les campagnes. Le préfet du département, en transmettant cette
9a ALLUMETTES.
délibération, s'associait aux intentions du conseil, et différait seulement sur le moyen de les remplir, préférant l'établissement d'une taxe à percevoir sur les allumettes à la sortie même des fabriques. Le Comité d'hygiène publique n'a pas eu à se prononcer sur une semblable mesure, que M.„ le ministre des finances a d'ailleurs regardée comme impraticable. Mais il nous est permis de faire remarquer que cette proposition seule à laquelle il faut joindre les vœux très explicites d'un grand nombre de conseils généraux, atteste un sentiment très vif du danger que présente pour la sécurité publique l'extension sans mesure qu'a prise l'emploi des allumettes chimiques, et à laquelle n'a pas peu contribué l'accroissement, à tant d'égards regrettable, de l'habitude de fumer. Et s'il peut paraître paradoxal de contester les avantages du progrès qui a substitué les allumettes chimiques aux simples et antiques moyens de se procurer le feu nécessaire aux besoins de la vie, il n'en est pas moins vrai que l'on peut se demander si, au point de vue de l'hygiène et de la salubrité, les inconvénients n'ont pas dépassé l'utilité de cette invention.
Ce n'est pas que nous puissions penser à conseiller une réforme aussi radicale ; mais il est bon de ne pas perdre de vue que ce ne sont pas seulement des améliorations de détail qu'il s'agit de réaliser en cette matière, mais que les progrès industriels doivent tendre à une révolution plus complète. Par cette raison même, il est évident que si l'on doit accueillir toutes les modifications heureuses qui paraissent dès à présent réalisables, il ne faut pas engager l'avenir, et, en décourageant de nouvelles tentatives, fermer la route qui doit conduire au but. C'est d'après ces principes que la commission, convaincue d'ailleurs du progrès qui s'accomplit en ce moment dans cette industrie, s'est appliquée à juger les moyens proposés pour diminuer ou faire disparaître les inconvénients des allumettes chimiques.
Nous avons vu que ces inconvénients ne reconnaissaient pas tous la même cause, et que, tandis que l'insalubrité de la fabrication et la possibilité des empoisonnements tenaient à la présence du phosphore dans la pâte des allumettes, le danger d'incendie et d'explosion résultait de la propriété même qu'ont celles-ci de s'enflammer spontanément et parle plus simple frottement, quelle que soit d'ailleurs la composition du mastic.
Hes «noyens de remédier aux dangers d'incendie et «l'explosion. — A ce dernier danger, des efforts récents sont venus opposer un changement complet dans la confection de l'allumette. Pour éviter la détonation accidentelle qui résulte du mélange intime des deux substances explosibles dans le mastic inflammable, on les a maintenues isolées en appliquant l'une a l'extrémité
de la tige de l'allumette, et en étendant l'autre sur la surface contre laquelle doit s'opérer le frottement. Tel est le principe des allumettes qui ont figuré à l'exposition universelle de 1855, et qui ont mérité une récompense à la fabrique suédoise de Jonkœping. Ces allumettes, dites de sûreté hygiénique, pour lesquelles un bre- ' vet a été pris en France, sont composées de la manière suivante. Il n'entre pas de phosphore dans la pâte même des allumettes, qui est formée de chlorate de potasse, de sulfure d'antimoine et de colle. Les allumettes ainsi préparées ne peuvent s'enflammer que si on les frotte contre une surface disposée spécialement à cet effet, c'est-à-dire recouverte d'un enduit composé de phosphore rouge, d'antimoine et de colle. Cette surface occupe l'un des côtés extérieurs de la boite où sont renfermées les allumettes. Le peu de combustibilité du phosphore amorphe prévient le danger qui pourrait résulter du frottement des boîtes les unes contre les autres.
On ne saurait méconnaître ce qu'a de séduisant un pareil système, qui aurait au moins l'avantage de prévenir les déflagrations accidentelles produites, soit par un choc, soit parles frottements inévitables dans l'emballage et le transport des allumettes, et qui, sans faire disparaître complètement le danger d'incendie, tend certainement à l'atténuer. Il resterait à juger de sa valeur au point de vue de l'emploi, et relativement à la conservation de l'enduit et à l'usage que peut faire la surface de frottement de ces briquets. A cet égard, l'expérience n'a pas encore prononcé, et tout ce qu'il est permis de dire, c'est que les briquets suédois, dont la préparation est d'ailleurs fondée sur la substitution du phosphore rouge au phosphore blanc dont nous allons parler, méritent d'être signalés comme réalisant un perfectionnement intéressant pour la sûreté publique.
Des moyens de prévenir 1-insalubrité de la fabrication des allumettes et la possibilité des empoisonnements. — Quant aux dangers qui peuvent résulter, soit des émanations des ateliers, soit des propriétés vénéneuses du mastic des allumettes , et que nous savons devoir être attribués à la présence du phosphore dans cette composition, les moyens tentés jusqu'à ce jour pour les combattre sont loin d'avoir réussi à les conjurer d'une manière complète. Sans doute l'isolement des différents ateliers, une aération suffisante et une ventilation active, l'établissement sur les fourneaux destinés au soufrage et au chimicage, de hottes assez larges pour dépasser les travailleurs et communiquant avec des cheminées d'un puissant tirage, le soin de ne pas employer comme combustible dans les fourneaux des résidus d'allumettes ; ces mesures, proposées à plusieurs reprises par les Conseils d'hygiène du Nord, de la Gironde, du Rhône, des Bouches-du-Rhône, et dévelop-
pées dans un règlement général élaboré en 18^5 parle Conseil de salubrité de Paris, ont contribué à assainir les fabriques d'allumettes chimiques, mais elles n'ont fait disparaître ni la cause principale d'insalubrité, ni la maladie cruelle qui en est la suite.
Et quand bien môme elles eussent produit cet effet, elles n'auraient pas atteint cette funeste propriété toxique du mastic inflammable, ni empêché les accidents ou les crimes dont elle peut être la source. À cet égard, il est vrai, M. Cadet de Gassicourt, dans un rapport fait en mars 1854 au Conseil d'hygiène du département de la Seine, et M. Chevallier, dans la première série de recherches consignées dans le grand rapport académique que nous avons déjà cité, avaient émis la pensée qu'il pourrait suffire d'ajouter à la pâte des allumettes quelque substance qui, par une saveur ou une odeur particulière, fût de nature à éveiller la défiance en inspirant le dégoût: telle, par exemple, que l'aloès ou la coloquinte; mais l'insuffisance d'une semblable garantie est malheureusement démontrée par les faits. Les caractères naturels propres aies déceler ne manquent pas à la plupart des poisons ; et pourtant, soit que leur saveur ou leur odeur soient masquées par quelque mélange, soit qu'elles se révèlent trop tard, ne les voiton pas faire de trop nombreuses victimes? Pourquoi compterait-on davantage sur un avertissement fourni par quelque caractère artificiel ?
C'est donc, en réalité, à remplacer le phosphore que l'on doit s'appliquer, si l'on veut sérieusement atteindre et combattre efficacement l'insalubrité de la fabrication et les propriétés vénéneuses des allumettes chimiques. Nous n'avons pas à nous occuper des essais qui, à diverses époques, ont été tentés dans ce but, et à énumérer les diverses substances qui ont été ou qui pourraient être employées à la place du phosphore ordinaire. Mais il est une découverte récente de la science, qui a reçu dans ces derniers temps une application industrielle, que nous ne pouvons nous dispenser d'étudier avec détail, car elle fournit dès à présent, et sans rien préjuger de l'avenir, un moyen pratique de remplacer avantageusement le phosphore dans la fabrication des allumettes.
Caractères et propriétés du phosphore rouge. — La substance nouvelle dont nous voulons parler n'est autre que le phosphore lui-même, modifié par l'action prolongée de la chaleur, non-seulement dans ses caractères apparents, mais encore dans ses propriétés essentielles, et qui, sous sa nouvelle forme, a reçu de son inventeur, M. le professeur Schrœtter (de Vienne), le nom de phosphore rouge ou amorphe.
Aussi différent du phosphore ordinaire que le sont entre eux, suivant l'ingénieuse comparaison de M. Bussy, le charbon et le diamant, qui sont pourtant au fond la même substance, le phosphore amorphe
est un corps solide très dur, se présentant tantôt en masse opaque, analogue à la pierre hématite, tantôt en poudre d'un rouge foncé, ne répandant ni odeur, ni vapeur, et pouvant rester exposé à l'air, être touché, manié, transporté, soumis à des frottements, sans prendre feu, mais pouvant néanmoins s'enflammer au delà de 200 degrés, et brûlant sans produire cette flamme éclatante et instantanée que donne le phosphore blanc. Nous n'avons pas besoin d'insister sur les différences capitales qui existent entre les deux espèces de phosphores, et qui, au point de vue qui nous occupe, se résument en ces deux caractères principaux pour le phosphore ordinaire : dégagement, à une température peu élevée, de vapeurs irritantes et nuisibles, combustibilité excessive; pour le phosphore rouge : absence de toute émanation , même à une haute température , combustibilité peu active. Ajoutons, comme dernière et importante dissemblance, que le premier est un poison violent, tandis que le second, ainsi que nous serons en mesure de le prouver, n'est nullement vénéneux. Il n'est pas inutile, avant de terminer ces observations préliminaires, de faire remarquer que le phosphore rouge peut être obtenu actuellement, d'une manière assurée, en telle quantité qu'on le désire, à l'aide de procédés perfectionnés. Le principe de cette fabrication est de maintenir le phosphore ordinaire, pendant dix jours, à une température de 280 degrés ; et, pour ne parler que de la France, les habiles industriels qui dirigent la fabrique de la Guillotière, MM. Coignet, ont réussi à établir un fourneau s 'alimentant de lui-même, et donnant une parfaite régularité de température, de telle sorte que pendant toute la durée de l'opération, et presque sans surveillance, le degré déterminé est invariablement maintenu. Cette simplification du travail permet d'agir avec certitude sur plusieurs centaines de kilogrammes de phosphore à la fois, et de faire face à tous les besoins de la consommation la plus étendue. Les moyens de purification du phosphore rouge n'ont pas moins d'importance, car une partie du phosphore blanc a pu échapper à la transformation et rester mêlé au phosphore amorphe dont il altérerait les propriétés essentielles. Mais on l'en débarrasse aisément après l'avoir pulvérisé sous l'eau et tamisé, en le soumettant à une ébullition prolongée dans une lessive de soude caustique, jusqu'à ce que toute odeur de phosphore ordinaire ait disparu, et en le lavant ensuite à grande eau pour enlever la poudre qui le rendrait trop accessible à l'humidité.
Des allumettes au phosphore amorphe. — Les chimistes éminents qui ont les premiers reconnu les propriétés du phosphore rouge, MM. Schrœtter, Bussy, de Vry, ont bien compris le parti que Ton pourrait en tirer pour la fabrication des allumettes. Dès 1851, des allumettes préparées sur les indications du savant professeur de
Vienne figuraient à l'exposition de Londres ; et au concours universel de 1855 à Paris le jury signalait des échantillons d'allumettes au phosphore amorphe, envoyés par M. Albright (de Birmingham), cessionnaire, pour l'Angleterre, du brevet de M. Schrœtter, et par M. Camaille (de Paris), que M. Chevallier avait dirigé clans ses intéressants essais. Malgré ces premières tentatives, les nouvelles allumettes ne se sont jusqu'ici répandues dans le commerce ni en France, ni à l'étranger; et il y a lieu de rechercher ici quelles sont les conditions de leur fabrication et de leur emploi. La commission ne s'est pas tenue à l'examen de celles qui lui avaient été présentées, elle en a fait préparer devant elle, et a suivi avec un très grand intérêt les opérations qu'a exécutées sous ses yeux M. Camaille.
La fabrication des allumettes au phosphore rouge est extrêmement simple, et ses procédés ne diffèrent pas, au fond, de ceux qui sont usités pour les allumettes anciennes. L'industriel habile que nous venons de citer nous a indiqué quatre formules, qu'il ne fait aucune difficulté de rendre publiques, et qu'il croit d'ailleurs encore susceptibles de perfectionnement ; ces formules sont les suivantes :
1° Colle 100 grammes.
Chlorate de potasse . 50 —
Phosphore ronge 25 —
2° Colle liquide 71/2 —
Phosphore rouge k —
Chlorate de potasse h —
3° Gomme liquide ordinaire 60 —
Chlorate de potasse ZiO —
Phosphore rouge Û0 —
Poudre de verre 25 —
Zi° Gomme adragante liquide 20 —
Chlorate de potasse. , 11/2 —
Phosphore rouge 6 —
Poudre de verre 10 —
Cette dernière formule est celle qui paraît devoir être préférée, à Cause de l'emploi de la gomme adragante qui a la propriété de favoriser le séchage, circonstance très importante, et qui fait disparaître la principale objection que nous avons entendu faire au travail à froid ; celui-ci reste donc avec tous ses avantages le seul applicable à la fabrication des allumettes au phosphore amorphe. La gomme est dissoute dans l'eau par une macération prolongée, et le phosphore rouge réduit en poudre est incorporé à la solution gommeuse, qui est mélangée elle-même au chlorate préalablement dissous dans des moulins mécaniques. Le trempage et les autres opérations ont
lieu ensuite suivant les procédés ordinaires. Il n'est pas besoin de plus de détails pour faire comprendre que, dans aucun cas, la préparation et l'application du mastic au phosphore rouge ne donnent lieu à des vapeurs de quelque nature que ce soit. Aussi est-il permis d'affirmer, bien que l'expérience n'ait pu encore prononcer, que la fabrication à l'aide du phosphore amorphe ne présente aucune des causes d'insalubrité que nous avons signalées, et ne peut exposer les ouvriers à aucune maladie, et spécialement à la nécrose phosphorique.
Les allumettes au phosphore amorphe préparées avec soin ne laissent rien à désirer au point de vue de la qualité et de l'usage. Les premières qui ont été préparées offraient l'inconvénient d'une déflagration trop vive et trop inégale; mais c'est là un défaut très facile à corriger, et qu'a su faire disparaître déjà M. Camaille en diminuant la proportion du chlorate de potasse contenue dans la pâte, inflammable. Nous avons constaté, en outre, que les allumettes nouvelles se conservent parfaitement.
Si elles ont une première supériorité au point de vue de la salubrité de la fabrication, en sera-t-il de même relativement aux chances d'incendie ou d'explosion? A cet égard, la vérité est qu'il n'y a aucune différence notable entre le phosphore rouge et le phosphore ordinaire. L'addition indispensable du chlorate de potasse dans la pâte au phosphore rouge compense la combustibilité moindre de cette substance, sans cependant constituer un danger plus grand ; car on a vu que la dose de chlorate de potasse était aussi réduite que possible, et que les mélanges se faisaient dans des conditions de sécurité absolue. Les combustions partielles des allumettes au phosphore amorphe ne sont pas plus difficiles à éteindre que celles des anciennes allumettes. Mais nous avons dit déjà qu'il fallait se résigner aux chances d'incendie que doit offrir toute substance inflammable destinée à donner à l'homme le feu qu'il a besoin de se procurer.
De l'innocuité des allumettes au phosphore rouge. — ■ Quels qu'aient pu être à divers titres les avantages du phosphore rouge, la substitution de cette substance au phosphore blanc dans la fabrication des allumettes devait être subordonnée d'une manière absolue à l'innocuité complète du mastic inflammable, dans la composition duquel il entrerait. Or nous l'avons dit déjà, le phosphore amorphe n'est pas vénéneux ; des expériences positives et répétées aujourd'hui dans des conditions variées par plusieurs observateurs ne laissent pas de doute à cet égard. Nous devons en consigner ici les résultat? décisifs. Notre savant collègue M. Bussy a, le premier, dans ses recherches sur le phosphore rouge, qui remontent à 1850, déclaré que ce corps singulier ne lui paraissait nullement toxique, et qu'il
en avait administré impunément à un chien 2 grammes réduits en poudre. Quelque temps après, le savant professeur de Rotterdam, M. de Vry, obtenait de son côté des résultats analogues, en donnant successivement au même animal depuis 1 décigramme jusqu'à 3 grammes, en une seule dose, sans déterminer le moindre malaise. Mais les expériences les plus concluantes et les plus complètes ont été instituées par MM. Lassaigne et Reynal, et communiquées par eux à la Société impériale et centrale de médecine vétérinaire dans la séance du 8 juin 185i. Ces expériences ont été faites parallèlement et d'une manière comparative avec le phosphore blanc et avec le phosphore rouge, et avec les allumettes préparées avec l'un et avec l'autre. Tandis que, dans tous les cas et sous toutes les formes, le phosphore ordinaire s'est comporté comme un poison violent à la dose de 2 grammes pour les chiens et de 3 centigrammes pour les moineaux, on a vu le phosphore rouge, depuis 5 décigrammes jusqu'à 5 grammes, administré à des chiens, soit une seule fois, soit plusieurs jours de suite, ne pas déterminer le moindre malaise, pas le moindre symptôme d'empoisonnement. L'appétit des animaux, leur gaieté, leur vivacité, étaient conservés, et ils ne manifestaient môme aucune répugnance pour le mélange dans lequel le phosphore rouge leur était présenté. Il est à remarquer que cette substance se retrouvait en grande partie et sans modification apparente dans les matières excrétées, qui devenaient phosphorescentes sur des charbons ardents. Les mêmes résultats, absolument négatifs, ont été obtenus avec des oiseaux qui ont pris jusqu'à 60 gouttes d'eau miellée, dans laquelle on avait délayé 1 gramme de phosphore rouge pour SU grammes de liquide. Tous ces oiseaux étaient aussi gais et mangeaient aussi bien après qu'avant l'expérience. Des essais ont été faits en môme temps avec le mastic des allumettes au phosphore amorphe, c'est-à-dire avec un mélange de ce corps et de chlorate de potasse. La pâte de cent trente-cinq allumettes, formant une masse de 1 gramme Ui centigrammes, a été donnée à un très jeune chien, sans qu'il eu ait ressenti aucun effet ; et 57 milligrammes provenant d'une semblable allumette n'ont pas eu plus d'action sur un moineau, qu'une dose égale de pâte composée avec la matière des allumettes ordinaires fit périr au bout de trois quarts d'heure.
MM. Renault et Delafond, invités par l'Académie impériale de médecine à répéter ces expériences, sont arrivés à des conclusions identiques, et ont reconnu l'innocuité du phosphore rouge.
M. Meurin, pharmacien à Lille, qui a partagé avec MM. A. Chevallier et 0. Henry fils, et M. Ruspini (de Rergame), les récompenses de la Société impériale de Toulouse, a constaté avec non moins
d'évidence que le phosphore rouge n'a jamais empoisonné, et n'a jamais déterminé de vomissements, même quand l'œsophage n'était pas lié.
Enfin, pour ne rien omettre et comme dernière confirmation, nous devons citer les résultats de recherches communiquées à l'Académie des sciences dans la séance du k février 1856, par MM. Orfila neveu et Rigout, sur l'action que le phosphore rouge exerce sur l'économie animale et sur l'empoisonnement par le phosphore ordinaire. Ces expériences ne diffèrent des précédentes que par l'élévation considérable de la dose, et l'administration plus prolongée du phosphore amorphe. Dans le premier cas, 36 grammes ont été donnés en dix-huit prises à un chien vigoureux, avec une interruption de six jours ; et aucun accident n'était survenu, lorsque 2 grammes de phosphore ordinaire ingérés dans l'estomac du mtoe animal l'ont tué en quelques heures. Une chienne a avalé en douze prises 200 grammes de phosphore rouge par 30 et 50 grammes à la ibis, et, à part un vomissement qui paraît accidentel, elle a continué à manger sans dégoût et à se bien porter. Sacrifiée au bout de ce temps, elle n'a présenté aucune lésion des organes digestifs.
Quelque concluantes que soient en elles-mêmes ces diverses expériences, il est permis de regretter qu'elles ne résolvent pas également toutes les questions que l'on peut se poser sur l'action du phosphore rouge, telles, par exemple, que l'effet de cette substance sur l'économie humaine, et les diverses circonstances dans lesquelles le phosphore rouge peut revenir à l'état primitif du phosphore ordinaire. Mais en faisant, à cet égard, toutes réserves, on ne peut nier que ces faits, par leur ensemble et leur parfaite concordance, démontrent que, dans les conditions physiologiques ordinaires, le phosphore rouge, soit seul, soit mélangé au chlorate de potasse dans le mastic inflammable des allumettes chimiques, n'est pas vénéneux, alors même qu'il est administré longtemps de suite à des doses très élevées.
Allumettes sans phosphore. — Les allumettes au phosphore rouge ne sont pas les seules qui réalisent les améliorations hygiéniques auxquelles nous attachons une grande importance.
M. Canouil, qui a mis au service de cette utile réforme l'esprit le plus inventif et le zèle le plus infatigable, a composé plusieurs espèces de pâtes sans phosphore dont nous indiquerons les principales :
1° Chlorate de potasse 28,5
Colle forte 5,4
Bichromate de potasse 2,9
Nitrate de potasse 2,7
Verre pilé en poudre tamisée. . . . 10,8
Soufre pijé en poudre tamisée. . . 8,5
Cette composition s'enflamme sur les frottoirs usuels de verre pilé ou sable fin, et colle forte.
2° Une seconde espèce sans phosphore, inflammable par frottement sur grattoir, s'obtient en divisant en deux parties la pâte préparée avec le dosage suivant :
Chlorate de potasse 5
Bichromate de potasse 2
Verre en poudre impalpable 5
Gomme en poudre 15 .
Eau 6
Les trois premières substances doivent être broyées ensemble sur glace avec une molette de verre, puis mélangées avec la gomme, délayée préalablement dans la quantité d'eau indiquée. Une portion de cette masse délayée avec une solution suffisamment adhésive, sert ù enduire le frottoir en y ajoutant environ 0,2 de son poids d'émeri et mâchefer en poudre fine. En ajoutant à cette pâte ainsi dosée 0,8 de sulfure rouge d'antimoine en poudre fine, les allumettes qui en sont enduites s'enflamment par le frottement sur une surface quelconque rugueuse ou môme polie.
MM. Vaudaux et Paignois, au nom de la Compagnie générale, propriétaires du brevet de M. Canouil, ont fabriqué des allumettes avec une pâte composée de :
Chlorate de potasse 90
Bichromate de potasse /i5
Bioxyde de plomb 25
Minium 20
Oxysulfure d'antimoine 20
Sulfure d'antimoine 15
Verre 15
Prnssiate de potasse 5
Ces subslances sont mélangées avec une solution de 15 de gomme pour 55 d'eau. Ces allumettes s'enflamment un peu plus difficilement que les allumettes au phosphore blanc.
Nous ne citerons que pour mémoire une invention qui nous paraît destinée à un médiocre succès, et qui consiste à isoler à chaque bout de l'allumette, d'un côté le phosphore amorphe, de l'autre la pâte inflammable au chlorate de potasse. Ces allumettes, désignées par MM. Bombée-Devilliers et Dalemagne, sous le nom prétentieux d'allumettes androgynes, doivent être brisées en deux, et les deux extrémités sont frottées l'une contre l'autre.
Le long exposé qui précède permet de juger la gravité de la question hygiénique que soulèvent la fabrication et l'emploi des allumettes
chimiques. Nous croyons devoir faire connaître, en terminant, le jugement très explicite par lequel l'ont résolue tour à tour le Comité consultatif d'hygiène publique et l'Académie impériale de médecine.
Le vote unanime du Comité a sanctionné les conclusions du rapport que nous avions eu l'honneur de lui soumettre dans les termes suivants :
« 1° Les émanations phosphorées qui se dégagent durant certaines opérations de la fabrication des allumettes chimiques, exercent une influence fâcheuse sur la santé des ouvriers qui s'y livrent, et les exposent spécialement à une affection très grave des os de la face, connue sous le nom de nécrose phosphorique ou mal chimique.
» 2° La présence du phosphore blanc dans le mastic inflammable lui communique des propriétés vénéneuses, qui ont donné lieu déjà à plusieurs empoisonnements criminels et à de funestes accidents, et qui, en raison de l'usage universellement répandu des allumettes chimiques, constituent un danger public et permanent.
» 3° Le seul remède à ce double péril est la prohibition absolue du phosphore blanc dans la préparation de la pâte des allumettes ou de toute autre composition analogue.
»4°Le phosphore blanc peut être remplacé pour cet objet particulier par d'autres substances, et notamment par le phosphore rouge ou amorphe, qui ne présente aucun des inconvénients du phosphore ordinaire, qui n'est pas vénéneux, et avec lequel on peut dès à présent fabriquer des allumettes d'une excellente qualité.
» 5° La prohibition du phosphore ordinaire, motivée par un grand intérêt public, ne paraît devoir amener de perturbation fâcheuse ni dans l'industrie, ni dans le commerce.
»6° L'administration n'a pas à donner l'indication et-à rendre obligatoire l'emploi de telle ou telle substance qui pourrait être substituée au phosphore blanc dans la fabrication des pâtes inflammables ; mais il lui appartient de mettre à la disposition de tous le corps qui paraît jusqu'ici le plus propre à cet usage, et d'obtenir dans l'intérêt des fabricants et des consommateurs une garantie contre le monopole résultant des brevets particuliers pris en France pour la fabrication du phosphore rouge et des allumettes au phosphore amorphe. »
Quant à l'Académie impériale de médecine, elle n'a pas été moins ferme dans l'opinion que nous soutenons, en votant les conclusions du savant rapport de M. Poggiale, ainsi conçues :
«l°Les vapeurs phosphorées qui se dégagent dans les fabriques d'allumettes chimiques exercent une influence fâcheuse sur la santé des ouvriers, et les frappent souvent d'une maladie cruelle, connue sous le nom de nécrose phosphorique.
» 2° La pâte inflammable qui garnit les allumettes au phosphore
10k ALLUMETTES.
blanc, introduite dans l'estomac, donne lieu à des accidents graves. Cette pâte, qui est dans les mains -de tout le monde, dont personne n'ignore les propriétés vénéneuses, et qui a déjà déterminé un grand nombre de suicides et d'empoisonnements , est un danger public auquel il importe de remédier.
»3°Les allumettes au phosphore amorphe pur ou sans phosphore ne contiennent aucune substance toxique, et leur fabrication, sans danger pour les ouvriers, ne présente aucun des inconvénients des allumettes au phosphore blanc.
»4° La commission exprime donc le vœu que dans la fabrication des allumettes, on substitue au phosphore blanc le phosphore amorphe, ou la pâte inflammable sans phosphore, ne contenant aucune substance toxique, et que l'autorité prononce la prohibition des allumettes au phosphore blanc. »
L'Académie des sciences, par l'organe de l'illustre M. Chevreul, a fait adopter par le Ministre de la guerre l'usage exclusif dans tous les établissements militaires des allumettes au phosphore amorphe.
Enfin, un grand nombre de conseils généraux, notamment ceux de l'Aube, des Bouches-du-Rhône, de la Drôme, d'Eure-et-Loir, du Nord, etc., ont émis le vœu formel qu'une mesure législative interdît la fabrication et la vente des allumettes au phosphore ordinaire.
Mais en attendant cette mesure radicale, la seule efficace, et en présence des accidents et des dangers inhérents à la fabrication des allumettes chimiques, il importe que la sollicitude de l'administration reste en éveil, et continue à prescrire tous les moyens propres à les atténuer.
A plusieurs reprises, les Conseils de salubrité du Nord, de la Gironde, du Rhône et de la Seine surtout, ont fait entendre des plaintes très vives, qui ont amené le classement des fabriques d'allumettes dans la première classe des établissements insalubres, et motivé, d'une part, l'ordonnance royale du 30 octobre 1836, portant règlement sur les fabriques de fulminates et autres matières, et les ordonnances de police du 21 mai 1838, concernant le transport, la conservation et la vente des capsules ou autres amorces fulminantes, et des allumettes fulminantes, par la voie du commerce.
Cependant aucun règlement d'ensemble n'avait fixé rigoureusement les conditions d'établissement des fabriques d'allumettes, lorsque le Conseil de salubrité du déparlement de la Seine rédigea en 18/i5 le projet de règlement général que nous allons citer comme le spécimen le plus complet des mesures à prendre dans l'intérêt de la sûreté e': de la salubrité publiques, au sujet de la fabrication, du transport et de la vente des allumettes à mastic inflammable, avec ou sans bruit.
Emplacement et locaux des fabrications. — Les bâtiments destinés à la fabrication seront isolés.
Les magasins et les ateliers seront établis au rez-de-chaussée.
La dessiccation et le découpage du bois ne pourront avoir lieu que dans un bâtiment séparé de tous les autres ateliers.
Magasins des matières premières. — Les magasins suivants seront séparés les uns des autres par un mur de refend, ou par une cloison de briques :
1° Magasin du phosphore. — On tiendra le phosphore renfermé dans les boîtes de fer-blanc plongées dans un réservoir rempli d'eau, et d'une contenance égale à cinquante fois au moins la valeur des boîtes de phosphore. On pourra, sans inconvénient, emmagasiner dans la môme pièce la gomme trempée ou délayée.
2° Magasin des provisions de chlorate, de gomme solide, de colle forte, de bleu de Prusse et de cinabre. — Ces substances seront renfermées dans des flacons, des barils ou des caisses.
3° Magasin de soufre en canon, si le soufrage des allumettes s'opère dans l'usine.
Ateliers distincts. — 1° Atelier destiné à la confection émulsive de la pâte de phosphore. — Il ne doit renfermer que des ustensiles adaptés à la préparation de la pâte, et en quantité nécessaire pour une seule opération.
On placera, sur le sol de cet atelier, un réservoir contenant au moins 250 litres d'eau, et pouvant servir de baignoire, en cas d'accident.
Les produits liquides du broiement à l'eau seront réunis en un seul vase, pour former l'émulsion.
2° Atelier consacré au broiement du chlorure de potasse et des matières colorantes. — On disposera cet atelier dans le voisinage du premier.
3° Atelier pour le soufrage et la trempe des allumettes. — 11 sera séparé, ventilé et convenablement construit en briques; on y rendra le service facile au moyen de deux baies, closes à volonté de deux portes de tôle.
4° Étuves pour le dessèchement de la pâte inflammable. — Elles seront construites ou doublées et voûtées en briques ; elles communiqueront par le haut avec une cheminée solide, s'élevant au-dessus des combles voisins. Les portes des étuves seront de tôle forte sur châssis de fer, et s'ouvriront en dehors.
Un seul châssis de fer vitré doit éclairer l'étuve ; il sera vertical et élevé de 2 mètres au-dessus du sol extérieur. Un volet de tôle sur châssis de fer, de dimension égale au vitrage, sera tenu levé par une corde facile à brûler, de sorte que si les vitres venaient à être
brisées, la flamme sortant par la baie brûlerait la corde ; le volet s'abattant aussitôt, le passage serait fermé. Une disposition semblable sera ménagée dans chacun des conduits entre les étuves et une cheminée commune, afin que le feu puisse être étouffé spontanément.
Le sol des étuves sera recouvert constamment d'une couche de sable fin, épaisse de h à 5 centimètres.
5° Atelier où l'on dégarnit les presses. — Les allumettes y seront retirées des caisses pour être immédiatement empaquetées. Cet atelier aura deux portes à la disposition des ouvriers ; elles s'ouvriront en dehors.
Les allumettes sèches y seront réunies en des caisses de tôle munies de couvercles fermant à crochet ; elles devront être portées dans des caisses closes jusqu'à l'atelier ci-après.
6° Atelier d'empaquetage et d'emballage.
Préparation de l'émulsion dite pâte de phosphore. — L'addition de la fleur du soufre dans l'émulsion du phosphore est formellement interdite.
L'émulsion doit se préparer ainsi : On apportera la solution de gomme, chauffée dans une pièce voisine à 75 ou 80 degrés centésimaux ; on versera cette solution dans un matras de cuivre maintenu solidement dans l'ouverture circulaire d'une table ou d'un établi.
La fonte et le délayement du phosphore auront lieu par petites quantités ajoutées successivement dans le matras, aux deux tiers empli de la solution gommeuse.
Le battage ne sera commencé qu'après la cessation des étincelles produites par le phosphore, c'est-à-dire quand la température du mélange sera descendue au-dessous de 60 degrés centésimaux.
Broiement des matières premières. — Le chlorate, si on l'emploie, doit être détrempé dans une solution de gomme, avant que d'être soumis au broiement à froid.
Les matières premières, les couleurs, les résines, etc., seront également broyées à part avec les mêmes précautions.
Soufrage et trempe. — Le fourneau servant à fondre le soufre et à chauffer le bout des allumettes doit être isolé ; la chaleur sera transmise par l'intermédiaire d'un bain-marie contenant une solution de chlorure de zinc, ou d'un bain de sable.
La température du soufre liquéfié ne doit pas être portée au delà de 140 degrés centésimaux.
Un couvercle, facile à poser, permettra de fermer la chaudière et d'étouffer à l'instant même le feu qui prendrait au soufre, par le contact accidentel d'un corps enflammé.
On peut se dispenser de l'établissement d'un bain-mariç, si le fourneau est surmonté d'une hotte de tôle et d'une cheminée convenable pour donner, en cas d'incendie, issue à la totalité des produits de la combustion du soufre.
Dessiccation de la pâte inflammable. — Les presses à contenir les allumettes seront de fer ou de tôle.
Les coussins séparant chaque rangée d'allumettes pourront être de carton et de laine réunis par de la colle forte.
Les porte-presses, disposés autour des étuves, seront séparés, de deux en deux rangées verticales, au moyen de feuilles de tôle fixées debout, perpendiculairement au mur et au sol de l'étuve.
La porte de l'étuve doit rester ouverte pendant tout le temps qu'on y travaille.
Le chauffage des étuves doit se faire au moyen d'un calorifère à circulation d'eau.
Le foyer sera extérieur.
Une gaîne de briques ou de carreaux de plâtre introduira l'air autour et au bas de l'étuve, et devra ainsi ventiler en même temps que sécher.
Mesures générales. — ' Chaque soir les débris d'allumettes ou les allumettes de rebut seront consumés par petites portions. Le foyer de ces combustions partielles sera placé dans un angle de mur de la cour de la fabrique ; et, si cela ne se pouvait pas, les débris seraient transportés, en vases clos, dans un local où les précautions ci-dessus énoncées seraient praticables.
Après la sortie des ouvriers, toutes les pièces de la fabrique seront visitées ; on réunira dans des étouffoirsde tôle les allumettes tombées, et le sol sera soigneusement balayé.
Les feux seront éteints, et tous les foyers et cendriers seront fermés, soit avec des portes de tôle bien jointes, soit avec des briques.
Aucun approvisionnement de bois, de papiers, de cartons, de soufre ou d'autres matières combustibles ne doit avoir lieu dans les ateliers, ni dans les étuves.
Emballage et vente. — Les allumettes à mastic inflammable par frottement seront livrées dans des enveloppes closes, de bois, de carton ou de fer-blanc.
Il est défendu à tous les fabricants et marchands de réunir lesdites allumettes en paquets enveloppés en boîtes, qui en contiendraient chacun plus de 400.
Tout transport, étalage ou mise en vente de ces allumettes, soit en boîtes, soit en vragues, sont rigoureusement prohibés. \Voy. Fulminates.)
Plus récemment, à la date du 20 juin 1860, M. le Ministre de l'agri-
culture, du commerce et des travaux publics, a adressé à MM. les préfets la circulaire suivante, indiquant de nouvelles dispositions à insérer dans les autorisations des fabriques d'allumettes chimiques.
Monsieur le Préfet,
La circulaire du 15 décembre 1852 a déjà indiqué certaines conditions à insérer dans les arrêtés d'autorisation relatifs aux fabriques d'allumettes chimiques. Je crois devoir porter à votre connaissance de nouvelles dispositions qui sont recommandées par le Comité consultatif des arts et manufactures, dans l'intérêt de la santé des ouvriers :
1° Toutes les opérations dangereuses, c'est-à-dire celles qui donnent lieu à des émanations phosphorées, doivent être faites dans des ateliers spéciaux et séparés.
2° Il doit être établi un bon système de ventilation dans ces ateliers.
3° Les étuves doivent être construites en matériaux incombustibles; le sol de ces étuves doit être recouvert d'une couche de sable fin, de 8 à 10 centimètres. Il est convenable d'avoir des tas de sable en réserve, en prévision de l'inflammation des allumettes.
k° Le chauffage des étuves doit être fait au moyen de tuyaux à circulation de vapeur ou d'eau chaude, préférablement aux tuyaux à circulation d'air chaud, qui peuvent produire l'inflammation des allumettes, pour peu qu'il s'y fasse une fissure. Il serait même préférable d'opérer le séchage au moyen d'un courant d'air froid et sec.
5° Les ouvriers doivent être astreints aux mêmes soins de propreté que les ouvriers des usines de céruse bien dirigées.
Je vous invite, monsieur le préfet, à insérer des dispositions analogues dans les arrêtés d'autorisation que vous auriez à prendre, sur l'avis des Conseils locaux d'hygiène publique et de salubrité, pour les modifications qu'ils pourraient avoir à proposer, en tenant compte des conditions particulières des établissements en projet.
Mais nous le répétons en terminant, rien ne sera fait pour l'hygiène et la sûreté publiques, tant que l'administration supérieure n'aura pas définitivement et absolument proscrit l'emploi du phosphore blanc et des mastic vénéneux dans la fabrication des allumettes. 11 semble qu'aucun obstacle ne doive plus retarder cette salutaire mesure réclamée par tous les corps savants, par tous les conseils administratifs ; car la crainte du trouble que pouvait apporter dans le commerce et dans l'industrie le monopole du phosphore amorphe ne peut plus être considérée comme sérieuse. Les prévisions que nous exprimions dès 1856 viennent en effet de se réaliser; et un jugement récent du tribunal correctionnel de la Seine, non encore définitif il est vrai (décembre 1860), a prononcé la déchéance et la nullité des brevets pris pour l'exploitation industrielle et commerciale du phosphore amorphe.
Bibliographie. — Nouveau manuel complet pour la fabrication des allumettes chimiques, etc., par le docteur Théophile Roussel. Paris, 1847. — Recherches sur les maladies des ouvriers employés à la fabrication des allumettes chimiques, parle même. Paris, 1846. — Précis de chimie industrielle, par A. Payen, 4e édit. Paris, 185!), t. II. — Mémoire relatif aux effets des émanations phosphorées sur les ouvriers employés dans les fabriques de phosphore et les ateliers où l'on préparc les allumettes chimiques, par le docteur A. Dupasquier (de Lyon) (Ann. d'hyg. et de méd. lég., t. XXXVI, p. 342). — Rapport sur l'exposition des produits autrichiens, par M. Péligot. Paris, 1845. — Traité de la salubrité, par MM. Monfalcon et Polinière, déjà cité. — Dictionnaire de l'industrie, Paris, 1835, art. Allumettes. — Journal des connaissances nécessaires, par Chevallier, t. H et III. — Journal de chimie, 2e série, t. IV. — Mémoire sur la nécrose des os maxillaires, par Heifelder (Archives générales demédecine, 1845, t. IX, p. 204). — Mémoire sur le même sujet, par Strohl (de Strasbourg) (Gazette médicale de Strasbourg, novembre 1845). — Rapport sur les travaux du Conseil central de salubrité du département du Nord. Lille, 1843 et 1849. — Rapport général sur les travaux du Conseil central de salubrité de la Gironde, par M. Burguet. Bordeaux, 1841 et 1842. — ■ Compte rendu du Conseil d'hygiène et de salubrité du département du Rhône. Lyon, 1851. — Collection des rapports du Conseil de salubrité de la Seine, par de Moléon, déjà cité, et Rapports généraux des travaux du Conseil de salubrité de la Seine, depuis 1840 jusqu'à 1845 (Ann. d'hyg. et de méd. lég., t. XXXVIII, p. 124). — Collection officielle des ordonnances de police. — Mémoires sur la fabrication des allumettes chimiques, par MM. Chevallier, Bricheteau et Boys de Loury, 1846 et 1847 (Compte rendu de l'Acad. des sciences, t. XXIII et XXIV). — Des maladies des ouvriers employés à la fabrication des allumettes phosp horiques, et spécialement de l'affection des mâchoires par les vapeurs de phosphore, par MM. de Bibra et L. Geist. Erlangen, 1849. — Rap port sur ce travail, par M. Bouvier (bullet. de l'Acad. imp. de méd., t. XXV, p. 1031' 1860). — De la nécrose causée par le phosphore, par M. U. Trélat. Thèse de concours, Paris, 1857. — Sur la substitution du phosphore amorphe au phosphore ordinaire, et indication des moyens d mettre en pratique pour faire cesser le danger d'empoisonnement et soustraire à la nécroseles ouvriers qui fabriquent les allumettes chimiques. — Piapport de M. A. Chevallier sur le mémoire du docteur Causse sur les Allumettes chimiques, 1854 (Ann. d'hyg. et de méd. lég., 2° série, t. III, p. 124, et Bullet. de l'Acad. imp. de médecine, 1854, t. XIX, p. 1072). — 'Notice histoiiquc et' chronologique sur l'innocuité du phosphore rouge introduit da7is l'économie animale, par A. Chevallier (Ann. d'hyg. etdemécl. lég., 2° série, t. V, p. 374). — Étude hygiénique et médico-légale sur la fabrication et l'emploi des allumettes chimiques, par A. Tardieu (Ann. d'hyg. et de méd. lég., 2" série, t. VI, p. 5). — Des allumettes chimiques avec et sans phosphore (Ann. d'hyg. et de méd. lég,, l' série, t. XII, p. 260, par H. Gaultier de Claubry). — Rapport sur la substitution du phosphore rouge au phosphore ordinaire dans la fabrication des allumettes chimiques, par M. L. Causse (Travaux du Conseil d'hygiène et de salubrité du département du Tarn. Albi, 1857, p. 100). — Rapport sur la fabrication des allumettes, par M. le docteur Glenard (Compte rendu des travaux du Conseil d'hyg. publique et de salubrité du Rhône, Lyon, 1860, p. 308). — Rapport sur la fabrication et l'emploi des allumettes chimiques, par M. Poggiale (Bullet. de l'Acad. imp. de médecine, 1860, t. XXV, p. 246) — Discussion sur ce rapport (Ibid., p. 310 et suiv.). — Mémoire sur les allumettes chimiques, adressé d l'Académie des sciences, par MM. Coignet frères. Paris, 1860. — Mémoire sur les allumettes chimiques préparées avec te phosphore ordinaire et sur les dangers qu'elles présentent sous le rapport de la santé des ouvriers, de l'empoisonnement et de l'incendie, par M. A. Chevallier (Ann. d'hyg, et de méd. lég., 1861, 2« série, t. XV).