‹ Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité, ou, Répertoire de toutes les questions relatives à la santé publique considérées dans leurs rapports avec les subsistances, les épidémies, les professions, les établissements et institutions d'hygiène et de salubrité (volume 4)Chapitre 47 sur 151 · BLANCHISSEUR · texte numérisé non relu

BLANCHISSEUR

tions prescrites ici, et à vases ouverts, soient considérées comme de première

classe.

Bibliographie. — Parent-Duchàtelet , Influences des émanations asphaltiques (Annales d'hygiène, etc., 1835, t. XIV;. — Dictionnaire universel d'histoire naturelle, 1842, t. II, — Monfalcon et dePolinif:re, Traité de la salubrité daris les grandes villes, 1846. — D'Orbigny et Gente, Traité de géologie appliquée aux arts et à l'agriculture. Paris, 1851.

BLANC DE BALEINE. — Les raffineries de blanc de baleine où la matière grasse extraite de la tête des cétacés est traitée par la potasse, qui décompose les matières animales étrangères et produit des écumes noirâtres, impures, odorantes, sont rangées dans la deuxième classe des établissements insalubres. On doit prescrire pour ces ateliers la séparation des foyers et des cendriers; la fermeture hermétique des chaudières à l'aide d'un couvercle métallique ; une ventilation complète , un écoulement convenable des eaux, une élévation suffisante, de la cheminée, et toutes les précautions convenables contre l'incendie. — Voy. Bougies.

BLAMC D'ESPAGNE. — Les fabriques de blanc d'Espagne , argile blanche, ou plus souvent craie, carbonate de chaux, ne sont qu'incommodes, et placées dans la troisième classe des établissements classés.

BLANC DE FABD. — Voy. COSMÉTIQUES.

BLANCHIMENT. — Le blanchiment des tissus et des fils de laine ou de soie par le gaz ou l'acide sulfureux, dont les émanations sont insalubres; le blanchiment des toiles et fils de chanvre, de lin et de coton par le chlore et par l'acide muriatique, dont les émanations sont désagréables, ont motivé le classement de ces blanchisseries dans la deuxième classe. Le blanchiment des toiles et fils de chanvre, de lin ou de coton par les chlorures alcalins, est rangé dans la troisième classe des établissements incommodes [voy. Blanchisseurs, Buanderies). Parmi les inconvénients de ces dernières blanchisseries, on a signalé l'influence qu'exercent les eaux qui s'en écoulent sur le poisson des rivières où elles se perdent. Les Conseils d'hygiène et de salubrité des départements du Nord et de la Somme ont eu à s'occuper à plusieurs reprises de plaintes fondées sur ce fait que des cours d'eau avaient été infectés par le chlore dégagé des eaux des blanchisseries de fils et de toiles.

BLANCHISSeubS. — Cette profession est une des plus pénibles qui soient exercées par des femmes; l'humidité qui les

nu BLANCHISSEUR.

entoure, les positions fatigantes, qu'elles sont obligées de conserver pendant des journées entières, le contact fréquent de liquides plus ou moins acres et irritants, et de matières sordides, les exposent à un grand nombre de maladies.

Les rhumatismes, les affections catarrhales, l'aménorrhée, l'œdème des membres inférieurs, les varices, les ulcères aux jambes surtout, telles sont les maladies les plus communes des blanchisseuses, et celles qui paraissent résulter le plus directement de la nature de leur travail.

L'âcreté de la lessive leur occasionne souvent des gerçures aux mains, qui peuvent devenir assez considérables pour amener des accidents sérieux. M. Pâtissier a vu plusieurs de ces ouvrières dont les mains étaient devenues calleuses ; leurs doigts, demi-fléchis, ne pouvaient s'étendre qu'incomplètement. Nous avons constaté, sur les mains et les avant-bras des blanchisseuses, l'existence de callosités nombreuses produites par la pression du battoir, ou du rebord soit du baquet, soit du tonneau sur lequel elles prennent leur point d'appui. Autour de ces callosités on trouve, au contraire, le reste de la peau ridé et ramolli par le séjour habituel dans l'eau.

Les vapeurs de la lessive peuvent déterminer l'asphyxie , lorsqu'elles se dégagent dans un endroit rétréci, et où il n'existe pas de courant d'air bien établi : M. Pâtissier en rapporte un exemple.

M. Benoiston de Châteauneuf a rangé la profession de blanchisseuse parmi celles qui disposent à la phthisie, en soumettant le corps et surtout les extrémités inférieures à l'action de l'humidité.

Nous ne pensons pas que les blanchisseuses soient exposées à contracter des maladies contagieuses pendant les. opérations qui constituent le blanchissage lui-môme ; mais il ne serait pas impossible qu'en recevant et en triant le linge à blanchir, elles ne vinssent à contracter le germe d'affections transmissibles. Elliotson a cité pourtant l'exemple d'une blanchisseuse qui aurait contracté la morve en lavant des linges qui avaient été souillés par un malade atteint de cette grave affection. Nous parlerons à l'article Buanderie des émanations nuisibles qui peuvent résulter des eaux ayant servi au blanchissage. Halle attribuait à cette cause les maux de gorge gangreneux et les fièvres intermittentes que l'on observait, à ce qu'il paraît, fréquemment chez les blanchisseuses qui habitaient les alentours de la rivière des Gobelins.

Dans les fabriques où l'on blanchit les tissus de laine au moyen de la vapeur du soufre, les ouvriers occupés à étendre les pièces qui se déroulent entre les cylindres ont les mains dans un état tout particulier. La peau est ramollie par le contact de l'acide sulfureux; l'épiderme, complètement blanchi, est ridé, soulevé et détruit par

places. Cette disposition est surtout marquée au pouce et à l'index, parce que ce sont ces deux doigts qui saisissent et tendent les pièces, au même degré à l'une et à l'autre main, l'ouvrier ayant soin, pour éviter que la peau s'altère trop profondément, de changer de place et d'occuper alternativement les deux extrémités du cylindre.

Quant aux effets des vapeurs de soufre sur les ouvriers qui nettoient les étoffes de soie ou blanchissent les tissus de laine au moyen de ce procédé, nous renvoyons à l'article Soufre.

Bibliographie. — Pâtissier, Traité des maladies des artisans. Paris, 1822, p. 252. — Benoiston de Châteauneuf, De l'influence de certaines professions sur le développement de la phtkisie pulmonaire (Annales d'hygiène, etc., t. VI, 1831, p. 20. — A. Tardieu, Recherches médico-légales sur l'identité (Annales d'hygiène, etc., t. XLII, 1849, p. 398).

BLÉ. — La culture du blé occupe en France plus de 5 500 000 hectares, c'est-à-dire plus des 2/5es de l'étendue des terres cultivées. La quantité de semences employées est de 11 000 000 d'hectolitres pour une production de 70 000 000 d'hectolitres; ce qui donne» entre la récolte et la semence un rapport approximatif de 6 1/3 : 1, et environ 1 3/4 hectolitre de blé par individu. Sur 137 000 000 d'hectolitres produits par la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, la Suède, la Pologne, la Hollande et la Prusse, on voit que nous figurons pour plus de la moitié.

Depuis 1829 jusqu'en 1840, l'importation du froment en grain et en farine s'est élevée à 270 892 447 francs, et nous n'en avons exporté que pour 43 129 114 francs, au prix moyen de 20 francs. L'importation équivaut à 1128 718 hectolitres, ce qui donne en poids 90 297 440 kilogrammes, ou quatre jours et demi de nourriture.

Ainsi, production proportionnelle au nombre des habitants insuffisante, importation nécessaire pour fournir à quatre jours et demi de nourriture, cela ne semble-t-il pas indiquer que tous les efforts devraient se diriger vers la culture du blé? Et cependant, depuis longtemps déjà le blé se vend à vil prix, ou au moins à un taux insuffisant pour couvrir les frais de sa culture. C'est un exemple entre mille qui prouve combien les questions de ce genre sont complexes, et impossibles à résoudre utilement si l'on n'étudie tous les éléments divers qui les composent.

Mais ces questions, bien qu'elles touchent au cœur de l'hygiène publique, appartiennent trop exclusivement à l'agriculture pour que nous nous étendions ici sur la production et la culture du blé. La conservation du blé et l'emploi de cette céréale dans la panification, tels sont les points qui fixeront surtout notre attention.

TAItDIEU. — D1CT. d'hïG. T. I. 15

Il serait important de posséder une analyse exacte de la composition du blé; il serait permis de se rendre compte, par ce moyen, d'un grand nombre de questions qui n'intéressent pas moins les transactions privées que la subsistance publique. Mais la science manque à ce sujet de données précises, et qui surtout puissent être utilisées dans un intérêt pratique.

M. Millon pense que le plus important est d'arriver à déterminer les proportions d'eau et de ligneux que le blé renferme : ce sont les matériaux inertes, les parties non alimentaires des céréales; quand on en a fait le compte, on connaît par différence la proportion vraie des principes assimilables.

M. Millon, après avoir comparé les différentes méthodes de déshydratation des farines des céréales, a reconnu qu'on arrivait à la déshydratation la plus complète et la plus rapide de la farine en la chauffant de 160 à 165 degrés durant cinq ou six heures. On obtient toute la précision désirable en opérant sur U à 5 grammes de matière : on les introduit dans un tube de verre à minces parois, et l'on tient •celui-ci plongé dans un bain d'huile, que l'on chauffe par une lampe à l'alcool.

Les différentes farines d'une même année présentent peu de différences d'hydratation. Sur 26 échantillons de provenances différentes, mais comprises dans un certain rayon, la Beauce, la Brie, la Picardie, la Normandie, la Champagne, le minimum d'eau était 14,63 pour 100, et le maximum 16,68. Des échantillons de farine provenant de localités plus éloignées, exotiques et indigènes, et de trois années différentes, ont donné pour maximum 18,2, et pour minimum 14,0. M. Péligot a trouvé de son côté de 13,2 à 15,2 pour 100. Il y a loin de là aux différences étendues qu'on avait signalées antérieurement. M. Millon pense que les quantités d'eau qui atteindraient 20 et 25 pour 100 doivent caractériser des années pluvieuses au moment de la récolte, ou bien des localités exceptionnelles; hors ces conditions spéciales, elles signalent certainement une addition d'eau coupable.

La farine est presque toujours moins hydratée que le blé d'où elle provient, par le fait même du moulin. La différence est plus tranchée si le blé a été accidentellement mouillé, parce que le son retient la plus grande partie de l'humidité ; mais pour l'eau de végétation, elle se partage entre la farine et le son.

Le degré d'humidité du blé ou de la farine n'intéresse pas seulement au point de vue de la proportion réelle des parties alimentaires : qu'ils contiennent, eu égard à leur poids ; il touche également à la l question si importante de la conservation du blé ; car si un blé sec peut se conserver presque indéfiniment, les blés humides s'avarient

avec la plus grande facilité. A cet égard, M. Boussingault fait remarquer que les blés d'origine méridionale sont plus durs, plus cornés que ceux du Nord. Ils paraissent plus riches en principes azotés, et, renfermant moins d'humidité, se conservent mieux.

La séparation du ligneux de la farine, sous forme de son, s'opère au moyen du blutage. Plus une farine est blutée, plus son prix s'élève : la blancheur et une proportion élevée du blutage sont des conditions recherchées et chèrement payées, mais par suite de préjugés que M. Millon s'efforce de combattre, en montrant que le son entraîne avec lui une quantité considérable de matières assimilables.

Il est certain d'ailleurs qu'on s'est singulièrement exagéré la proportion de ligneux contenue dans le blé, et pour la séparation duquel on prélève une quantité de son qui est de 45 à 20 et même de 25 pour 100 du poids de la farine brute.

M. Boussingault évalue le ligneux à 7,5 pour 100 du poids du blé. M. Millon affirme que la proportion la plus forte de ligneux qu'il ait trouvée dans les farines de blé tendre ne dépasse pas 2,28 pour 100, et celle du blé dur 1,25. Le procédé mis en usage par ce chimiste consiste à faire bouillir quinze à vingt minutes la farine brute avec de l'eau acidulée (1 partie d'acide hydrochlorique pour 2 d'eau distillée), puis après, un lavage à l'eau distillée, avec une lessive contenant : eau distillée, 10, et potasse caustique, 1, et en procédant à un nouveau lavage.

L'analyse du son lui-même a donné à M. Millon de 5 à 10 pour 100 de ligneux, de 2,25 à 2,42 pour 100 d'azote (tandis que la farine brute n'en renferme que 0,02), 3,6 de matière grasse, 50 d'amidon, de dextrine et de sucre, et 5,7 de sels. M. Boussingault avait déjà trouvé dans le son 20 pour 100 de gluten, et dans la farine brute 13,4 seulement, et 14,3 dans le blé. Le son est donc une substance essentiellement alimentaire, et la proportion considérable qu'on en sépare de la farine constitue une perte énorme et un sacrifice complètement inutile.

« Après avoir terminé la partie chimique de ce travail, ajoute M. Millon, en ce qui concerne le son, je me suis assuré qu'il ne conduisait pas à des vues spéculatives. Du blé a été moulu sous mes yeux; les sons, mis à part, ont été remoulus finement, ajoutés à la farine, et le pain, fabriqué ainsi avec le blé tout entier, était d'une qualité très remarquable.

» J'ai recherché également si l'on pouvait espérer de réduire le son à la partie ligneuse du grain, en le reportant plusieurs fois à la meule et en le portant ensuite au blutoir. Du son passé ainsi quatre fois à la meule et au blutoir contenait seulement 2 pour 100 de nlus en ligneux, 11 pour 100 au lieu de 9. Mais la quantité de gluten

s'était élevée en proportion, et le son qui renfermait après la première mouture 13 pour 100 de gluten, en renfermait jusqu'à 16 après le quatrième blutage. Il me paraît à peu près impossible d'atteindre jamais, par des moyens mécaniques, à une séparation complète du ligneux et des parties alimentaires de la farine. »

Cependant M. Péligot, qui s'est également occupé de l'analyse chimique du blé, ne croit pas, comme M. Millon, qu'on puisse avec avantage laisser le son dans la farine destinée à faire le pain. Il pense que, pour le pain de première qualité, les inconvénients de la présence du son résultent principalement de l'existence, dans ce produit, d'une forte proportion de matière grasse, qui s'y trouve en quantité triple de celle qui sert dans la farine. La matière grasse, dont l'existence est indispensable à la panification, paraît avoir pour fonctions de retenir le gluten; peut-être, lorsqu'elle existe en trop grande quantité, l'enveloppe-t-elle de manière à s'opposer aux transformations qu'il doit subir.

Voici, du reste, suivant M. Péligot, les proportions des divers éléments constituants du blé :

Eau 13,2 à 15,2 pour 100.

Matière grasse 1,0 à 1,9

Albumine 1,4 -à 2,6

Dextrine 5,6 à 10,5

Gluten 8,1 à 19,8

Amidon 55,1 à 67,1

Sels minéraux 1,4 à 1,9

Cellulose 1,6 à 2,2

M. Péligot n'a pas trouvé de glycose dans le blé.

Le poids du blé est généralement considéré comme l'indice le plus sûr de sa bonne ou de sa mauvaise qualité, et l'administration de la guerre ne reçoit pas de blés pesant moins de 73 kilogrammes l'hectolitre. M. Boussingault donne comme moyenne le chiffre de 77 kilogr. Cependant il est permis de croire que, parmi les trois cents variétés de blé-froment qui ont été décrites, il est des conditions non susceptibles d'en modifier le poids spécifique, et qui peuvent cependant influer sur ses qualités alimentaires ou sur son aptitude à la panification.

Les variétés infinies que le blé comprend se groupent en deux grandes catégories : bit tendre, blé dur. Ce dernier se trouve principalement dans les climats méridionaux; il diffère de l'autre essence par la ténuité de son enveloppe corticale, par la richesse des principes nutritifs qu'il renferme et par la compacité du grain. Grâce à ces propriétés, le blé dur laisse moins de son, donne plus de farine, et

celle-ci procure un plus fort rendement ; par suite, le pain qui en provient ressort à un prix beaucoup plus modéré. Mais pour obtenir ces résultats, il faut moudre le blé dur avec intelligence, et affleurer parfaitement ses gruaux, rebelles à l'action d'une meule qui ne serait pas dirigée par une main habile ; opération dont la difficulté avait fait accréditer pendant longtemps la pensée que le fabricant de pâtes alimentaires pouvait seul manipuler ce beau produit, sous la force énergique du levier dont il se sert pour le pétrissage.

L'Algérie, qui récolte presque exclusivement du blé dur, en a exporté, en 1854, deux millions d'hectolitres; elle en ignora longtemps toute la richesse. En 1851, l'administration militaire donna l'exemple, et le pain nécessaire aux troupes fut fabriqué en entier avec des farines de cette essence. Stimulées par la cherté de ces dernières années et par les dispositions habiles de l'autorité, l'industrie meunière et la boulangerie civile ont imité l'armée, et la population européenne de la colonie a cessé de demander à Marseille des farines de blé tendre pour la fabrication du pain. Affranchie , dès ce moment, d'importations du dehors, l'Algérie recommence son rôle traditionnel de grenier de la métropole. Depuis 1853, les blés durs entrent pour une large part dans les transactions de la place de Marseille ; ils composent aussi de nombreux chargements dirigés sur le Havre et sur Dunkerque, soit pour le commerce, soit pour l'administration de la guerre.

En résumé, les blés d'essence dure, et plus particulièrement ceux de notre colonie, procurent à la France les avantages indiqués ciaprès : « Ils sont appelés à donner un grand développement à notre fabrication de pâtes, dont l'Italie avait autrefois le monopole; — ils faciliteront l'entretien des approvisionnements militaires; — enfin ils seront du plus utile secours à l'alimentation publique, surtout en les employant comme mélange avec des arines de blé tendre. » Afin qu'on puisse mieux apprécier ce demie? avantage, on fera observer que, par les motifs développés plus haut, le produit en pain de 300 kilogrammes de blé dur équivaut à celui de 360 kilogrammes de blé tendre, soit une économie d'un cinquième.

On aura pu admirer à l'Exposition universelle la belle qualité des blés durs algériens, celle non moins remarquable des farines de cette essence produites par quelques usines de notre colonie. La meunerie parisienne mérite aussi des éloges pour la perfection qu'elle a apportée à la mouture de ces blés destinés à la garnison de la capitale ; les fabricants du reste de la France peuvent donc se procurer facilement les informations nécessaires pour arriver à un résultat semblable, qui mérite d'attirer l'attention générale.

En définitive, il résulte des expériences faites aujourd'hui que,

grâce à une mouture perfectionnée , il est possible de tirer du blé dur un pain blanc susceptible de supporter la comparaison avec le pain de blé tendre, et que dès lors le blé dur de l'Algérie, grâce à ses qualités essentiellement nutritives, peut être introduit utilement dans la panification française avec ou sans mélange de farine de blé tendre.

Il est prouvé expérimentalement que le grain du froment augmente en poids dans les régions tempérées, et diminue en s'avançant vers le sud, et que, par une contre-épreuve, le contraire a lieu. Cent grains, de blé de Bellemberg , venant du midi de la France ou des contrées avoisinant la mer Noire, pesaient U0 ; sous le climat de Paris, le même nombre de grains a pesé 66 ; le blé Pictet, pesant 42 1/2, a donné 79, etc. Sur cinquante-quatre variétés de blé du Midi cultivées à Paris, deux seulement ont diminué de poids, et les autres au contraire ont prodigieusement gagné.

Le blé, menacé pendant son développement par un certain nombre dé plantes, dont les plus nuisibles sont des cryptogames, Uredù rubigo, U. carbo, U. caries, auxquelles on attribue la rouille, le noir ou mouchet, le charbon, la carie, rencontre, lorsqu'il est conservé à l'état de grains, des ennemis plus redoutables encore dans le règne animal : la calandre ou charançon, l'alucite des grains ou teigne des blés sont les plus redoutés.

Le premier soin à prendre pour la conservation des blés est de leur assurer une ventilation convenable et de les préserver de l'humidité. Le blé mouillé germe facilement, et, dans ces deux conditions, le rendement en farine et en pain diminue notablement. M. Millon a calculé le poids et le rendement du blé mouillé et germé provenant de la récolte de 1850 dans le département du Nord; il a trouvé, par demi-hectolitre :

Blé non mouillé Grain, 78 liv. Panne, 58 liv. Pain, 70 liv.

Blé non mouillé et germé. 72 51 63

Blé germé et mouillé. . . 68 kh 56

Par ces raisons, le blé doit être soigneusement ventilé et conservé dans des greniers bien établis, carrelés ou planchéiés, grillagés aux fenêtres. C'est dans les greniers que le charançon exerce ses ravages d'autant plus funestes que cet insecte se multiplie avec une effroyable rapidité. On a constaté que, lorsque la température ne s'abaisse pas au-dessous de 11 degrés, il suffit de 12 paires de charançons dans un hectolitre de blé pour qu'il surgisse une population de 75000 individus, dont chacun consomme par année trois grains pour sa subsistance, Indépendamment de la perte éprouvée par ce qui est mangé,

le blé qui reste s'altère, suivant M. Boussingault, par suite des moisissures et de la fermentation que font naître les grains avariés. L'entassement du blé dans des silos est le moyen de conservation le plus précieux que l'on connaisse. On découvrit en 1707, dans la citadelle ! de Metz, du blé conservé depuis 1552, et l'on put en faire du pain qui ne différait en rien de celui préparé avec des farines nouvelles. Mais tous les terrains ne sont pas propres à la conservation du blé en silos, et ce moyen ne saurait être employé qu'exceptionnellement dans notre pays, où les froments contiennent une trop forte proportion d'eau.

Nous trouvons dans des expertises judiciaires faites à Cherbourg en 1844, sur du blé vendu après avoir été attaqué par des charançons, des détails propres à donner une idée des ravages exercés par ces diptères. Lorsqu'on ouvrit le sac où étaient renfermés les blés à analyser, il s'en échappa une odeur fort désagréable ; la première apparence était celle de blé au moins de moyenne qualité; mais, en examinant de plus près, on vit qu'un grand nombre de grains de blé (et de grains d'orge qui y étaient mêlés) étaient complètement ou incomplètement vides, logeant encore des insectes morts ; une abondante poussière d'un blond clair, et non terreuse, adhérait aux mains; un certain nombre de grains étaient réunis ensemble par fermentation, accolés sans autre intermédiaire qu'une légère moisissure. Ce blé produisit du pain de couleur bise, mat, exhalant quand on le coupait une odeur infecte. Tous le's éléments de cette farine, isolés, furent trouvés altérés, de mauvaise odeur; le gluten, dépourvu d'élasticité, contenait des corps étrangers dont on n'avait pu le débarrasser. Quatre espèces d'insectes avaient été rencontrées dans ce blé : le Calandra granaria, le Calandra oryzœ, YApate longulus et le Margus ferrugineus. Les deux premières seules sont propres aux céréales. Du reste il est reconnu, et Parmentier l'avait déjà signalé, que la présence de ces insectes par eux-mêmes ne saurait ajouter au pain des qualités nuisibles. Un premier rapport, fait par des experts de Cherbourg, conclut que ce blé était gâté., parce qu'il ne contenait que le tiers de gluten que l'on rencontre dans le pain ordinaire ; qu'il était corrompu par la présence d'un grand nombre d'insectes morts; enfin, qu'il était nuisible à la santé. Un certain nombre de personnes qui avaient acheté et mangé de ce pain en avaient été indisposées, ou n'avaient pu supporter son odeur. Aussi, malgré un rapport plus favorable de MM. Chevallier, Lassaigne etOllivier (d'Angers), déclarant que la présence des charançons dans le blé ne peut le rendre insalubre; que l'emploi dans la panification de farines provenant de blé charançonné n'a jamais produit d'accidents ; qu'il était facile de' dé barrasser par le lavage le blé en question des insectes et des corps

étrangers qui le salissaient; enfin, que les experts eux-mêmes avaient fait usage sans le moindre inconvénient de pain fait avec ce môme blé, un jugement fut rendu par le tribunal de Cherbourg, le 11 janvier 18^5, lequel condamnait à 6 francs d'amende et aux frais, montant à 1382 francs 90 centimes, plus à la destruction du blé saisi, les vendeurs de ce blé « comme ayant exposé en vente des comestibles gâtés, corrompus et nuisibles. »

Un grand nombre de procédés ont été proposés pour prévenir le développement des charançons, ou pour détruire ceux-ci lorsqu'ils se sont formés, ou encore pour les forcer à abandonner le grain. Les uns sont basés sur la ventilation, les antres sur l'élévation de la température ; d'autres sur la rotation combinée avec la ventilation, au moyen de greniers mobiles clans lesquels, en dépensant peu de forces, on met en mouvement des quantités considérables de blé dont on favorise en môme temps la dessiccation. M. Caillac a recommandé plus récemment le goudron, dont l'odeur est mortelle pour les charançons, ou au moins les fait fuir, et permet, par le déplacement successif d'un tonneau enduit de goudron, de les pourchasser jusqu'à ce qu'on en soit enfin débarrassé. Mais aucun de ces moyens n'a complètement réussi, ou au moins n'a encore été sanctionné par une expérience suffisante.

M. L. Doyère a attaché son nom à des recherches persévérantes sur cette question, et l'on nous saura gré d'en présenter ici un résumé exact. Depuis Duhamel, c'est-à-dire depuis un siècle, l'attention des physiciens ou des naturalistes ne s'y était jamais arrêtée qu'en passant, et dans les tentatives faites à plusieurs reprises, avec plus ou moins d'éclat pour conserver des grains, l'oubli ou l'ignorance des premiers principes de la science fut poussée jusqu'à l'extrême. Ces tentatives réussirent néanmoins souvent, et ce fut surtout en demandant la cause probable de ces succès à la théorie des fermentations que M. Doyère crut pouvoir annoncer que des grains, au degré de siccité où beaucoup se trouvent, môme chez nous, se conserveraient sous terre indéfiniment, sans altération et sans déchet, s'ils y étaient renfermés dans des vases clos et imperméables à l'humidité; que ce devait être la solution complète et pratique du problème. Il ajoutait que l'on trouverait la confirmation de ces vues, si l'on allait étudier les restes des greniers souterrains dans lesquels il se fit autrefois des réserves durables, au dire des historiens, et les pratiques analogues qui sont encore en usage dans certaines contrées.

« Ces vues furent exposées dans mon mémoire sur l'alucite, en juillet 1852, ajoute M. Doyère. Je n'avais voulu, dans l'origine, que montrer la voie qu'il fallait suivre et les études qu'il y avait à faire; mais l'accueil que ce programme reçut de l'administration de l'agricul-

ture, et la position que j'occupais alors, me firent un devoir de songer à le remplir. Je demandai donc et j'obtins immédiatement une mission pour les pays où Pemmagasinement souterrain des grains se pratiqua jadis et se pratique encore aujourd'hui. A en croire les opinions reçues et les dires que l'on s'est plu à réunir dans certains ouvrages, je devais y être témoin de faits qui renverseraient toutes mes idées, et il y avait là une source d'objections, d'incertitudes et de retours vers les mauvaises pratiques, dont il fallait débarrasser le terrain avant d'aller plus loin dans la voie des déductions scientifiques. C'était d'ailleurs une épreuve qu'il fallait subir; elle a été décisive. J'ai parcouru l'Andalousie, allant partout où l'on m'indiquait des silos des anciens Maures ou quelques traces encore subsistantes de leurs procédés de conservation; j'ai été voir ensiler des grains et vider des silos en Estramadure : j'ai visité les silos de Tanger et recueilli sur ceux du Maroc entier des renseignements précis. Je suis resté un mois dans les provinces d'Oran, d'Alger, à étudier la manière dont les grains des Arabes se conduisent dans la terre, et ce qui reste des greniers romains de l'ancienne Numidie, et les constructions extérieures au sol que le ministère de la guerre a fait exécuter pour loger les approvisionnements de l'armée d'Afrique, et les greniers souterrains de MM. Dupré de Saint-Maur et Gh. Héricart de Thury, les habiles et courageux colons d'Arbal; je connais les greniers d'abondance de Burjasot, près de. Valence, et les silos de Barcelone par les rapports très détaillés que m'en a faits M. Hudelo, qui est. allé les examiner pour moi, après m'avoir accompagné jusqu'à Cordoue ; nulle part, et ni dans ce que j'ai vu par moi-môme, ni dans les récits qui m'ont été faits avec un caractère imposant la croyance, je n'ai rien trouvé qu'il n'eût été possible de prédire, même d'après les seules notions de science qui s'enseignent dans toutes nos écoles. »

M. Doyère, après être entré dans des développements étendus sur les silos des Maures, sur ceux qu'il a vus fonctionner encore à Rota, sur les greniers souterrains des Romains et enfin sur les simples trous creusés dans la terre que M. Ternaux eut la malheureuse idée de vouloir imiter à Saint-Ouen près Paris, termine en disant : « Ainsi la recherche de ce qui dut se passer autrefois et l'observation de ce qui se passe aujourd'hui nous conduisent irrévocablement aux mêmes conclusions, savoir : que partout où se trouvent les conditions qui empêchent ou modèrent les fermentations, les grains se conservent sous terre; que la conservation, quant à ses résultats et à sa durée, est en raison directe du plus ou moins de perfection avec laquelle ces conditions sont remplies ; que partout où la conservation souterraine n'a pas réussi, c'est que ces conditions manquaient. »

Quelles sont, avec précision, ces conditions? Les recherches que l'auteur a entreprises l'ont conduit à reconnaître que par des températures égales ou inférieures à 15 degrés centigrades, comme celles du sol à 2 mètres de profondeur et au-dessous :

1° Dans les grains sains contenant moins de 16 pour 100 d'eau il ne se produit qu'une fermentation alcoolique excessivement faible et sans développement de goût ni d'odeur, appréciable seulement par les procédés les plus délicats de la chimie. D'ailleurs cette fermentation même, presque tout à fait théorique si le blé ne renferme pas plus de 15 pour 100 d'eau, s'arrête dans les vases fermés après qu'elle y a déterminé l'absorption complète de l'oxygène, et son remplacement par l'acide carbonique.

2° Vers le chiffre de 16 pour 100 d'eau, l'altération des grains commence à se produire et prend une activité rapidement croissante avec l'humidité par l'apparition des réactions qui caractérisent les fermentations caséeuse et butyrique. On sait que M. Lucien Bonaparte avait déjà reconnu les produits de cette dernière dans les grains avariés.

11 faut donc, pour que les blés se conservent, qu'ils contiennent moins de 16 pour 100 d'eau; mais cette condition existant, il est impossible d'imaginer ce qui les ferait se gâter plutôt dans des vases clos sous terre qu'à l'air libre, et M. Doyère va faire voir dans son mémoire qu'il y a, pour qu'ils s'altèrent à l'air libre, des causes qui n'existent pas dans des vases clos sous terre. Ces causes sont l'action même de l'air qui se renouvelle sans cesse; l'humidité, qui est variable comme celle de l'atmosphère ; la température, qui atteint ou dépasse pendant la moitié de l'année le degré au-dessus duquel toutes fermentations prennent une activité extrême.

Quelle est la proportion d'eau contenue dans les blés tels que l'agriculture les produit et les livre au commerce? M. Doyère a trouvé 8 à 12 pour 100 en Espagne immédiatement après la récolte. Les blés de l'Algérie sont plus humides, et ceux que les Arabes retirent de leurs silos pour les porter sur les marchés égalent presque, sous ce rapport, nos blés humides de France eux-mêmes. L'humidité des blés de France est extrêmement variable. Les plus secs contiennent 14 à 16 pour 100 d'eau; mais sur 46 échantillons de blés du Calvados que M. Doyère a reçus au commencement de 1854, six seulement en contenaient moins de 18 pour 100, et deux en contenaient 23. Ainsi, dit-il, tous nos blés sont loin d'être conservables, s'ils ne trouvent pas dans les procédés employés pour arriver à ce but des conditions qui neutralisent les effets de l'humidité. Il consacre une partie de son mémoire à examiner, sous ce rapport, les divers procédés qui ont été proposés. ïl leur adresse des objections qui lui

paraissent devoir rester sans réponse autre que des succès bruts, qui s'expliquent par l'état des grains, par le peu de durée des expériences et par l'insuffisance des constatations. Les grains secs, pour se conserver, n'ont besoin que de n'être pas rendus humides, et l'on n'a jamais songé à se guider sur la détermination directe de l'humidité des blés pour mettre les procédés en expérience ni pour apprécier leurs résultats. Cet oubli frappe de nullité les conclusions que l'on s'est cru en droit d'admettre en faveur de certains d'entre eux, du moins quant à la généralité de leurs applications.

Les procédés fondés sur l'emprisonnement des grains dans des vases fermés et remplis par des atmosphères artificielles, n'ont aucune raison suffisante dans la science, et sont en contradiction avec ce fait, que du blé humide se gâte dans un flacon bouché, quoique l'oxygène y disparaisse rapidement, remplacé par l'acide carbonique. Quant à ceux qui reposent sur l'aérage et la ventilation, ils améliorent l'état des grains qui s'échauffent spontanément, en les ramenant sans cesse à la température atmosphérique : c'est là le principe de leur utilité pratique ; mais, pour qu'ils empêchassent la fermentation, ainsi qu'on croit pouvoir le promettre, il faudrait ou que l'air fût un principe antiseptique, ce que personne n'oserait seulement énoncer, ou que les fermentations des grains humides ne pussent avoir lieu par des températures de 15 à 50 degrés, comme celles qu'a l'air introduit du dehors dans les greniers pendant plus de la moitié de l'année en France ou en Algérie, ce qui est à peine plus sérieux, ou enfin que la ventilation possédât un pouvoir desséchant tel, que tous les grains dussent être ramenés promptement à l'état sec. Cette dernière hypothèse exige d'être discutée, et M. Doyère consacre à cette discussion un passage assez étendu de son mémoire, dans lequel il montre par les expériences mêmes qu'on se croirait le plus en droit de lui opposer, que la ventilation n'a qu'un effet très limité pour dessécher de grandes masses de grains humides. D'ailleurs, cet effet doit varier dans une pratique aveugle, comme l'état hygrométrique de l'atmosphère elle-même, et la ventilation est un moyen aussi efficace pour humidifier les blés secs que pour sécher les blés humides.

A égalité de température et d'humidité des grains, la ventilation, comparée à l'état de repos, triple la production de l'acide carbonique dans une couche où dans un grenier perfectionné. Tel est le résultat des expériences directes que M. Doyère a faites pour s'éclairer sur l'effet réel de ces pratiques.

Sa conclusion est que la seule solution qui puisse promettre, avec quelque apparence de raisons sérieuses, de conserver les grains indéfiniment, sans altérations et sans déchet, c'est celle qui consiste à les loger sous terre, suffisamment secs, dans des vases hermétique-

menl clos, et qui joint à ces avantages fondamentaux l'avantage énorme de n'entraîner aucuns frais autres que l'intérêt des capitaux immobiliers. Le système de constructions aujourd'hui exécuté sur une grande échelle, et qui parait propre à réaliser cette solution dans toutes ses exigences, se compose de vastes flacons de tôle très mince, préservée contre l'oxydation par un revêtement extérieur et par une enveloppe en maçonnerie de béton qui porte toutes les charges. Des regards pratiqués à la partie supérieure permettent de surveiller sans cesse, au moyen d'une sonde, les grains qu'ils contiennent, et d'obtenir ainsi sur leur état une sécurité entière. D'ailleurs, avant de les ensiler, M. Doyère détermine leur degré d'humidité par une application nouvelle de l'hygromètre de De Saussure, dont il a fait pour cet objet une étude toute particulière, et il sèche ceux qui sont trop humides dans une étuve réglée par l'emploi du thermomètre, emploi justifié par ses expériences antérieures, pour l'application de l'étuvage à la destruction des insectes des grains. Ces greniers, d'après ce qu'ont coûté les constructions faites à Paris et dans des conditions extrêmes de prix et d'épaisseur, ne reviendraient qu'à environ 3500 francs pour des capacités de 1000 hectolitres.

Des expériences qui ont duré près de six mois, ont justifié entièrement les prévisions dans lesquelles elles avaient été conçues. Ensilés dans le courant du mois de juillet, tous les blés se sont refroidis progressivement jusqu'à ce qu'ils aient été en équilibre de température avec le sol. Celui qui contient 19 pour 100 s'altère, mais avec une extrême lenteur; un autre qui contient 17 pour 100 d'eau, n'a éprouvé encore aucune altération ; mais l'oxygène a disparu de l'air qu'il contient, et est remplacé par de l'acide carbonique. Enfin, deux blés, déjà précédemment altérés, ont été ensilés après qu'on les a eu réduits, par la dessiccation artificielle, à ne contenir plus que 14 et 13 pour 100 d'eau; ils ont perdu le goût et l'odeur qu'ils avaient, et ont si peu fermenté pendant un été et un automne passés sous terre, qu'ils n'ont pas altéré l'air contenu avec eux dans les silos d'une manière appréciable.

Un peu plus tard, M. Doyère a ajouté un perfectionnement important en assurant la destruction complète des insectes qui peuvent résister à l'ensilage dans les blés secs. Il a employé à cet effet le sulfure de carbone, dont 5 grammes suffisent pour anéantir sans retour dans 100 kilos de grains tous les insectes et tous leurs germes, sans faire subir au grain la plus légère altération, sans lui communiquer aucune qualité nuisible, sans modifier son odeur ni son goût.

11 est un document propre à compléter les renseignements que nous venons de rassembler sur l'intéressante question de la conser-

vation des grains, c'est le rapport de M. le maréchal Vaillant sur les greniers conservateurs, à l'occasion de l'invention de Philippe de Girard.

« En ISlilx, feu M. Philippe de Girard a présenté à l'Exposition des produits de l'industrie, les dessins d'un projet de magasin à grains, en déclarant qu'il faisait hommage de son invention au gouvernement. Aucune administration publique n'ayant adopté ce projet, qui n'a pas non plus, à notre connaissance du moins, reçu d'exécution dans les établissements de l'industrie privée, la conception de Philippe de Girard paraît être restée sans application immédiate.

Dix ans plus tard, en 185/t, M. Henii Huart, négociant en grains, est venu proposer à l'administration de la guerre l'adoption d'un modèle de grenier qu'il a monté à Cambrai, dans son propre établissement, d'après un système dont il a pris brevet en 1852. Après un mûr examen de ce système, la commission supérieure des subsistances militaires ayant proposé au ministre d'en faire l'essai sur une vaste échelle, cette expérience fut aussitôt entreprise dans les magasins de la manutention du quai de Billy.

Prévenue de ces faits, et croyant reconnaître dans le grenier de M. Huart l'exécution presque conforme du projet oublié de M. de Girard, madame la comtesse de Vernède, nièce de ce dernier, mue par un sentiment de piété pour la mémoire de son oncle, a revendiqué pour lui la priorité et l'honneur de l'invention. Afin que la question fût jugée souverainement, elle a prié l'Académie d'en vouloir bien connaître, et lui a présenté, à l'appui de sa réclamation, les dessins et les mémoires de Philippe de Girard.

Les pièces communiquées par madame de Vernède renferment une exposition complète, sinon détaillée, du système de grenier de l'illustre inventenr de la filature mécanique du lin.

Ce grenier se compose d'une réunion de silos extérieurs, rangés les uns à côté des autres, et formés par des cloisons en bois ou en maçonnerie reposant soit suides poteaux, soit sur des voûtes. Chaque silo est terminé à sa partie inférieure par une trémie ou pyramide renversée construite en tôle; tous sont fermés et recouverts par un plancher commun percé d'ouvertures pour verser le blé. Une ouverture pratiquée à la partie inférieure du fond pyramidal de chaque silo est fermée par une coulisse qui permet ou arrête à volonté la sortie du grain.

Le remuage du blé s'opère, à l'intérieur de chaque silo, au moyen d'un chapelet à godets placé, suivant l'axe du silo, dans une gaîne verticale ouverte à sa partie inférieure, laquelle est suspendue à un décimètre environ au-dessus du fond de la trémie. Le blé peut ainsi passer par-dessous le bord inférieur de la gaîne et remplir toujours le sommet de la pyramide. Là il est pris par des godets du chapelet qui l'élèvent et le déversent sur un crible en toile métallique placé à la partie supérieure du silo; ce crible laisse glisser le blé sur le sommet du tas et fait tomber dans une boîte, mobile sans doute, les petits grains et les charançons. Le mouvement de rotation est donné à l'axe supérieur du chapelet soit par une manivelle, soit par une machine à vapeur.

La ventilation s'opère au moyen d'un courant d'air que l'on force à passer à travers toute la masse du grain renfermé dans le silo. A cette effet, la trémie en tôle est garnie sur ses quatre faces intérieures d'une série de planchettes inclinées

qui, comme des lames de jalousie, se recouvrent mutuellement en laissant entre elles un espace vide pour le passage de l'air. Ces planchettes ne reposent pas immédiatement sur les parois du fond, mais sur des supports qui les soutiennent à un pouce environ au-dessus de ces parois, de manière à former un entre-fond où l'air peut circuler librement. On peut, dit l'inventeur, au moyen de cette disposition, forcer l'air à traverser la masse du blé, soit en le comprimant dans l'entre-fond, et dans ce cas, l'air passant entre les planchettes monte à travers la masse et va sortir par la partie supérieure ; soit en produisant un vide partiel dans l'entre-fond, et dans ce cas, l'air extérieur est forcé de descendre à travers la masse du blé, en vertu de la pression atmosphérique : c'est ce dernier moyen que préfère Philippe de Girard.

A cet effet, il place, au-dessous de chaque série longitudinale de silos, un canal qui règne dans toute la longueur du magasin et qui communique, par des tubes, avec l'entre-fond de chaque silo. A l'extrémité de ce canal, un ventilateur à force centrifuge extrait l'air des tuyaux et produit, par suite, un courant d'aérage de haut en bas, à travers la masse des grains emmagasinés.

Tels sont les traits essentiels du grenier de Philippe de Girard. Nous nous sommes attaché, en les exposant sommairement, à reproduire le plus textuellement possible la description même de l'inventeur. C'est assez pour permettre d'apprécier le mérite du projet.

Les silos, soit souterrains, soit construits au-dessus du sol, offrent l'avantage incontestable de contenir, dans un espace donné, une plus grande quantité de grains que toute autre espèce de magasin, ils semblent aussi posséder, mieux que tout autre grenier, la propriété de mettre le blé à l'abri des larcins.

Ce dernier avantage paraît surtout avoir frappé Philippe de Girard, qui s'était proposé particulièrement l'élude d'un grenier d'abondance, dans lequel divers propriétaires pourraient déposer leur récolte, avec toute garantie d'une bonne conservation et en toute sécurité contre les vols et les substitutions.

Mais, on l'a dit depuis longtemps et mainte expérience l'a prouvé, si le blé se garde fidèlement dans les silos, il ne s'y conserve pas dans l'immobilité, sous le climat du Nord, et il est indispensable de l'agiter et de l'aérer, pour en éviter la détérioration.

Philippe de Girard a reconnu, comme ses devanciers, la nécessité de cette double opération ; mais, toujours préoccupé de la condition de sécurité qui dominait le problème qu'il s'était posé, il s'est ingénié à trouver le moyen d'exécuter la manutention du grain à l'intérieur même de chaque silo. C'est, nous le répétons, le caractère particulier de la solution qu'il a proposée pour l'emmagasinage des blés, et de là les inconvénients que l'examen fait reconnaître dans son appareil.

Ces inconvénients consistent dans le défaut d'énergie de la manutention. Il y a lieu de croire, autant qu'on peut le préjuger, en l'absence de toute expérience, que les procédés de remuage et de ventilation proposés par Philippe de Girard ne s'opposeraient pas avec efficacité à la fermentation du grain emmagasiné par grandes masses.

En effet, le grain n'est véritablement remué clans le silo qu'au moment où il est pris au fond de la trémie par les godets du chapelet, et surtout au moment où il est déversé par eux sur le crible et de là sur le sommet du tas. Le mouve-

ment clescensionnel de la masse du grain dans le silo, mouvement très lent et sans agitation, ne constitue pas un remuage.

Or, en admettant que le travail du chapelet procure un remuage suffisant, ce qui n'est pas démontré pour nous, encore faudrait-il que toute la masse du grain y participât. 11 est fort douteux qu'il en arrive ainsi dans le silo de Philippe de Girard.

On sait, en effet, que si l'on pratique une ouverture dans le fond d'un vaisseau quelconque rempli de blé, l'écoulement s'opère suivant un cône très peu ouvert, dont les sections horizontales sont partout semblables à la figure de l'orifice de sortie. Le sommet du tas, d'abord horizontal, s'infléchit peu à peu, des parois du récipient au centre du cône, suivant un talus de 30 degrés environ, et tout autour du cône en mouvement le grain reste immobile, de sorte que, si les grains de blé écoulés sont, par un mécanisme quelconque, rejetés sur le tas au fur et à mesure de leur sortie, il arrivera que ces grains seuls recevront un mouvement continu, auquel la masse ne participera pas.

Il est propable que ce phénomène si différent de ceux que présentent les fluides, doit se produire dans le silo de Philippe de Girard, bien que le chapelet occupe l'axe du cône en mouvement et malgré l'inclinaison des faces de la trémie, il y a lieu de craindre que les godets reprenant sans cesse et exclusivement, en bas de leur course, les grains qu'ils ont élevés et rejetés sur le sommet du tas, ne donnent le mouvement qu'à une minime portion, toujours la même, delà masse emmagasinée.

On ne saurait donc pas beaucoup compter sur l'efficacité de ce remuage, probablement incomplet ; et malheureusement le procédé de ventilation mis en œuvre par Philippe de Girard n'est pas de nature à suppléer à cette insuffisance de la manutention.

Il ne suffit pas en effet d'aérer le blé en vase clos pour le rafraîchir, il faut en outre le ventiler à l'air libre pour le purger de la poussière, des matières étrangères, des grains cariés et cloques, des détritus animaux et végétaux qui s'y trouvent mêlés et qui hâtent sa fermentation. L'aérage, comme le pratique Philippe de Girard, c'est-à-dire un Courant d'aspiration ou d'insufflation traversant la couche de blé dans le sens de sa hauteur, à savoir dans le sens de sa plus grande dimension, et n'ayant qu'une issue étranglée, serait sans doute impuissant à dégager le grain des impuretés qu'il contient, et à prévenir la contagion que ces impuretés développent. Une saurait surtout suffire, sans le complément d'une agitation qui semble manquer ici, à arrêter la reproduction et les ravages des insectes. Pendant les jours humides, d'ailleurs (et la mauvaise saison, dans nos climats, en amène souvent de longues séries continues), le jeu du ventilateur devra être suspendu, ainsi que le recommande Philippe de Girard lui-même. Ajoutons que bien des causes inhérentes à la difficulté de la construction viendront s'opposer, en outre, au fonctionnement régulier du ventilateur, lequel exige la fermeture hermétique des parois de chaque silo et des canaux d'aspiration.

Ainsi, selon toute apparence du moins, car, à défaut d'expérimentation du système nous ne pouvons l'apprécier qu'à l'aide d'inductions théoriques, la combinaison de Philippe de Girard présente un égal défaut d'énergie dans les procédés du remuage et de la ventilation, double opération si essentielle pourtant

pour assurer la bonne conservation des grains. L'imperfection tient, on le voit, à cetle obligation rigoureuse, que Philippe de Girard avait cru s'imposer d'exécuter la manutention en vase clos, sans que la main de l'homme pût approcher du grain. Le génie de l'inventeur n'a pu lutter victorieusement contre les difficultés de cette condition restrictive, dont il nous paraît s'être étrangement exagéré l'imporlance en général, et qui nous semble n'en avoir une réelle que pour le cas particulier du magasin banal qu'il avait en vue.

Nous croyons hors de notre sujet de discuter ici les conditions économiques de l'établissement et du fonctionnement de ce mécanisme. Au point de vue où l'Académie doit se placer, cette question est du moins toute secondaire ; et il est plus intéressant de rechercher quelle est la part d'invention et de propriété scientifique qui doit revenir à Philippe de Girard dans la conception de l'appareil que nous venons de décrire.

L'idée de remuer le grain dans les silos n'est pas nouvelle, et Philippe de Girard ne songe pas à en revendiquer l'invention.

« On a proposé depuis longtemps, dit-il, des magasins en forme de tour creuse que l'on remplirait de blé, et dont on retirerait de temps en temps quelques mesures par la partie inférieure pour les reporter à la partie supérieure, ce qui occasionnerait nécessairement un mouvement sur toute la masse. »

Ajoutons que Dartigues a proposé de conserver le grain en le plaçant dans une série de trémies superposées les unes aux autres, et par lesquelles toute la masse de blé s'écoulerait successivement pour être successivement reportée de la trémie inférieure à la trémie supérieure. « Mais, dit Philippe de Girard, ces manœuvres, qui, pendant le travail, mettraient le blé à la discrétion des ouvriers, priveraient cette sorte de magasins d'un des principaux avantages que j'ai en vue..., et j'ai dû trouver un nouveau moyen pour exécuter l'opération dans chaque silo sans en retirer le blé. J'emploie, à cet effet, un appareil que j'ai vu dans un grand nombre de moulins en Angleterre et qui sert à élever le blé du rez-dechaussée aux étages supérieurs. Il consiste en une chaîne sans fin, qui porte une série de godets, et qui est suspendue entre deux axes prismatiques autour desquels elle se meut. On voit que cet appareil n'est autre que le noria ou chapelet que l'on emploie fréquemment dans le Midi à l'élévation des eaux. »

Ainsi, de l'aveu même de Philippe de Girard, ni l'idée de remuer le grain des silos, ni le procédé qu'il emploie dans ce but, ne sont à lui. Il n'est en possession que de la combinaison qui consiste à opérer le mouvement dans l'intérieur même du silo.

Quant au procédé de ventilation proposé par Philippe de Girard, l'invention en appartient tout entière à Duhamel du Monceau. Cet illustre agronome, après avoir, lui aussi, renfermé le blé dans de grandes caisses de forme cubique, a eu également l'idée de faire traverser la masse du grain par un courant d'air. Il insuffla d'abord ce courant au moyen de simples soufflets en cuir, puis à l'aide de ventilateur à force centrifuge, et enfin avec le soufflet de l'ingénieur anglais Haies.

Il consacra longtemps sa patience et ses soins à ses expériences d'aérage, et sans doute le résultat de ses essais ne lui inspira pas une pleine confiance, puisqu'il jugeait nécessaire de dessécher préalablement, dans des éluves chauffées jusqu'à 90 degrés, le blé qu'il confiait à ces caisses ventilées.

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