PAPIERS
qu’on avait fait usage de substances toxiques pour colorer la pâte des pains à cacheter. M. Malaperl, de Poitiers, a fait connaître que dans cette ville on avait vendu des pains à cacheter colorés avec le vert métis (arsénite de cuivre), et que ces petits objets, du poids de 0,20, contenaient environ 30 à 35 pour 100 de cette substance vénéneuse. En 18Zi5, on a trouvé des pains à cacheter colorés par le vert de Schwcinfurl (arsénite de cuivre); un seul de ces pains à cacheter aurait suffi pour empoisonner un enfant. Les pains de gélatine ont été aussi colorés par des substances minérales , telles que des mélanges de sulfate de cuivre et de fer.
Ces substances toxiques seront décelées : l’arsenic, en carbonisant les pains à cacheter à l’aide de l’acide sulfurique, traitant le charbon par l’eau, filtrant le liquide et l’introduisant dans l’appareil de Marsh; le fer et le cuivre, en incinérant les pains à cacheter, et en soumettant les cendres aux essais qui peuvent permettre d’y reconnaître la présence de ces métaux.
PAPIERS. — L’introduction dans certains papiers, et surtout dans les papiers peints, de diverses préparations métalliques, en rend, dans un grand nombre de circonstances, la fabrication et l’emploi plus ou moins dangereux.
Déjà nous avons fait connaître quelques uns de ces effets en parlant de 1’ arsenic qui entre dans la composition du vert de Schweinfurt, et des bonbons et sucreries enveloppés dans des papiers diversementcolorés.Nousn’avons ici qu’àcompléter ces détails.
Dieu que l’usage des couleurs métalliques vénéneuses à base de cuivre, d’arsenic et de plomb, tende à disparaître dans la fabrication des papiers peints , et que les accidents auxquels pourraient être exposés les ouvriers soient, sinon tout à fait nuis, au moins rares et de peu de gravité, il importe de surveiller les manufactures de papiers peints, et de parer aux inconvénients qui pourraient résulter du mélange des produits toxiques avec les eaux du voisinage. Il ne faut pas perdre de vue la possibilité d’accidents analogues à ceux qu’a observés M. Braconnot, de Nancy, qui a vu l’eau de divers puits empoisonnée par de l’arsenic provenant des eaux d’une fabrique de papiers peints voisine, infiltrées dans le sol. Ainsi, doit-on, dans tous les cas , lorsque de semblables fabriques s’établissent , donner à ce point une attention toute spéciale.
U y a moins à se préoccuper des prétendus dangers qui résul-
36 I’AVAGE.
levaient de 1 emploi en tentures des papiers teints avec des couleurs veneneuses. Les faits avancés par Gmelin et par M. Louyer, de Bruxelles, dans le but de démontrer que l’habitation dans des appartements tapissés de papiers semblables a eu des suites funestes et a causé la mort de plusieurs personnes, ne se sont pas vérifiés et paraissent devoir être attribués à une tout autre cause.
Un inconvénient beaucoup plus réel résulterait de l’emploi des papiers peints à base toxique pour envelopper des substances alimentaires. Aux prescriptions déjà citées qui s’adressent spécialement aux confiseurs, nous ajouterons l’avis suivant qui n’est pas moins important dans sa généralité.
AVIS DU PRÉFET DE POLICE CONCERNANT L’EMPLOI DES PAPIERS PEINTS POUR ENVELOPPER LES SUBSTANCES ALIMENTAIRES (18/|3).
Des accidents graves ont été causés par l’emploi des papiers peints dont se servent les charcutiers , les fruitiers , les épiciers et autres marchands de comestibles, pour envelopper les substances alimentaires qu’ils livrent à la consommation.
Les papiers les plus dangereux, sous ce rapport, sont les papiers peints en vert et en bleu clair, qui sont ordinairement colorés avec des préparations métalliques; ces papiers, mis en contact avec des substances molles et humides ou grasses, telles que le saindoux, le beurre, le fromage, etc., leur communiquent une portion de leurs matières colorantes; il peut, dès lors, en résulter, suivant la préparation des matières colorantes absorbées par l’aliment, des conséquences plus ou moins graves.
Le conseiller d’Élat, préfet de police, espère que le présent avis préviendra le public contre l’usage des papiers dont il s’agit. Il croit devoir prévenir, en outre, les marchands de comestibles, qu’ils peuvent, suivant les cas, être responsables des accidents déterminés par les papiers peints dans lesquels ils auraient enveloppé leurs marchandises.
PAPIERS TEE-UIOÏJCTfES. — Voy. MORT-AUX-MOUCHES.
PASTIEEAGE. — Voy. Bonbons.
PATENTES DE SANTÉ. — Voy. Sanitaire (Régime).
PAVAGE. — Les faits que nous avons rappelés touchant les conditions générales d’ assainissement des villes, et en particulier le balayage et l’enlèvement des houes, ont déjà fait pressentir l’importance que présentent, au point de vue de la salubrité, l’état
U esprit profond et investigateur de notre savant M. Cbevreul, ont besoin d’être développées ici.
[•AVACiE.
Tout ce qui tend à imprégner le sol de matières organiques peut être considéré comme une cause prochaine ou éloignée d’insalubrité; et tout ce qui tend à empêcher cette imprégnation, à là limiter ou à détruire les matières infiltrées, est une cause d’assainissement. Le pavage se présente à la fois, quoique inégalement, sons ce double aspect. D’une part, il s’oppose en partie à l’imprégnation du sol par les detntus organiques de toutes sortes qui, dans une cité populeuse, se répandent à sa surface, ou du moins il limite cette imprégnation; mais, de l’autre, en empêchant l’introduction des eaux pluviales dans le sol , il diminue l’action salutaire que ces eaux exerceraient en dissolvant les matières imprégnées et en renouvelant les sources et les nappes d'eau souterraines qui alimentent les puits dans un sol perméable. C’est ce que Franklin exprimait en disant que « le sol de la ville étant pavé ou couvert de maisons, la pluie était charriée au loin et ne pouvait point pénétrer dans la terre et renouveler et purifier les sources, ce qui est cause que l’eau des puits devient chaque jour plus mauvaise, et finira par ne plus être bonne cà boire, ainsi qu’il arrive dans toutes les anciennes villes. » — Malgré cette restriction dont il ne faut pas exagérer la portée, le revêtement du sol par une couche imperméable , pavage , dallage , macadamisage ou autre, offre des avantages supérieurs à ses inconvénients.
Le pavage des rues est donc nécessaire, ainsi que le reconnaît M. Clievreul : non seulement il assure la circulation» du public en prévenant l’inconvénient des ornières, des mares d’eau, des boues dans la saison pluvieuse, mais il diminue beaucoup les effets fâcheux de la poussière dans la saison sèche; enfin le pavage des rues a encore l’avantage d’éloigner des fondations des maisons une grande partie des eaux pluviales et des eaux qui ont servi aux usages domestiques. Il existe entre les pavés des grandes villes et dans la couche de sable sur laquelle ils reposent une matière noire qui n’est autre que du fer oxydé et sulfuré provenant des roues de voiture, des fers de chevaux, etc., et qui, tendant à passer à l’état de peroxyde, retient l’oxygène des eaux d’infiltration, oxygène qui eût été nécessaire à la destruction des matières organiques contenues dans le sol, et par conséquent à son assainissement. Nous n’avons pas besoin de dire combien il importe d’éviter que les intervalles mal joints des pièces de pavage deviennent des foyers infects de matières en décomposition cl
l’IUXAGIUï.
d eaux croupissantes; et, par conséquent, d'entretenir avec: soin le pavage des cités populeuses.
La matière employée pour le revêtement du sol des grandes villes n offre pas, au point de vue de l’hygiène, une importance assez directe pour que nous nous y arrêtions longuement. Nous avons dù indiquer seulement les conditions que doit remplir un bon système de pavage.
Bibliographie. — Mémoire sur plusieurs réactions chimiques qui intéressent l’hygiène des cités populeuses , par M. Chevreul (Annales d’ liyyiène publique. Paris, 1853, t. L , p. 5). — Etudes sur le pacage , le macadamisage et le drainage , par E. Boudin (Ann. d’hyg. et de méd. lég ., 1. XLV, p. 263). — Rapport officiel sur le pavage de Londres et de Paris, adressé à M. le ministre des travaux publics, par M. Darcy. Paris, 1850.
PÉIlÉKASTIli. — Voy. Prostitution.
PEiMUEi. — Voy. Plomb.
PEliLAbKE. — Vers le milieu du siècle dernier, la pellagre, maladie inconnue aux anciens, s’est montrée sur divers points de l’Europe, et, malgré les améliorations apportées depuis cette époque aux conditions d’existence des peuples, on a vu cette maladie se répandre et s’aggraver chaque jour, décimant sans bruit une partie des populations agricoles, et menaçant de les entraîner dans une dégradation physique et morale irrémédiable. Actuellement, la pellagre, dont la marche est encore entourée d’une certaine obscurité , s’étend sur plusieurs royaumes , et alors que la plupart des médecins français la considéraient comme une affection exotique, une série de travaux importants vient de la montrer fixée et endémique dans nos provinces du Midi, et même jusque dans le centre de la France, où elle frappe çà et là des victimes. La pellagre a été décrite par Casai sous le nom de mal de la rosa ; les médecins padouans la désignèrent quelque temps sous le nom de scorbut des Alpes. En Lombardie, elle fut appelée pellagre. Puis successivement, les médecins français la décrivirent dans le Lauraguais, les Pyrénées, et plus récemment dans les Landes et divers points du centre de la France.
Cette maladie a pu , sans douté , exister pendant quelque temps dans chacun de ces pays sans être clairement reconnue , mais en donnant les plus grandes limites possibles au temps nécessaire pour établir l’existence d’une maladie nouvelle et insidieuse dans sa marche, on ne saurait faire remonter l’existence
PKLLAGHE.
de la pellagre au delà du xvui® siècle. Les textes , aussi bien <pie toute espèce de vraisemblance, ont fait complètement défaut à ceux qui ont voulu placer plus loin son origine. On peut donc admettre, avec M. le docteur Théodore Roussel, que la pellagre est une maladie nouvelle en Europe, dont l’origine ne remonte pas au delà du xvme siècle, même dans les pays qui en ont été attaqués les premiers ; que partout elle a suivi, dans ses progrès et son influence sur les populations, les progrès de la culture et la part plus grande dans la consommation du mais parmi les peuples occidentaux.
On peut définir la pellagre : une maladie cachectique , le plus ordinairement endémique, attribuée àl’usageexclusil du mais altéré, et caractérisée par un érythème particulier, un dérangement des fonctions digestives, un trouble proiond du système nerveux et notamment des facultés intellectuelles, et une altération de toutes les forces de l’économie.
La multiplicité et la diversité des phénomènes qui caractérisent la pellagre, l’irrégularité de leur marche, rendent une description méthodique difficile. Envisageant les symptômes dans leur ensemble, Frapoli a distingué trois périodes, qu’il a désignées sous les noms de commentante, de confirmée et de désespérée. Strambio le père, qui était placé à la tète d’un hôpital exclusivement consacré aux pellagreux , avait également établi trois degrés fondés sur les caractères des lésions cutanées et sur la marche des accieidents. Dans le premier degré, la maladie est intermittente, la peau est le siège d’une rougeur érythémateuse ou érysipélateuse; dans le deuxième, la maladie est rémittente et la peau est couverte d’un nombre plus ou moins grand de vésicules; dans le troisième, la maladie est continue, l’épiderme se dessèche et tombe sans que l’on observe ni tuméfaction ni rougeur. Sans tenir un grand compte de ces divisions, on peut dire que la pellagre est annoncée quelquefois par un sentiment de lassitude générale, par des douleurs dans la colonne vertébrale ou dans les membres et des troubles nerveux divers. Mais souvent le début de la maladie n’est saisissable que par l’apparition d’un érythème qui affecte exclusivement les parties exposées au soleil, la lace, le dos des mains, et parfois les pieds, la poitrine et le cou, où il est brusquement limité par une ligne bien tranchée. La peau, rouge, tuméfiée, est le siège d’un prurit ou d’une chaleur plus ou moins intense ; rarement il se forme sur les parties affectées une érup-
PELLAGRE
lion vésiculeusc ou bulbeuse. Cet érythème persiste et demeure longtemps stationnaire. Il s’accompagne toujours, et presque dès le principe, d un malaise général, ordinairement plus marqué du colé des lonctions digestives; une diarrhée rebelle s’établit et se complique fréquemment de stomatite; les gencives présentent souvent un état scorbutique auquel même s’ajoutent quelquefois des ecchymoses disséminées sui1 les membres ; le pouls est rare, en général, considérablement ralenti. Les malades se plaignent de laiblesse dans les extrémités inférieures, ils éprouvent des douleurs le long de la colonne vertébrale ou dans les membres. Parfois ils se sont plaints d’une chaleur brûlante à la plante des pieds. Leur marche est mal assurée, traînante et comme tremblante. Il sur-
vient des vertiges, des éblouissements, une grande tendance à la tristesse, parfois des troubles variés dans les organes des sens. La maladie ne parcourt pas les différentes périodes d’une manière suivie et régulièrement progressive. Après une durée variable d’un à plusieurs mois, l’érythème change d’aspect, l’épiderme durcit, prend un aspect rugueux et une teinte gris sale ou brunâtre, selendille en petites lamelles, et s’exfolie lentement en laissant à la peau une apparence lisse, unie et une coloration rouge qui persiste assez longtemps. La diarrhée et les phénomènes nerveux s’amendent en même temps, ordinairement vers la fin de l’été. Mais l’année suivante les accidents reparaissent à l’époque du printemps. Les attaques se répètent ainsi d’année en année, tantôt avec prédominance des phénomènes nerveux, tantôt des symptômes gastriques, et à mesure qu’elles se renouvellent, elles augmentent de gravité. La peau, dans la partie affectée, se creuse de sillons plus ou moins profonds, de rhagades ; l’épiderme, parcheminé, acquiert une épaisseur et une coloration foncée toute particulière qui simule aux mains une espèce de gant. Après un nombre très variable de récidives, la maladie devient continue, la diarrhée et l’état scorbutique atteignent le plus haut degré d’intensité. Il survient parfois dans les contrées basses et humides de l’anasarque et des hydropisies. L’intelligence s’altère à son tour. Les malades tombent dans un état de mélancolie lypémaniaque avec hallucination et tendance au suicide, poussée quelquefois jusqu’à la stupidité. Ils succombent enfin, soit à l’étendue de lésions intestinales, soit dans le marasme qui accompagne le dernier degré de la démence , soit enfin à une affection aiguë des méninges ou de l’abdomen, ou à quelque complication tuberculeuse. Quelques ma-
PELLAGRE
/il
lacles, cependant, résistent à un grand nombre de récidives, et leur vie n’est pas abrégée par la pellagre.
L’aliénation mentale chez les pellagreux est un fait qui nécessairement a dû singulièrement frapper tous les observateurs ; aussi elle a été l’objet d’une étude particulière de la part de quelques médecins spécialistes. Ceux-ci ont montré que la plupart des malades deviennent souvent, au début, tristes, moroses, chagrins, taciturnes; ils ne prennent plus d’intérêt à leurs travaux , s’éloignent quelquefois de leurs maisons , de leurs compagnons , ou se montrent insensibles à leurs plaisirs, à leurs jeux ; la conversation les fatigue. Chez plusieurs, les accidents de l’hypochondrie sont très prononcés; le mal s’accroissant, le désordre de l’intelligence acquiert plus d’intensité; quelquefois il se borne à un délire aigu, mais le plus communément la folie éclate : elle roule presque exclusivement sur les objets religieux. Le malade a la physionomie sombre , abattue, exprimant l’angoisse et le désespoir ; il ne veut parler à personne , fuit la société , joint les mains , marmotte des prières , lève les yeux au ciel , regarde fixement la terre , s’accuse de ses péchés , veut se confesser, se croit poursuivi par la vengeance divine, chante la messe, prêche, ou bien il se croit prêtre, dieu , apôtre , etc. La monomanie du suicide est très fréquente tà cette époque. Beaucoup de malades cherchent à terminer leurs jours dans les Ilots , disposition qu’il faut sans doute attribuer à la chaleur et aux douleurs brûlantes qu’ils ressentent à l’intérieur. Strambio a donné à cette variété du suicide le nom d 'hydromanie . Cependant M. Piantanida a constaté que les pellagreux étaient souvent poursuivis par l’envie de se jeter par les fenêtres, de s’étrangler. Mais un fait curieux qui a été noté avec le plus grand soin par ce praticien, et qui a été confirmé parM. Brierre de Boisinont, c’est que la plupart des pellagreux aliénés ont l’idée d’étrangler ou de noyer leurs enfants. Quelques uns disent qu’ils veulent les soustraire à la mort ; d’autres, qu’ils désirent les faire jouir du bonheur céleste avant qu'ils aient commis aucun péché mortel. Beaucoup ne peuvent rendre compte de ce penchant. La manie s’observe assez fréquemment dans cette période. Les malades sont agités, quelquefois furieux , menaçants : on est alors obligé de les maintenir; mais au milieu du désordre de leur raison, il n’est pas rare de voir régner les idées religieuses. Quelques écrivains ont également constaté l’existence delà démence; il est plus ordinaire de l’observer, ainsi que l’imbécillité , dans la der-
PELLAGRE
nière période du mal. La proportion des individus atteints de la lolie pellagreuse est considérable. A l’hôpital de la Sénabre, où il y a environ cinq cents aliénés, le nombre en est presque constamment des deux tiers. Strambio, au contraire, a été loin d’admettre une aussi lorte proportion ; mais MM. lirierre de Boismont, Baillarger, Piantanida et Panceri , confirment tous ce nombre.
On a vivement discuté en Italie sur le principe contagieux de la pellagre; la plupart des observateurs sérieux en ont formellement nié l’existence. Ils notèrent bientôt le même fait que ,
parmi les populations pauvres où sévissait cette maladie, jamais le curé, ni le médecin , ni le notaire, ni les agents du gouvernement qui vivent au milieu des pellagreux, ne la contractaient; c’est pourquoi Facheris, en réfléchissant à ce fait si constant, disait : Qu’est-ce qu’une maladie contagieuse qui respecte les rangs et les conditions sociales?
Buniva s’inocula lui-même et inocula à plusieurs personnes de la salive, du sang de pellagreux, et même de la matière qui suintait des fissures existant sur les portions malades de la peau. Il n’obtint jamais rien de ces inoculations.
L’hérédité delà pellagre, au contraire, est admise par la généralité des médecins. Ce fait seul doit appeler au plus haut degré l’attention des hommes voués au soulagement de leurs semblables, il se lie intimement à l’histoire de l’abâtardissement des races et à la dépopulation de certaines contrées. Ce fléau , qui tend à s'accroître et qui se montre rebelle à la thérapeutique d’une façon si constante, ne peut être combattu avec succès que par l’hygiène publique. Les enfants des pellagreux n’apportent pas en naissant la maladie, mais ils paraissent puiser dans l’hérédité des conditions pathologiques qui les disposent à la pellagre , qui les placent sous une influence morbide où la maladie les atteint plus facile-
ment que tout autre individu, où enfin, lorsqu’elle les atteint, elle marche plus vite et se montre à la lois plus grave et plus tenace. Les observations des docteurs Ghiolti et Longhi , rapportées par Calderini , offrent une importance réelle, en ce quelles prouvent que la pellagre tend à se perpétuer , à s’étendre et à s aggraver dans les familles qu’elle a attaquées. Ainsi , sur un total de l&à familles offrant des individus atteints de 'pellagre héréditaire , et se composant de 1319 membres, ces médecins ont trouvé 071 individus sains et 6A8 pellagreux.
Ces observations doivent être prises en sérieuse considération
l’ELLAGKE.
dans notre pays où la pellagre n’a pas encore en le temps de s’enraciner aussi profondément qu’en Italie , et de porter une aussi o-, -ave atteinte aux familles qu’elle affecte. On a cru que cette maladie avait un principe contagieux, parce que assez souvent on a rencontré des enfants à la mamelle déjà affectés, lorsque les mères nourrices étaient elles-mêmes pellagreuses. Ces faits sont naturellement expliqués par l’influence héréditaire seule , attendu ([ue maintes fois on a vu des nourrissons étrangers rester sains et forts lorsqu’ils étaient conliés à des nourrices pellagreuses.
Les causes d’une maladie si grave pour les populations qu’elle frappe, et dont le pronostic est si fâcheux que quelques médecins le jugent toujours funeste , méritent d’être étudiées avec la plus grande attention et la plus grande rigueur.
Toutes les fois qu’il s’agit de remonter aux causes d’une maladie endémique , il faut étudier scrupuleusement la part d’action (pie peut exercer chacun des grands modificateurs extérieurs dont l’influence sur l’état physiologique et pathologique de l’homme est si considérable : tels sont l’air, le sol, et tout ce qui constitue le climat, le régime alimentaire et le genre de vie tout entier; enfin les conditions morales. Or, la pellagre ne sévit que sur les populations agricoles. Stramhio a montré qu’elle régnait aussi bien dans les pays secs et montagneux que dans les contrées basses et humides. On a accusé en général tous les éléments à l’aide desquels l’air peut agir comme cause morbifique , tels que la chaleur ou la lumière solaire et l’état hygrométrique. Casai, préoccupé des phénomènes météorologiques tranchés qu’il observait dans les Asturies, inclinait adonner un rôle important à l’humidité excessive, et le docteur Léon Marchand, décidé par des conditions entièrement opposées qu’il observait dans les Landes, a trouvé des arguments spécieux en faveur de l’extrême sécheresse. Les auteurs qui ont attribué tous les accidents pellagreux à la lumière solaire agissant avec intensité après les froids de l’hiver, ont pris pour point de départ ce fait incontestable, que le retour du printemps provoque l’apparition de l’érythème pellagreux, que l’insolation l’aggrave et provoque ou exaspère plusieurs phénomènes nerveux. Ils ont ainsi pris un fait accessoire pour le lait capital. Comme on l’a dit avec raison, si l’insolation était la cause de la pellagre, toutes les populations de la campagne y seraient également sujettes; plus l’action solaire serait intense , plus l’action morbide serait marquée. Si, comme le montre Slrambio , un
hh PELLAGRE.
pellagreux, évite le soleil, il échappe à la desquamation, mais non aux progrès du mal; d ailleurs il est vrai que le printemps termine les manifestations de la maladie, mais celle-ci semble décroître généralement pendant les chaleurs de l’été. L’influence de la radiation solaire sur les éruptions cutanées des pellagreux est incontestable; mais la pellagre est une maladie générale, et l’affection cutanée spéciale se développe indistinctement partout; l’insolation joue le rôle d’une simple cause occasionnelle, en mettant en action la disposition morbide.
On voit sévir la pellagre avec la môme intensité dans les lieux élevés et dans les basses régions , au milieu des pays marécageux comme dans les plus secs. Les collines où l’air est pur et renouvelé par les vents, où la terre est couverte de vignes, où les eaux sont limpides, en un mot remarquables par la salubrité de l’air, la fertilité du sol et l’excellence des eaux, ne sont pas moins infectées que les plaines nues et presque sans arbres où l’air manque. Si l’on examine les influences complexes de l’habitation , du genre de vie et des conditions morales , on ne rencontre rien de concluant. On a prétendu que la malpropreté excessive des paysans italiens de la dernière classe et l’habitation dans les étables , surtout pendant les longs hivers des régions subalpines , sufiisaient pour expliquer la production de la pellagre.
Ces conditions doivent être en effet de nature à altérer la santé; mais la preuve qu’elles ne produisent pas la pellagre, comme l’a très bien dit le docteur Roussel, c’est que dans tout le nord de l’Europe, en Pologne, et même dans quelques contrées de la France, telles que la haute Auvergne, les montagnes du Velay, du Gévaudan et du Rouergue, où la pellagre n’existe pas, ces mêmes conditions existent pour les pauvres cultivateurs qui vivent côte à côte avec leur bétail, dans des maisons où ils n’ont souvent que la terre humide pour plancher, qui, l’hiver, sont ensevelies dans la neige, et entourées, l’été, d’énormes monceaux de fumier et de mares d’eaux fétides qui coulent des étables et des maisons. Il y a donc quelque chose de plus en Lombardie et dans les pays sujets à la pellagre pour produire cette maladie. Les auteurs qui s’obstinent à ne voir dans la pellagre qu’un mal de misère , accusent, avec la malpropreté, la vie tour à tour fatigante et oisive, le passage brusque de l’atmosphère malsaine des fermes a I air vif des champs. A ces vicissitudes de la vie physique ils ajoutent les tourments moraux dont l’existence des paysans est semée,
PELLAGRE
tourments qui auraient leur source dans l’organisation de la propriété en Lombardie, dans le système de fermage et la cruauté des propriétaires du sol. Mais la pellagre se montre dans les pays où la propriété est différemment organisée, où ni le joug de l’étranger, ni le joug d’un maître ne pèsent d’un poids aussi lourd sur le cultivateur. Le tenancier d’Irlande et le serf russe n’ont pas la pellagre, leur position physique et leur position sociale ne sont pas meilleures que celles du paysan milanais. La misère n’épargne guère le cultivateur pauvre d’aucun pays, et cependant il est incontestable que la pellagre se montre dans certaines provinces et ne se montre pas dans d’autres; il faut donc admettre que la misère intervient dans la production de la pellagre comme elle intervient dans la plupart des maladies populaires : elle favorise son développement, mais il faut qu’une cause qui n’accompagne la misère que dans certains pays en fournisse le germe. C’est dans le régime alimentaire que presque tous les auteurs ont été inévitablement conduits à chercher la cause de la pellagre. Ils ont successivement examiné tout ce qui composait ce régime, ils ont accusé chaque aliment et chaque boisson. Mais après avoir hésité un certain temps, l'observation rigoureuse a démontré d’une façon péremptoire qu’au milieu des conditions si diverses dans lesquelles on rencontre les pellagreux, il n’y a que deux faits constants et communs à tous les individus sans exception : 1° l’alimentation à peu près exclusive avec le maïs, surtout pendant la saison froide; 2° la misère qui condamne à celte alimentation et au genre de vie affaiblissant qui donne à celle-ci toute son efficacité morbifique. Il est évident actuellement qu’il existe une corrélation constante et remarquable entre le mais et la pellagre, un rapport certain, direct, de cause à effet. On a prouvé que la pellagre n’a paru en Europe que postérieurement à l’introduction du maïs ; que dans chacun des pays où elle existe, elle a suivi de près la généralisation de la culture de cette céréale; que dans chacun de ces pays elle a fait des progrès toujours réglés d’après l’importance de la culture dont il s’agit, et surtout de son influence sur l’alimentation des classes inférieures des campagnes. On a démontré géographiquement que la pellagre n’existe que dans des pays à maïs, qu’elle ne sévit que sur des individus se nourrissant principalement de cette céréale, et que tous les faits de pellagre connus se rattachaient à cette alimentation. Toutefois le maïs, dans son état de parfait développement, estun aliment salutaire; aussi n’est-ce. point par ses
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qualités normales qu’il produit la pellagre, mais seulement par certaines altérations qu’il éprouve d’une manière plus ou moins fréquente, suivant les climats. Il faut remarquer que la pellagre endémique n’a été trouvée comme maladie endémique que sous certaines latitudes, et dans une zone comprise entre le quarantedeuxième et le quarante-sixième degré de latitude septentrionale. Au midi de cette zone il mûrit parfaitement et acquiert un remarquable développement; au nord, au contraire, il mûrit très difficilement, il semble plutôt devenir une plante fourragère qu’une véritable céréale: il n’est employé qu’en faible proportion comme aliment. Or, nous voyons qu’au midi comme au nord de la zone dont nous parlons, la pellagre ne s’observe que sporadiquement et devient de plus en plus rare : au midi, parce que le mais est plus nourrissant et plus sain ; au nord, parce qu’il sert très peu à l’alimentation. Mais la zone intermédiaire, qui comprend à la fois l’Italie, l’Espagne septentrionale et le midi de la France, assez favorisée par le climat pour que le maïs arrive à peu près à sa maturité, pas assez pour que la dessiccation du grain soit assez complète, pour que celui-ci évite certaines altérations, cette zone représente le véritable domaine de la pellagre endémique. Ce n’est donc pas le maïs lui-même qui est la cause de cette maladie, mais X altération du maïs.
Le docteur Balardini, de Brescia, montra en 18/i5que cette altération consistait dans le développement d’un parasite fongoïde qui s’observe très fréquemment dans l’Italie septentrionale, où il est connu sous le nom de verderame (vert-de-gris). Ce fongus parasite a été placé dans le genre Sporisorium.
Cette étiologie d’une maladie populaire provenant des altérations d’un aliment végétal n’a rien de nouveau et d’exceptionnel dans l’histoire de la médecine. La production de la pellagre par une altération spéciale du maïs, par un Sporisorium, n’est pas un fait plus étrange que la production de X ergotisme proprement dit par le Sclerotium du seigle, et que le développement du Sclcrotium zeinum qui produit chez les Colombiens la pcladina, qui offre des rapports avec la maladie qui nous occupe. L’étiologie de la pellagre montre assez que l’application des ressources de l'hygiène publique domine tout le traitement de cette affection. En effet, le meilleur moyen de prévenir, de diminuer, de guérir la pellagre, qui a sa cause dans un aliment altéré, consistera à changer l’alimentation.
C’est donc à l’hygiène fondée sur une intervention active de la science et de l’autorité publique qu’il faut demander l’extirpation
de la maladie. Il faudrait que les médecins indiquassent d’une manière spéciale pour chaque pays les mesures les plus urgentes, et que les autorités lissent exécuter ces mesures, qui nécessairement pourraient être très différentes suivant les diverses localités.
Foi/. Maïs, Maladies épiphytiques, Pain, Subsistances.
Bibliographie. — De la pellagre , de son origine, de scs progrès , elc., par TliéophileRoussel. Paris, 4845. — Animadversiones in morbum vulgopellagram, par Frappoli. Milan, 1774. — De pcllagra , par Strambio. Milan , 1785 et 1794. — Dictionnaire des sciences médicales , t. XL, p. 81 , par Jourdan, 1819. — Pcllagra, par Strambio fils. Milan, 1820.— Pathologie médicale, par Joseph Frank. Paris, 1837, t. II, p. 332. — De la folie pellagreuse , par le docteur Brierre de Boismont. Paris, 1834. — Calderini , Annales des maladies de la peau , n° de juin 1844. — Gazette des hôpitaux , n® de juillet 4843, M. Devergie. — Journal de médecine de Bordeaux, avril 1845, par Roussilhe. — De la pellagre des Landes, par M. Hameau ( Bulletin de l’Académie de médecine, t. II , p. 7 ; t. X , p. 790, 854). — Documents pour servir à l’étude de la pellagre des Landes, par L. Marchant. Bordeaux, 1847, in-8, avec fig. — De la paralysie pellagreuse, par M. Baillarger ( Mémoires de V Académie de médecine. Paris, 1848, t. XIII, p. 708 et suiv.).
PÉNITENTIAIRE (SISTEME) . — L’emprisonnement n’a pas toujours eu le caractère de pénalité que nous lui voyons aujourd’hui : regardé pendant longtemps comme simple mesure de précaution, il n’était employé que pour s’assurer de la personne du prévenu jusqu’à son jugement, qui se résolvait toujours, outre le bannissement et les galères, en une punition corporelle. Jusqu’au moment où la révolution française éclata, la peine de mort, avec toutes les variétés de son application, embrassait cent quinze cas différents, et les crimes et délits qui échappaient au dernier supplice étaient punis de la mutilation d’un membre, de l’empreinte du fer rouge, de la section de la lèvre ou de la langue, etc. Ce fut l’ Assemblée constituante qui, réalisant un vœu émis par Louis XVI dans la célèbre déclaration du 23 septembre 1788, par laquelle il convoquait les Etats généraux, et obéissant aux instructions de tous les bailliages du royaume, mit fin à cette justice barbare, en décrétant, en 1791, qu’après la peine capitale, qui ne devait plus être que la simple privation de la vie, sans aggravation, sans torture, il n’v aurait plus qu’une seule peine, l’emprisonnement. Cette mesure, qui fait honneur à l’illustre assemblée qui a su l’accomplir, était empreinte tout à la fois d’une grande humanité et d’une grande sagesse. Elle introduisait un élément tout nouveau dans notre droit criminel et fondait un système pénal basé sur l’amendement du coupable et la possibilité de sa réhabilitation. Jusque-là, le législateur n’avait envisagé la peine que
â8 PÉNITENTIAIRE (SYSTÈME),
sous deux points de vue; il la voulait inllictive et exemplaire :
inllictive, pour <jue le crime se rachetât par l’ex|)iation ; exemplaire, pour étouffer au dehors la pensée du mal dans son germe. Le principe unique de sa législation pénale était de châtier le corps; aux divers degrés de tourments qui lui étaient infligés, on mesurait les salutaires effets de l’intimidation. Mais on ne songeait nullement à prémunir, en outre, la société, par l’amendement du coupable, contre les conséquences menaçantes pour elle de sa libération.
Tout en faisant de la peine de l’emprisonnement la base de notre système répressif, l’Assemblée constituante avait, en même temps, jugé nécessaire de la varier, tant par la durée que par le mode d’exécution, de manière à la proportionner aux faits auxquels elle devait se rapporter. C’est dans cette pensée qu’elle créa les bagnes, les maisons de force et les maisons de correction. Ces trois ordres d’établissements constituèrent longtemps à eux seuls tout notre système pénitentiaire ; mais dans ces dernières années, sous l’influence d’idées de réformes, dont nous aurons plus tard à discuter la valeur et l’importance, la classification établie par le Code pénal entre les diverses peines a subi une profonde modification . D’une part, à l’emprisonnement collectif auquel étaient soumis indistinctement tous les détenus dans nos anciennes prisons, on a substitué, en partie du moins, l’emprisonnement individuel, et, d’autre part, l’emprisonnement dans les bagnes a été remplacé par l’emprisonnement dans des colonies pénales. De ces modifications apportées à notre système pénitentiaire, il résulte que la question capitale de nos jours est la question comparative des divers modes de détention, considérés au point de vue de la médecine, c’est-à-dire au point de vue de leur influence sur la santé physique et morale des détenus. Aussi les hommes les plus éminents dans la magistrature, dans la politique, dans l’administration, dans la science, en ont-ils fait l’objet de leurs méditations et de leurs études. C’est à elle que nous devons spécialement consacrer cet article dans lequel nous examinerons successivement les maisons d’emprisonnement en commun, les prisons cellulaires et les colonies pénales.
Maisons d’emprisonnement en commun. — Laissées longtemps dans l’état d’abandon le plus complet, les prisons, au dire des historiens, n’avaient pas cessé d’être, depuis les temps les plus reculés, de véritables foyers d’insalubrité et d’infection. Vers la
tin il u dernier siècle, elles offraient encore le spectacle le plus hideux et le plus repoussant. Dans un rapport officiel adressé au Conseil des cinq-cents, un chef de bureau de la première division de l’intérieur en faisait le tableau suivant : « Dans presque tous les départements, les prisons, restes impurs de l’ancienne féodalité, sont des lieux infects, de véritables cloaques, des antres immondes, sans air, sans etendue, ou les rayons du jour ne pénètrent qu’avec peine, où les prévenus et les condamnés, où les femmes, les hommes, où les vieillards comme les enfants sont entassés sur un fumier pourri, où ils languissent consumés par la misère, la famine et le désespoir, et d’où ceux qui y sont entrés innocents ou coupables de délits légers ne peuvent sortir qu’avec le germe de maladies incurables et la propension la plus forte aux crimes de toute espèce avec lesquels ils n’ont eu que trop le temps de se familiariser. » A ce tableau déjà si sombre, nous devons ajouter encore que les détenus couverts de vêtements qui bientôt tombaient en lambeaux et qui étaient presque toujours insuffisants pour les garantir du froid, recevant une nourriture rare et parcimonieuse, que dans beaucoup de lieux ils ne tenaient que de la charité publique, ne tardaient pas à être en proie aux maladies les plus graves; aussi la mortalité, dans les prisons, était-elle arrivée à un chiffre véritablement effrayant. Ce point de départ signale suffisamment tous les progrès obtenus depuis cette époque. Après la révolution, les diverses lois qui avaient décrété la réforme des prisons ne purent pas être exécutées, et les choses restèrent dans l’état où elles étaient avant.
Ce fut le gouvernement impérial qui fit le premier pas dans la voie indiquée avec une si haute prévoyance par rAssemblée constituante. Le décret du 16 juin 1808 qui établit les maisons centrales, ramena les maisons d’arrêt et de justice à leur vraie destination en les débarrassant d’une population qui ne devait pas y trouver place. En même temps des quartiers supplémentaires, destinés aux condamnés à moins d’un an, étaient ajoutés aux maisons d’arrêt et de justice. En 1811, conformément à une prescription formelle de la loi qui voulait que les prévenus fussent renfermés dans les maisons d’arrêt, les condamnés pour simples délits dans des maisons de correction, les condamnés à la réclusion dans des maisons de force, et les forçais dans les bagnes, on s’occupa de classer les détenus des maisons centrales d’après la nature de la condamnation et les différences d’âge ou de sexe; toutefois il ne in. 6
parait pas tpi on lût arrivé sur ce point à de grands résultats.
Sous la Restauration, le régime des lieux de détention éprouva, sous le rapport matériel , de grandes améliorations. Une ordonnance rendue en 1819 institua une Société royale des prisons , ayant pour mission d’indiquer les changements qui, à tous égards, lui paraîtraient utiles; de dresser les règlements sur lesquels devait être assise la constitution intérieure de ces établissements , et de recueillir tous les renseignements propres à assurer de toutes parts l’uniforme application des mêmes principes. Cette Société se mil à l’œuvre avec une louable ardeur, déchira le voile qui couvrait la plus hideuse , mais la plus secrète de nos plaies , signala les nombreux abus qui existaient et indiqua les moyens d’y mettre un terme.
Les investigations avaient plus particulièrement porté sur la situation matérielle de nos prisons. Les maisons centrales qui étaient directement sous la main de l’administration furent les premières à en ressentir les effets. Elles furent assainies; l’air, l’espace furent donnés aux prisonniers; les dortoirs, les ateliers reçurent une distribution qui rendait la surveillance plus facile; le travail fut mieux organisé; la nourriture devint plus saine et plus abondante; la séparation des sexes fut exigée. Les maisons départementales sur lesquelles le gouvernement avait moins d’action, ne participèrent aux mêmes avantages que lentement et dans la mesure de l’attention qu’y apportaient les conseils o-énéraux. La plupart des améliorations qui furent alors adoptées avaient une utilité incontestable; mais, il faut le dire, elles eurent pour conséquence d’accroître le bien-être des détenus dans ses conditions physiques d’existence, au point d’ôter à la répression toute son efficacité. Il y avait là un danger sérieux contre lequel fut dirigée l’ordonnance du 10 mai 1839 qui établit dans les maisons centrales une discipline plus sévère, et décréta le silence au dortoir, à l’atelier, au réfectoire, à la chapelle, n’exceptant que les cas de nécessité absolue pouvant se rattacher à l’exécution des travaux et au service intérieur de la prison. En outre , cette ordonnance, due à l’administration de M. de Gasparin, ne permet plus aux prisonniers de communiquer entre eux à l’aide d’un argot uu d’une langue particulière, et, de plus, réduisit les cantines, cette occasion de désordre de toutes natures, a ne plus fournir aux détenus que du pain de ration, des pommes de terre cuites à l’eau, du beurre et du fromage, proscrivant d’une manière absolue
l’usage (lu vin, de la bière, du cidre, des liqueurs fermentées et du tabac. Ces dernières mesures furent rendues plus rigoureuses encore par une ordonnance royale du 27 décembre 1843, établissant des catégories pénales, et qui, en réduisant la portion de salaire afférente aux condamnés sur leur pécule, les placent dans l’impossibilité de se procurer, à la cantine, un supplémenta la nourriture administrative. Leur application faite préalablement à toute modification favorable dans le régime ordinaire des détenus, produisit un surcroît de mortalité qui détermina les instructions données, le 5 juin 1844, à MM. les inspecteurs généraux, àl’égard des amélioration alimentaires que pouvait nécessiter, dans les maisons centrales, la réduction considérable dont le pécule s’était trouvé frappé par l’ordonnance du 27 décembre. D’après ces instructions, il était enjoint aux inspecteurs des maisons centrales, partout où cette disposition n’était point encore adoptée, d’y organiser des distributions de pain et de les fractionner convenablement; de renfermer enfin la consommation de tous les aliments dans les réfectoires mêmes, autant, toutefois, que les dispositions locales se prêteraient à cette mesure d’ordre, dont l’influence sur la santé générale des détenus ne pouvait demeurer douteuse.
Tel est l’ensemble des actes législatifs et administratifs qui ont apporté, dans la situation matérielle des prisons, des améliorations si importantes bien incomplètes encore sous tant de rapports.
Les maisons de détention sont, en général, mal situées. La plupart d’entre elles ne sont autres que d’anciennes abbayes ou d’anciens édifices qui, pour être appropriés à leur nouvelle destination, nécessitèrent des constructions supplémentaires qui, souvent, vinrent ajouter encore à l’insalubrité de l’emplacement. C’est ainsi que les murs de ronde très élevés, dont on les a entourées, s’en trouvent presque toujours trop rapprochés, que les moindres emplacements disponibles ont dû, pour satisfaire auxbesoins des différents services, et en particulier à ceux de l’industrie, être convertis presque partout en passages couverts, en corridors obscurs, en magasins encombrés. Il n’est pas jusqu’à leur entourage qui ne soit devenu fort souvent insalubre par le voisinage de certaines industries, de dépôts d’immondices, d’abattoirs d’animaux, d’amas de fumier, d’eaux stagnantes, et même de cimetières.
On compte en France 19 maisons centrales, 396 maisons d’arrêt et de justice, 2,800 prisons de canton, en tout 3,215 prisons. Ce chiffre, quelque considérable qu’il paraisse, n’est pourtant point
en proportion sullisante avec celui des détenus qui s’élève à plus de 100,000. l)e cette disproportion résulte, pour presque toutes nos maisons de détention, un encombrement nuisible à la santé des prisonniers, et, pour la plupart d’entre elles , l’inexécution des prescriptions légales et réglementaires concernant la séparation des diverses catégories de détenus.
Le régime alimentaire se compose d’une soupe matin et soir, d’un plat de légumes secs chaque jour, et d’un régime gras deux (ois la semaine. Il sullit à la masse des détenus ; du reste , l’administration, usant d’une tolérance utile, permet à ceux qui travaillent et à ceux dont la constitution est détériorée, de se procurer supplémentairement des rations de viande et même une faible ration de vin.
Une mesure déjà mise en pratique dans plusieurs maisons centrales, et qui devrait être généralisée, serait de faire manger les détenus dans des réfectoires. Elle permettrait de leur ôter la faculté de conserver une partie de leurs aliments pour la consommer ensuite à leur gré, ou la jouer, comme ils le font souvent, et de leur accorder le pain à discrétion pendant le repas.
« Cette innovation, fait observer avec raison M. Ferrus, donnerait lieu évidemment, par la régularité qu’elle apporterait dans le régime, à une amélioration hygiénique sans constituer matériellement pour l’administration une surcharge sensible, car si la ration actuelle est insuffisante pour un certain nombre de personnes , les autres , ainsi que l’expérience l’a démontré dans plusieurs essais analogues , n’arriveraient pas à l’atteindre , et la différence des besoins et des appétits laisserait, à peu de choses près, la consommation dans les limites où elle est aujourd’hui renfermée. »
L’entretien des vêtements des prisonniers laisse beaucoup à désirer, tant sous le rapport des réparations que sous celui de la propreté. Le cahier des charges des maisons centrales dit, article 22, que : « Le vêtement sera renouvelé tous les deux ans, à partir du jour où il aura été délivré; » et plus loin « qu’on pourra pourtant se dispenser de remplacer les effets qui, après deux ans d’usage, seront assez bien conservés et entretenus pour rester plus longtemps en service. » Abusant de cette restriction additionnelle, les entrepreneurs s’efforcent de prolonger autant qu’ils le peuvent la durée des vêtements, et attendent souvent pour les renouveler qu’ils tombent en lambeaux. Il en résulte que les prisonniers,
mis ainsi dans l’impossibilité de lutter contre l’effet des variations atmosphériques, contractent avec une extrême facilité des affections catarrhales, soit de l’appareil digestif , soit des poumons.
L’usage salutaire de faire baigner les arrivants est maintenant introduit dans toutes les prisons. Il est regrettable que le bain de propreté ne soit encore donné qu’exceptionnellement dans les établissements les mieuxdirigés, et que partout ailleurs il ne puisse être accordé qu’aux détenus atteints d une affection cutanee ou
dévorés par la vermine.
A défaut de bains, on peut du moins exiger des prisonniers qu’ils se lavent le visage chaque matin et les mains plusieurs fois dans la journée et après le travail. Cette contrainte tend à les corriger peu à peu d’une malpropreté pour ainsi dire innée et dans laquelle ils ont une tendance si prononcée à se maintenir.
En général, les prisons ne sont pas aussi bien tenues qu’elles devraient l’être. Le plus sur moyen d’arriver à inspirer aux détenus la propreté sur leurs personnes , serait certainement de la faire régner dans les lieux qu’ils habitent. Pourquoi n’y introduirait-on pas les habitudes régulières, la discipline de nos casernes? Pourquoi ne punirait-on pas rigoureusement toute infraction à la bonne tenue des dortoirs et des ateliers? Pourquoi enfin ne soumettrait-on pas les prisonniers, connue nos soldats , à des visites individuelles? la salubrité générale ne pourrait qu’y gagner, le moral des détenus ne manquerait pas d’en recevoir une salutaire influence.
Les lits consistent en un matelas , un traversin, une couverture de laine et une paire de draps qui, d’après les règlements, devront être changés tous les mois, ce qui n’a pas toujours lieu. D’un autre côté, la négligence apportée dans le cardage et l’entretien des matelas finit par les rendre d’une dureté insupportable. Dans une inspection faite à la maison centrale d’Hagueneau , M.Ferrus a constaté que, par suite de cette négligence, les matelas étaient tombés dans, un tel état de détérioration, que les femmes détenues étaient obligées de réunir au milieu de leur couche la petite quantité de laine tamponnée et agglomérée que le matelas contenait encore, afin de préserver leurs reins pendant le sommeil d’une compression trop douloureuse ou d’un refroidissement dangereux. Un pareil état de choses ne saurait se justifier par la raison d’économie , et le déchet que peut faire subir à la laine l’opération du cardage ne saurait entrer en ligne de compte avec l'inhumanité
<|u il y aurait a forcer des détenus qui travaillent et ont besoin de leurs lorccs à coucher sur des grabats <|ui leur rendraient impossible un sommeil réparateur.
Les dortoirs sont toujours trop petits pour le nombre de détenus ipi ils contiennent. Il y a à cela des inconvénients sérieux ; d’abord les lits se trouvent trop rapprochés les uns des autres et facilitent ainsi, sans que la plus active surveillance puisse toujours s’y opposer d une manière elïîcace, les conversations clandestines et le scandale d’un commerce honteux; ensuite, l’air, n’étant pas suffisamment renouvelé, ne tarde pas à se vicier et à se corrompre. Cette cause d’insalubrité se trouve encore augmentée, dans la plupart des prisons, par l’odeur infecte qui se dégage, soit des lieux d’aisances , soit des baquets qui les remplacent et qu’on laisse séjourner dans les dortoirs pour y recevoir les excréments de la nuit.
L’ordonnance de 1810 , en créant les maisons centrales, avait décidé en même temps que le travail y serait introduit. Cette mesure, étendue depuis à toutes les maisons de détention, a été féconde en résultats utiles. Elle a détruit dans les prisons l’oisiveté et est devenue môme , de tous les moyens de moralisation , celui que l’expérience a proclamé le meilleur. Le travail, par le salaire qui en est la récompense, ne devait pas avoir pour seul effet de moraliser le prisonnier, il a encore servi à adoucir son état actuel et. à lui préparer pour l’avenir de salutaires ressources. Depuis l’ordonnance du 27 décembre !8/i3, la part de salaire qui revient à chaque détenu est fixée ainsi qu’il suit :
« A partir du 1er avril 18ZiZi , la portion accordée sur le produit de leur travail aux détenus des maisons centrales de force et de correction sera , savoir :
» De 3/10es pour les condamnés aux travaux forcés;
» De à/1 0*s pour les condamnés à la réclusion;
» De 5/1 0es pour les condamnés à l’emprisonnement de plus d’un an.
» Des retenues totales ou partielles sur le pécule pourront être prononcées par arrêté du préfet, soit à titre de punition individuelle, soit pour assurer la réparation du dommage causé :
» 1° Contre les condamnés qui se seront rendus coupables d’infraction à la discipline;
» 2° Contre ceux qui auront commis des dégâts au préjudice du trésor, de l’entreprise générale du service, des fabricants ou
de toute autre personne , ou qui n’auront pas accompli leur tâche de travail.
» Le pécule des condamnés sera divisé en deux parties égales: pUne sera employée à leur profit pendant leur captivité, par les soins de l’administration ; l’autre sera mise en réserve pour l’époque de leur sortie. »
Le travail est obligatoire pour tous les détenus. Dans les maisons centrales , c’est le directeur qui est chargé de prononcer sur les catégories de travailleurs et de s’entendre avec les entrepreneurs ou les sous-traitants des différentes industries qui y sont admises.
Dès leur arrivée et avant toute formalité de classement, les condamnés ont à subir, aux termes des règlements, la visite du médecin ou du chirurgien, qui formule son opinion sur l’état de leur constitution ou de leur santé.
L’inspecteur s’occupe ensuite de leur répartition individuelle dans les ateliers. Si le condamné s’abstient de réclamer auprès de l’administration à l’égard de la taxe qui lui a été assignée , son classement est considéré comme définitif; s'il allègue, au contraire, une raison d’impuissance physique pour obtenir ou une réduction sur la taxe ou son appropriation à une autre industrie, on l’assujettit à une nouvelle visite médicale , et alors, selon que sa réclamation semble ou non fondée, son classement est maintenu ou sa transmutation effectuée.
On comprend quel soin extrême exige une telle classification , puisque toute erreur d’appréciation, en faisant imposer au détenu une tâche au-dessus de ses forces, doit provoquer inévitablement le délabrement de sa constitution, l’affaiblissement de son pécule, l’application de punitions imméritées, et, par suite, un découragement profond qui doit rendre sa moralisation plus difficile.
M. Ferrus , dont l’excellent travail sur les prisons nous a fourni tous les détails qui précèdent, s’empresse de reconnaître que les inspecteurs des maisons centrales, dans la détermination des taxes de travail, s’efforcent d’ordinaire de rester un peu en deçà de la limite que l’ouvrier détenu est en mesure d’atteindre, afin qu’il puisse la dépasser et accroître son pécule disponible des produits du travail supplémentaire. « Seulement, fait remarquer avec raison M. Ferrus, on n’a point assez envisagé que la santé des détenus se détériorant progressivement par le séjour dans la prison, la fixation delà taxe, quoique modérée au début, finit par excéder les
Jorces de la plupart des travailleurs, ce <|ue ne compense pas la plus grande habileté qu’ils acquièrent. »
Un grand nombre d’industries diverses ont pu être introduites dans les prisons ; mais presque toutes, à l’exception de celles qui ont pour objet la menuiserie, la charpente, la marbrure, la corclerie, exigent que le travailleur soit assis ou fixe à la même place. C est la, au point de vue de la santé , une condition défavorable à laquelle vient ajouter encore l’insalubrité des lieux dans lesquels ces industries sont exercées.
Le manque d’espace et d’aération est un défaut qu’on peut reprocher à toutes les prisons. Il existe dans tous les lieux où se réunissent les prisonniers, dans les réfectoires, dans les dortoirs, aussi bien que dans les ateliers. Ainsi, pour ne parler que de ces derniers, 31. Lélut a constaté dans la prison du dépôt des condamnés, pour l’atelier le plus nombreux et le plus fréquenté, l’atelier des ouvriers en chaussons de lisière, que chaque détenu n’avait pas 8 mètres cubes d’air. Dans plusieurs ateliers qu’a inspectés 31. Ferrus , le cubage était descendu à 5,4 même à 3 mètres. C’est là une condition fâcheuse que ne compense pas suffisamment l’heure de récréation, en plein air, accordée chaque jour aux prisonniers.
Il y a longtemps déjà que 31. Villermé, qui, sur cette question comme sur tant d’autres, a ouvert la voie, a demandé que, pour parer aux inconvénients des travaux inactifs et pour compenser autant que possible l’influence dangereuse de l’emprisonnement par l’effet salutaire d’un exercice forcé, on assignât alternativement aux mêmes détenus plusieurs occupations , qu’on fit succéder un travail pénible à un travail qui ne l’est pas, un travail (fui développe les forces à un travail sédentaire, un travail extérieur, ou en plein air, à un travail intérieur qui peut s’exécuter en tout temps. C’est dans le même but qu’ont été conseillés, de nos jours, les travaux agricoles. Mais il y a dans toutes ces idées des difficultés d’application qui en ont jusqu’ici empêché la réalisation.
Les punitions le plus fréquemment mises en usage dans les prisons sont :
1° Le peloton de punition. Ce peloton est formé par les détenus qui, pour des infractions légères à la discipline, ne peuvent participer aux repas communs et n’ont droit qu’à une ration de pain sec qu’ils sont tenus de manger debout dans la salle du réfectoire.
VÉNITKNTIAI H K (S Y S T !i M K ) .
2° L’interdiction de la
cantine, c’est-à-dire
l’impossibilité de
s'y procurer un supplément aux distributions habituelles.
3° La privation de légumes, ce qui réduit le régime journalier des détenus au pain et à la soupe exclusivement.
/i° La privation du matelas pendant la nuit.
5“ La salle de police où ils sont renfermés dans les cellules éclairées, avec une ration de pain sec pour tout aliment.
(3° Le cachot ou la cellule obscure, où ils sont couchés sur un lit de camp, sans matelas, n’ayant qu’une simple couverture, et où ils se trouvent privés des rations administratives : le prix du pain, seul aliment qu’ils puissent obtenir, est prélevé sûr leur pécule.
7° Enfin, le piton, espèce de crucifiement qui occasionne au condamné une fatigue et une oppression intolérables et qui finit souvent par provoquer l’évanouissement.
Ces punitions sont laissées à la discrétion du directeur. Il y a moins peut-être à leur reprocher les sévérités dont elles sont empreintes, que la tendance qu’elles montrent à réduire le condamné par l’abstinence et la faim. Les privations alimentaires peuvent avoir des inconvénients sérieux pour la santé de celui à qui elles sont infligées. L’administration avertie, par les rapports des inspecteurs, des abus qui s’étaient produits à cet égard, a dù y mettre un terme, afin de ne laisser à aucun condamné, quelles que fussent sa position pénale et la gravité de ses fautes, le droit de se plaindre de n’avoir pas une nourriture suffisante.
Toutes les maisons centrales sont pourvues d’une infirmerie à laquelle sont attachés un médecin ou chirurgien et un pharmacien. Les malades des autres prisons sont transportés dans les hôpitaux.
Les maladies qu’on observe le plus communément dans les prisons sont les scrofules et la phthisie pulmonaire. Il a été otïicielment établi que, parmi les détenus du sexe masculin, sur huit décès, il y en a trois environ causés par cette dernière affection, et un sur trois pour les femmes. En réunissant ensemble les cas
de phthisie et ceux de scrofules, on a constaté pour les hommes cinq décès sur onze et pour les femmes, cinq sur treize.
C’est moins à la vie prisonnière qu’à la vie de misère, de désordre et de vices qu’ont menée la plupart des détenus avant leur incarcération, qu il laut attribuer la fréquence de ces deux maladies. Les conditions délectueuses du régime intérieur des prisons,
58 PÉNITENTIA1UE (SYSTÈME).
comme lit mauvaise appropriation des lieux, le défaut d’entretien des vêtements, l’encombrement surtout, ont une action bien plus marquée sur le développement d’une autre maladie, le scorbut, qui sévit souvent a de courts intervalles dans nos maisons de détention et y règne parfois endémiquement.
Les maladies chroniques sont plus nombreuses que les maladies'aiguës chez les hommes détenus. M. Chassinat a constaté le contraire pour les femmes. (Je n’est pas seulement, dit-il, sous le rapport de leur mortalité et de la gravité de leurs maladies que les femmes prisonnières semblent plus favorisées que les hommes; la nature de ces mêmes maladies ne présente pas, au même degré, les caractères spéciaux qui rendent si remarquable la pathologie des prisons quand on l’étudie sur le sexe masculin. Le nombre des affections chroniques, relativement aux affections aiguës, est moins considérable; les maladies de poitrine et notamment la phthisie pulmonaire, sont moins fréquentes; ônfin, les cachexies, les scrofules et surtout le scorbut font proportionnellement beaucoup moins de victimes parmi les hommes que parmi les femmes. Nous ajouterons que, chez ces dernières, les dérangements de la menstruation donnent souvent lieu à des indispositions et même à des maladies sérieuses.
Quant aux considérations relatives à la mortalité, a la folie, au suicide, elles trouveront leur place dans la comparaison que nous aurons à établir, sous ces divers rapports, entre l’emprisonnement collectif et l’emprisonnement individuel.
Nous avons dit, en commençant, que toute bonne législation pénale devait avoir pour objet, l’expiation que réclame la violation de la loi; la terreur dont le châtiment doit frapper les coupables, et ceux qui seraient tentés de le devenir, l’amendement des détenus dans leur intérêt et dans celui de tous. Eh bien, s’il est un fait généralement reconnu aujourd’hui, c’est l’impuissance de l’ancien mode d’emprisonnement à réaliser la dernière de ces conditions. La contact incessant qu il permet entre les détenus, entretient parmi eux une corruption sans lrein et les met à même de former, dans la prison, ces associations redoutables dont la société a eu jusqu’ici tant a souffrir. La nécessité de meltic un terme à ce double inconvénient, a conduit à adopter le nouveau système d’emprisonnement qui nous reste a examinei et dont le principe est tout entier dans l’isolement du condamné.
Des prisons cellulaires. — La pensée d isoler les détenus
date de la lin du siècle dernier. Elle avait inspiré les plans de réforme qu’un Anglais, Howard, avait proposés à son pays et qui ne furent rejetés que parce que le dessein de coloniser la Nouvelle- Galles au moyen de la déportation des condamnés préoccupait alors l’Angleterre. Ce furent les Etats-Unis qui les premiers la réalisèrent.
En 1786, en effet, ils construisirent une prison dans laquelle les condamnés furent classés par catégories, les uns soumis à l’isolement sans travail, les autres travaillant en commun avec la faculté de converser ensemble. Ce premier essai n’eut, pas tout le succès qu’on s’en promettait. En 1797, l’Etat de New- York entra dans la même voie. La multiplicité des récidives fit bientôt comprendre finsuffisance du régime adopté. Alors les deux Etats de Pensylvanie et de New-York s’efforcèrent de l’améliorer; mais animés des mêmes intentions, ils se séparèrent sur les moyens. De là deux systèmes qui, après plusieurs tâtonnements plus ou moins heureux, consistent, maintenant, pour l'Etat de Pensylvanie, dans la séparation et l’isolement absolus des détenus le jour et la nuit avec travail solitaire; pour l’Etat de New-York, dans la séparation de nuit seulement et dans le travail en commun pendant le jour avec rigoureuse observation du silence. C’était le système qui avait déjà été mis en pratique dans une prison érigée i Gand , en 177*2, sous le règne de Marie-Thérèse.
Ces deux systèmes, dits de Pensylvanie et d’Auburn ont eu chacun de nombreux et chaleureux partisans. Ils furent essayés avec empressement par la plupart des gouvernements de l’Europe. La France accueillit ces projets de réforme avec plus de réserve. En 1840 seulement , M. de Rémusat , alors ministre de l’intérieur, proposait aux méditations des chambres le système de l’emprisonlement cellulaire, ne l’appliquant encore qu’aux détentions prévenues. En 1843, M. IJuchàtel, reprenant et complétant le projet de oi de son prédécesseur, étendait le principe de l’incarcération inlividuelle à l’emprisonnement pénal ; mais dans la limite de douze ms. Au delà de ce terme, suivant le projet de loi de M. Duchâtel, emprisonnement en commun devait succéder à l’emprisonnement ndividuel. La chambre des députés, dans sa session de 1844, ’onsacra, par son vote, le système de substitution ou plutôt de succession d’un mode d’emprisonnement à l’autre, mais dans ces ermes seulement, qu’après dix et non douze ans d’emprisonneuenl cellulaire, les condamnés seraient transportés hors du ter-
ri L°ire continental de la France. En 18/|7, ce même ministre, fort des données de l’expérience et appuyé sur les travaux d’une commission nommée par lui, présenta à la chambre des pairs une loi véritablement nouvelle sur le régime des prisons. L’emprisonnement cellulaire y était étendu à toute la durée des peines; les bagnes y étaient remplacés par des maisons de travaux forcés, où la ré-
clusion pouvait ne finir qu’avec la vie. Le rapport fut fait par le savant M. Bérenger et allait être soumis aux délibérations de la chambre des pairs lorsqu’éclata la révolution de 18â8.
Il y a maintenant en France environ 25 à 30 prisons cellulaires dont plusieurs sont en exercice depuis une douzaine d’années. De ces maisons, quelques unes sont sans importance et l’isolement n’est pas réel; mais il y en a 10 ou 12 où l’emprisonnement individuel est appliqué tel que le proposait le projet de loi précédent. Après avoir fait connaître les conditions matérielles et hygiéniques de ce nouveau régime , nous rechercherons quel est le degré d’influence qu’il exerce sur la santé et le moral des détenus.
Le plan généralement adopté dans la construction des pénitenciers modernes est le plan rayonnant. Dans ce système , tous les bâtiments convergent vers un centre commun du milieu duquel s’élève une espèce de belvédère d’où le directeur et les employés peuvent apercevoir d’un coup d’œil tout ce qui se passe dans les galeries ; l’espace laissé entre les bâtiments est occupé par les cours dans lesquelles sont construits de petits promenoirs-cellules, dont une partie est abritée contre la pluie, de manière à permettre aux détenus de prendre en tout temps l’heure de récréation qui leur est accordée chaque jour. Les avantages qu’on attribue à la forme rayonnante sont, d’une part, de faciliter la surveillance, et, d’autre part, de favoriser la pratique des secours généraux, surtout en ce qui se rattache aux distributions d’aliments. De chaque côté des galeries intérieures se trouvent deux autres étages de cellules superposées ; chacune d’elles est munie d’une fenêtre donnant sur la cour, et d’une porte ouvrant sur la galerie. A cette
porte est adaptée un petit judas qui permet de surveiller sans cesse tous les mouvements du prisonnier. La capacité des cellules a été
déterminée par le conseil des bâtiments civils, d après 1 avis des hommes de l’art les plus compétents, longues de h mètres, larges de 2 mètres 25 centimètres, hautes de 3; elles doivent avoir 28 mètres cubes de vide au moins ; dans quelques maisons déjà construites, ce dernier chiffre est même porté jusqu à 30 ; à 1 ours,
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il est de 35. L’intérieur de la cellule contient un hamac, une table, un tabouret, une cuvette avec un robinet d’eau, un bec de gaz et un siège d’aisances. Placé sur un tuyau de descente, ce siège d’aisances avait laissé, jusqu’à ces derniers temps, échapper les émanations les plus fétides. Mais cet inconvénient peut être désormais évité, grâce à un système combiné de chauffage, de ventilation et de désinfection des fosses d’aisances, dont l’application a été faite à Mazas il y a quelques années.
Ce système, dû à M. Grouvelle, ingénieur civil, est ainsi établi : Sous les six corridors formant les grandes ailes du bâtiment sont Je Grandes caves hermétiquement fermées, ouvrant sur le chemin île ronde par une double porte doublée de peaux de mouton , et dont les deux ventaux sont séparés par un tambour destiné à faire le service de vidanges. Dans ce couloir souterrain sont rangées des tonnes en nombre égal au nombre des cellules. A chaque tonne répond un tuyau de conduite sur lequel est ajusté un tube à angle aigu par lequel le tuyau de conduite , et , par suite , la cellule communiquent avec la cave. Celle-ci, par une ouverture ou canal voûté, communique avec une grande cheminée centrale où le feu est constamment entretenu , de manière à appeler tout l’air des caves et des cellules. Les cellules prennent l’air pur dans les corridors par une ouverture placée près des tuyaux de chauffage. La ventilation est réglée au moyen de registres à la partie inférieure de chaque tuyau de vidange, et par la diminution de l’ouverture de la cave sur la cheminée. Un remarque que la vitesse du courant est sensiblement égale pour toutes les cellules d’un même étage, mais qu’elle va en diminuant du rez-de-chaussée au premier étage et du premier au deuxième; c’est pour remédier à cela que l’on a établi les registres. On avait cru d’abord que l’on ne pouvait ouvrir les fenêtres, surtout du côté échauffé par le soleil, sans qu’il se fit un courant inverse des fosses dans les cellules et une infection; mais il a suffi de placer un tampon à chaque cuvette pour que les fenêtres pussent être ouvertes. L’appel de la cheminée reste assez fort pour que la ventilation continue à s’opérer. Dans le principe, la prise d’air des cellules avait lieu à l’extérieur par des ouvertures aux murs ; mais il en résultait, d’après l’inégalité d’échauffement de l’air extérieur, une grande variation dans la ventilation : parfois venait un courant en sens inverse. Le chauffage a lieu à l’aide de six fourneaux qui envoient de la vapeur d’eau à l’aide d’un serpentin dans une
caisse <1 eau «jui s’échaulfe et circule dans un double tuyau revenant sur lui-même le long- des corridors.
Il est donc permis de dire aujourd’hui que , sous le rapport de la salubrité, la cellule ne laisse plus rien à désirer.
Quant au régime alimentaire et aux vêtements, ils sont lesmêmes dans les deux systèmes d’emprisonnement. Dans les casoù la nourriture est insulïisante, il y est pourvu à l’aide de rations supplémentaires que le directeur et le médecin ont le droit de
prescrire.
Le travail , utile dans l’emprisonnement collectif, est indispensable dans 1 emprisonnement individuel; sans lui, l’isolement devient insupportable. Aussi , une des graves objections élevées par les adversaires du nouveau système d’incarcération était-elle l’impossibilité de procurer aux condamnés étroitement renfermés dansleurs cellules, des occupations variées, et de les soumettre à un travail productif. Eli bien , il existe aujourd’hui dans nos prisonscellulaires des industries de tous genres; on y voit jusqu’à destravaux de passementerie , de bonneterie , de tissage du lin, du coton , de la soie au métier, jusqu’à des travaux de reliure, d’ébénisterie, de serrurerie, etc., à l’établi.
Le travail, au reste, n’est pas le seul correctif opposé aux effetsfâcheux que pourrait avoir une solitude trop absolue. Dans l’emprisonnement individuel tel qu’il est appliqué en France, en effet, le détenu n’est complètement séparé que de ses compagnons de captivité. Il a avec les employés de la prison, avec les agents destravaux, avec les visiteurs du dehors, toutes les communicationsque permettent les nécessités du service et le caractère à la foisrépressif et moralisateur de la peine à laquelle il est soumis. 11 reçoit dans sa cellule l’instruction scolaire qui lui manque et l’éducation qui le préservera des dangers d’une nouvelle chute. Il en sort une ou deux fois par jour, pour prendre une heure au moinsd’exercice dans une cour également solitaire où le suit l’œil d’un gardien. Le dimanche, enfin, du seuil de sa cellule entr’ouverte, il assiste, le matin, à l’office divin, et dans le reste de la journée à quelques instructions morales et religieuses.
Maintenant est-il vrai, comme on le prétend encore, que le régime de la séparation individuelle, malgré tous les adoucissements qu’il a reçus, ait une inlluence plus funeste sur la santé et le moral des détenus que l’emprisonnement individuel? Le parallèle suivant, emprunté à l’excellent mémoire de M. Lélut sur la
déporta lion et l'emprisonnement cellulaire , prouvera (pie c’est le contraire qui est la vérité.
« Dans les prisons de l’ancien mode , dit le savant académicien, il y a approximativement , sur 100 individus de cet âge , 4 , 5 , 6 malades. C’était là, à peu près, la proportion des maladies dans une prison dont j’ai été durant dix-scpt ans le médecin, la prison du dépôt des condamnés à Paris. Son infirmerie contenait, en moyenne , 20 à 25 malades sur une population de 400 détenus. J’ai rencontré une proportion analogue, le 24 août 1846, dans la maison centrale de Nîmes. Elle avait, ce jour-la, 52 malades à l’infirmerie sur un total de 1,067 détenus adultes. Or, en cette même année 1846, quelle a été, dans les prisons cellulaires que j’ai visitées, la proportion des malades à la totalité de la population ? Dans la prison cellulaire de Lons-le-Saulnier , cette proportion était, le jour où je l’ai examinée, de trois malades ou indisposés sur une population de 70 détenus. Dans celle de Montpellier, elle était de 2 sur un total de 110 détenus. Dans celle de Bordeaux, elle était de 9 sur un total de 209 détenus , y compris les 54 prisonniers encore abandonnés à la vie en commun. Mais de ces 9 malades, 4 n’étaient atteints que d’alïections honteuses, indépendantes du régime de toute prison. Dans la prison de Tours, la proportion des malades était de 5 sur un chiffre de 110 détenus. Dans celle de Versailles, enfin , il n’v avait pas de malades sur le total de ses détenus, lequel se montait à 45. En 1847, dans la maison centrale de Clermont (Oise), sur 699 détenus il y avait 50 malades à l’infirmerie. C’est une proportion de 7 malades sur 100 dans une maison d’emprisonnement collectif. Dans la maison centrale deLoos, occupée par 1,064 détenus, cette proportion était de 10 pour 100. La prison cellulaire de Rhetel , le jour où je la visitai dans cette môme année 1847, n’avait, sur 88 détenus , pas un seul malade. Celle de Remiremont avait 2 malades sur 62 détenus. Il résulterait donc de ce que j’ai ainsi constaté dans mes visites de 1846 et de 1847, que la proportion des maladies dans nos prisons cellulaires est notablement inférieure à celle qu’on observe dans nos maisons centrales, ou maisons d’emprisonnement en commun. Mais, dire que les prisons cellulaires ont moins de malades que les prisons de l’ancien régime , c’est dire qu’elles donnent moins de morts, et c’est précisément ce qui a lieu. Dans la vie libre , chez les classes pauvres et à un âge moyen de trente a quarante ans , il meurt annuellement un peu moins de
'2 individus sur 100. C’est là, et sans attacher «à ce chiffre l’idée d une exactitude mathématique que la statistique ne comporte pas, c est la ce qui résulte des recherches qu’on doit sur ces matières aux hommes qui s’en sont le plus et le mieux occupés, et, par exemple, à MM. de Montferrant, Quetelet, Ch. Dupin, Vil- Jermé, Benoiston de Châteauneuf. Dans les prisons de l’ancien mode, dans les maisons de correction, dans les maisons centrales, dans les bagnes, la mortalité est double au moins de ce qu’elle est dans la vie libre du pauvre, c’est-à-dire qu’elle va annuellement à 4, 5 , 6 sur 100. Ce fait a été établi par les études récentes du docteur Chassinat sur la mortalité dans les bagnes et dans les maisons centrales de force et de correction. Il découle encore de mes propres observations dans la prison du dépôt des condamnés et dans diverses maisons centrales. Dans la prison du dépôt des condamnés , la mortalité , calculée sur une période de neuf ans, s’est trouvée de à, 21 pour 100. Le maximum a été de 8,10 ; le minimum, de 2,47.
» Dans quatre des maisons centrales que j’ai visitées , celles de Nîmes, de Clermont (Oise), d’Haguenau, d’Ensisheim, la mortalité moyenne s’est trouvée de 6 pour 100 par an. Dans la maison centrale de Nîmes, cette moyenne, calculée sur une période de 5 ans , a été de 5,2 pour 100.
» Dans celle de Clermont (Oise) , calculée sur une période de six ans , elle a été de à, 1 pour 100 environ.
» Dans celle d’Haguenau , sur une période de dix ans , elle a été de 6,75 pour 100.
» Dans celle d’Ensisheim , sur une période de douze ans , elle a été de 7,70 pour 100.
» Enfin , dans celle de Beaulieu, que j’ai visitée en 1851, elle a été, sur une période de dix ans , de 8 pour 100.
» Voyons maintenant quelle a été la mortalité dans un certain nombre de prisons cellulaires que j’ai visitées dans les années 1846, 1847 et suivantes. En 1846 , la prison cellulaire de Lonsle-Saulnier, qui compte 86 cellules, n’avait encore eu, à l’époque à laquelle je la visitai, aucun mort depuis trois mois qu’elle était en activité.
» Celle de Montpellier, composée de 84 cellules, n’avait eu, depuis deux ans qu’elle était ouverte, qu’un seul mort sur plus de 1,000 détenus.
» La prison cellulaire de Tours , constituée par 112 cellules,
n’avait eu que 2 morts en vingt-huit mois, et sur un total général de plus de 1,200 détenus.
» Celle de Versailles, composée de 62 cellules, n’avait pas eu un seul mort depuis quinze mois qu’elle était en activité, et sur un total de près de 300 détenus des deux sexes.
» L’importante prison cellulaire de Bordeaux avait vu , depuis qu’elle était devenue cellulaire , sa mortalité diminuée de plus d’un tiers.
» En 1847, dans la prison cellulaire de Rlietel, composée de 114 cellules, la mortalité, calculée sur une période de trois années et un total général de 1,369 détenus, avait été de 1 { pour 100 par an.
» Dans la prison cellulaire de Remiremont, composée de 72 cellules, la mortalité, observée sur une période de dix-sept mois et sur un total général de 514 détenus, avait été de zéro.
» Enfin , tout récemment, dans la prison cellulaire de Mazas, sur une période de deux années, s’étendant du 20 mai 1850 au 20 mai 1852, la mortalité a été juste moitié moindre de celle qui avait été antérieurement constatée, et sur une moyenne de sept ans , dans la maison d’emprisonnement collectif à laquelle elle succède , la prison de l’ancienne Force.
» Il n'est certes pas besoin de réunir tous ces chiffres et de tirer de leur réunion une moyenne générale approximative pour établir que la mortalité dans nos prisons cellulaires, dans celles au moins que j’ai citées, est moindre, plus de moitié moindre, que dans les maisons centrales d’emprisonnement collectif. C’est un résultat qui saute aux yeux et qu’on doit, ce me semble, regarder comme acquis.
» Je passe donc à la question de la proportion des cas de folie dans les prisons des deux systèmes. Voici comment on avait posé et résolu cette question. On avait dit : Dans la société libre et honnête, sur 1,000 individus il y a un chiffre d’aliénés qui estl. Sur le même nombre d’individus dans l’emprisonnement cellulaire, ce chiffre est de 2, 3, 4. Donc l’emprisonnement cellulaire rend insensé. C’était cette manière de résoudre la question qui était insensée. 11 fallait dire, et je crois avoir dit le premier: Dans la vie libre et honnête , il y a sur 1,000 individus un nombre d’aliénés qui n’est pas de 1, mais de 2. Dans toute vie prisonnière, pour des raisons tirées de la nature même de cette vie, et qu’il est bien facile de deviner, ce chiffre d’aliénés doit ni. 5
ôlre beaucoup plus considérable. Dans les prisons de l’ancien régime, ce cbillre est de h, 5, (5, 7 et plus, sur 1,000. Dans les prisons du nouveau régime, il n’est que de 2, 3, /i, 5 au plus. Donc ces prisons donnent moins d’aliénés que les anciennes. En 18ZiZi, lors de la discussion de la loi sur le régime des prisons à la chambre des députés, le ministre de l’intérieur, Al. Duchâtel, voulut mettre à l’épreuve la généralité de cette assertion , que je venais d’émettre. 11 ordonna en conséquence qu’on lui fit savoir quelle était la proportion des aliénés dans les vingt et une maisons centrales de France. Il s’en trouva plus de 10 sur 1 ,000. Voici sur ce sujet ce que j’ai observé et recueilli moi- même dans un certain nombre de prisons, soit de correction, soit, et surtout, de réclusion. En 18 Ixk , dans la prison du dépôt des condamnés à Paris, le chiffre des aliénés, constaté et calculé de diverses façons et à diverses reprises, s’est trouvé de 7 sur 1,000. Dans la même année, dans la maison centrale de Melun, ce même chiffre s’est montré de 10 sur 1,000. En 18/15, dans la prison correctionnelle de Roanne, à Lyon, il s’est trouvé, le jour où j’ai visité- cette maison, de 30 sur 1,000. En 1 8 Zi 6 , il a été, dans la maison centrale de ÏNîmes, de 12,3 sur 1,000; dans celle de Montpellier, de 10 sur 1 ,000. En 18/|7, il a été, dans la maison centrale de Clermont (Oise), de 2 1 sur 1 ,000 ; dans celle de Loos, de 1 2 sur 1 ,000 ; dans celle d’Haguenau, de 29 sur 1,000; dans celle d'Ensisheim, de 10 sur 1,000. Enfin, en 1851, dans la maison centrale de Beaulieu, il s’élevait, d’après la déclaration du directeur, à plus de 12 sur 1 ,000. On pourrait tirer de ces divers chiffres une moyenne générale du chiffre de la folie dans les maisons d’emprisonnement collectif, laquelle serait de 15 sur i ,000. Je ne la tire ou plutôt ne l’indique que pour montrer que ce chiffre, dans retordre de prisons, s’élève certainement au-dessus de celui que j’avais donné d’abord.
» Voyons maintenant quelle est cette proportion des cas de folie dans les maisons d’emprisonnement individuel , ou plus exactement dans celles de ces maisons que j’ai visitées. Au moment de ma visite, il ne se trouvait aucun aliéné dans les prisons cellulaires de Chalon-sur-Saône , de Lons-le-Saulnier, de Tours, de Montpellier, de Bordeaux, de Uetbel , de Remiremont, de Versailles. De plus, il ne m’y fut signalé, ou il ne me fut donné d'y rencontrer aucun indice d’un dérangement intellectuel qui fût un acheminement «à la folie. Quant au nombre des aliénés observés dans ces diverses maisons cellulaires avant l’époque de
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ma visite et depuis leur mise en activité, je dirai que la prison de Chàlon-sur-Saône n’avait pas en un seul aliéné sur une population moyenne de 80 détenus et dans une période de plus d’un an ; qu'il n’y avait pas eu non plus un seul aliéné dans la prison de Lons-le-Saulnier durant une période de trois mois et sur un chilïre moyen de plus de 00 détenus; pas un seul dans celle de Versailles durant une période de quinze mois et sur un total de près de 300 détenus; que la maison de Montpellier n’en avait eu que 4 dans une période de deux ans et sur un total de près de 1 ,000 détenus ; que celles de Tours et de lîordeaux n’en avaient pas eu une proportion plus grande; que la prison cellulaire de lUietel , dans une période de trois ans et sur un total de 1,309 détenus , n’avait pas vu se déclarer dans son sein un seul cas de folie; qu’ enfin il en avait été de même de celle de Demiremont pour une période de dix-sept mois et un total de 59/i détenus. A quoi j’ajouterai ce résultat tout à fait récent, que, dans la prison cellulaire de Mazas et sur un total d’environ 1,200 prévenus, on ne rencontre souvent pas un seul aliéné, et que, dans l’espace de deux ans et sur une population flottante de 12,542 détenus, celte prison n’a offert que 9 cas de celte maladie, nés et développés dans ses cellules. »
Ces chiffres prouvent donc, de la manière la plus positive, que l’emprisonnement individuel est beaucoup moins meurtrier pour le corps et pour l’âme que l’emprisonnement collectif. Un tel résultat n’a pas lieu de surprendre; car, ainsi que le fait remarquer, avec raison, M. Lélut, toutes les conditions de l’incarcération individuelle sont égales ou supérieures à celles du vieil emprisonnement; égales : l’alimentation, le vêtement, Te travail, l’exercice en plein air, tout cela est identique dans les deux modes d’incarcération ; supérieures : dans l’emprisonnement individuel le détenu habile une cellule dont la capacité est de 30 à 40 mètres cubes; tandis que dans l’emprisonnement collectif il travaille dans des ateliers où, la plupart du temps, il n’a pas 8 mètres cubes d’air à respirer, et couche dans des dortoirs ou des cellules où souvent il n’en a pas 10. Dans l’emprisonnement individuel, le détenu peut, dans les intervalles de son travail, prendre plus de mouvement qu’on n’en permet dans les ateliers de l’emprisonnement en commun. Enfin, dans l’emprisonnement individuel, il n’existe pour le détenu aucune de ces excitations au vice, et par
conséquent à la maladie, inévitables dansremprisonnementcollectif.
Une dernière accusalion, que nous ne devons pas omettre, a été portée contre la détention individuelle : On a dit qu’elle conduisait au suicide, et des faits malheureux qui s’étaient passés à Mazas semblaient justilier celle assertion. Dans cette prison, en effet, en deux ans, sur une population flottante et totale de 12,51*2 détenus, il y avait eu douze suicides, c’est-à-dire un suicide sur 1 050. C’était là un chiffre bien considérable sans doute. Mais si l’on examine séparément les deux années 1850 et 1851, on trouve que, pour la première, le chiffre est inférieur à celui des autres prisons. Pour l’année 1851, seulement, il est plus considérable. 11 est donc permis de le croire tout à fait exceptionnel. Si l’on voulait d’ailleurs argumenter contre le régime de détention individuelle, de ce chiffre malheureux, il serai t facile de répondre par des chiffres empruntés à l’ancienne prison de la Force, à bien d’autres prisons communes, où la proportion a été et est parfois bien plus considérable. Dans la prison commune du dépôt des condamnés, nous trouvons dans les années 1838 et 1848 , le chiffre de 1 suicide sur 770 détenus. On pourrait y répondre encore par des citations plus décisives, plus frappantes. En Angleterre et en Amérique, les chiffres de suicides dans les prisons cellulaires sont excessivement restreints.
Les résultats si favorables obtenus sur les adultes par l’emprisonnement solitaire, peut-on se les promettre également à l’égard de l’enfance. 11 n’est plus permis d’en douter après l’expérience si décisive tentée à la Hoquette. Cette prison, affectée à la correction des jeunes détenus du département de la Seine, a été, depuis 1840, entièrement soumise au système de l’emprisonnement individuel. Sous l’influence de ce nouveau système, l’état sanitaire des enfants s’est tellement amélioré, que la mortalité, qui dans les années précédentes s’était élevée à 40 et même 45 décès par an sur une population d’environ 500 détenus, était descendue, en 1840, à 1*2. Les effets moraux du nouveau système n’ont pas été
moins satisfaisants. Tout ce que la société de patronage instituée pour
donner appui et secours à cette classe de libérés avait pu obtenir avant que la séparation fût complète, c’est-à-dire avant 1840, c’était l’abaissement de la récidive parmi ses jeunes pupilles à 14,00 pour 100, tandis que, depuis l’adoption du système d’isolement, la récidive est graduellement descendue a 7,12 Nous avons indiqué, à propos de chacun des deux modes d’emrisonnenient que nous avons étudiés, les conditions matérielles
et hygiéniques sous lesquelles l’un et l’autre se trouvent plus spécialement placés. Il nous reste maintenant à poser quelques règles générales qui leur sont applicables à tous les deux.
C’est dépasser le but de la loi et en altérer l’esprit que d’imposer aux prisonniers une habitation malsaine; on devra donc choisir pour l’emplacement des prisons, quelles quelles soient, un lieu exempt d’humidité, ouvert, élevé et balayé par les vents. Les constructions seront disposées de manière à assurer la libre circulation de l'air. Il faut, de plus, qu’elles soient assez vastes pour procurer aux détenus, tant dans leurs ateliers que dans leurs dortoirs, un espace sutïisant et bien aéré. Les cours destinées à servir de préaux doivent être grandes, autant que possible plantées d’arbres et entourées d’arcades , sous lesquelles les prisonniers pourraient se promener par les temps de pluie. Le mur d’enceinte extérieur doit toujours être séparé des bâtiments par un intervalle assez large. C’est le seul moyen d’assurer la ventilation complète de toutes les parties delà prison. La nourriture accordée aux détenus devrait toujours être suffisante. L’article 613 du Code d’instruction criminelle le prescrit formellement. Si cette prescription de la loi était observée, elle rendrait possible la suppression de la cantineoù se dépense encore aujourd’hui, en presque totalité, non seulement la part du produit du travail qui peut être remise au condamné pendant qu’il subit sa condamnation , mais encore les gratifications que les entrepreneurs sont autorisés à lui donner à titre d’encouragement. Outre les gratifications en argent, les détenus reçoivent encore souvent, des entrepreneurs, des rations supplémentaires de pain, de viande et même de vin. Ces rations leur sont accordées, moins à titre de récompense, que dans le but d’obtenir d’eux un travail plus considérable. C’est là un abus que ne devrait pas tolérer l’administration. D’abord, nouscroyons qu’il peut avoir une influence fâcheuse sur la santé du détenu; et, de plus, il tend à ôter au travail son caractère moralisateur. Ce n’est pas, en effet, pour inspirer au prisonnier l’amour du lucre que le travail lui a été imposé, mais bien pour faire naître en lui l’esprit d’ordre et de prévoyance qui lui manque généralement, et pour lui préparer des ressources utiles, quand viendra pour lui le moment de la libération. En le soumettant à un travail excessif, on compromet ses forceset sa santé, et on ne lui laisse le temps, ni de la réflexion, ni du repentir indispensables à son amendement; nous ne saurions donc, trop recommander aux inspecteurs chargés de fixer les
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taxes (Ju travail, de rester toujours un peu en deçà de la limite que l’ouvrier détenu est en mesure d’atteindre.
S il est nécessaire que l’alimenlalion des prisonniers soit sulïisantc, il ne 1 est pas moins que les aliments dont elle se compose soient de bonne qualité. A cet égard, MM. les inspecteurs ont eu souvent a élever des plaintes qui dénotent , de la part de 1 administration, une regrettable négligence. Ainsi, le pain est quelquefois fait avec de mauvaises farines et presque toujours il pèche par son défaut de cuisson et de manutention. Or le pain mal conditionné, ainsi qu’on l'a dit avec raison, passe vite; il ne nourrit pas, il fatigue l’estomac, il use les forces et ne les répare point. La viande, dont chaque détenu reçoit, deux fois par semaine, une petite portion, ne devrait point être de qualité aussi médiocre quelle l’est généralement. Il vaut mieux quelle soit grillée, rôtie ou cuite au four que bouillie dans l’eau.
Sous certains climats, dans les localités malsaines, ou lorsque la constitution des détenus est détériorée par quelque maladie grave, comme le scorbut ou l’affection scrofuleuse, il devient nécessaire de prescrire l’usage de boissons fortifiantes, telles que la bière ou le vin. Cette prescription est laissée à l’initiative des directeurs qui ne sont autorisés à la suivre qu’exceptionnellement et comme dérogation à la règle générale. L’eau est, en effet, d’après les règlements, l’unique boisson des prisonniers. Aussi sa pureté et sa bonne qualité importent-elles essentiellement à leur santé.
Il est nécessaire que toute prison puisse se procurer l’eau avec facilité et en abondance. Cette double considération importe tout aussi bien à la propreté des détenus qu’à celle des différentes parties de l’établissement. 11 résulte d’études entreprises par MM. Parcbappe et Bouteville, que l'étendue de toiture nécessaire pour abriter une population quelque peu nombreuse, sans que les bâtiments soient extrêmement élevés , peut fournir la possibilité de recueillir, en grande partie, sinon en totalité, les eaux exigées par les besoins du service. Un séminaire placé dans un lieu absolument dépourvu d’eau, et à proximité du terrain choisi pour l’érection de la succursale , présentait cette condition tavorable. Les eaux pluviales du Mont-Saint-Michel composent l’unique boisson des détenus et l’on trouve à leur emploi d incontestables avantages.
Le travail dans les prisons est aujourd’hui soumis à deux modes administratifs différents : l’entreprise et la régie. Dans le pre-
PÉNITENTIAIRE (SYSTEMB). 71
mier de ces modes , un entrepreneur est chargé de la totalité du service de l’établissement : c’est lui qui, au moyen do marchés, se charge de nourrir les détenus, de les fournir de médicaments, de les vêtir, de les blanchir, de les coucher, de subvenir aux dépenses de sépulture et d’inhumation, de pourvoir aux frais du culte, de munir les gardiens de capotes et d’armes; de fournir certaines prestations aux employés et même au directeur; de faire enfin les réparations locatives des bâtiments. Enfin c’est l’entrepreneur qui se charge de procurer le travail aux détenus, d’après un prix de journée réglé par un tard. Il verse les sept dixièmes de ce prix dans la caisse du greffier comptable de la maison pour être employé conformément aux règlements; les trois autres dixièmes lui sont abandonnés. On comprend quelle influence donne à l’entrepreneur ce système dans lequel, ainsi que l’ont fait remarquer MM. de Beaumont et de Tocqueville, la santé, la vie , la religion , la mort , tout est donné à l’entreprise. Ce que nous avons dit des moyens employés pour obtenir des détenus un travail exagéré ou de la négligence calculée apportée dans le renouvellement de leurs vêtements, prouve que cette influence n’est pas toujours exercée sans inconvénients. Dans le système de la régie, au contraire, c’est le gouvernement qui se charge luimême de la nourriture et de l’entretien des détenus, en même temps qu’il centralise dans ses mains tous les travaux et en recueille le produit , le bénéfice. L’un des grands avantages de cette méthode est d’apporter des garanties plus certaines de moralité et de justice dans la fixation des taxes mises en pratique, à titre d essai; dans plusieurs maisons centrales, elle a réussi au delà de toute espérance. Quel que soit d’ailleurs celui des deux systèmes que l’expérience fasse prévaloir, il importe que l’administration exerce la plus active surveillance sur les éléments du travail pénitentiaire.
Les industries insalubres qui ne feraient qu’ajouter encore aux autres causes d’affaiblissement et de malad e qui existent déjà dans les prisons en seront exclues. Toutes les précautions jugées nécessaires seront prises contre celles qui peuvent être pernicieuses à la constitution de ceux qui les exercent, soit à cause des poussières irritantes qui se dégagent des matières premières, soit à cause des gaz délétères (pie respirent les travailleurs. Dans le premier cas, sont les industries du chanvre, des boutons de nacre, du cardage de la soie; et dans le second, l’indusl
rie
des peigneurs de laine , qui oblige les détenus qui y sont attachés à travailler près des réchauds où brûle du charbon de bois. A l’exception des travaux de menuiserie, de charpenterie, de marbrerie, de corderie , dont l’exercice exige de l’espace et de l’air, la plupart des industries exercées dans la prison sont sédentaires. (l’est là, on ne saurait le nier, une condition fâcheuse au point de vue de la santé des détenus. Pour y obvier autant que possible, les hommes qui se sont occupés de l’hygiène des prisons ont conseillé dès longtemps d’assigner alternativement aux mômes individus plusieurs occupations ; de faire succéder un travail pénible à un travail qui ne l’est pas; un travail qui développe les forces à un travail sédentaire; un travail extérieur ou en plein air à un travail intérieur qui peut s’exécuter en tout temps. Ce dernier point était spécialement indiqué à l’attention de l’administration supérieure, dans un rapport que M. le docteur Ferrus avait été chargé de faire, en lSh'2, sur la maison centrale de Clairvaux, C’est surtout, disait alors le savant inspecteur général , sous le rapport de la nature et de l’organisation des travaux auxquels les détenus sont assujettis, qu’il y aurait, à notre avis , de larges modilications à opérer en plus d’une occasion; je me suis formellement exprimé à ce sujet. Je crois qu’il est à désirer que l’on remplace en partie ou en totalité pour les détenus les travaux essentiellement nuisibles qui n’obligent qu’à des mouvements restreints et qui s’exécutent au sein d’ateliers obscurs et encombrés, par des travaux en plein air, exerçant vivement les forces du corps. On a proposé de multiplier et de prolonger les promenades. Ce serait diminuer, en effet, les inconvénients de la captivité; mais les malfaiteurs ne sont point renfermés pour avoir une distraction, mais pour subir un châtiment; l’indication est précise : la difficulté est d’établir une combinaison propre à la réaliser. Un système
de travaux agricoles est, suivant moi, très praticable pour de jeunes détenus; mais en serait-il de même pour les adultes, hommes et femmes? Le docteur Fourcault a lu à l’Académie un mémoire sagement conçu sur les vices sanitaires que renferment nos établissements publics, et dans lequel il conclut qu’on devrait soumettre les prisonniers à deux ordres d’occupations dans la journée, cellesci sédentaires, celles-là fatigantes, se corrigeant 1 une par 1 autre, et permettant, sans préjudice pour la saule, l’emploi d un plus
grand nombre d’heures de travail.
L’idée d’employer les détenus a îles tra\ aux agricoles a etc
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réalisée dans plusieurs maisons centrales. A Clairvaux , entre autres, dix-huit prisonniers adultes, choisis de [(référence parmi les scrofuleux, les scorbutiques, les hommes affaiblis, les convalescents, étaient journellement conduits, en 1847, dans les bois qui avoisinent cet établissement, et employés au nettoiement de la forêt domaniale. Les détenus , une fois au grand air et soumis à des labeurs propres à réparer leurs forces, ont obtenu , en très peu de temps, les uns une santé meilleure , les autres une complète guérison.
M. Léon Faucher, dirigé par des préoccupations différentes de celles qui ont inspiré le rapport de M. le docteur Ferrus, avait également demandé que l’on créât, pour les individus nés à la campagne et dont le nombre est d’environ 20,000 sur un personnel de 50 à 60,000 détenus, des pénitenciers agricoles, qui, d’une part, fussent en rapport avec leur ancien genre de vie et les nécessités de leur avenir, et qui, d’autre part, rétablissent pour eux l’égalité dans la peine.
Nous croyons qu’une telle mesure, ainsi généralisée et fondée d’ailleurs sur une distinction dans laquelle la loi ne nous paraît point pouvoir entrer, ne manquerait pas de rencontrer, dans l’application, de sérieuses et insurmontables difficultés. Il n’en serait pas de môme de celle qui se bornerait à faire alterner des travaux inactifs avec des travaux exigeant un certain déploiement de forces musculaires. L’exécution de cette sage mesure sanitaire ne serait pas plus difficile à réaliser dans le système de l’emprisonnement individuel que dans le système de l’emprisonnement collectif. Déjàdes travaux de reliure, d’ébénisterie, deserrurerie, etc., à l’établi, sont en exercice dans nos prisons cellulaires. D’autres occupations plus pénibles pourraient même y êtreintroduites. Ainsi, il est facile, dit M. Bérenger, de l’intérieur du pénitencier de faire mouvoir des artifices, qui, placés en dehors de l’enceinte, seraient rnis en œuvre, soit pour élever des eaux, soit pour le moulinage du grain, le sciage des planches, le forage du bois ou du fer, soif pour une foule d’industries dont le commerce, la marine et l’administration de la guerre pourraient tirer avantage. L’agent destiné à faire jouer ces artifices traverserait un certain nombre de cellules; il y serait mis en mouvement par les détenus qui pourraient y être occupés plusieurs heures chaque jour.
Dans les prisons où les détenus travaillent en commun, les ateliers doivent toujours être très proprement tenus, spacieux,
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bien aérés et pourvus d’appareils ventilateurs qui en renouvellent incessamment l’air et dispensent d’y établir de temps à autre, comme cela se pratique aujourd’hui, des courants d’air qui oni le grave inconvénient d’en abaisser brusquement la température et de développer chez les prisonniers de nombreuses alléchons pulmonaires. C'est, sans aucun doute, à ( inobservation de ces règles hygiéniques dans les occupations imposées aux détenus qu’a été dù l’affaiblissement de la mortalité qui résulta de la cessation du travail décrétée en IS/18 par le gouvernement provisoire. M. le docteur Boileau de Castelnau , qui a tant fait pour éclairer la question relative au système pénitentiaire et pour améliorer dans une juste mesure la santé des détenus, nous a fait l’honneur de nous communiquer à cet égard des renseignements très importants.
La mortalité annuelle de la maison centrale de Nîmes, pendant les *23 ans où les détenus ont été occupés à l’industrie, a été de 91,82 par an , ou de 1 sur 12,93. En h ans, depuis la suspension de l’industrie, sur une population moyenne de 1,175 détenus, il est
mort 157 détenus.
Moyenne annuelle 39,25
Si l’industrie avait continué , il aurait dù
mourir 91, 82 X k — 367,28
Il n’en est mort que 157
La supension des travaux a donc sauvé la
vie à 210
Soit, par an 52,50
Voici les détails :
1868. . . Population. . . 1191; 36 décès, ou 1 sur 33,08
Mais cet honorable médecin , pas plus que personne , tend substituer l’oisiveté au travail ; il regarde celui-ci
ne p recoin me
indispensable à la moralisation pénitentiaire. Il faut seulement s’attacher à lui faire des conditions telles, qu’il 11e puisse, en aucun cas, devenir iatal aux détenus. Eli bien, ces conditions, selon nous, sont tout entières dans une bonne organisation des ateliers et dans une distribution convenablement modérée des I àchcs •
Nous avons signalé, en parlant des vêtements , la négligence
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calculée que certains entrepreneurs apportent à les renouveler. Cet abus est d’autant plus regrettable que le froid et l’humidité sont d’actives causes de maladies parmi les prisonniers. Il serait, par conséquent, de la dernière importance que les habits fussent fournis toutes les fois qu’il en est besoin et que la substitution de ceux d’hiver à ceux d’été fût toujours d’accord avec la marche ordinaire des saisons. Il est également utile que les vêtements soient assez longs pour couvrir convenablement toutes les parties du corps , et assez amples pour ne gêner aucune fonction. Conformément à un désir depuis longtemps exprimé par les inspecteurs, il serait à souhaiter que l’administration voulût bien accorder à chaque détenu un vêlement supplémentaire, comme une limousine, par exemple, qui pourrait lui servir, soit pour passer d'ateliers très chauds dans des réfectoires non chauffés ou dans de froids promenoirs où il est tenu de marcher à pas lents, soit pour suppléer, dans certains cas, à l’insuffisance des couvertures.
Des colonies pénales. — Le projet d’introduire la déportation dans notre système pénal n’est pas d’une date récente. La déportation, en France, est une institution de 1789; seulement il n’était question alors que de l’appliquer aux crimes politiques. C’est en 1821 que le gouvernement se proposa de substituer la transportation à la peine des travaux forcés. En 1827, les vœux de quarante-deux conseils généraux de département demandaient de remplacer les bagnes par la transportation et l’établissement de colonies pénales. Quelques années après, l’opinion publique ne manqua pas de remarquer un fait très significatif. L’Angleterre avait, depuis longtemps, entrepris une grande et mémorable expérience. Portée, en 1838, devant une commission composée des hommes les plus éminents, la question de la déportation avait subi une condamnation d'une accablante autorité. Mais, malgré cette condamnation, l’Angleterre n’avait pas renoncé a ses colonies pénales; en 18A2, et surtout en 18/17, elle avait adopté un système nouveau qui, tout en maintenant la déportation, donnait salislaction aux exigences des doctrines pénales le$ plus recenles. Cette obstination de l’Angleterre à ne céder aux conseils des novateurs que pour mieux persister dans ses errements, avait averti les esprits pratiques. Il paraissait désormais opportun d introduire en France les derniers résultats de l’expérience anglaise; car la réforme de notre régime pénal, jugée par
tous nécessaire, se trouvait on présence de diilicultés presque insurmontables. Nous n’en citerons qu’une signalée à la fois par les membres de la magistrature et par tous les inspecteurs des prisons : la nécessité de vider les bagnes et d’enlever de notre sol ces foyers de crimes et de perversité. C’est alors que le décret suivant est venu donner à ces principes une solennelle et définitive confirmation :