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pouvait manquer d'en augmenter le nombre, lui dont le génie vaste et facile embrassait toutes les connaissances. Ascoli, Bologne, Milan furent témoins doses brillants succès quand il y enseignait la philosophie et la théologie.
On jugea que les provinces n'étaient pas un théâtre digne de ses talents, et ses supérieurs s'empressèrent de le rappeler'a Rome pour demeurer au couvent des Saints- Apôtre?, et pour proférer la théologie au collège de Saint- Bonaventure, fondé par Sixte- Quint : il avait alors 35 ans. Il remplit cette place avec un nouvel éclat ; son enseignement répandait le jour le plus lumineux sur les matières les plus obscures. Malgré ses succès, il ne chercha que l'ombre du cloître» et il n'aima qu'a vitre ignoré.
Cependant ses talents le mettaient malgré lui en évidence, et, s'il ne devint pas général de son ordre , c'est qu'il s'obstina toujours A refuser cette dignité. « Je vous conjure de n'ôire point pour moi,» disait-il aux religieux français qui , dans les différents chapitres, voulaient lui donner leurs voix, « nais d'être toujours mes amis, non $iti$pro me, sed mini > Comme il était universellement Aimé et estimé, il enlevait les suffrages en faveur de ceux qu'il croyait les plus capables de gouverner. Le P. Colombiui lui dut l'honneur d'être général , et il se faisait un devoir de le publier.
Quoique Ganganelli s'efforçât de mettre une barrière entre le public et lui, sa cellule était le rendez- vous des savants, des princes, des cardinaux ; car il faut dire à la gloire des Romains, qu'ils vont chercher le mérite partout où il est, et que les Grandeur* comme les timinence$ s'abaissent, sans hésiter, quand il s'agit d'honorer la science et la vertu. 11 n'y a point à Rome de religieux, pour peu qu'il soit célèbre, qui ne reçoive de temps en temps la visite affectueuse de quelque cardinal , et c'est a celle distinction qu'on doit la noblo émulation qui anime en Italie les diverses communautés « Les ordres religieux n'ont dégénéré dans la plupart des Etats, » disait Benoit XIV au cardinal de la Rochefoucauld, « que perce qu'on les avilit au lieu de les faire valoir; quand on saura décorer des honneurs de l'épiscopat les religieux qui se distinguent par la science et par la piété, on trouvera dans les cloîtres des hommes pleins de talents et de vertus. ■ C'est sous le règne de cet illustre Pontife, que Ganganelli devint consulleurdu Saint-Office, place importante à Rome, et qui exige beaucoup de connaissances. On sait que la congrégation du Saint-Office, composée de douze cardinaux, de plusieurs prélats et de quelques théologiens religieux qui prennent le titre de con- .'ulleurs , juge des matières d'inquisition et d'hérésie, quoique l'inquisition soit depuis longtemps a Rome un tribunal presque sans vigueur. Les Papes, pour ne pas s'écarter de la modération évangélique, fermaient les jeux sur des délits qui n'avaient souvent leurs sources que daus l'étourderio ou le
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préjugé, mais qu'on punissait autrefois dn dernier supplice en Espagne et en Portugal, où l'inquisition était plutôt une institution politique. Aussi, de tout temps, la villo où on était le moins inquiété pour les affaires de religion, était la capitale du monde. chrétien.
La confiance qu'on avait dans les lumières de Ganganelli l'appliqua souvent à des éludes qui n!avaienl nul rapport avec ses emplois : il lui fallut approfondir les questions qu'on traite dans les diverses congrégations. Pour ne pas donner de décisions au hasard, il/ se livrait aux nlus profondes recherches : ■ Je crains tellement de me tromper, » disait-il, « quand on me demande un avis important, quej'emploie trois jours à co qui n'en exigerait qu'un. » Le malin le surprit plus d'une fois la plume à la main, lors* qu'il croyait n'être qu'au milieu de la nuit, et surtout lorsqu'on l'appliqua à la correction des livres orientaux. Tout autre que lui eût succombé sous un pareil travail. Pour se reposer, il faisait sa récréation de l'élude du droit canon, science qu'on ignoro communément en France, qu'on approfondit en Italie, et qui est d'autant plus nécessaire qu'elle embrasse une multitude d'objets relatifs à la religion et au gouvernement des Etals. On sait que c'est la jurisprudence ecclésiastique , composée des décrets des conciles, des Papes et des maximes des Pères. Le moine Gralien, en ramassant tout ce qui se rapporte h ces objets, en fit un recueil mémorable qu'il publia en
Bi-nott XIV s'étonnait avec raison qu'il n'y avait point à Paris d'école où l'on pût s'instruire a fond du droit canonique ; et, en cela, il pensait comme le chancelier d'Aguesseau. Ce magistrat disait un jour au supérieur d'une congrégation : « Mous avons assez de théologiens , mais il nous manque des canonistes ; et si vous voulez rapprocher de vous les évêques, qui s'en sont éloignés, établissez pour vos jeunes gens une étude de droit canon; on aura besoin d'eux, tl l'on viendra vous consulter, a
Benoit XIV, encore plus canoniste que théologien, appelait souvent le P. Ganganelli pour avoir son avis : « Il joint, » remarquai l-il, « une mémoire immense à une vaste érudition; et, ce qui fait plaisir, c'est qu'il est mille fois plus modeste qu'un homme qui ne sait rien, et qu'on croirait qu'il n'a jamais gardé la retraita, tant il esl gai. » C'était le moyeu de plaire a cet illustre Pontife , dont l'enjouement fut toujours si vif que, malgré les inquiétudes, lesaffaires, la dignité même du souverain pontificat , il n'arrêta jamais le cours de ses bons mots : par une saillie il se délassait du. travail le plus sérieux.
Quant au P. Ganganelli, ou se persuadera facilement que, livré à des études aussi profondes, il n avait pas dégoût pour la direction des âmes. Il le fait voir lui-même dans uuo lettre qu'il écrivit à dus religiouses qui
le persécutaient pour qu'il prtt soin de leur conscience. S«>n relus était conçu en ces termes : « Je n'ai aucune des qualités requises pour vous diriger. Toujours vif t quel» qiif fois brusque, souvent disirait, sans cesse occupé, je n'aurais ni le temps, ni la patience de vous écouter. Détachez-vous donc de moi, je vous supplie, ou je finirai par vous faire une confession générale do ra^s imperfections, qui vous convaincra que je ne suis pas lu guide dont vous avez besoin. Le cardinal vicaire connaît des âmes célestes qui auront la patience do peser gravement vos fautes les plus légères, et cest a lui qu'il faut vous adresser. Si vous n'aimrz que Dieu, vous penserez que votre règle e.«t votre meilleur directeur, que votre, pensée ne sera pure que lorsqu elle n'aura plus d'affections sensibles, et qu'une Ame vraiment religieuse n'est ni a Cépbas, ni à Apollon , mais à Jésus-Christ. » Quelquo temps après, il terminait ainsi une lettre adressée à l'évoque de Pérouse , son ami : « Bnfln les religieuses, peut-être après vingt lettres qu'elles m'ont adressées, m ont laissé tranquille. Jamais elles ne se seraient avisées de troubler mon repos, si elles savaient combien j'aime ma cellule, mes livres et mon travail. Si jamais je let abandonne, 9 centrai d'être heureux. J'ai assez évalué es biens de ce monde pour savoir qu'il n'en est pas de plus grand que d'habiter avec Dieu et avec soi-même. Vous me demandez ce que je fais : Je pense, et je considère les pensées que je fais éclore, comme une petite famille qui m'appartient, et qui me tient compagnie. On n'est seul que lnrs-
3u'on s'isole de soi-même, pour se répanre dans la société. Je n'aime ni le tracas, ni la misanthropie. Je rirais plutôt seul, que de m'altrister. » Le P. Ganganelli allant un jour a Assise recueillir l'esprit du fondateur de son ordre , qui naquit et mourut dans ce lien, rencontra un paysan, dont il fit sa compagnie pendant plus d'une heure. Ils marchaient tous deux ensemble, lorsque le paysan , après l'avoir entendu parler, lui dit : « C'est dommage que vous ne soyez qu'un frère convers (il jugeait de lui par son extérieur fort négligé); car il me paraît que, si vous aviez étudié , vous pourriez bien êlro comme Sixte-Quint. J'ai son portrait chez nous, et je trouve que vous avez son air fin. • L'idée de Sixte est tellement imprimée chez les Italiens, qu'il n'y a pas jusqu'aux gens de la campagne qui n'en parlent fréquemment. Il n'est pas d'enfant du peuple qui ne rêve la papauté, parce qu'on leur inculque que Sixte-Quint fut élevé du sein de la nous sière au souverain pontificat. Montesquiei disait è ce sujet a que les Romains modernei ont encore le germe du génie des anciens, et que, si on leur donnait une heureuse secousse, on en ferait des grands hommes. » Il est étonnant qu'un écrivain célèbre, après avoir déclamé avec la plus grande force contre la folio des guerres et la fureur des combats, tourne en ridicule les nouveaux , parce qu'au lieu de casques et de
sabres, ils ont des bréviaires et des mitres : comme s'il n'y avait pas d'autre voie que celle des armes pour acquérir de la gloire: mais Voltaire a commis bion d'autres inconséquences. On voudrait bien savoir ai un Sixte V, si tant de Papes, qu'il serait trop long de nommer, ne se sont pas autant illustrés que des ravageurs de provinces, et si la manière dont ils gouvernèrent leurs Etals ne vaut pas bien la manie d'un Charles XII, qni quitta les siens pour vexer des nations étrangères, et pour ensevelir ses soldats dans Tes neiges de la Russie.
La magnanimité consiste dans la grandeur d'âme, et celle des souverains dans l'art de rendre les peuples heureux.
Il était temps que les honneurs vinssent chercher Ganganelli , ou plutôt l'investir', car il fallait qu'ils lui fissent violence, pour qu'il les acceptât. Des appréciateurs du mérite, voulant ajouter a la gloire du Sacré Collège (le corps qui renferma jamais le plus de grands nommes) , le proposèrent è Clément XIII , Pape rempli des plus droites intentions : « C'est, » lui dirent-ils, ■ le religieux le plus humble, le plus savant, le plus laborieux , et c'est honorer la fiourpre romaine , que de l'en décorer.» Le Souverain Pontife n'eut pas de peine è se déterminer. Il connaissait d'ailleurs, par lui-même et par les notes favorables de Benott XIV, son prédécesseur, le consulteur du Saint-Office.
Le neveu du Pane, Ruzzonico, connu sous le nom de cardinal Patron, l'envoya chercher au couvent des Saints-Apôtres, et, après lui avoir demandé si son travail était en règle , s'il n'avait rien à se reprocher, lui déclara d'une manière propre ft l'intimider, ■ qu'on avait dit au Saint-Père bien des choses sur son compte; qu'il hésitait de lui intimer les ordres de Sa Sainteté, dans la crainte de lui causer une trop grande révolution ; que cependant il ne pouvait s'empêcher do lui apprendre que le Pape voulait absolument... qu il fût cardinal. » Le dénoûment de celte suspension, laquelle taisait croire à Ganganelli , comme il le dit plusieurs fois , qu on avait indisposé contre lui le Saint-Père, fut un coup do foudre qui parut l'atterrer. 1) tomba aux pieds du cardinal, et lui dit: c Ce n'est point une fausse humilité qui m'engage à vous déclarer que je nu mérite nullement cet honneur , mais la conviction que j'ai de mon néant et de mes imperfection!*. J'ose vous protester que celle promotion ne fera point d'honneur a Sa Sainteté, qu'elle troublera mon repos par les envieux qu'elle me suscitera ; si le Pape veut honorer I ordro de la pourpre, il y a plus de dix sujets dans le couvent que i habite, qui méritent è tous égards cette laveur beaucoup mieux que moi. »
Quand le cardinal lui eut répondu que le Saint-Père avait prévu son refus, et qu'il lui ordonnait, sous peine de désobéissance, de se soumettre à ses volontés , il n'y eut plus moyen do résister, et Ganganelli, confus de son élévation, alla apprendre, presque en tremblant, cetto nouvelle à ses