‹ Dictionnaire de bon langage [microforme]Chapitre 7 sur 58 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Au début de cet ourrage, il convient d'attirer l'attention du lecteur sur quelques points.

Je demande d'ab-rd aux étrangers qui feuilletteront ces pages de ne pas juger du langage des Canadiens français d'une façon absolue et trop sévère. Les expressions vicieuses ou les anglicismes cités dans ce livre ne 8e Tencontrent pas sur les lèvres de tout le monde. Comme dans tous les pays, il y a des Canadiens qui parlent mal, d'autres bien, d’autres très bien. Pour qu'un ouvrage de ce genre soit un peu complet, il faut bien signaler à peu près toutes les fautes, qu'elles soient fréquentes ou non. x

A mes compatriotes je dois dire qu'il ne s’agit pas ici d’un dictionnaire de nos fautes, mais d'un dictionnaire de bon langage. Mon but n’est pas de condamner, mais d'améliorer notre parler, de lui donner une note bien française, de substituer le mot français au mot anglais, le gallicisme vivant et imagé à l'éxpression anglaise ridiculement traduite.

Je ne me pose donc pas en juge des mots et je ne voudrais pas qu'on crût que tout mot sur: lequel des observations sont faites n'est pas français. 11 peut l'être, mais non d'un usage courant, il peut être vieux et démodé, ce peut étre un terme anglais même accepté par le dictionnaire, mais auquel il faut tôujours préférer le terme français, quand il existe.

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Par le fait que je cite tel canadianisme, tel archaïsme, tel mot anglais francisé, je ne le condamne pas, mais j'essaie de donner autant que possible l'équivalent bien français de ces sortes de mots, laissant à l'orateur publice ou à l'interlocuteur la liberté d'employer tel archaisme, canadianisme ou terme anglais francisé qui sera nécessaire pour être compris, . ou qui donnera à la conversation une note plus agréable. |

Si j'indique des mots tels que embarquer, amarrer un cheval, ancrer, achaler, amancher, etc., ce n’est pas pour en blâmer l'emploi, du moins dans le style ou le langage familier, mais pour signaler le sens par’'culier que nous leur donnons et en faire connaître l’équivalent français qu'il ne faut pas ignorer.

D'un autre côté, les barbarismes, les solé- cismes, les expressions anglaises qui changent de sens en étant traduites mot à mot, telles que ‘‘donner le change’ (give change), ‘‘Je vous ai manqué’ (I missed you), ‘‘contrôler (dans le sens de dominer un incendie), sont absolument blämables et n'ont droit à aucune indulgence. Entre les mots, il y a donc des distinctions à faire. .

Employer un archaïsme, un canadianisme, une expression locale n’est pas une faute, mais il faut absolument connaître l'expression . correspondante en bon français afin de n'être *.pas pris à court quand on parle à des étran-

gers, ou en public, ou quand an.veut employer le style correct et châtié.

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Il faut savoir varier ses expressions, leur donner de la vie. Voilà pourquoi, à chaque mot, j'ai donné le plus possible d'équivalents.

Ces équivalents contribueront cussi à enrichir le vocabulaire si écourté de plusieurs qu'ils sont obligés d'aller mendier à une langue étrangère des expressions toutes faites, alors qu'ils ont chez eux un grenier d'abondance.

Contrairement à ce que pourrait Lisser entendre la conduite de ces anglomanes, la langue française ne manque pas de vocables pour ezprimer non seulemeni les idées, mais les nuances des idées.

Il travaille à détruire la note française de notre langue, celui qui favorise l'envahissement des termes empruntés à l'anglais. Ces derniers, le dictionnaire les autoriserait-il, de- ‘vraient, surtout, quand ils ont un équivalent français, être proscrits sans pitié. Les Français, me dira-t-on, ne sont point si méticuleux. C'est malheureusement vrai; aussi, de vigoureuses protestations se sont-elles élevées: celles de Charles Lebaigue, de Génin, d’Alphcuse Karr, par exemple; aussi, relles d'Améro : dans son ouvrage: De l’anglomanie dans le . français. Ajoutons que le caractère nationai de la France n'en souffre pas sensiblement.

Chez nous, c’est le contraire. Chaque concession de ce genre est un pas vers l’anglicisation et nous y allons à si grande vitesse qu'il fau- . drait plutôt songer à faire machine en arrière qu'à accélérer la course fatale. Se)

Toute personne qui connaît le français et

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l'anglais doit apprendre à ne pas confondre le sens des deux mots qui se ressemblent : change ne se traduit pas par ‘‘du change’; save money par ‘‘sauver”’ de l'argent ; charge too much par ‘charger trop cher''; directory par ““directoire'’; elevator (ascenseur) par ‘‘l'élévateur”’.

Chose étrange: ce sont les personnes qui ge piquent d'être bien instruites qui, de nos jours, parlent le plus mauvais français. Elles n'oseraient jamais dire: creire, siau, amiquié, ce qui, après tout, n’est qu'une façon ancienne et jadis parfaitement admise de s'exprimer, mais, en revanche, les expressions comme celle-ci ne les effaroucheront nullement: je vous introduis (présente) M. Laurent; c'est correct (entendu) ; j'ai un appointement (rendes-vous; jobber une maison, faire du real estate, payer cash, cranker un automobile, casher un chèque, etc.

IL semble que la première façon de parler soit préférable, car elle a déjà été française, tandis que la secorde n'est él détestable et indigeste jargon.

Les ouvriers, les campagnards, s'ils parlent d'une façon incorrecte, sont excusables; les personnes instruites ne le sont pas.

A ces mots vicieux qui sont populaires et familiers, je donne toujours l'expression corréespondante du français populaire ét familier. Ces termes sont nécessaires au peuple qui les fabrique lui-même. En cela je me guide sur

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'8 dictionnaires Larousse et Colin.et'sur l'u: sage actuel en France. AL Ar?

Je m'empresse de dire au début de,cet ou- ” vrage que les travaux de mes prédécesseurs m'ont été d’un grand secours: à tous je rends ici avec joie un juste hommage. Une œuvre de ce gerre ne se fait pas sans matériaux.

D'ailleurs, mon but est celui que nos devanciers n'ont cessé de poursuivre: travailler au maintien ct à la pureté de la langue qui a fait de nos aïeux des patriotes et des catholiques dont nous n'avons.pas à rougir. :

La comparaison que j'ai pu établir, dans l'étude de ces écrits, entre le langage parlé il y a un tiers de siècle et celui d'aujourd'hui n'a pas été à l'avantage de ce dernier. Si les archaïsmes et les prononciations vicieuses ont diminué, les anglicismes et les termes anglais ont augmenté en raison directe.

Dans la préparation de ce dictionnaire, j'ai utilisé lee écrits de Tardivel, Dunn, l'abbé Caron, Gingras, Buies, Lusigna+, Clapin, Rinfret, Dionne, Roullaud, le Bulletin du Parler Français au Canada, mais ces différents travaux m'ont moins profité que le séjour d'un an que je viens de faire en France.

Là, j'ai ouvert l'œil et j'ai ‘tendu l'oreille. J'ai comparé aux nôtres les affiches-réclames dont sont bariolés les murs, le pignon des.maïsons, toutes Îles surfaces utilisables au grand air, .et même les parois des chemins de fer souterraine dont ces affiches forment l'intéressant panorama: J'ai observé le langage du

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vourgeois placide dont, en chemin de fer; je: partageais le compartiment; du commis, dans les grands magasins du Louvre et du Bon-Marché; de l'employé des voitures publiques; du camelot offrant sa pacotille ; du bambin jouant au cerceau ou questionnant sa bonne ; des ouvriers entassés dans le Métro ou le Nord-Sud après les heures de travail. J'ai interrogé des confrères, des amis, qui m'ont renseigné avec: l'obligcance qui caractérise la nation française. L'occasion était vraiment bonne pour saisir au vol l'expression pittoresque, le mot faisant image, aussi bien que le terme commercial, ind striel ou même agricole. J'ai donc tâché autant que possible d'en tirer profit.

De là j'ai conclu que le ‘‘doux parler de France’, dépouillé de ses mots argotiques, anglais, allemands que les Français emploient par pur snobisme, devrait être le modèle de notre langage.

Pourquoi le même mot aurait-il deux sens différents, l'un en decà, l'autre au delà des mers? Quand un Canadien demande, en un.

magasin de Paris, une savonnette, une paire de claques, des chaussons, un gilet, une veste, un corps, de la batiste, de la broche, un cadran, un col, une jaquette, un globe de lampe, un loquet de montre, on lui sert tout, sauf ce qu'il désire. |

Depuis quelques années, un mouvement très louable se dessine dans nos maisons d'éducation en faveur du bon langage, C'est.en vue--

d'aider ce mouvement que des exercices ont été placées à la suite du présent dictionnaire. Une fois par semaine, le maître pourra aussi faire préparer par les élèves et commenter sept ou huit pages de cet ouvrage à partir du commencement, de manière à le parcourir entièrement dans un ‘4 deux ans. Les élèves sont friands de semblables études et ils s'intéressent vivement à ces classes de Bon Langage.

Le besoin constant du mot propre, du terme précis, devient ensuite pour cux comme unc heureuse nécessité.

Le langage joue un tel rôle dans la vice; il contribue à donner d’une personne ou d'une maison d'éducation une idée si favorabie ou si défavorable qu'il semble que jamais on ne pourra y porter trop d'attention.

Bien parler est plus important qu'on ne semble le croire. C’est à son langage que, à tort ou à raison, l’on juge d'une personne. Le mot juste, la phrase correcte et claire dispo-sent toujours favorablement l'auditeur ou l'interlocuteur. Un terme incorrect, un mot qui manque de justesse peuvent avoir des conséquences qu’on ne soupçonne pas. Les membres de la classe instruite, les orateurs, les prédicateurs, les professeurs, les éducateurs n’exerceront jamais une influence qui corresponde à leurs talents, si, dans leur langage, ils estropient constamment le sens des mots ou la grammaire. Un sourire de dédain accueillera infailliblement leurs conseils ou leure discoure,

Ces,

Ne connaissant. point la- valeur des: mots, :ils ne.pourront jamais convaincre qu'à demi. On ne pardonne pas facilement à une personne censée instruite de mal s'exprimer dans sa langue maternelle. Tout le monde en convient: il n'y a rien pour caractériser la grossière ignorance d'un homme public, diminuer son autorité, annihiler son prestige comme de dire de lui:

Bah! ilne sait pas méme son français.

Mon plus vif désir est que jamais le langage d'un Canadien-français ne provoque une telle réfleæion dans l'esprit des étrangers ou de ses compatriotes.

Abbé Etienne BLANCHARD, Presbytère Saint-Jacques, Montréal,

Canada.

N..B. — En vue d'une troisième édition. ' l’auteur sera reconnaissent à ceux qui voudront bien lui signaler les fautes ou inexactitudes qu’ils trouveront dans cet ouvrage et les améliorations qui pourraient y être fuites Ecrire à l’adresse ci-dessus.

ABREVIATIONS

t — Ce signe ? précède les mots anglais qu'on peut accepter (tag-day, bill, projet de loi) ainsi que les archaïsmes et les canadianismes à conserver.

: — Les mots qui suivent deux points n'indiquent pas toujours que ceux qui les précèdent ne sont pas français, mais que les seconds sont. préférables.

(...). — Les mots entre parenthèses indiquent, soit lo les mots qu'il faut substituer aux mots en italique; 2 l'origine anglaise du mot ou de l'expression précédente ; ou, 3 servent à compléter ou à éclaircir ce qui précède. À e

*, — L'astérisque indique les mots qu'on rie doit employer que dans la conversation où dans le style familier. ee ;

m. ÿ. — Les lettres m. q. signifient: mieux que. Ex.: Villa m. q. cottage. ;

A. — Ameno. De l'anglomanie dans le français. Paris.

A. B. — Anraun Bures. Anglicismes et canadianismes. Québec, 1888. rs

A. P. — ANCIEN Prorssseur (un). Dictionnaire ccritique et raisonné du Langage vicieux. Paris, 1831.

A. V. — Apsé Vincent. Le Péril de la Langue Française. Paris, 1910.

B. — Bover. F'rencr Conversation for English Travellers. Londres, 1512.

B. P. F. — Le Bulletin du Parler Français au Canada, Québec, années 1902-1914.

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B. Ÿ. — Beaucoupeex. La langue norm'nde au début du XX° siècle, Picard, Paris, 1912.

C. — Couix. Dictionnaire encyclopédique illustré. Paris, 1908.

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