JUGEMENT TÉMÉRAIRE
Un jugement est téméraire, lorsqu'on croit et qu'on juge qu'nne personne a dit ou fait quelque mal, quoiqu'on n'ait aucune raison suffisante, aucun motif assez fort pour déterminer un homme prudent ; en effet, c'est une téméri é de croire le mal sans en avoir des preuves. Nolite judicare ut non judicemini. Nous ne voudrions pas que notre prochain formât de nous une mauvaise opinion sans sujet; il a le même droit que nous.
ïl y aurait péché mortel à s'arrêter, de propos délibéré, à un jugement téméraire, lorsqu'il serait en matière grave, réfléchi et pleinement délibéré; il blesse gravement la réputation d'autrui et par conséquent la justice. Souvent les jugement*, téméraires, même en matière grave, ne sont que véniels, soit parce qu'ils ne sont pas pleinement volontaires, soit parce qu'ils ne sont pasnotablemenltemeraires.il n'y a pas même de péché véniel dans un jugement téméraire, si la volonté n'y a aucune part; si on le désapprouve dès qu'on s'aperçoit qu'il est injuste. Les personnes qui ont la crainte de Dieu ne doivent pas s'inquiéter des jugements téméraires qui s'offrent sans cesse à leur imagination; la peine qu'elles en éprouvent, les efforts qu'elles font afin de s'en débarrasser donnent assez a comprendre que ce sont de pures tentations auxquelles elles ne consentent pas.
Avez-vous distingué en confession le jugement du doute et du soupçon téméraire? Le doute est une espèce de suspension qui tient notre esprit dans l'équilibre, sans qu'il penche ni d'un côté ni d'un autre. Le soupçon est une disposition à consentir, quoique faiblement. Le jugement enfin est un consentement ferme et déterminé. Figurez-vous une balance. Si la balance est dans un parfait équilibre, voilà le doute; si elle penche plus d'un côté que de l'autre, voilà le soupçon; enfin si l'un des bassins de la balance l'emporte entièrement sur l'autre, voilà le jugement formé; par exemple, vous pensez à la probité de cet homme, vous ne la croyez ni bonne ni mauvaise, voilà le doute; vous penchez à la croire mauvaise plutôt qu'à la croire bonne, voilà le soupçon; vous affirmez en vous-même qu'elle est mauvaise, voilà le jugement. Saint Paul ayant pris une poignée de sarments pour la jeter dans le feu, une vipère qui s'y trouvait, mordit la main du saint apôtre. Les habitants du pays portèrent dans celte occasion un jugement téméraire et précipité contre saint Paul, et se dirent entre eux : Il faut que cet homme soit bien coupable, puisqu à peine échappé du naufrage, la vengeance divine le poursuit encore. Vous avez perdu quelque objet, aussitôt vous jugez que c'est un tel ou une telle qui l'a pris. Quelqu'un a-t-il le malheur de faire une faute, on l'en croit coupable toute sa vie; il a fait ceci, donc il est capable de faire cela.
Avez-vous interprété en mauvaise part les actions de votre prochain ? Sa dévotion, l'avezvous regardée comme une hypocrisie, sa modestie comme une affectation, ses aumônes comme des traits d'amour-propre? Parce que l'œil est mauvais, on voit du mal partout. On juge les autres méchants, parce qu'on lest soi-même.
Il y a plus de mal dans le jugement que dans le doute et le soupçon téméraire. Il faut plus de raison pour juger que pour soupçonner ; il en faut plus pour soupçonner que pour douter. Par exemple, »ous avez vu un homme voler, vous pouvez sans témérité juger que c'est un voleur; vous l'avez vu fuir d'une maison où l'on a fait un vol : vous pouvez sans témérité soupçonner que c'est cet homme, mais vous n'avez pas assez de raisons pour juger. Les jugements, les soupçons, les doutes sont plus ou moins téméraires, par conséquent plus ou moins griefs selon les raisons plus ou moins fortes qu'on a de juger, de douter ou Dictionnaire de Cas de conscience. II. 1
de soupçonner. Pour connaître la témérité (l'un jugement, il faut avoir égard à la nature de l'j ction, au\ circonstances du temps, du lieu, de la personne et surtout à ce qui porte à juger; si e'est l'orgueil, l'envie, la haine, la légèreté.
Déli ns-nous des raisons que nous croirions avoir de juger. Tel croit aujourd'hui ne s'etre pas trompé dans son jugement, qui demain en reconnaîtra la témérité. Si nous ne pouvons justifier l'action du prochain, excusons du moins l'intention. Si une action avait cent visages, disait un saint étêque, il faudrait toujours la regarder par le plus beau. Jl vaut mieux se tromper en jugeant favorablement, que de ne point se tromper en jugeant malignement.
Cas. ïilia, mère de famille très-prudente, prend toutes sortes de précautions contre ses domestiques, elle met tout sous clef. Fait-
elle un péché mortel ?
R. Non, c'est une supposition.