CARÊME
Jeûne de quarante jours observé par les chrétiens pour se préparer à la fête de Pâques. Suivant Tertullien, saint Jérôme, saint Léon, saint Augustin et la plupart des Pères du quatrième et cinquième siècle, le carême a été institué par les apôtres. Voici comment ils raisonnent : ce que l'on trouve établi dans toute l'Eglise, sans que l'on en voie l'institution dans aucun eoncile , doit passer pour un établissement fait par les apôtres. Or t 1 est le jeûne du carême : le 69e canon d s apôtres, le concile de Nicée tenu en 325, celui de Laodicée de l'an 365, les Pèr» s grecs et latins du second et du troisième siècle, en parlent comme d'un usage observé dans toute l'Eglise.
Quelques protestants ont osé avancer que ce fut le pape Télesphore qui institua le carême vers le milieu du second siècle; que ce jeûne était d'abord voonlaire, qu'il n'y eut de loi que vers le milieu du troisième siècle. II est fâcheux que les saints Pères de celte époque aient ignoré cette anecdote. Lorsque saint Télesphore fut placé sur le sié re de Rome, il y avait trente ;ms au plus que saint Jean était mort ; cela nous rapproche beaucoup du temps des apôtres.
Quand l'institution du carême ne remonterait qu'au commencement du second siècle, elle serait assez ancienne pour que les réformateurs eussent dû la respecter, s'ils avaient eu envie de perfectionner les mœurs et non de les relâcher.
Mais les protestants y penseni-ils lorsqu'ils attribuent au pape Télesphore le pouvoir d'introduire un nouvel usage dans touk l'Eglise? Victor, l'un de ses successeurs , soixante ans après la mor< de saint Télesphore, vit une partie de l'Asie lui résister au sujet de la célébration de la Pâque; c> personne n'aurait résisté, réclamé quand saint Télesphore aurait tenté d'imposer un carême aux chrétiens 1
Anciennement dans l'Eglise latine, le jeûne n'était que de trente-six jours; dans le cinquième siècle, pour imiter plus précisément le jeûne de quarante jours observé par Notre- Seigneur, quelques-uns ajoutèrent quatre jours, et cet usage a été suivi dans l'Occident » excepté dans l'Ègli-e de Milan.
Le- Grec* commencent L carême une semaine plus tôt que nous|; mais ils ne jeûnent point les samedis, excepté les samedis de la semaine sainle.
Insensiblement la discipline de l'Eglise s'est relâchée sur la rigueur du carême. Dans les premiers temps le jeûne, même dans l'Occident, consistait à s'abstenir de viande , d'œufs , de laitage, de vin, et à ne faire qu'un seul repas vers le soir. Cet usage a du>é jusqu'à l'an 1200. Mais avant l'an 800, on s'était déjà permis l'usage du vin, des œufs et du laitage. Dans l'Eglise d'Orient, le jeûne a toujours été fort rigoureux : pendant le carême, la plupart des chrétiens vivaient de pain et d'eau, de fruits secs et de légumes. Les Grecs dîn lient à midi, et faisaient collation d'herbes et de fruits verts , le soir, dès le sixième siècle. Les Latins commencèrent dans le treizième à prendre quelques conserves, ensuite à faire collatio:i le soir. Ce nom a été emprunté des religieux qui, après souper, écoutaient la lecture des conférences des saints Pères, appelées en latin Collationes , après quoi on leur permettait aux jours de jeûne de boire de l'eau ou un peu de vin , et ce léger rafraîchissement se nomma aussi collation.
Le dîner des jours de jeûne ne se fit cependant pas tout d'un coup à midi. Le premier degré de ce changement fut d'avancer le repas à l'heure de none, c'est-à-dire à trois heures après midi. Vers l'an 1500, on avança les vêpres à l'heure de midi et l'on crut observer l'abstinence prescrite en s'abslena,nt de viande pendant la quarantaine, et en se réduisant à deux repas, l'un plus fort, l'autre très-léger vers le soir.
Il n'est pas permis de se marier pendant le carême sans une dispense de l'évêque. L'Eglise angl cane a conserve le carême, non par un motif de politique, ni par un intérêt de commerce, comme quelques spéculateurs l'ont imaginé, mais parce que c'est une institution des apôtres aussi ancienne que le christianisme.
Cas 1. Un homme riche fait tous les jours homme satisfait au précepte du jeûne en un grand repas en carême; quoiqu'il use vivant de cette manière? san- excès des mets excellents et variés qu'on R. La personne dont il est parlé dans l'ex-
lui sert, il est tellement rassasié 'l'un tel posé, quelque magnifiques que soient les repas, qu'il n'en pourrait faire le même jour repas qu'elle fait en carême, ne pèche poinj un pareil sans s'incommoder : à peine peut- précisément contre le commandement dq il faire collation le soir. On demande si cet î'Eglisequi ordonne le jeûne;car pouraccomi
plir le précepte, il suffit de s'abstenir des viandes défendues et de ne faire qu'un repas par jour; s'il y a de l'excès ou dans la quantité ou dans la qualité ou dans l'apprêt des viandes qu'on sert sur la table de cet homme riche, ce péché peut blesser la tempérance, mais il n'est point contre le précepte du jeûne : à la rigueur cet homme l'accomplit.
— 11 est vrai que cet homme en mangeant trop les jours de jeûne blesse plusieurs vertus et que cette intempérance lui en fait perdre le mérite et le rend inutile pour son s;:lut : ainsi le jeûne est institué pour mortifier les passions, cependant cet homme par une si grande chère en nourrit la source; on jeûne afin de satisfaire à Dieu pour ses péchés. Au lieu de les effacer, cet homme les multiplie en faisant des repas magnifiques les jours de jeûne. Il pourrait sans pécher pourvoir aux besoins de la nature selon que fa raison et l'honnêteté le demandent ; mais comme il mange principalement pour le plaisir fet pour satisfaire la sensualité, il viole la règle que donne saint Augustin : Ad vitœ hujus atque officiorum necessitatem , quantum satis est, usurpet utentis modestia non amantis affeclu.
On demeure donc d'accord que cet homme, dont les repas sont ordinairement magnifiques les jours de jeûne et qui dîne si bien qu'il n'a plus besoin et n'est plus en état de faire collation le soir, pèche contre la tempérance, contre la vertu de pénitence, contre la chasteté même et contre la charité aussi bien que contre l'intention de l'Eglise et contre la fin pour laque le elle a institué le jeûne. Mais malgré cela, dans l'exacte vérité cet homme de bonne chère ne pèche point contre la loi du jeûne, quoiqu'il en perde le mérie. Car la fin de la loi n'entre point dans le précepte. Celui-ci se borne à ce qui e>t nécessaire pour arriver à la fin. Il n'y a que cela de commandé et qui soit d'obligation
Cas II. Arbogaste déclame contre l'instilution du carême en se parant d'un motif de bien public; il dit que le maigre est peu substantiel; que le peupie ne peut pas faire abstinence : ses raisons sont-elle fondées?
K. Assurément non. Dans les siècles passés le maigre était-il moins cher et meilleur qu'il n'est aujourd'hui, et :e peuple était-il moins assujetti au travail? Les politiques de ces temps-là n'ont point jugé qu'il fallût abolir le carême, lis l'observaienteux-mêmes et trouvaient bon que personne ne s'en dispensât. Dans les campagnes, le peuple vit de laitage et de légumes ; même dans les villes la classe ouvrière est bien loin de manger de
la viande chaque jour, et cependant elle ne se porte pas plus mal que la classe opulente. Ce n'est pas du reste le pauvre peuple qui se plaint du carême, ce sont les riches fatigués de la somptuosité de leur table. Si à la pratique du jeûne ils joignaient celle de l'aumône, comme l'Eglise le prescrit, les pauvres vivraient mieux et plus commodément en carême que pendant le reste de l'année; ils béniraient Dieu de cette institution salutaire.
Considérés sous le point de vue simplement hygiénique, les jeûnes et les abstinences du carême sont d'autant plus favorables à la santé, qu'ils coïncident avec une saison de l'année où la chair des animaux est loin d'être aussi saine que dans les autres saisons, et cela par une foule déraisons qu'il serait trop long d'énumérer ici. C'est d'ailleurs ce que des écrivains compétents se sont appliqués à faire ressortir. Hecquet, célèbre médecin; le docteur Planque, dans sa Bibliothèque choisie de médecine, résume son opinion sur le carême par ces paroles remarquables : « J'ose dire que si le carême n'était pas d'institution religieuse, il devrait l'être d'institution médicale. Les médecins les plus distingués de nos jours , les savants auteurs du Dictionnaire des sciences médicales ne pensent pas autrement que leurs devanciers du siècle dernier.» Quant aux puériles alarmes, disent-ils, que montrent tant de chrétiens sensuels à l'approche du temps où la religion prescrit la privation des viandes, nous répondrons arec la médecine qu'il est rare, très-rare, que le passage même rapide à une vie plus sobre ait quelque inconvénient. Là, à l'article Jeune, ils ajoutent que les grands hommes qui firent descendre des deux les lois des carêmes et des jeûnes parmi les nations qu'ils voulaient civiliser s'entendaient un peu plus en hygiène que ne le croient les philosophes qui n'y ont vu que de ridicules pratiques d'austérités. Concluons que les hommes reçoivent des pratiques du carême la santé, 1'aiiégement, surtout dans les régions ardentes; que ces pratiques adoucissent le moral et ramènent l'esprit vers des sentiments d'humanité, de modestie, et contribuent à la pureté des mœurs, par conséquent à la civilisation.
Ainsi tombent devant l'autorité et les arguments de la science les déclamations dirigées sur les observances du carême, fondées qu'elles sont non-seulement sur des motifs religieux très-respectables, mais encore sur les grands principes de diététique et d'hygiène expérimentale. Voy. Jeune, Abstinence.