I. Intoxication saturnine
Cette intoxication est une de celles qui a été le plus étudiée, grâce aux travaux remarquables de MM. Tanquerel des Planches, Grisolle, et de plusieurs autres observateurs que je rappellerai à l'occasion.
l"" Éléments du diagnostic. — Comme toute autre intoxication, celle-ci a des manifestations générales ou locales. C'est d'abord une anémie particulière, consi-
IKTOXICATIOISS. 507 ^dérée comme prodromique par M. Grisolle et comme intoxication primitive par M. Tanquerel des Planches : teinte jaune pâle caractéristique, avec décoloration de tous les tissus, amaigrissement, flaccidité des chairs, analgésie (Beau) dont la fréquence n'est pas bien déterminée, faiblesse générale avec diminution des globules
du sang. .
A cette anémie se joignent souvent une saveur sucrée ou stypiique dans la bouche, une haleine d'une fétidité particulière analogue à celle observée dans l'embarras gastrique ; les gencives sont fermes, quelquefois saignantes, un peu -usées sur leur bord libre, qui présente un liseré bleuâtre de deux ou trois millimètres, envahissant quelquefois les dents et la muqueuse des lèvres et des joues, et du à la combinaison du plomb avec l'hydrogène sulfuré qui se dégage dans les voies 4igestives (Tanquerel).
D'autres phénomènes caractéristiques sont : la colique, les douleurs, les paralysies et Ye7icéphalopathie saturnines, que je ne fais qu'énumérer, ces phénomènes devant être discutés dans ce qui va suivre, avec les autres données diagnostiques que je ne rappelle pas ici, les causes, par exemple, dont la connaissance importe tant au praticien.
2° Indîictions^ diagnosfiqîies. — Pour mettre quelque ordre dans l'étude complexe du diagnostic de l'intoxication saturnine, voyons d'abord comment les différents groupes de symptômes que je viens de rappeler peuvent faire arriver à reconnaître l'intoxication.
a. — Vanémie saturnine ne pourrait seule révéler l'intoxication saturnine, mais elle peut la faire soupçonner et suggérer l'idée de rechercher le liseré bleuâtre des gencives qui n'est pas, quoi qu'on en ait dit, un signe pathognomonique, mais qui a une valeur réelle lorsqu'il coïncide avec d'autres éléments de la maladie. On peut aussi, dans le cas oij l'on soupçonne l'intoxication, reconnaître la présence d'une préparation plombique sur la peau en faisant administrer un bain sulfureux au malade, dont le corps (surtout aux mains et au niveaU des ongles) présentera, par suite, des taches brunes de sulfure de plomb. V ne faut pas confondre ces taches avec celles qui résulteraient d'applications topiques de sels de plomb faites avant le bain au niveau de certaines régions, daPo un but de traitement.
___ Colique saturnine. — Cette manifestation de l'intoxication saturnine, précédée ou non des phénomènes anémiques, se reconnaît principalement à une douleur spontanée plus ou moins vive à l'o^.nbilic, moins fréquente à l'épigastre ou à l'hypogastre, s'irradiant dans certains jas vers les lombes ou les parties génitales, tantôt obtuse, contusive, le plus souveiV. aiguë, dilacérante, continue avec des exacerbations qui provoquent une ancriciê extrême, des cris lamentables, une agitation €t des postures bizarres, le malade se couchant surtout à plat ventre. Cette douleur a pour caractère remarquable de se calmer ordinairement par une pression graduelle faite largement, tandis qu'elle devient intolérable, selon M. Briquet, si l'on n'appuie rperpendiculairement qu'un seul doigt sur les parois abdominales et sans trop pres-
r, mais de manière à gratter en quelque sorte le muscle qui est sous-cutane, et a respecter les parties plus profondément situées (Arch, de méd., 1 858, t. XI) .
Ces caractères de la douleur abdominale sont très-importants pour le diagnostic, surtout s il s'y joint la rétraction des parois antérieures du ventre, des nausées, des vomissements aqueux ou bilieux, des éructations, du hoquet, une constipation
très-opiniâlre, qui forme un des caractères principaux de cette espèce de colique, et plus rarement de la céphalalgie, des tiraillements douloureux vers les cordons testiculaires, des crampes, des douleurs lancinantes dans les membres, les lombes, le thorax ; parfois enfin la miction est douloureuse et accompagnée de lénesme.
L'exploration conseillée par M. Briquet démontre que la douleur de la colique saturnine siège au niveau des muscles abdominaux ; mais elle ne paraît pas convaincante pour faire exclure le siège de la douleur dans les organes profonds (tube digestif), dont l'atteinte est révélée par les nausées, les vomissements, et par la constipation, qui préexiste si souvent à la douleur.
c. — Douleurs saturnines. — Ces douleurs, dénommées improprement ar- THRALGiEs, attendu que ce mot semble exprimer que leur siège exclusif est aux articulations, peuvent se montrer d'emblée.
Suivant M. Tanquerel et M. Grisolle, elles occupent les articulations ou la continuité des membres, plus rarement les lombes, les parois thoraciques, la tête. Précédées pendant quelque temps de lassitude, d'engourdissement dans les parties qui vont être envahies, ces douleurs sont plus ou moins vives, contusives, lancinantes, térébrantes, dilacérantes ; elles sont continues, mais avec des exacerbations irrégulières, souvent nocturnes et privant les malades de somrbeil; ces exacerbations sont parfois assez violentes pour jeter le malade dans une grande agitation. Ces douleurs s'exaspèrent par la chaleur du lit, tandis que le froid et la pression les calment quelquefois, mais non toujours. Il n'y a en même temps ni fièvre, ni chaleur, ni changement de couleur à la peau. Il est commun de voir certains muscles, ceux du mollet principalement, être en même temps le siège de crampes très-pénibles. Leur durée est tantôt seulement de plusieurs jours, et tantôt de plusieurs semaines, ou même de plusieurs mois.
Par voie d'exclusion on pourrait arriver à soupçonner la véritable origine des douleurs saturnines, mais non formuler un diagnostic précis d'après leurs seuls caractères. On peut, en effet, les confondre avec les douleurs de la névralgie, du rhumatisme chronique et de la syphilis constitutionnelle. 11 faut supposer, dans les cas de rhumatisme ou de syphilis, qu'il s'agit de faits dont le diagnostic est obscur, car lorsque le rhumatisme chronique et la syphihs constitutionnelle sont franchement accusés, il ne peut y avoir d'erreur.
La confusion avec la névralgie est d'autant plus facile que l'on s'est demandé si les douleurs saturnines étaient autre chose qu'une névralgie, et que l'on n'a pu trancher la question, tant il y a d'analogie dans le caractère des deux douleurs et souvent dans leur siège. Cependant on a assigné comme caractère différentiel le siège exclusif de la douleur sur le trajet du nerf pour la névralgie, ce qui est peut-être trop absolu, et le siège indifférent de la douleur saturnine dans la continuité des membres, dans les muscles, et même dans les os. — Les douleurs du rhumatisme chronique n'ont par elles-mêmes aucun caractère qui les fasse différer des douleurs salurnines, mais l'erreur ne peut ici se prolonger indéfiniment, les premières finissant par entraîner la déformation des articulations, et les secondes par être suivies d'autres manifestations de l'intoxication plombique. — Les douleurs saturnines par leur siège sur les os et leurs exacerbations nocturnes ont une certaine analogie avec les douleurs syphilitiques ; mais celles-ci ne se montrent guère sans d'autres signes d'infection vénérienne, notamment des exostoses, et l'étude des
commémoratifs fera arriver, dans le premier cas, à la découverte de l'influence du plomb.
d. — Paralysies saturnines. — Bien décrites par M. Tanquerel, ces paralysies peuvent porter sur les muscles des membres, sur ceux du tronc, sur les organes des sens, sur la sensibilité cutanée.
La paralysie des membres supérieurs (rarement d'un seul) est de beaucoup la plus fréquente. Lorsque le malade avance horizontalement ses avant-bras, la du'ection verticale de ses mains et Timpossibilité où il est de les redresser a quelque chose de caractéristique, qui est dû à la paralysie des muscles extenseurs du poignet et des doigts. Ces muscles sont le plus souvent les seuls affectés, et l'électricité démontre alors que la contractilité musculaire est abolie, d'abord dans l'extenseur commun des doigts, puis dans l'extenseur propre de l'index et du petit doigt, et enfin dans le long extenseur du pouce (Duchenne, de Boulogne). Les malades ne peuvent plus saisir aucun objet, tout en conservant les mouvements de l'épaule et du bras. Mais la paralysie peut porter aussi sur les muscles isolés de ces parties ou sur le membre entier; et ce qu'il y a de remarquable alors, c'est que certains muscles sont plus particulièrement affectés, et que ce sont précisément ceux qui peuvent être affectés isolément qui ont perdu la faculté de se contracter parla faradisation, le deltoïde, le triceps brachial, par exemple. Les muscles qui perdent leur irritabilité galvanique sont sans doute les plus atteints par l'intoxication, car on les voit s'atrophier de préférence aux autres, mais non pas exclusivement.
Lorsque la paralysie atteint les membres inférieurs, on constate que les malades peuvent se tenir debout, mais qu'ils tremblent sur leurs membres, dont les mouvements sont incertains ; les jambes et les cuisses sont fléchies à cause de la paralysie des muscles extenseurs à la partie antérieure du membre.
Parmi les muscles du tronc qui peuvent aussi être affectés, mais plus rarement, on trouve les intercostaux, le diaphragme (M. Duchenne), d'où résultent des accidents graves (F. Paralysie des muscles respirateurs). A la tête, les lèvres peuvent être tremblantes, la langue comme embarrassée dans ses mouvements, parfois elle bégaie; les muscles du larynx peuvent aussi être atteints, ce qui produit Vaphonie.
Parmi les paralysies des sens, Vamaiirose est certainement la plus remarquable : rapide dans son invasion et dans sa marche, elle ne dure en moyenne que quelques jours, très-rarement pendant un mois. La surdité saturnine est un fait exceptionnel. Mais la sensibilité de la peau subit assez fréquemment, toujours, suivant M. Beau, des modifications remarquables qui sont Vanesthésie dite saturnine, bien étudiée par M. Tanquerel et consistant, soit dans l'abolition du tact, soit dans celui de la douleur (analgésie de M. Beau).
Le diagnostic des paralysies saturnines est rendu facile, soit par leurs caractères propres, et principalement celui d'affecter le plus souvent les muscles extenseurs de ia main et des doigts, soit par la coïncidence d'autres manifestations de l'intoxication saturnine, le liseré gingival, la colique, les douleurs saturnines, soit enfin par le défaut absolu de contractilité électrique. Mais si la paralysie se montre indépendamment de tout autre accident saturnin, que la cause en soit d'abord ignorée, et que cette paralysie affecte isolément des organes restreints, comme le larynx, la rétine, les nerfs acousticiues, le diaphragme, les phénomènes principaux qui en ré-
sulteiit (aphonie, cécité, surdité, troubles particuliers de la respiration) peuvent être interprétés de différentes manières. Il en est de même pour V atrophie musculaire consécutive à la paralysie, et qui peut être confondue avec l'atrophie progressive primitive. Dans ces différentes circonstances, on ne peut manquer d'être dans l'erreur ou dans le doute jusqu'à ce que l'intoxication ait été reconnue .
e. — Encéphalopathie saturnine. — Les accidents cérébraux dus à l'intoxication saturnine, désignés sous le nom d'encépbalopathie par M. Tanquerel, et étudiés avec soin par M. Grisolle, se manifestent sous trois formes différentes :; la forme délirante, la forme convulsive ou épileptique, la forme comateuse.
Ces manifestations cérébrales peuvent se combiner entre elles, de manière à coexister ensemble ou à se succéder les unes aux autres. Mais il résulte de leur étude approfondie, de l'aven même de M. Grisolle, que tous ces accidents cérébraux n'ont, par eux-mêmes, rien de spécial qui puisse les faire distinguer du delirium tremens, de la manie, de Vépilepsie, de la méningite à l'état aigu. Il est inutile, vu la rapidité de la marche des accidents saturnins cérébraux, de leur comparer des maladies cérébrales chroniques.
La similitude de la forme convulsive de ces accidents saturnins avec Vépilepsie ordinaire commençante, est surtout parfaite, quoi qu'en ait dit M. Tanquerel. De part et d'autre, il y a des vertiges ou de grands accès, des accès de manie consécutifs, la terminaison des accès par un sommeil comateux, la mort par asphyxie quand les accès sont très- rapprochés et comme subintrants.
Le délire uni aux convulsions, aux crampes, et précédé de céphalalgie, pourra parfaitement faire croire à une méningite aiguë, car il n'y a que l'absence de la fièvre qui puisse faire abandonner l'idée de cette dernière affection.
Si les manifestations que je viens rappeler n'ont pas isolément, pour la plupart, une valeur suffisante pour faire diagnostiquer l'intoxication saturnine, elles en acquièrent une considérable par leurs combinaisons, et surtout par la constatation de l'origine de la maladie, qui est la question dominante en pareille circonstance.
La coïncidence, comme antécédents ou comme accidents actuels, de plusieurs modes de manifestations de la maladie qui m'occupe, élucide immédiatement le diagnostic. Qu'il y ait eu, avant les coliques, le dépérissement anémique et des douleurs dans différentes parties du corps, que ces divers accidents aient précédé la paralysie ou l'une des formes de l'encéphalopalhie, et que celle-ci ait eu aussi comme avant-coureur une amaurose accidentelle (Grisolle) : il est clair que ces rapprochements permettront immédiatement de reconnaître une intoxication saturnine. Il y a toutefois une réserve à faire pour la colique sèche des pays chauds, dont toute la symptomatologie et la marche sont identiques, quoique les deux maladies diffèrent par les conditions d'endémicité et d'origine (F. p. 200).
Cette origine, relativement à l'intoxication saturnine, domine, comme je l'ai dit précédemment, la question du diagnostic de ses diverses manifestations, et, seule,, peut lui donner la certitude.
La connaissance de la profession du malade suffit souvent pour susciter fidée de l'intoxication plombique, dès les premières questions qu'on lui adresse. C'est ce qui arrive pour les ouvriers des fabriques de céruse et de minium, les peintres en bâtiments, de voiture, broyeurs de couleurs, doreurs sur bois, vernisseurs de
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métaux, les fabricants de papiers peints ou de cartes d'Allemagne, les ceinturonniers, potiers, faïenciers, verriers, les ouvriers des mines lVoù l'on extrait le plomb, les affineurs, plombiers, les fondeurs de cuivre, de bronze, ou de caractères d'imprimerie, les imprimeurs, fabricants de plomb de chasse, lapidaires, tailleurs de cristaux, ouvriers des manufactures de glaces, et des fabriques de chromate, de nitrate et d'acétate de plomb.
Cependant il y a des cas dans lesquels la profession ne saurait fournir aucun prétexte à la supposition d'une intoxication saturnine; mais si le soupçon existe, il faut rechercher avec le plus grand soin si le malade n a pas absorbé, sans s'en douter, des préparations de plomb; et dans ce but, les investigations doivent porter sur l'entourage de l'individu, sur les objets qui sont à son usage particulier, notamment sur la qualité des boissons, surtout si plusieurs membres d une même famille sont atteints ; le vm, le cidre peuvent, en effet, avoir été traités par la litharge, comme cela est arrivé à Paris sur une assez large échelle il y a quelques années; l'eau peut aussi avoir traversé des conduits de plomb. Il faut chercher l'influence du métal partout; c'est ainsi que M. Lasègue a trouvé l'explication d'accidents saturnins, chez un enfant, dans l'habitude qu'avait le jeune malade de sucer des grains de plomb que contenait Fencrier dont il faisait usage.
On peut quelquefois obtenir des renseignements utiles de la santé des animaux qui vivent dans la maison, et chez lesquels on peut observer des convulsions, des paralysies, dont la coïncidence n'est pas sans valeur.
Il est impossible de déterminer si les différents degrés de l'intoxication saturnine correspondent à des manifestations spéciales ; cependant on considère généralement l'anémie, Tarthralgie et la colique saturnines, comme les expressions d'une intoxication moins profonde que la paralysie et les troubles cérébraux. — Chacune de ces manifestations, lorsqu'elle se montre primitivement, détermine une forme particulière de la maladie.
On a considéré les accidents paralytiques ou cérébraux comme des complications de la cohque de plomb. Mais il est évident que ce sont seulement des manifestations différentes d'une même cause, et qu'elles doivent être mises au même rang séméiologique. Une complication réelle est la fâcheuse influence que l'intoxication plombique exerce sur la grossesse, et qui a été signalée par M. Paul (F. p. 422).
5" Pronostic. — Il varie selon la nature des accidents observés; mais les moins redoutables, comme l'anémie, les douleurs, la colique, doivent toujours faire redouter l'apparition inopinée de la paralysie, de l'encéphalopathie. La paralysie est très-souvent incurable, et elle est mortelle dès qu'elle envahit les muscles respirateurs. L'encéphalopathie est très-souvent suivie de mort. En somme, l'intoxication saturnine est une affection grave, que l'on ne peut espérer guérir que lorsqu'elle est traitée vigoureusement dès qu'on l'a reconnue, et si les causes de l'intoxication cessent d'agir.