PARIS, LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE
IMPRIMEURS-LIBRAIRES DE L'iNSTITUT DE FRANCE , RUE JACOB, 56.
NTRODUCTION.
e goût de la curiosité remonte à une haute antiquité ; les grands palais des Pharaons avec leurs merveilles sans nombre étaient de véritables musées. Ce n'était pas seulement pour satisfaire au goût des collections, mais bien plutôt parce qu'ils aimaient à s'entourer de belles œuvres, que les Egyptiens réunissaient dans leurs demeures ces merveilles d'art. Ces rois de l'Orient adoraient, du reste, le luxe, par-dessus tout ; ce n'étaient donc pas des curieux dans le sens strict que nous attachons aujourd'hui à ce mot.
On peut donc admettre que les premiers collectionneurs de l'antiquité, les premiers curieux, furent les Grecs et les Romains; mais tandis que les premiers collectionnaient par amour de l'art et par un sentiment inné de posséder de belles œuvres, afin de se former et s'épurer de plus en plus le goût, les Romains, au contraire, n'avaient des collections que par ostentation pure et pour satisfaire leur vanité. La plupart, si ce n'est la totalité des collectionneurs romains, en effet, n'avaient aucun sentiment du beau; ils auraient été incapables de distinguer un chef-d'œuvre d'un travail médiocre. Cicéron, par exemple, qui payait 200,000 francs une table de citre. (thuya); Cicéron, qui avait ses maisons de ville et ses dix-sept villas peuplées de chefs-d'œuvre, ce prince des orateurs était cependant dénué de tout sentiment artistique. Nous en trouvons la preuve dans un grand nombre de passages de ses livres; ainsi il ose écrire, dans ses Paradoxes (1) : ce Dans une maison, les esclaves qui soignent les objets d'art, qui les nettoient, qui les frottent et les lavent, occupent le dernier échelon de l'esclavage... )) Et plus loin il ajoute : (( Vous voilà stupéfait devant une peinture d'Echion, devant quelque figure de Polyclète. Peu importe d'où elles viennent, ni par quel titre vous en êtes le
(1) Paradoxa, V, 2.
DICT. DE L'ART. ' a
il INTRODUCTION.
possesseur. Mais quand je vous vois en pâmoison et en extase devant ces objets, je dis que vous êtes l'esclave de niaiseries (inejptiarum).
(( Quoi donc! tout cela n'est-il pas agréable? Assurément oui ! Et nous aussi nous avons l'œil connaisseur; mais, au nom des dieux, ne tenez pas que ces beautés soient faites pour enchaîner des hommes , mais bien pour amuser des enfants (oblectamenta puerorum). d
Ajoutons que les Paradoxes sont des petits traités philosophiques « tout à fait socratiques et vrais {socratica longeque verissima), » comme l'auteur nous le dit dans sa préface ; du reste, quand Cicéron les a écrits, il n'était pas précisément jeune, il avait même dépassé la maturité du talent et de l'âge, puisqu'il avait alors soixante ans sonnés.
Voici une autre preuve du peu de goût de ce célèbre curieux, nous la trouvons consignée dans un autre de ses ouvrages (1) ; il y dit : ce Vous traitez de fiction ce que raconte Carnéade, d'une tête de Faune (trouvée dans une carrière de marbre), comme si cela n'eût pu arriver par hasard, et comme si tous les marbres ne contenaient pas des têtes, même celles sortant du ciseau de Praxitèle. Car, en somme, ces têtes se font en ôtant le superflu, et un Praxitèle luimême pour les faire ne met rien du sien ; mais quand on a ôté beaucoup du bloc et qu'on est parvenu aux linéaments du visage, tout ce qui se trouve perfectionné était auparavant dans le marbre. Il a donc bien pu se trouver quelque chose de semblable dans les carrières de Chios. ))
Si l'on appliquait cette théorie plus qu'étrange aux beaux ouvrages littéraires, à ceux même de Cicéron, ne pourrait-on pas dire « qu'ils sont tous dans la casse du compositeur, qu'il ne s'agit que de les en faire sortir? » Cicéron écrivait encore (2) : « Nous méprisons ces futilités, nous les abandonnons aux peuples vaincus pour leur servir de consolation et de distractions dans leur esclavage. »
Nous pourrions également mentionner des Romains illustres, tels que Salluste, Valère-Maxime, Sénèque et d'autres encore, qui professaient le même dédain que Cicéron pour les oeuvres d'art : ces hommes traitaient les artistes d'ouvriers. Voici une réflexion typique de Sénèque ; ce philosophe ne peut admettre parmi les professions libérales la peinture et la sculpture, « à moins, dit-il, que l'on ne comprenne également la parfumerie, l'art culinaire, ainsi que toutes les professions exercées en vue de nos plaisirs. ))
Velléius Paterculus va plus loin encore, il dit qu'il eût été préférable pour Rome d'ignorer les arts que de les connaître (3).
(1) De Divin., II, 61.
(2) In Verr., II, 4, 60.
INTEODUCTION. m
Mais pour rendre hommage à la vérité, nous devons ajouter qu'au fond Rome méprise tout ce qui est art, parce qu'elle ne possède pas d'artistes; dès lors elle se donne le genre (qu'on nous pardonne cette expression bien moderne ici) de mépriser les artistes étrangers; elle les appelle « petits Grecs en délire( Grœculi délirantes) (1), )) et qu'est-ce qu'un Grec? Pétrone (2)nousl'apprend : « Un Grec est un homme à tout faire; il est à la fois géomètre, grammairien, rhéteur, garçon de bain, peintre, augure, danseur de corde, médecin , empirique et diseur de bonne aventure ; il sait tout, du reste , car un Grec affamé montera au ciel, si vous le lui demandez. ))
En voilà assez sur ces fameux Romains , sur ces hommes qu'on nous montre, aujourd'hui plus que jamais, comme les civilisateurs des nations en général et des Gaules en particulier. Les Romains n'ont pas civilisé les peuples, ils les ont corrompus, après les avoir odieusement combattus, afin d'assurer leur domination après la conquête.
Ce qui précède montre donc qu'un abîme profond sépare le collectionneur grec et le collectionneur romain ; mais comme on doit donner à chacun ce qui lui est dû {suum cuique), nous sommes bien obligé de reconnaître que, malgré son manque de goût, Rome a été la vraie patrie des curieux; c'est grâce à ceux de cette antique cité que nos musées possèdent ces innombrables copies exécutées d'après les chefs-d'œuvre grecs , qui sans elles nous seraient inconnus. C'est grâce aux Romains que nos collections possèdent la Vénus de V Ermitage, qui a appartenu à César ; le Remouleur, à Lucullus ; le torse de V Amour, à Verres; le taureau Farnèse, à Pollion; le buste de Dêmosthene, à Cicéron; le Faune à V enfant, Y Hermaphrodite et le vase de Médicis, à Salluste, ces trois chefs-d'œuvre du Louvre.
La distinction que nous avons établie entre le Grec et le Romain caractérise nettement le génie des deux peuples, qui, ayant une éducation toute différente, avaient des caractères opposés.
Le Grec, par sa brillante éducation littéraire, passant sa vie dans les leschés, dans les gymnases, vivant surtout par l'esprit, savourait en délicat toutes les jouissances de l'art ; le Romain était avant tout un soldat : il faisait des exercices, des marches forcées, des tranchées et des fortifications ; il vivait dans les camps, dans les palestres, dans les cirques, dans les amphithéâtres; il avait un culte pour la force musculaire, il la cultivait chaque jour; aussi ne possédait-il des collections que par pure ostentation : c'est bien évident.
Parmi nos curieux modernes, nous avons certainement des Grecs, mais il y
(L) Pétrone, Sat, III.
(2) Ibid,
iv INTRODUCTION.
a beaucoup plus de Romains ; enfin il existe un troisième genre, le collectionneur marchand, qui achète un tableau 2,000 francs dans l'espoir de le revendre 10,000, ou une demi-armure de 80,000 francs pour la revendre 400,000 francs. Tous les marchands de curiosités juifs n'habitent pas Bagdad. Il faut se méfier en général des collectionneurs qui, pour vous être agréables, vous cèdent, prix coûtant, une pièce ou un objet quelconque. Mais n'anticipons pas sur le rapide aperçu des curieux à travers les âges -, revenons aux Grecs, puis nous parlerons des Romains, ensuite des collectionneurs de l'ancienne France, enfin des collections et des collectionneurs contemporains.
Nous ne possédons pas de renseignements sur les collectionneurs de la Grèce ancienne, mais ils devaient être fort nombreux, si nous en jugeons par la quantité d'artistes qui peuplaient ce pays et par le nombre prodigieux des œuvres d'art produites. Nous savons, en effet, que les artistes grecs étaient très habiles dans l'art de peindre, dans la sculpture, dans l'art de travailler les métaux, principalement dans la toreutique, enfin dans l'art céramique. Par les énormes collections de terres cuites grecques que possèdent les divers musées du monde entier, nous pouvons nous faire une idée de la grande importance de cette fabrication, qui avait donné son nom à un des quartiers d'Athènes.
Les fondeurs en bronze devaient aussi avoir beaucoup produit de travaux, puisque Pline nous informe (nous le disons au mot Bronze) que (( de son temps il y avait à Athènes 3,000 statues de bronze, autant à Olympie et autant à Delphes. » Nous savons aussi que l'incendie de Corinthe détruisit, avec d'immenses richesses, une grande quantité de bronzes.
Les premières collections des Grecs furent placées dans les temples et dans d'autres monuments publics, dans le Lycée, dans l'Odéon, dans le gymnase de l'Aréopage ; ce dernier musée renfermait les bustes des philosophes les plus célèbres. Delphes avait une galerie de tableaux; le temple de Junon à Olympie, ceux de Minerve à Platée et à Syracuse, étaient de véritables musées ; le Parthénon d'Athènes renfermait une collection de pierres gravées; l'intérieur d'autres édifices émerveillait la vue par l'exposition qu'ils contenaient des objets d'art de divers pays, notamment par des spécimens des arts de l'Egypte et de la Phénicie.
Le temple de Minerve à Lindos, dans l'île de Rhodes, possédait une coupe en electrum dédiée à la déesse par Hélène, laquelle coupe avait été faite d'après le moulage du sein de cette princesse (1). Un curieux moderne, un
(1) Pline, XXXIII, 23.
INTRODUCTION. v
prince grand amateur de l'antiquité, avait dans sa collection des coupes de bronze exécutées d'après le moulage du sein d'une célèbre courtisane aux cheveux d'or, pour nous servir d'une expression antique, plus poétique que celle de cheveux rouges.
Mais si nous ne possédons aucun document sur les collectionneurs de la Grèce, les auteurs latins nous fournissent, au contraire, des renseignements assez importants sur les curieux de Rome ; ceux-ci se nommaient : Cicéron, Atticus, Verres, Sylla, Lucullus, Chrysogon, Licinius, Muréna, Scaurus, César, Servilius, Crassus, Pompée, Camérinus, Antoine, Brutus, Cassius, Salluste, Auguste, Agrippa, Mécène, Censorinus, Asinius Pollion, Varron, etc.
Nous ne décrirons pas les collections et les caractères de ces personnages ; nous nous bornerons seulement à fournir quelques détails caractéristiques sur quelques-uns d'entre eux, par exemple sur Verres, qui possédait sans contredit la plus célèbre galerie de Rome. Cet homme était un grand seigneur, et, bien que fils de patricien, il était sans fortune, mais aussi sans préjugés ; il était fin connaisseur, mais voleur comme pas un : nous le verrons bientôt. Il fit ses premières armes avec Marius, et, prévoyant la triste fin de son patron, il passa résolument à Sylla : il n'avait pas de préjugés, nous venons de le dire. Son nouveau patron lui abandonna, pour se l'attacher, les dépouilles des proscrits; Verres pilla avec bonheur : il était si rapace! Puis, comme lieutenant de Dolabella, il fut chargé de conduire en Asie la guerre contre les pirates; c'était bien le cas de dire : à pirate, pirate et demi. Il faut lire dans Cicéron la belle conduite de Verres en Asie ; le portrait est peut-être un peu chargé (jalousie de confrère en curiosité, dira-t-on), soit; mais un fait ressort d'une façon indiscutable : c'est que, bien que parti sans un as dans sa poche, ce que nous traduisons aujourd'hui sans un sou vaillant, Verres, en revenant de l'Orient, était assez riche pour occuper quelques années plus tard, et cela pendant trois ans, la plus haute fonction de Rome, celle de préteur de la ville, c'est-à-dire de suprême magistrat de la justice civile. On peut se demander quelle pouvait bien être la probité des juges ayant à leur tête un brigand (le mot n'est pas trop fort, nous lé prouverons bientôt) comme Verres. Après son prétorat, ce digne magistrat fut nommé proconsul en Sicile; on sait quel était le pouvoir des représentants de la puissance romaine dans les provinces : celui d'un autocrate terrible, dans les mains duquel se trouvait concentrée toute l'administration : justice, finances, troupes de terre et de mer; aussi Verres se conduisit de telle sorte que Cicéron put dire un jour en plein tribunal : « Je nie. que dans toute la Sicile, cette province si riche et si ancienne, il y ait, parmi les plus prospères cités et les familles opulentes, un seul vase d'argent,
vi INTRODUCTION.
un seul bronze de Corinthe, une seule perle, une seule pierre précieuse ; je nie qu'il y ait un seul objet d'or ou d'ivoire, une seule statue de marbre ou d'ivoire; je nie qu'il y ait une seule peinture que Verres n'ait recherchée, et que, les objets lui ayant plu, il ne les ait volés. »
Aussi, en revenant de Sicile, Verres avait une fort belle collection qui ne lui coûtait pas grand' chose : rien du tout ; du reste, à cette brillante époque de Rome, le vol et le pillage étaient dans les mœurs des grands personnages romains, de ces grands civilisateurs du monde. Cicéron (1) nous dit : « Quelle est la ville d'Asie qui a pu se reconnaître, respirer ou vivre seulement, je ne dirais pas sous l'autorité d'un général en chef ou de son légat, mais même sous le gouvernement d'un seul tribun des soldats? qu'on la nomme. »
Voici, du reste, un aperçu de la façon d'opérer de Verres.
Les habitants de Tynclaris avaient pour principal dieu Mercure ; ils en possédaient une représentation en bronze, un vrai chef-d'œuvre. Verres, le jour même de son arrivée à Tyndaris, aperçoit ce bronze, et, pour prendre possession de sa province, il ordonne qu'on descende Mercure de son piédestal et qu'on l'expédie à Messine. Le premier magistrat de la ville s'y refuse, le préteur le fait empoigner et déshabiller par ses licteurs, qui le garrottent et l'attachent tout nu, en plein hiver, à l'une des statues équestres du forum de Tyndaris. Le sénat implore la grâce du magistrat intègre, mais Verres ne l'accorde. qu'en échange du bronze, qu'il lui faut absolument pour ses collections; le sénat s'exécute. Après tout, Mercure n'est-il pas le dieu des voleurs, et Verres ne pouvait-il à la rigueur opérer de la sorte pour lui rendre hommage?
Une autre fois, Verres veut absolument la Diane de Ségeste, c'est-à-dire une statue colossale en bronze; il l'a demande aux Ségestains. Ceux-ci font la sourde oreille. Notre honorable préteur frappe alors des impôts aussi exorbitants qu'extraordinaires, il fait des levées en masse de marins, enfin il commet tant et tant d'exactions et de voleries que les pauvres Ségestains, écœurés, rançonnés à merci, viennent le supplier de vouloir bien accepter leur Diane.
Verres opère de même à Agrigente, à Perga, à Samos, à Syracuse, à Chio, à Ténédos, partout enfin où s'exerce son pouvoir. Il pille tous les temples, tous les édifices, toutes les collections : il lui faut bien monter les siennes, le pauvre homme!
Mais l'acte le plus inqualifiable de Verres, c'est la manière dont il s'empare d'un beau candélabre qu'Antiochus, roi de Syrie, envoyait aux dieux du Capitole. Le fils du roi apportait lui-même à Rome cet objet d'art tout
(1) Pro lege Man., 22 et 23.
INTRODUCTION. vu
en or massif, d'une dimension colossale , finement ciselé et garni de pierres précieuses. C'était, on le voit, un chef-d'œuvre de grand prix. Pour son malheur, le jeune prince passe par Syracuse ; Verres lui emprunte pour quelques jours la merveille destinée aux dieux, afin, dit-il, de la montrer à ses ouvriers comme un beau modèle pouvant leur former le goût. Le jeune prince, foncièrement honnête, sans défiance aucune, consent au prêt; puis au bout de quelques jours, voulant poursuivre sa route, il réclame à Verres son candélabre, une fois, deux fois, trois, fois mais sans aucun succès. Le jeune prince insiste timidement d'abord, puis il se fâche; c'est ce qu'attendait Verres pour se débarrasser de cet importun : il le fait donc jeter hors de sa province, ne pouvant supporter une insolence qui pourrait porter atteinte à la dignité de la puissance romaine.
C'est avec de pareils procédés que le préteur se créa sa pinacothèque, sa bibliothèque et sa dactyliothèque. — Malheur aux naïfs qui montraient une bague ou un cachet! Verres leur faisait l'honneur de les leur emprunter, mais il oubliait toujours de les leur rendre.
Avec la quatrième Verrine de Cicéron, le de Signis, nous pourrions fournir beaucoup de détalis sur cet honnête préteur, ainsi que décrire l'agencement d'une collection romaine, mais nous pensons que nos lecteurs sont suffisamment édifiés sur ce personnage, ce fameux représentant de la puissance romaine. Pour ce qui est de l'arrangement d'une collection, comme nos lecteurs appartiennent pour la plupart au monde des curieux, ils doivent parfaitement se rendre compte de la disposition d'un cabinet d'amateur de l'ancienne Pome, puisqu'ils connaissent certainement la distribution d'une maison romaine avec ses atria et ses galeries.
Nous n'ajouterons donc que quelques mots pour terminer ce que nous avons à dire sur les amateurs romains, puis nous nous occuperons des curieux modernes.
Après Verres , le plus grand collectionneur de Pome fut sans contredit l'édile Scaurus, le gendre de Sylla, qui avait commis autant de malversations que Verres de vols. Pline (1) en parle à peu près dans ces termes : c( Ce Scaurus, qui possédait un palais sur le Coelius, avait pour beau-père un Sylla, pour mère une Métella, qui achetait tous les biens des proscrits, pour père un Scaurus, prince du sénat, associé de Marius et receleur des dépouilles des provinces. » Scaurus fit construire, pour donner des fêtes pendant un mois, un théâtre qu'il décora de trois mille statues, qui, après avoir servi à cette décoration, reprirent leur place dans sa galerie à côté des objets d'art que lui avait laissés son beau-père.
(1) Pline, XXXVI, 24.
vin INTRODUCTION.
Suétone (1) nous apprend que César était aussi un riche amateur recherchant les pierres précieuses, les beaux travaux de ciselure et les belles tables antiques. Il achetait aussi beaucoup de tableaux ; il en paya deux à Timomarque 80 talents, soit environ 400,000 francs. Ce fut César qui ouvrit dans Rome la première exposition publique d'objets d'art sur le Capitole (2).
Le fameux triumvir Antoine devait aussi posséder de belles collections, car il avait pillé Rome et les provinces afin de les garnir; quand il désirait une collection ou un objet d'art, il proscrivait son propriétaire : c'est ainsi que, pour avoir une belle opale, il proscrivit le sénateur Nonius, et Varron, afin de posséder sa riche bibliothèque.
Un jour, Antoine demanda à Verres ses vases de Corinthe; celui-ci eut l'imprudence de refuser : il fat proscrit et tué. Il avait trouvé enfin un maître! Comme on peut le voir, tous ces gens se valaient ; c'était, du reste, le moment du plus grand luxe, l'époque qui fit dire à Juvénal (3) que le luxe était chargé des vengeances du monde vaincu. Mais abandonnons ici l'antiquité et arrivons aux temps modernes.
Les premiers rois francs et mérovingiens aimaient beaucoup les objets d'art, ils en possédaient en assez grand nombre dans leurs palais. Nous n'ignorons pas que Clovis appréciait beaucoup la belle orfèvrerie ; Childebert, les manuscrits ; et que Chilpéric, au dire de Grégoire de Tours, faisait rechercher par un fin limier, le juif Priscus, les ouvrages de prix. Dagobert et Charles le Chauve enrichirent considérablement le trésor de Saint-Denis. Enfin, au xme siècle, Louis IX fit de la Sainte-Chapelle un véritable musée. Mais nous avous hâte d'arriver au xivc siècle, parce que nous pouvons montrer une collection de cette époque d'après la Description de Paris par Guillebert de Metz ; voici ce qu'écrit cet auteur à ce sujet :
« La porte de l'ostel de maistre Jaques Duchié, en la rue des Prouvelles est entaillée d'art merveilleux. En la court estoient paons et divers oyseaux à plaisance. La première salle est embellie de divers tableaux et escriptures d'enseignements et pendus aux parois. Une autre salle est remplie de toutes manières d'instrumens , harpes, orgues, vieilles, guiternes, psaltérions et autres, desquels le. dit maistre Jaques savoit jouer de tous. Une autre salle estoit garnie de jeux d'eschez, de tables et d'autres manières de jeux en grant nombre, item une belle chappelle où il y avoit des pulpitres à mettre livres dessus, de merveilleux art, lesquels on faisoit venir à divers sièges loings et près, à destre et à senestre, item, ung estude où les parois estoient couverts
(1) Ck'sar, XLVII.
(2) Suétone, Cœsar, X.
(3) Juvénal, VI, 292.
INTRODUCTION. ix
de pierres précieuses et d'espices de souesve oudeur, item une chambre où estoient foureures de plusieurs manières, item, plusieurs autres chambres richement adoubés de lits, de tables, engigneusement entailliés et parés de riches draps et tapis à orfrais, item en une antre chambre haulte estoient grand nombre d'arbaleste, dont aulcuns estoient paints à belles figures, là estoient étendars, bannières, haches, guisarmes, mailles de fer et de plomb, pavois, targes, escus, canons et autres engins avec plenté d'armeures et de briefment ; il y avoit aussy comme toutes manières d'appareils de guerre, item, là estoit une fenestre faite de merveillable artifice par laquelle on mettoit hors une teste de plates de fer creux, parmy laquelle on regardoit et parloit à ceux dehors si besoing estoit, sans doubter le trait (sans avoir à redouter un trait); item, par dessus tout l'ostel estoit une chambre carrée où estoient fenestres de quatre costez pour regarder par dessus la ville. » Il y avait à cette époque une sorte de monte-plat établi dans l'hôtel de Jacques Duchié, car nous lisons quelques lignes plus bas : «'Et quand on y mangeoit, on montoit et avaloit (descendait) vins et viandes à une polie, pour ce que trop hault eust esté à porter. Et par dessus les pignacles de l'ostel estoient belles ymages dorées. Cestui maistre Jaque Duchié estoit bel homme, de honneste habit et moult notable; si tenoit serviteurs bien morigïnés et instruits d'avenant contenance, entre lesquelx estoit l'un maistre charpentier, qui continuellement ouvroit (travaillait) à l'ostel. »
A quelle classe de la société pouvait appartenir Jacques Duchié ?
C'était certainement un bourgeois, un commerçant probablement, qui collectionnait uniquement par goût.
Si nous n'avons pas de détails sur d'autres collections du xive siècle, nous possédons en revanche des inventaires : ceux de Clémence de Hongrie, du duc de Normandie (1363), de Charles V (1380), de Charles VI (1399).
Pour le xve siècle, ce sont les inventaires de Jehan, duc de Berry (1412), de Philippe le Bon (1420), d'Anne de Bretagne (1498).
L'inventaire du château d'Amboise, rédigé le 23 septembre 1499, nous fournit une description d'un véritable musée d'armes de la fin du xv° siècle. On pouvait y voir, en effet, des épées de tous genres : « une espée emmanché de fer, garnie en fason de clef, nommée Yespée de Lancelot du lac; une espée d'armes garnie de fouet blanc et au pommeau a une nostre dame d'un costé et ung souleil de l'autre, nommée Yespée de la victoire , puis une espée aux armes du pape Caliste, une dite : espée du roy d'Ecosse, etc.; » puis ce sont des dagues ; une d'elles emmanchée de licorne, la poignée de cristallin, nommée la dague Saint Gliarlemaigne; une autre dague à rouelle de bois ; un grand nombre de haches à une main et à deux mains, des fers de lances, des brigan-
x INTRODUCTION.
dines, enfin « le harnois de la Pucelle garniz de garde braz , d'une paire de niytons et d'un abilement de teste, où il y a ung gorgerey de maille, le bort doré, le dedans garny de satin cramoisy doublé de mesme. »
Pour le xvie siècle, nous avons les inventaires de Georges d'Amboise (1510), de Charlotte d'Albret, duchesse de Valentinois (1514) (1), de Marguerite d'Autriche (1524), de Charles-Quint (1536), de la Sainte-Chapelle de Paris (1573), de Marie Stuart (1586), de Catherine de Médicis (1589) (2), de Gabrielle d'Estrées (1599). Parmi les collectionneurs célèbres de ce siècle, nous mentionnerons : Jean Grolier, le bibliophile, et Jacques-Auguste de Thou.
Le xvii0 siècle est une belle époque pour la curiosité ; c'est alors que nous voyons apparaître les premiers catalogues de vente, les experts et les collectionneurs, tels qu'ils existent à peu près de nos jours. L'un des premiers catalogues a été rédigé par de Marolles, abbé de Villeloin. Les collectionneurs célèbres étaient : Claude Maugis (1658); Mazarin (1661), qui, quelques jours avant sa mort, se faisait transporter dans sa galerie et disait en lui-même, mais assez haut pour être entendu : ce Et dire qu'il me faut quitter tout cela... et encore cela... J'ai eu tant de peine à acquérir ces choses ! Ah ! je ne puis les abandonner sans regret... car je ne les verrai plus où je vais... où je vais... Mon Dieu! quand j'y songe... (3); » Michel de Marolles (1681), Evrard Jabach (1695).
Les collectionneurs du xvme siècle sont : la comtesse Verrue (1736), Pierre Crozat (1740), Antoine de la Roque (1744), L. de Madaillan (1750), le comte de Caylus (1765), Jean de Julienne (1766), Jean Mariette (1774), Blondel de Cagny (1776), etc. C'est pendant la première moitié du xviii0 siècle que l'on vendit les collections de la comtesse Verrue, de Crozat, de la Roque, d'Augrand, de Fontpertuis, de Quentin de Lorangère, du prince de Carignan, de Cagny, du duc de Tollard. De Julienne acheta à ces ventes un grand nombre d'objets pour la galerie qu'il avait fait construire dans le jardin de son hôtel vers 1730; il commençait à collectionner depuis 1715 et il continua jusqu'à sa mort, survenue en 1766.
Nous donnerons ici, pour terminer ce qui nous reste à dire sur les collections du xvme siècle, deux titres de catalogues : l'un rédigé par Gersaint, c'est celui de Quentin de Lorangère ; l'autre, par Pierre Remy et C.-F. Julliot, pour la vente de Julienne ; enfin nous citerons quelques lignes d'un catalogue de Cochin :
(1) Publié par E. Bonnafïé, Paris, Quantin, éditeur, 1878.
(2) Publié par E. Bonnaffé, Paris, Aubry, éditeur, 1875, et Quantin, éditeur, 1880.
(3) Chroniques de V Œil-de-bccuf, I, p. 17.
INTRODUCTION. xi
Catalogue raisonné des diverses curiosités de M. Quentin de Lorangere, composé de tableaux des meilleurs maîtres des Flandres et d'une collection de dessins et d'estampes de toutes les écoles, etc., par E.-F. Gersaint à Paris, chez Jacques Barois, quai des Augustins, 1744. Voici le libellé du second : Catalogue raisonné des tableaux, dessins, estampes et autres effets curieux après décès de M. Julienne, par Pierre Remy et C.-F. Julliot, 1 vol. in-12 de 316 pages, Paris, 1767. Rémy était marchand d'estampes, rue de la Poupée, et Julliot, marchand de curiosités, rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Four, à l'enseigne Au Curieux des Indes. Il vendait principalement des porcelaines et des meubles en laque de l'Orient.
Un fait digne d'attirer l'attention, c'est que Gersaint, dans sa préface du catalogue de Quentin de Lorangère, commence déjà à faire valoir la collection de Julienne en ces termes : ce Le goût naturel pour les belles choses et l'amour que M. de Julienne a toujours eu pour les arts, qu'il a cultivés dès sa plus tendre jeunesse, se reconnaissent aisément dans le fameux cabinet qu'il possède aujourd'hui et à la perfection duquel il travaille depuis une trentaine d'années (1). Malgré l'application continuelle qu'exigent deux manufactures à la tête desquelles il est depuis longtemps, etc. (2). »
Voici, d'après le catalogue de CochiD, la description d'une chambre du xviiic siècle, de la chambre de la marquise du Deffand (3) :
« Un coin de cheminée à côté duquel s'évase une ample bergère aux pieds de bois, aux bras rustiques, aux larges et mollets coussins; sous la bergère un panier à laine en osier, à l'apparence de Charpagne ; contre la cheminée une servante, au-dessous une petite étagère-bibliothèque à trois planchettes de livres ; dans l'angle de la pièce une encoignure avec quelques porcelaines ; au fond, dans la boiserie unie, est placée sans ornement et sans moulure, une porte vitrée dominant sur le noir d'un cabinet; et, dans l'alcôve qui suit, la tête d'un lit qui paraît recouvert d'une perse à ramages, garnissent également le mur où l'on aperçoit un petit cartel : telle est la chambre de Mme du Deffand. »
Quant aux collectionneurs du xixe siècle ; ils sont si nombreux que nous n'en parlerons pas ici ; nous en donnons, du reste, une liste assez complète à la fin de notre ouvrage, avant la table analytique et synoptique des termes de ce Dictionnaire groupés par genres ou familles.
Nous ne parlerons pas davantage des collections, car il faudrait un gros vo-
(1) Le catalogue de Gersaint a été imprimé en 1743, et nous avons dit que Julienne commença à collectionner vers 1715 ; c'est donc juste vingt-huit ans : on voit que Gersaint disait vrai.
(2) Il s'agit de deux manufactures de draps qui étaient situées sur la rive gauche de la Bièvre dans les terrains que traverse aujourd'hui l'avenue des Gobelins.
(3) L'Art au XVIIIe siècle, par Edmond et Jules de Goncourt, Paris, Firmin-Didot, éditeur.
xii INTRODUCTION.
lume pour les décrire ou seulement les analyser d'une manière très sommaire. On collectionne tout aujourd'hui, et indépendamment des nombreux marchands de curiosités, le grand marché parisien de la rue Drouot permet à quiconque a de l'argent et un peu de goût de pouvoir en quelques jours se monter un musée. Du reste, nos collectionneurs sont si divers dans leurs préférences que des industriels, toujours à l'affût de bonnes affaires, n'ont pas hésité à dépecer des châteaux pour en revendre les morceaux. Il y a cinquante ans environ, n'a-t-on pas transporté de Moret, près de Fontainebleau, pour la reconstruire Cours-la-Reine à Paris, la façade d'une maison de la renaissance? Un bon bourgeois de Paris n'acheta-t-il pas, il y a vingthuit ans environ, des cheminées d'Arnay-le-Duc pour en meubler sa maison de campagne? Un Marseillais n'a-t-il pas démoli, il y a environ quinze ans, la porte monumentale du palais des Stanga, à Crémone, pour la donner au musée du Louvre? Cette porte ne pesait, du reste, que la bagatelle de 55,000 tonnes. Mais les hauts faits de MM. les démolisseurs ne s'arrêtent point aux quelques démolitions qui précèdent ; ce sont là des portions de monument : mais voici qu'en 1880, dans le département du Lot, canton de Saint-Ceré, c'est un édifice tout entier qu'on démolit, l'ancien château de Montai. On le dépose pierre par pierre pour le placer sur wagon, après avoir créé une route et avoir camionné le tout à travers bois de l'emplacement du défunt château à la station la plus proche du chemin de fer, c'est-à-dire à plus de 25 kilomètres.
Le railway a déposé le tout boulevard de Clichy, à Paris, où nous avons pu constater de visu l'arrivage en assez bon état de ce qui fut l'ancien manoir des Montai, bâti par Jehanne de Balsac. Et tous ces vénérables débris, lucarnes, cheminées, médaillons, frises à rinceaux, gables, etc., ont été vendus et dispersés sous le marteau du commissaire-priseur le 31 avril 1881, à deux heures de relevée, pour nous servir du style de l' officier ministériel. Des collectionneurs émérites, des princes du sang, ont acheté ces beaux spécimens de l'art français ; l'un a poussé les bustes, un autre une cheminée, celui-ci une lucarne, celui-là une frise de corniche. Une lucarne a été adjugée 15,000 francs à M. Edmond Foule, qui l'a transformée en porte dans l'hôtel qu'il vient de se construire au Trocadéro; M. Stettiner, le célèbre marchand, a payé 50,000 francs une cheminée (1) ; le château tout entier n'avait été vendu, paraît-il, que 60,000 francs. Singulière destinée que celle de ce château! Dans quels lieux iront reposer ses vénérables restes? Peut-être un
(1) A la vente Hamilton, cinquième vacation, 15-20 juillet 1882, M. H. Stettiner a payé (nos 301, 302), un secrétaire et une commode ayant appartenu à Marie-Antoinette, dernières œuvres livrées par Eiesener et Gouttière, 115,500 et 107,025 francs
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jour, en parcourant un musée de New-York ou de Boston, nous retrouverons-nous en face de nos vieilles connaissances de Montai, qui auront franchi l'Océan, sans s'en douter probablement. Sic transit gloria mundi, ce que nous traduirons très librement : ainsi voyagent de glorieuses mondaines... de pierre.
Après ce rapide aperçu sur la curiosité, nous prierons le lecteur de nous accorder encore quelques instants d'attention pour lui expliquer le plan de ce nouvel ouvrage et lui exposer en même temps les motifs qui nous ont conduit a 1 écrire.
Le plan du Dictionnaire de l 'Art et de la curiosité est des plus simples : nous ne nous occupons que des seuls arts plastiques ou du dessin, c'est-à-dire des arts ayant une forme palpable, laissant de côté les résultats des arts instantanés, tels que la musique, la danse, la pantomime et la déclamation. Nous devons ajouter que de ces arts plastiques nous avons exclu l'architecture, le plus considérable de tous cependant et qui pour cela méritait un travail à part; nous l'avons fait, et d'une manière fort étendue (1).
Dans le présent ouvrage, nous traitons d'une manière générale des arts suivants : armes et armures, bijouterie et joaillerie, céramique, orfèvrerie et argenterie, étoffes et tissus, verrerie. Les diverses branches des arts qui précèdent ont également des subdivisions que nous étudions aussi , ce sont : la damasquinerie et la ciselure, les gemmes et les pierreries, la faïence et la porcelaine, les travaux du métal (estampage repoussé, émaillerie, etc.), les tapisseries ; les verres de Bohême, de Venise, et la cristallerie; enfin nous traitons des menus objets de la curiosité, du bibelot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, ainsi que des divers accessoires qui se rattachent directement à notre sujet , tels que le blason, les ustensiles de sacrifices, ceux de table et de cuisine, les meubles, etc., etc. C'est ce vaste ensemble qui justifie si bien le titre de l'ouvrage.
Cet ensemble bien arrêté, nous avons pris les mots et pour chacun d'eux nous donnons sa définition, son historique et sa technologie^ s'il y a lieu, enfin le prix que vaut l'objet décrit et celui qu'il a atteint à diverses ventes importantes. Les notices écrites sur chaque mot sont très sommaires, les renseignements généraux et particuliers très condensés; des récits , des anecdotes et des détails intéressants ôtent à ces notices l'aridité qu'on pourrait à tort leur supposer, car nous avons la prétention d'écrire des
(1) Dictionnaire raisonné d'architecture et des sciences et arts qui s'y rattachent, 4 vol. in-8° jésus, orné de 4,000 bois dans le texte, 60 planches hors texte et 40 chromolithographies. Paris, Firmin-Didot et O; 1877-1880. (La deuxième édition est sous presse.)
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dictionnaires dont la lecture est extrêmement attachante, afin de justifier ce qu'a dit un éminent archéologue sur les dictionnaires (1) : « Laissez faire nos modernes historiens du langage, et d'ici à quelque temps il faudra chasser de l'usage un ancien dicton qui, pour ma part, m'a souvent indigné; on ne dira plus désormais ennuyeux, mais amusant comme un dictionnaire. »
Après l'exposé de notre plan, nous n'avon^ plus que quelques mots à ajouter pour énoncer les motifs qui nous ont conduit à entreprendre notre travail.
A une époque où le goût de la curiosité est si généralement répandu, nous avons été surpris que jusqu'à ce jour aucun auteur (curieux ou amateur) ne se soit décidé à produire un ouvrage de quelque importance sur un sujet aussi attachant, aussi intéressant; nous avons donc voulu combler une lacune. Nous n'ignorons pas qu'il a paru dans ces derniers temps quelques volumes traitant de la curiosité, ayant pour titres : Causeries sur Vart et la curiosité (2) ; Notes d'un curieux; Etudes sur la céramique, ou histoire de la céramique; Histoire de la gravure; les Tapisseries françaises; les Tapisseries bruxelloises; les Anciens Amateurs; les Amateurs d'autrefois; Histoire des plus célèbres amateurs français , Guide de V Amateur des faïences, etc., etc.
Ces ouvrages, tirés à petit nombre, généralement bien faits, bien écrits, par des curieux, des érudits, sont aussi remarquables par la forme que par le fond ; mais ils n'embrassent pas d'une manière générale, d'une manière assez encyclopédique, le vaste domaine de la curiosité. C'est qu'en effet, c'était un bien gros travail que d'entreprendre un livre technique sur cette science, dont la langue, comme celle du moyen âge (3), manque de précision; ensuite il fallait lire beaucoup d'ouvrages, en compulser davantage, fouiller les inventaires et les catalogues, suivre les ventes, visiter les collections françaises et étrangères, et surtout ne pas s'astreindre à étudier particulièrement un genre, un style, un coin de la curiosité. Or le curieux est nécessairement un homme riche et de loisir, c'est-à-dire un gentleman qui aime beaucoup à voir, à flâ-
(1) La Science du langage, par M. Muller, traduit de l'allemand par Georges Harris et Georges Perrot (introduction).
(2) Causeries sur Vart et la curiosité, par E. Bonnafïé. Ce volume est très intéressant ; son auteur, collectionneur émérite du reste, a donné d'excellents articles sur le même sujet dans la Gazette des Beaux- Arts et dans Y Art.
(3) Souvent, en effet, à cette époque le même terme désigne des objets tout différents : ainsi l'agrafe des livres s'appelait fermoir, mais le 'mot fermait s'appliquait indistinctement à l'agrafe des livres et. des vêtements ;' on employait également les termes de fermillet et de fermants , on disait indistinctement lapis-lazuli et lapis-lazari, etc., etc.
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ner, à toucher, à palper, à voyager sans soucis d'aucune sorte ; la causerie entre amis , entre confrères, voilà son fait; raconter les bonnes aubaines, les belles occasions, rire à demi et même sourire des achats d'un jeune étourneau ou d'un curieux aussi riche qu'ignorant, voilà son affaire : mais travailler assidûment, avec acharnement, c'est autre chose; le travail chez le curieux... c'est là son moindre défaut. Puis nous pouvons bien dire aussi que, dans la grande famille des curieux, l'un recherche la peinture, les dessins, les manuscrits ou les estampes ; l'autre collectionne les tabatières, les bonbonnières, les pendules ou les montres; un autre les armes, celui-ci la faïence, celui-là les bronzes, la ferronnerie, la vieille ferraille, comme dit le vulgaire. Il n'était donc pas permis à un collectionneur trop pratiquant de publier un livre technique sur la curiosité.
Par ce qui précède, le lecteur peut voir qu'en écrivant le Dictionnaire que nous soumettons à son appréciation bienveillante , nous avons cru rendre un réel- service à tous ceux (et ils sont nombreux) qui s'occupent de la curiosité. Dans ces dernières années, nous nous plaisons à le redire, ce goût a pris un tel développement, le domaine qu'il embrasse est si considérable qu'il n'est plus permis à un curieux, si travailleur qu'il soit, d'en parcourir sans fatigue toute l'étendue. D'un autre côté, l'amour du lucre a créé tant d'imitations et de contrefaçons, tant de fausses pièces, qu'il devient nécessaire de prendre un guide sûr, afin de pouvoir distinguer le vrai du faux. Nous avons beaucoup vu , beaucoup comparé , un peu acheté ; nous avons été trompé, nous nous sommes même laissé tromper à dessein dans des achats de peu d'importance, pour voir l'insistance et connaître le boniment du marchand de curiosité voulant rouler son client, et finalement nous pensons avoir acquis une certaine dose de connaissances et quelque expérience : c'est cette somme de connaissances que nous voulons livrer au lecteur, aux jeunes et aux vieux curieux, à ceux qui viennent et à ceux qui s'en vont.
Mais quelle forme adopter de préférence pour classer les immenses matériaux (notes, croquis, dessins, objets, photographies, etc.) que nous avions en si grand nombre sous la main, pour donner à chacun d'eux sa valeur, pour pouvoir permettre entre eux des comparaisons aussi rapides que faciles ?
Pour obtenir tous ces avantages, nous n'avions qu'un type d'ouvrage pouvant permettre et faciliter toutes les recherches : c'était le dictionnaire.
Nous n'avons pas hésité un seul instant à l'adopter. Il n'était pas possible, en effet, d'écrire des volumes didactiques sur toutes les matières que nous avions à traiter : non seulement la vie d'un homme n'y suffirait pas, mais