‹ Dictionnaire de la Bible (volume 3)Chapitre 63 sur 389 · Coupes de la mer Morte · texte numérisé non relu

Coupes de la mer Morte

1 grande transparence, car le fond reste invisible à une petite profondeur. D’un très beau bleu dans certaines conditions atmosphériques, elles présentent généralement une légère teinte verdâtre, due probablement aux matières salines dissoutes ou tenues en suspension à l’état de fines particules. Si l’on a la curiosité d’en avaler une grorgée, on sent un goût salé, horrible, qui laisse dans la bouche la plus amère saveur. Il semble que ce soit un affreux mélange de sedlitz, d’eau de mer et d’huile de pétrole. Ce goût très désagréable provient de sels de magnésie et de soude dont la quantité parait varier suivant les différentes époques de l’année. Si l’on s’y lave les mains, à l’instant même elles sont couvertes d’une efllorescence blanchâtre et restent gluantes jusqu’à ce qu’on les trempe dans l’eau douce.

Cette eau a en même temps une densité considérable, qui varie entre 1160 et 1230. Cette dernière est cons- ■ tante à partir d’une certaine profondeur, ce qui prouve que les eaux douces, plus légères, se ramassent dans les couches supérieures. Voir Vignes, Notes sur la mer Morte, dans le Voyage d’exploration à la mer Morte du duc de Luynes, Paris, t. il, p. 5. Les analyses chimiques qui ont été faites ne donnent pas toutes les mêmes résultats. Voici celle que nous trouvons dans le Dr Lortet, La Syrie d’aujourd’hui , dans le Tour du monde, t. xliii, p. 173 :

Sel marin ou chlorure de sodium G, 0125

— — de magnésium . . . 16,349

— — de potassium .... 0,963

— de calcium 1,0153

Bromure de magnésium 0,504

Sulfate de chaux . 0,078

Eau 74,8899

« La forte proportion de brome, ajoute-t-il, l’absence complète d’argent, de cæsium, de lithium, de rubidium et d’iode est une preuve de plus que le lac n’a jamais communiqué avec les océans. » Les parties salines qui, dans les autres mers, sont dans la proportion de 4 p. 100, sont ici de 26 1/4 p. 100. La pesanteur spécifique de la mer Morte dépasse donc d’un sixième celle de l’eau douce. On voit combien la Bible a raison d’appeler ce lac Yâm ham-mélah , « la mer de sel. » C/est à cause de cette grande densité que l’eau porte le corps d’une façon extraordinaire et qu’il est presque impossible de s’y noyer. Le corps flotte comme un morceau de bois, sans efforts, mais la difficulté qu’on éprouve à bien diriger ses mouvements empêche de nager rapidement. Les éléments corrosifs de l’eau picotent les yeux d’une manière cuisante.

11 est reconnu depuis longtemps que les êtres organisés ne peuvent vivre dans cette mer si justement appelée Morte. Aristote, Meteorologica, 1. III, c. m, rapporte cette tradition; S. Jérôme, Comment, in Ezech., xlvii, t. xxv, col. 473, la confirme. Nous la retrouvons au xnc siècle avec le géographe arabe Edrisi, Géographie, trad. Jaubert, t. i, p. 338. Les voyageurs modernes les plus compétents sont unanimes pour affirmer le fait. Lynch déclare, dans le rapport officiel de son expédition, que, pendant tout le temps qu’il a navigué sur le lac, il n’y a rien vu d’animé, et qu’il a soumis, à son retour en Amérique, de l’eau qui en provenait à un microscope très puissant, sans pouvoir y découvrir le plus petit animalcule ou la moindre trace de substance animale. Cf. Lynch, Narrative, p. 377, note. « L’eau de cette mer, dit M. Lartet, Essai sttr la géologie de la Palestine, lre partie, Paris, 1869, p. 261, est extrêmement riche en chlorure et en bromure de magnésium, et c’est sans doute à l’abondance de ces sels qu’il faut attribuer l’absence complète, dans cette petite mer. de toute espèce de ces êtres animés qui vivent généralement dans les nappes d’eau salée. Ce qu’il y a de certain, c’est que des animaux accoutumés

MORTE (MER

à vivre déjà dans une eau fortement salée y meurent instantanément, comme nous avons pu le constater en transportant dans l’eau de la mer Morte de petits poissons qui vivent dans une lagune située au nord du Djébel Usdum, souvent envahie par l'eau de mer et alimentée par une source chaude d’eau salée. » Il ne faudrait cependant pas croire, comme on l’a dit quelquefois, que ces eaux exhalent des vapeurs pestilentielles, capables de faire périr sur le coup les oiseaux mêmes qui oseraient les traverser. Ce qu’il y a de certain, c’est que, durant les mois chauds et l’automne, il se produit des miasmes qui occasionnent des fièvres intermittentes très dangereuses.

Molyneux, en 1847, a constaté sur les eaux du lac un

singulier phénomène. « Il y avait à la surface de la mer, dans toute sa longueur, presque directement du nord au sud, une large bande d’écume qui ne partait pas de l’embouchure du Jourdain, mais quelques milles anglais plus à l’ouest, et qui, en agitation constante et avec des bouillonnements, traversait comme un torrent impétueux la nappe immobile des eaux. Deux nuits de suite, nous nous sommes approchés en bateau de cette ligne blanche d’écume et nous avons pu observer audessus d'elle, dans les airs, une bande blanche également semblable à un nuage, et qui allait aussi en ligne droite du nord au sud, à perte de vue. » Cf. Ritter, Die Erdkunde, 15e partie, t. vin, 2e édit., 1850, p. 706. M. Lucien Gautier, Autour de la mer Morte, Genève, 1901. p. 21, a pu suivre du regard, pendant plusieurs jours, et photographier cette « ligne blanche ». Voir fig. 359. M. Blanckenhorn, Die Enlstehung und Ge~ schichte des Todlen Meeres, p. 59, pense que ce phénomène rend très vraisemblable l’existence d’une fente thermale et asphaltique au fond de la mer Morte.

7° Asphalte. — On trouve toujours sur les bords du

lac Asphaltite une grande quantité de fragments de bitume rejetés par les Ilots, provenant soit de sources situées profondément sous les eaux, soit des gîtes bitumineux environnants. Ce produit, qui renferme des traces de libres ligneuses, est dù probablement à l’action des sources thermales, voisines du lac, sur certaines couches de lignites. Voir Bitume, t. i, col. 1802. Diodore de Sicile, xix, 25, décrivant la mer Morte, nous dit : « Il s’élève tous les ans sur sa surface une quantité d’asphalte sec de la largeur de trois arpents, pour l’ordinaire, quelquefois pourtant d’un seul, mais jamais moins... Cette matière, qui change souvent de place, offre de loin l’aspect d’une île bottante; son apparition s’annonce près de vingt jours à l’avance par

une odeur forte et désagréable de bitume, qui rouille au loin, à près d’une demi-lieue à la ronde, l’or, l’argent et le cuivre. Mais toute cette odeur se dissipe dès que le bitume, matière liquide, est sorti de cette masse. Les habitants enlèvent l’asphalte à l’envi les uns des autres, comme feraient des ennemis réciproques, et sans se servir de bateaux. Ils ont de grandes naltes faites de roseaux entrelacés qu’ils jettent dans le lac; et, pour cette opération, ils ne sont jamais plus de trois sur ces nattes, deux seulement naviguant avec des rames, pour atteindre la masse d’asphalte, tandis que le troisième, armé d’un arc, n’est chargé que d’écarter à coups de traits ceux qui voudraient disputer à ses camarades la part qu’ils veulent avoir; quand ils sont parvenus à l’asphalle, ils se servent de fortes haches, avec lesquelles ils enlèvent comme d’une terre molle la part qui leur convient; après quoi ils reviennent sur le rivage. Ces barbares, qui n’ont guère d’autre sorte de commerce, apportent leur asphalte en Égypte et le vendent à ceux qui font profession d’embaumer les corps; car, sans le mélange de cette matière avec d’autres aromates, il se-

MORTE (MER

rnit difficile de les préserver longtemps de la corruption à laquelle ils tendent. » Les Arabes voisins de la mer Morte prétendent que l’apparition de l'asphalte est toujours précédée de commotions souterraines. Ainsi, en 1834, à la suite d’un violent tremblement de terre, on en vit une grande masse échouer vers l’extrémité méridionale du lac. De même, après celui de 1837, des masses considérables, semblables à de petites iles, flottèrent sur les eaux, et de nombreux quintaux furent vendus à des marchands de Beyrouth et de Jérusalem. D’après les indigènes, le bitume découlerait, en outre, sur plusieurs points, des roches de la rive orientale. JM. Lartel regarde ces gisements comme problématiques ou, en tous cas, peu considérables. Mais il a constaté, sur le bord occidental, plusieurs gisements de cette nature, entre autres, ceux auxquels Strabon, XVI, n, 44, fait allusion, quand il parle de « roches distillant île la poix, aux environs de Moasada (Masada) >\ Il a, en effet, remarqué, dans le lit de l'ouadi Sebbéh, qui limite au sud la colline de ce nom, des fragments d’asphalte, indiquant le voisinage d’un gisement de cette substance I au milieu des calcaires dolomitiques crétacés dans | lesquels est entaillé ce profond ravin. Cf. Bulletin de

un lambeau sénonien recommence à se montrer, mais il descend cette fois vers la mer Mûrie. El-Khadr marque donc le sommet d’un pli saillant ou anticlinal. A partir de Bethléhem, on suit constamment les couches peu épaisses du sénonien, lesquelles, rejetées par une série de cassures ou de plis brusques en échelons, arrivent ainsi à une altitude voisine de celle du niveau de la Méditerranée. Alors apparaît au-dessous, dominant le lac, une falaise de cénomanien, au pied de laquelle, contre le rivage, se montrent des dépôts disloqués, entremêlés d’asphalte et appartenant tous à l’époque quaternaire. Toute différente est la disposition du terrain sur la rive orientale. A part des ondulations locales de peu d’importance, les couches géologiques se rapprochent, en général, de la position horizontale. A la base, nous trouvons de très anciens tufs volcaniques, qui supportent un gris surmonté par un calcaire avec fossiles du carboniférien tout à fait supérieur. Sur ces couches, qui se relèvent vers le lac, s’appuie le grès de Nubie, invisible de l’autre coté, et supportant 600 mètres de marnes cénomaniennes horizontales, avec une couverture d’environ 100 mètres de sénonien. La stratification, sur les deux rives opposées, se prête donc bien à

360. — Coupe géologique des montagnes de Juda, prolongée, à travers la mer Morte, jusqu’aux montagnes de Moab. D'après Blanckenhorn, dans la Zeitschrift des Deutschen Palastina-Vereins, t. xix, pl. ni.

la Société géologique de France, 2e série, t. xxiv, p. 20 sq.

III. Origine et histoire. — Comment s’est formée celte mer que nous venons de décrire? Son origine se rattache-t-elle, comme on l’a cru souvent, à la catastrophe des villes maudites, Sodome et Gomorrhe? Il y a là des problèmes intéressants à étudier. Disons tout de suite que le lac, au moins dans sa partie septentrionale, la plus profonde, préexistait à la destruction des cités bibliques. C’est là un fait incontestable et facile à prouver au point de vue géologique.

1° Formation géologique. — L’étude du terrain a été faite par des savants compétents, comme M. L. Lartet, dans Je Voyage d'exploration à la mer Morte du duc de Luynes, Paris, t. ni, Géologie, p. 241-268; M. Max Blanckenhorn, Entstchung und ■ Geschichte des Todlen Meeres, dans la Zeitschrift des Deutsclien Palàstina-Vercins, Leipzig, t. xix, 1896, p. 1-59. Ce dernier surtout a bien mis en lumière l’origine et l’histoire de la mer Morte. Son travail a été analysé par M. de Lapparent dans la Revue biblique, Paris, 1896, p. 570-574. Partons de la Méditerranée (fîg. 360) et franchissons en ligne droite le dos d’àne que forment les montagnes de Juda entre la plaine et le lac Asphaltite. Malgré l’ascension constante, nous rencontrerons, jusqu’au point culminant d’ El-Khadr (860 mètres d'altitude), qui domine Bethléhem (777 mètres), des assises de plus en plus anciennes. Ainsi, près de la côte, le sénonien sort de dessous les dépôts marins récents, mais il disparait quand on atteint 412 mètres, à Xhirbel Zanû'a, l’ancienne Zanoé, pour céder la place à des couches plus anciennes, celles du cénomanien. Au haut du plateau,

l’idée d’une dislocation, postérieure au dépôt des couches crétacées et consistant en une traînée de plis brusques et de cassures, qui accompagnent le flanc oriental de l’anticlinal de Bethléhem. En effet, loin de se correspondre d’une rive à l’autre de la mer Morte, comme dans le cas où son bassin aurait été simplement creusé par érosion, les falaises occidentales et orientales du lac n’appartiennent pas au même niveau géologique, et c’est bien là la disposition générale des failles. La conclusion à tirer, c’est qu'il y a là quelque chose de fort analogue à l’effondrement d’une clef de voût ,, une rupture survenue dans l’un des versants d’un pli brusque qui tendait à se former.

On peut, d’après M. Blanckenhorn, distinguer six phases principales dans l’histoire de la mer Morte, depuis son origine jusqu’à nos jours. Vers la fin du pliocène, ce qui correspond à la première époque glaciaire de l’Europe, le lac, moins profondément encaissé qu’aujourd’hui, était beaucoup plus long. Il s’étendait au nord jusqu’au lac de Tibériade, et, grâce à l’extrême abondance des pluies, son niveau s’élevait un peu plus haut que celui de la Méditerranée. Sa largeur variait entre 5 et 25 kilomètres. On voit encore aujourd’hui un des dépôts qui se sont produits sur ses anciens bords et dont plusieurs coquilles sont idenliques avec celles qui vivent actuellement dans les eaux douces de la Palestine. Il se trouve assez loin au sud, dans la vallée de l’Arabah, à Ain Abu Uéridéh, sur le flanc occidental du Samrat el-Fedân. Il se compose de couches horizontales de marne blanche, de sable et d’argile, renfermant un grand nombre de coquillages, qui appartiennent aux espèces. Melania tuberculata, Mull., et Melanopsis Saulcyi,

MORTE (MER

Bourg. Cf. E. Hull, Mount Seir, Londres, 1889, p. 99- 100 ; Memoir on the Geologij and Geography of Arabia Petræa, Palestine and adjoining districts, Londres, 18S9, p. 80, fig. 13. Après cela, le niveau du lac baissa de 300 mètres, tandis que ses eaux se concentraient au point de déposer le gite de sel et de gypse connu sous le nom de Djebel Usdum, qui n’est que le reste d'une masse autrefois plus étendue vers l'est, et dont une partie a dû s’abîmer ultérieurement dans la profondeur. Il existe, en effet, à la pointe sud- ouest de la mer Morte, une croupe singulière, isolée, longue de 11 kilomètres sur un de large à la base, et haute d’environ 45 mètres, mais dominant de plus de 100 mètres le niveau du lac. Les lianes en sont si raides et si crevassés que l’ascension en est difficile. Elle surgit au milieu des plaines basses et fortement imprégnées de sel, sans offrir de liaison apparente avec les derniers chaînons des montagnes de Juda, qui se terminent non loin de là; elle se présente comme un hors-d’œuvre au milieu des terrains qui l’entourent. Des bancs de sel gemme forment une base de plus de 20 mètres d’épaisseur. Ils sont

qu’lie, d’où le nom qu’on leur a donné de dépôts de la Lisân. Ces sédiments se présentent, en général, sous la forme d’innombrables feuillets de marnes d’un gris clair alternant avec des couches extrêmement minces, de couleur et quelquefois de nature toute différente et souvent exclusivement composées de substances salines, telles, par exemple, que du gypse lenticulaire ou des argiles salifères. Toute la masse se compose, d’ordinaire, de lits peu épais; on y trouve, irrégulièrement distribués, du soufre et de l’asphalte. Ces terrains étant peu cohérents, les eaux les ont découpés dans tous les sens, de façon à leur donner parfois des formes étranges, qui les font comparer tantôt à des cités détruites, tantôt à des forteresses démantelées, d’autres fois à des campements. C’est ce qu’il est facile de remarquer, à l’ouest, près de l’embouchure de Youadi Seyal, et au nord de la mer Morte, en allant vers Jéricho; le Jourdain a creusé son lit et déposé ses alluvions au milieu de ces dépôts. Cf. Lartet, Géologie, p. 175; Atlas, pl. ni, coupe des anciens dépôts de la mer Morte ; Blanckenhorn, Entsteliung und Geschichte des Todlcn Meeres, pl. iv, prof, iv; llull, Me-

Lits de graviers.

Marnes en feuillets très minces.

361. — Coupe des anciens dépôts de la mer Morte, près de l’embouchure de 1 ’ouadi Seyal.

D’après Lartet, Géologie, dans le Voyage d'exploration à la mer Morte, publié par le duc de Luynes, Atlas, pl. m.

recouverts par des argiles bigarrées de rouge et de vert, renfermant souvent de très beaux cristaux prismatiques de gypse et aussi par des couches composées de très petits cristaux lenticulaires de gypse serrés les uns contre les autres de façon à donner un grain grossier à la roche qu’ils constituent. La montagne est creusée de cavernes dont le sol est encombré de blocs de sel gemme et dont la voûte est ornée de stalactites empruntées à la même substance. Voir fig. 362. Cf. L. Lartet, Géologie, dans le Voyage d’ exploration à la mer Morte du duc de Luynes, t. m, p. 87-89; Hull, Memoir on the Geology, p. 83-84.

Pendant qu’en Europe sévissait la seconde époque glaciaire, le niveau du lac remonta de 80 ou 100 mètres. Par suite de sa stagnation, il se forma, à cette hauteur, une importante terrasse de cailloutis avec gros blocs, dont il est facile de suivre les traces sur les bords occidentaux, à la passe de Zuuéirali, puis près de Masada, dans 1 ’ouadi Seyal près d’Ain Unéibéh, dans Youadi Debr près de Nébi Mûsa, au Djebel Qarantal près de Jéricho. Sur les bords du lac de Tibériade, on a trouvé des coquilles lacustres appartenant à la faune actuelle de la Judée. Pendant la seconde époque interglaciaire, eurent lieu les épanchements de lave qui ont été signalés à l’embouchure de la vallée du Yarmûk, et ceux de Youadi Zerqa, à travers lesquels le cours d’eau actuel a creusé son lit. L’humidité revenant ensuite, une basse terrasse s’est formée, bien caractérisée dans la presqu’île de la Lisân et dans la basse vallée du Jourdain. Elle consiste en dépôts marneux et arénacés qui paraissent constituer à eux seuls presque toute cette pres-

moir on the Geology, p. 84-86. Voir fig. 361. Au midi, les dépôts de la Lisân constituent en grande partie cette ligne arquée d’anciennes falaises qui limite la plaine marécageuse de la Sebkhah. De là, ils s’étendent assez loin dans la vallée de l’Arabah; les entailles considérables au fond desquelles coulent Youadi Djeib et quelques autres torrents en montrent des coupes fort intéressantes. A l’est, ils ne sont représentés que par quelques lambeaux, accrochés aux accidents de terrain, ce qui tient à la disposition des escarpements de la falaise orientale. — Enfin, le dernier épisode de ces origines consiste dans la destruction ou l’affaissement des anciennes terrasses situées à l’extrémité méridionale du lac. La partie peu profonde située au sud de la Lisân, serait due à la catastrophe qui anéantit Sodome et Gomorrhe. La période historique nous met ainsi en face d’un premier problème, dont il nous faut chercher la solution.

2° La mer Morte et la destruction de Sodome. — En racontant l’expédition de Chodorlahomor et de ses alliés contre les cinq rois de Sodome, de Gomorrhe, d’Adama, de Séboïm et de Ségor, la Genèse, xiv, 3, nous dit que les armées se rencontrèrent « dans la vallée des bois, qui est maintenant la mer de sel ». Or, ajoute-t-elle, y. 10, « la vallée des bois avait beaucoup de puits de bitume. Et les rois de Sodome et de Gomorrhe tournèrent le dos et tombèrent là. » Plus loin, enfin, xix, 24, 25, elle nous apprend que ces deux villes et la région d’alentour furent détruites par une pluie de soufre et de feu, tombée du ciel. Le champ de bataille est appelé en hébreu ’êméq has-siddim, « la vallée des champs, » en

MORTE (MER

supposant que siddim se rattache à Sddéh, « champ. » Les Septante ont traduit, f. 3, par f, cpâpayl -1] à'/:jv.rh et, f. 10, par r, y.otXàç vj àXoxr,, « la vallée salée, » et la Vulgate par vallis silvestris, « la vallée des bois. » Quoi qu'il en soit du nom, cette plaine avoisinait sans doute les villes de la Pentapole, puisque les rois envahisseurs se réunirent en cet endroit, et que les rois menacés y rassemblèrent aussi leurs forces pour défendre leurs cités et le territoire qui en dépendait. L’opinion la plus probable place ces villes au sud de la mer Morte. On a cependant cru autrefois qu’elles occupaient l’emplacement même du lac, qui se serait formé à cette époque par 1’elïondrement du sol, ell’et de la catastrophe. Les apologistes du xvme siècle ont soutenu cette fausse théorie. Cf. Bullet, Réponses critiques, 1826, t. i, p. 156; du Clôt, La Sainte Bible vengée, 1824, t. n, p. 186. C’est une erreur qu’il n’est plus permis de défendre aujourd’hui. La géologie, nous l’avons vu, prouve que la mer Morte existait bien longtemps avant l’apparition de l’homme sur la terre. D’ailleurs, dans une pareille hypothèse, que seraient devenues les eaux du Jourdain, ces 6500000 tonnes qu’il verse journellement dans le

Haut plateau de Juda.

naturel de solution. A l’époque d’Abraham, cette mer existait, mais alors elle ne comprenait que le grand et profond bassin septentrional, qui s’étend jusqu’à la Lisàn. La Pentapole devait embrasser dans ses limites cette presqu’île, la lagune méridionale, le canal qui la rejoint à la zone antérieure, c’est à-dire au lac proprement dit, et peut-être aussi le Sebkhah, qui s’arrondit en plaine marécageuse au sud de cette lagune. On peut supposer, si l’on veut, que ce territoire ainsi délimité était également arrosé par le Jourdain, qui aurait traversé le troisième lac comme il traverse ceux de Mérom et de Tibériade, et en serait ressorti à l’ouest de la Lisdn, pour arroser la vallée de Siddim. Le lieutenant Vignes a remarqué, après Lynch, que les courants occasionnés par le lleuve sont très sensibles dans la partie nord de la mer, et qu’on les retrouve encore avec une vitesse d’un demi-mille à l’heure dans le canal entre la Lisâwetle rds Senin. Le Jourdain, sortant avec un volume d’eau beaucoup moins considérable qu’il n’était entré, pouvait donc arroser, sans l’inonder, la grande plaine qui devint plus tard la lagune et la Sebkhah. Ses eaux n’avaient pas contracté assez d’amertume et de salure pour

362. — Coupe géologique du plateau de Juda et du Djebel Usdum. D’après Hull, Memoir on the Geology, p. 84.

bassin, au moins en certaines saisons de l’année? On pouvait autrefois, dans l’ignorance où l’on était de la nature du terrain, supposer qu’elles allaient, en suivant tout droit Youadi Arabah , se jeter dans le golfe Élanitique. Mais les explorateurs qui ont parcouru la vallée dans toute sa longueur ont constaté, entre la mer Morte et le golfe d’Akabah, une ligne de faîte dont l’altitude est évaluée à 240 mètres au-dessus de la Méditerranée. Cf. Duc de Luynes, Voyage d’exploration à la mer Morte, t. n, p. 10-11. C’est un barrage que le Jourdain n’a jamais pu franchir. Inutile de recourir à l’hypothèse d’affaissements gigantesques, qui auraient, à une certaine époque, arrêté le cours du lleuve et concentré ses eaux dans le fond de la dépression. Elle est également condamnée par l’étude stratigraphique du terrain. Voir Arabaii, t. i, col. 820, et fig. 201, 202, col. 823,825. Fautil enfin imaginer un lac souterrain, recouvert d’une puissante couche végétale, qu’auraient fécondée de nombreux canaux dérivés du Jourdain? Les eaux se seraient ainsi perdues à la fois par l’irrigation, l’évaporation et des infiltrations dans le sein de la terre. Au moment de la destruction des villes maudites, le feu du ciel, embrasant les nombreux puits de bitume qui parsemaient la vallée de Siddim, aurait communiqué au sous-sol une conflagration générale, d’où un affaissement des couches supérieures et l’apparition ou la réapparition du lac souterrain. Nous n’avons point besoin de toutes ces inventions pour mettre d’accord l’assertion biblique et les données de la science.

La disposition de la mer Morte, avec les deux parfies si distincles qui la composent, nous offre un élément tout

être impropres à féconder la plaine. Réparties de tous côtés, elles pouvaient s’épuiser et se perdre à la longue, en se divisant dans d’innombrables petits canaux, subdivisés eux-mêmes en rigoles, et soumises, par conséquent, à des infiltrations continues et à une évaporation incessante sous cette zone torride. Cf. V. Guérin, Samarie, t. i, p. 91. C’est donc cette plaine méridionale, autrefois vallée de Siddim, que la catastrophe de Sodome a pu transformer en un lac peu profond. « Il suffirait d’un abaissement de sept à huit mètres seulement pour que la lagune, c’est-à-dire la portion méridionale du lac, fût mise à sec. Ce faible abaissement de niveau pourrait résulter de changements physiques presque insaisissables par l’attention humaine. Il n’y aurait donc rien d’improbable à ce que la mer Morte ait eu autrefois sa pointe méridionale à la presqu’île de la Lisdn... Des effets de glissements, comme ceux dont nous avons cru reconnaître la trace sur le flanc oriental du Djébel Usdum, ont pu, à la suite des tremblements de terre, venir ajouter leur action à celle de ces fluctuations de niveau; et, s’il est vrai, comme on s’accorde à le croire, que la montagne de sel porte encore le nom à peine altéré de Sodome, et lui soit voisine, cette ancienne cité a bien pu disparaître par suite de la dénivellation dont nous venons de mentionner les traces, puis se trouver recouverte par les eaux de la mer Morte et les alluvions des affluents méridionaux. » Telle est la conclusion du savant géologue qui a spécialement étudié le lac Asphaltite, M. Lartet, Géologie, p. 267. Remarquons-le cependant, la Genèse ne dit pas que les villes coupables ont été submergées dans cette mer; elle

MORTE (MER

nous assure, au contraire, qu’elles ont été détruites par une pluie de soufre et de feu. Gen., xix, 24-25. Nous trouvons la même conclusion dans le travail si important de M. Blanckenhorn, Entstehunq und Geschichte des Todten Meeres, p. 51-59, qui déclare que les indications de la Bible s’accordent très bien avec les données que fournit l'observation. Le récit sacré correspondrait ainsi au dernier des violents épisodes de la formation du Ghôr.

3° La mer Morte à l’époque de Josué. — Ce dernier problème a été soulevé ces dernières années par M. Clermont-Ganncau, dans son Recueil d’archéologie orientale, Paris, t. v, 1902, p. 267-280. Voici comment. La mer Morte est mentionnée dans le livre de Josué à propos des limites des deux tribus de Benjamin et de Juda. Nous lisons, Jos., xv, 5 : « La limite méridionale part de l’extrémité de la merde Se), de la langue (hébreu: min hal-lâsôn) tournée vers le midi. Et la limite du côté nord est depuis la langue de la mer ( mil-lesôn hayydm), depuis l’extrémité du Jourdain, » c'est-à-dire depuis l’embouchure du fleuve dans la mer Morte. Au sujet de Benjamin, il est dit, Jos., xvm, 19: « Et la limite (venant de Jérusalem) traversait jusqu’à l’épaule de Beth-Haglah ad nord, et ses issues étaient jusqu’à la langue de la mer Salée au nord, jusqu’à l’extrémité du Jourdain au sud. » Voir Benjamin 4, t. i, col. 1589, et Juda 6, t. m, col. 1756, et les cartes. Jusqu’ici l’on avait cru que cette « langue de la mer » désignait l’extrémité actuelle du lac Asphaltite au nord, et sa pointe méridionale, telle que j nous la connaissons aujourd’hui. Mais alors la limite sud de Benjamin est obligée, dans la plaine du Ghôr, de fléchir vers le sud-est et forme une sorte de crochet qu'on ne s’explique pas. Le premier jalon qu’elle rencontre, | en partant de l'embouchure du Jourdain pour aller vers Jérusalem, c’est Beth-Haglah, localité parfaitement représentée par Qasr et 'Ain Hadjlâ. C’est le dernier jalon si l’on part de Jérusalem. Or, au lieu de faire dévier la ligne à partir de ce point, si on la prolongeait suivant sa tendance normale vers l’est ou le nord-est, elle aboutirait à peu prés à la hauteur de Qasr-el-Yehûd, c’est-àdire à 7 ou 8 kilomètres au-dessus de l’embouchure actuelle du fleuve. Cette rectification est justifiée surtout par le terme de lâsôn dont se sert l’auteur biblique. Que signifie, en effet, cette expression, langue de la mer, qu’il emploie à trois reprises différentes ? La pointe nord du lac n’offre présentement rien qui puisse correspondre à cette dénomination si expressive. 11 ne s’agit pas non plus de la presqu’île à laquelle les Arabes ont donné le nom de Lisdn. La Lâsôn du livre de Josué n’est pas une langue de terre s’avançant dans la mer, mais bien une « langue de mer » s’avançant dans la terre. M. Clermont- Ganneau aurait pu rappeler ici Is. , xi, 15: lesôn yam Misraim, « la langue de mer de l’Égypte, » qui désigne probablement un des bras de la mer Rouge, le golfe de Suez. L'expression employée indiquerait donc un prolongement de la mer Morte en forme de langue ou de pointe, au nord et au sud. Il serait facile de la retrouver au nord. Le Jourdain, en effet, s’est creusé dans le Ghôr un lit proprement dit, une sorte de rigole relativement étroite, que les Arabes appellent le ZOr. Or, à peu près à la hauteur de Qasr-el-Yehûd, le Zôr présente, sur la rive occidentale, un élargissement remarquable, qui va en augmentant dans la direction du sud-ouest, et qui s’étend jusqu’au point où les montagnes de Juda se rapprochent de la rive occidentale de la mer Morte, à 'A in el-Feschkhah. Voir la carte de Benjamin, t. i, col. 1588. ! Cet évasement triangulaire constitue un bas-fond stérile, j imprégné de sel, plus ou moins boueux suivant la saison, j qui peut être considéré comme le bassin, aujourd’hui desséché, d’une vaste nappe d’eau étroite et allongée. C’est celte nappe d’eau, d'une faible épaisseur, qui existait au temps où nous reporte le livre de Josué, et que ce livre appelle « la langue de la mer Morte », sorte de

lagune formée par le mélange des eaux du lac avec celles du fleuve. Cette langue septentrionale avait pour pendant au midi celle de la Sebkhah, qui, aujourd'hui, n'est qu’un marais, constituant, en forme de poche plate, comme un appendice de la lagune méridionale, mais anciennement devait être, elle aussi, couverte d’une mince nappe d'eau. Si la Sebkhah s’est maintenue plus longtemps à l’état de marécage, cela tient, en partie, à ce que de ce côté il n’y a pas de grand cours d’eau, comme le Jourdain, venant y jeter ses alluvions. Cette dernière langue serait « la lâsôn tournée vers le sud » dont parle Josué, xv, 2. M. Clermont-Ganneau confirme ces données par le témoignage historique de I Mach., jx, 45, et de Josèphe, Ant. jud., XIII, i, 5, où il est question des marais du Jourdain, voisins de son embouchure. — Nous souscrivons volontiers à cette ingénieuse hypothèse du savant professeur. Mais il se trompe, croyons-nous, lorsqu’il dit, p. 273, note 1, que la différence de niveau entre l'état actuel de la mer Morte et son état à l’époque dont il est question « serait à évaluer à une centaine de mètres ». A ce compte, Beth Iloglah n’aurait pas existé, puisque Qasr Hadjla, n’étant qu’à 68 mètres au-dessus du lac, aurait été submergé. D’après ce que nous avons exposé plus haut, il faut réserver pour les âges préhistoriques une pareille hauteur des eaux. La différence actuelle entre Qasr el-Yehûd et la surface de la mer Morte est de 38 mètres, ce qui suffit pour former, au nord et au sud, les deux langues dont nous avons parlé. Nous croyons aussi que la Lisân émergeait déjà à ce moment. Avec ces réserves, l’hypothèse ne nuit en rien aux explications que nous avons données sur l’emplacement de la vallée de Siddim. Elle pourrait même avoir une importance considérable pour la critique littéraire, « puisqu’elle a pour conséquence, dit M. Clermont- Ganneau, p. 267, de faire attribuer à la rédaction du livre de Josué, ou des sources qui ont pu servir à sa rédaction, une date vraiment ancienne, ce déplacement de l’embouchure du Jourdain, solidaire du retrait de la mer Morte, n’ayant pu s’opérer que progressivement, sous l’action séculaire de grandes forces naturelles dont la puissance égale la lenteur. » Les deux problèmes que nous venons de traiter sont les seuls qui concernent l’histoire de la mer Morte, dont le nom n’est guère employé ailleurs que pour la délimitation de certaines tribus ou de la terre d’Israël. Num., xxxiv, 3, 12; Deut., iii, 17; iv, 49; Jos., xn, 3; IV Reg., xiv, 25; Ezech., XLVII, 18.

IV. Bibliographie. — Nous n’indiquons ici que les ouvrages les plus importants sur la mer Morte. U. J. Seetzen, Reisen durch Syrien, Palastina, etc., édit. Ivruse, Berlin, 1854, t. n, p. 217-384; comte de Bertou, Dépression de la vallée du Jourdain et du lac Asphaltite, dans le Bulletin de la Société de Géographie, Paris, oct. 1839 ; F. Lynch, Narrative of the United States’ expédition to the river Jordan and the Dead Sea, in-8°, Londres, 1849; Official Report of the United States’ expédition, in-4°, Baltimore, 1852; De Saulcy, Voyage autour de la mer Morte, Paris, 1853, 2 vol. et atlas ; Vignes, Extrait des Notes d’un voyage d’exploration à la mer Morte, in-4°, Paris, 1865 ; Carte du cours inférieur du Jourdain, de la mer Morte et des régions qui l’avoisinent, Paris, 1866, 1 feuille, au 240000e; L. Lartet, Note sur la formation du bassin de la mer Morte, in-8°, Paris, 1866 (extrait du Bulletin de la Société géologique) ; E. Robinson, Biblical Researches in Palestine, Londres, 1856, t. i, p. 499-537; Id., Physical Geography of the Holy Land, in-8°, Londres, 1865, p. 187-216; U. Fraas, Bas Todte Meer, in-8°, Stuttgart, 1867; Terreil, Composition des eaux de la mer Morte, dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, Paris, 1866, p. 1329-1333; duc de Luynes, Voyage d’exploration à la mer Morte, Paris, 3 in-4°, et atlas; G. A. Smith, The hislorical Geography of the Holy Land ,

MORTE (MER

Page 1