‹ Dictionnaire de la Bible (volume 4)Chapitre 186 sur 454 · ALLEMANDE (EXÉGÈSE RATIONALISTE · texte numérisé non relu

ALLEMANDE (EXÉGÈSE RATIONALISTE

On donne spécialement le nom d’exégèse allemande à l'interprétation rationaliste de l'Écriture qui a été adoptée par un grand nombre de théologiens protestants et d'incrédules en Allemagne. L'expression d’'exégèse allemande tout court pour désigner l’exégèse rationaliste d'Allemagne est inexacte, car il y ἃ dans ce pays, non seulement des catholiques, mais aussi des protestants dits orthodoxes qui acceptent l’origine surnaturelle de la Bible, croient à son inspiration et l’interprètent par conséquent comme un livre d'origine divine ; mais, malgré l’inexactitude de cette dénomination, nous prenons ici l'exégèse allemande dans le sens particulier qu'on lui attribue vulgairement, c'està-dire dans le sens d’exégèse rationaliste. Elle consiste, en effet, à appliquer à l'interprétation des Livres Saints les principes du rationalisme, qui sont la négation du surnaturel ou, en d’autres termes, la négation de linspiration, du miracle et de la prophétie : tout autant de choses dont les rationalistes nient l'existence, soit qu'ils professent le déisme, soit qu'ils se déclarent panthéistes ou athées.

I. Origines de l’exégèse rationaliste allemande. — L'exégèse rationaliste est le fruit du protestantisme. Luther, en proclamant le droit exclusif pour chacun d'interpréter la Bible selon ses lumières naturelles, sans tenir compte de l'interprétation traditionnelle et de l'autorité de l'Église, posa, sans s’en douter, le principe même du rationalisme. Les conséquences du libre examen ne furent point immédiatement tirées par ses sectateurs, mais elles devaient se manifester à la longue, et c’est ce qui arriva en effet. Les premiers protestants, pour sauvegarder l'inspiration des Écritures, durent l’outrer et l’étendre outre mesure. Luther fut obligé d'admettre qu’elle était évidente, dans l'impossibilité où il était d'en donner aucune preuve démonstrative. « Personne, dit-il, ne peut m'enlever la parole que Dieu m'adresse, et je dois en être aussi certain que 16 le suis que deux et trois font cinq... Qui me donne cette conviction? Personne, si ce n'est la vérité seule, qui est si incontestable, que personne ne peut le nier. » Luther’s Werke, édit. Walch, t. ΧΙ, col. 1889, De même qu'il fallut admettre que l'inspiration était une vérité évidente, il fallut admettre aussi que l'inspiration s'étendait aux plus petites choses, jusqu'à la ponctuation, et qu'il n'avait pu se glisser dans la transcription des Livres Saints aucune faute de copiste, aucune erreur matérielle, même légère; car il serait autrement impossible de discerner ce qui est la parole de Dieu de ce qui ne l’est point, Or ces deux assertions sont fausses : l'inspiration des Écritures n'est pas évidente, elle ne peut être rigoureusement établie que par l'autorité de l'Église, et la Providence ἢ ἃ point garanti la Bible contre toutes les distractions des copistes et contre les altérations de mince importance. Les protestants finirent par s’en apercevoir un Jour, et, une fois lancés sur la voie du doute, ils ne s’arrétèrent plus en chemin; ils appliquèrent jusqu'au bout les principes du libre examen ; ils nièrent l'inspiration, que la raison

seule ne peut prouver, et ils ont fini par nier les miracles et les prophéties, l'authenticité et la véracité des livres qui les rapportent. Ce fut le philosophe Christian Wolf (1679-1754) qui mit le rationalisme à la mode en Allemagne. Jean Salomon Semler (1721-1791) l’appliqua à la théologie et à l'exégèse scripturaire ; il enseigna que la Bible ne devait pas être considérée comme la règle de la foi, mais comme un simple catalogue officiel des livres désignés par l'Église pour être lus dans les assemblées des fidèles ; il nia l'existence des démoniaques, et soutint que les possédés dont parle le Nouveau Testament n'étaient que des épileptiques ou des fous. L’impiété de Frédéric IT de Prusse (1712-1786) favorisa ce mouvement naissant d'incrédulité. Les attaques violentes contre les Écritures ne tardérent pas à éclater. Edelmann (1698-1767) écrivit en 1747 que l'Ancien Testament n'était qu'un tissu de légendes fabriquées par Esdras, et que le Nouveau, qui n'était guère plus historique, datait du temps de Constantin. Bahrdt (1741-1792) prétendit en 1784 que Jésus était affilié à une société secrète, et que cette société lui avait confié des remèdes jusqu'alors inconnus, au moyen desquels il avait opéré des simulacres de miracles. Mais la publication qui contribua le plus au développement de l'exégèse rationaliste en Allemagne, ce fut celle des Fragments de Wolfenbüttel ou Fragments d’un Inconnu, faite de 177% à 1778 par Gotthold Éphraïm Lessing (1729-1781). Ï connaissait parfaitement l'Inconnu, qui n’était autre que Hermann Samuel Reimarus (1694-1768), un disciple de Wolf, ennemi acharné du Christianisme. Reimarus avait laissé en mourant un volumineux manuscrit, Apologie oder Schutzschrift für die vernünftigen Verehrer Gottes, œuvre déiste dans laquelle il combattait la révélation, excluait toute intervention miraculeuse de la divinité dans le gouvernement du monde, traitait les écrivains sacrés d'imposteurs et Jésus lui-même de vulgaire ambitieux. Lessing fit choix dans cette longue diatribe des morceaux qui étaient le plus propres à exciter l'opinion, et il réussit à produire dans toute l'Allemagne une vive émotion qui eut pour résultat l'apparition du premier système d'exégèse rationaliste, l'explication naturelle des miracles.

Π. L'explicalion naturelle des miracles. — Lessing, pour répondre aux attaques que suscita sa publication des Fragments de Wolfenbüttel, prétendit que la vérité du Christianisme ne dépend point des faits historiques, c'est-à-dire des miracles, que la raison ne peut accepter, parce qu'ils sont contraires aux lois de la nature ; la religion ne repose, d'après lui, que sur sa valeur intrinsèque. Beaucoup de protestants se laissèrent prendre à ce sophisme ; ils ne reconnurent point la connexion étroite qui existe entre les faits et les croyances, entre le dogme et la morale ; ils s'imaginèrent que les miracles par lesquels Jésus-Christ avait prouvé la divinité de sa mission étaient une chose accessoire, et que le seul point important était la morale qu'il avait enseignée. Jean Gottfried Eichhorn (1752-1827) fut le premier qui sacrifia les miracles. Il accepta le principe rationaliste que l'Écriture est une œuvre purement humaine, principe d'où découlent logiquement toutes les conséquences qu'a tirées depuis l’école critique incrédule, et en particulier la négation de l'inspiration. I] conclut de là qu'on doit interpréter les Écritures comme tous les livres de l'antiquité. On explique la mythologie antique d’une manière naturelle ; il faut expliquer de même les miracles de l'Ancien Testament. Reimarus traite les écrivains sacrés d'imposteurs : il ἃ tort; il a pris au pied de la lettre des figures et des métaphores, il à attribué une valeur rigoureuse à des hyperboles orientales ; en cela il s’est trompé ; les écrivains orientaux ont parlé la langue de leur temps et de leur pays; en traduisant leur langage dans notre langue plus sobre et plus froide, le merveilleux s’évanouit, et il ne reste rien que de raisonnable dans leurs écrits, — Il y a sans doute un fonds de vérité dans ces observations : les auteurs bibliques ont écrit comme des Orientaux et non comme des hommes de l'Oc-

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