AMAN
| qu'une fable; mais les analogies sont là pour témoigner
en faveur du caractère historique de ce récit. Mithridate, roi du Pont, sans autre raison que la haine de Rome, ne porta-t-il pas contre tous les Romains résidant dans son royaume un édit de mort, à la suite duquel, selon Plutarque, Vi. parall., Sylla, x, cent cinquante mille sujets de la République furent massacrés dans le même jour?
C'est au mois de nisan, le premier de l’année, qui correspond à la fin de notre mois de mars et au commencement d'avril, qu'Aman se mit à l'œuvre. Assuérus comptait onze ans accomplis de règne, on était en 473. Superstitieux comme tous les Perses, et imbu du préjugé, très répandu alors, qu'il existait des jours fastes et des jours néfastes, Aman fit tirer au sort, par quelque devin, lPépoque à laquelle devrait se faire l'exécution, et cela, avant même d'en conférer avec le roi, tellement il se sentait maitre dans le royaume. Cette opération des sorts est désignée dans le texte hébreu par deux mots dont l'un est l'explication de l'autre : pur û° haggôräl. CH jeta le sort (pür), c'est-à-dire le gôräl. » Le premier de ces termes n’est pas un mot hébreu, ce qui a amené l’auteur d'Esther à le faire suivre du mot explicatif gôrdl, qui désigne toujours dans la Bible l'opération dont il est question ici. Lev., Xvr, 8-10; Ezech., Χχιν, 6; Jon., 1, 7, ete. Au contraire, le mot pür, qui est persan et répond au persan moderne behr (la part, le sort), ne se trouve nulle part ailleurs dans l'Écriture. L'hébreu et les Septante sont plus explicites que la Vulgate sur la manière dont ce sort fut conduit. On y lit : « 10} 1] jeta le sort de jour en jour et de mois en mois; » Septante : χαὶ ἔλχόε χλήρους ἡμέραν ἐξ ἡμεράς καὶ μῆνα ἐχ μηνός. Esth., 111, 7. D'après cela, on tira d’abord le jour du mois, puis le mois lui-même.
Le jour amené par le sort fut le treizième, Esth., 111, 13, et le mois fut le douzième, Esth., 111, 7, qui est celui d’adar, répondant à notre fin février et commencement de mars. Ainsi la Providence avait conduit l'opération de telle sorte que les Juifs eussent tout le temps nécessaire pour parer le coup et échapper aux projets sanguinaires d’'Aman. L'époque du massaére ainsi déterminée, il fallut obtenir la sanction d'Assuérus ; Aman, pour se l’assurer plus aisément, l'acheta. Que le roi signät l'édit, et il s'engageait à verser dans le trésor royal, fort épuisé, dix mille talents (talents d'argent d'après l'hébreu, les Septante et le chaldéen), Esth., 111, 9, somme considérable, bien que notre ignorance de la valeur exacte du talent, chez les Perses, nous empêche d'en déterminer l'équivalent en notre monnaie. Xerxès (Assuérus) venait de terminer malheureusement son expédition en Grèce (480-479), il avait besoin d'argent. Ce détail montre que les Juifs pendant la captivité avaient prospéré, puisque Aman se faisait fort de tirer d'eux une somme aussi considérable, Cf. Tob., 1v, 21-99, Le roi cependant voulut se montrer encore plus généreux que son ministre; car, après lui avoir passé au doigt son anneau ou sceau royal, en signe du plein pouvoir qu'il lui donnait de décréter et de sceller ce qu'il voudrait contre les Juifs, il lui abandonna les dix mille talents, comme gralification de l'important service qu'il rendaitau royaume. Aman triomphait.
Rédiger l'édit, en faire des copies et des traductions, Esth., 11, 12, et les expédier aux gouverneurs des cent vingt-sept medinôt, Esth., 1, 1, 22; viir, 9; cf. Dan.,
3, ou subdivisions de l'empire, fut l'affaire de quel-
LIRE ques jours. Hérodote, vrir, 98, parle de la rapidité avee laquelle se faisait chez les Perses la transmission des ordres royaux aux contrées les plus éloignées, par une organisation merveilleuse de courriers et de relais, dont l'institution remontait à Cyrus. Brisson, De regio Persarum apparatu, 1710, p. 311-315. En moins de deux mois, tous les gouverneurs avaient recu l’ordre d’Aman ; mais ils devaient attendre neuf avant de l'exécuter. C'était bien contre son gré que le cruel mi-
mois environ
nistre laissait s'écouler un si long temps avant le massacre ; mais sa superstition lemportait sur ses désirs de ven-
geance. ΠΠ aurait craint d'aller contre le sort en avançant l'exécution ; d'autre part il redoutait qu'Assuérus, avec son esprit capricieux, ne fut influencé en sens contraire et n'en vint à annuler l'édit. En le publiant, il rendait toute modification moralement impossible. De plus, les Juifs étaient dès lors mis au ban de l'empire, ils devenaient l'objet de la haine publique, c'était préparer et assurer une extermination universelle. On ne peut donc rien conclure de ce délai contre la véracité du livre, et les exégètes rationalistes frappent à faux quand ils l’attaquent sur ce point. Cf. Bleek, Einleitung in das Alte Testament, &e édit., p. 299.
L'édit d'Aman n'existe pas dans le texte hébreu ; on le trouve dans les Septante après le chapitre 111, 13, et dans la Vulgate, ΧΠῚ, 1-7. Les protestants le rejettent comme apocryphe avec tous les autres passages deutérocanoniques d'Esther ; cependant il est certain qu'il existait dans le texte hébreu primitif, et qu'il a été rendu en grec par le traducteur du reste du livre. Cornely, Zntroductio specialis in libros Veteris Testamenti, part. 1, p. 418, 435. Il y a à la vérité une légère contradiction entre le jour fixé pour le massacre dans lédit, Esth., x, 6, et dans le texte protocanonique, Esth., 111, 43 ; IX, 1 : ici le treizième, là le quatorzième jour d'adar. C'est une simple faute de copiste qui ne peut tirer à conséquence, pas plus que Γαόῤαθὰ pour Bayabav, Esth., ΧΙ, 1, et ᾿Αρταξέρξης pour Eépéns. Esth., 1, À et passün.
Pendant qu'Aman se croyait sûr du succès, les Juifs priaient et jeunaient, Esth., 1v, 16-17, et Esther, au péril de sa vie, allait trouver le roi et obtenait de lui que, accompagné de son ministre, il vint diner à sa table. Aman sortait joyeux de ce festin, lorsque la rencontre de Mardochée, toujours inflexible et demeurant assis à son passage, le mit dans une nouvelle fureur. Après avoir pris conseil de sa femme Zarès et de ses amis, il résolut de devancer l'édit pour ce Juif impertinent, et, ne doutant pas de l’acquiescement du roi, il fit dresser sur l'heure une potence de cinquante coudées pour y attacher Mardochée dès le lendemain. Le lendemain, la face des choses était changée, et Aiman attaché lui-même à ce gibet. Mais auparavant lorgucilleux ministre devait subir une humiliation plus cruelle que la mort. Pendant cette nuit où Aman préparait la mort de Mardochée, Assuérus, ne pouvant dormir, s'était fait lire les annales de son règne. Il entendit le récit de la conjuration formée contre sa personne par les eunuques Bagathan et Tharès, et découverte par Mardochée, qui la fit échouer. Il demanda alors quelle récompense avait reçue ce fidèle sujet, et, apprenant que rien m'avait été fait pour lui, il appela Aman afin d'avoir son avis sur Ja maniere de traiter un homme que 16 roi voulait honorer. Aman, persuadé que lui seul pouvait être ce sujet digne d'honneur, récluma le plus éclatant triomphe: habits royaux, cheval du roi, diadème sur la tête, marche solennelle par les rues de Suse, où résidait alors Assuérus, Esth., 1, 2, 5; les princes de l'empire remplissant l'office de héraults devant le triomphateur, Esth., νι, 8-9, Or Aman décernait à son insu tous ces honneurs à son mortel ennemi, Mardochée, et lui-méme dut non seulement en assurer l'exécution, mais encore y prendre part, tenant la bride du cheval et criant : € Ainsi est honoré celui que le roi veut honorer! » Aman, toujours superstitieux, vit Ἰὰ un mauvais présage, et rentra triste et abattu.
il comptait parmi ses conseillers et ses amis des devins (hébreu: Aükämäv, « 5865 sages ; » Septante : φίλοι, Esth., vi, 13). C'est sur leurs réponses qu'il avait préparé l'extermination des Juifs, et maintenant il n'en obtenait plus que des présages funestes : € Si Mardochée est Juif, de méme que lu as commencé à être abaissé devant lui, tu le seras encore, » Esth., vr, 143. Sous le coup de son humilialion, Aman accompagna Assuérus à un second repas chez Esther. La reine en profita pour exposer au roi la demande qu'elle n'avait pas voulu formuler la veille. Elle révéli son origine juive el supplia le roi en faveur de