‹ Dictionnaire de la Bible (volume 5)Chapitre 111 sur 485 · Î4G5 DOMINICAINS (TRAVAUX DES · texte numérisé non relu

Î4G5 DOMINICAINS (TRAVAUX DES

un grand nombre à écrire leurs leçons ou à composer des travaux sur la totalité ou une partie de l’Écriture.

Il serait à la fois impossible et même superllu de tenter ici la seule énumération de ces auteurs. L’activité littéraire de l'ordre s’étant exercée pendant deux siècles et demi sous le régime des manuscrits, un grand nombre de ces travaux sont restés inédits. On peut voir le développement pris par cette étude en parcourant le catalogue de Bernard Gui (Archiv, t. n, 1886, p. 226, etc.) | ou les Scriptores Ordinis Prædicatorum de Quétif et Échard, quoique ces collections soient fort incomplètes. Tous les catalogues des manuscrits des grands dépôts des bibliothèques de l’Europe en contiennent des specimina fréquents. Il nous suffît de donner ici une vue générale de ceux qui ont joui d'une grande réputation ou qui ont été édités au moins en partie.

1° C’est encore Hugues de Saint- Cher qui ouvre la série des grands commentateurs dominicains de la Bible. Ses commentaires sont sous forme de postilles ou annotations : Postillæ in universa Biblia juxta quadruplicem sensum literalem, allegoricum , moralem, anagogicum (premières éditions, Venise et Bâle, 1487; la dernière,

8 in-f°, Venise, 1754). Hugues met à profit dans ses commentaires son travail sur les concordances, car il cite constamment les textes parallèles de l’Écriture; c’est même là sa méthode d’interprétation littérale. Pour l’exposition des différents sens, il incorpore volontiers les autorités qui constituent l’ancienne glose. Le développement principal est donné aux trois sens secondaires. La position de Hugues comme commentateur est bien indiquée par un chroniqueur du commencement du xive siècle : Primus poslillator exstitit, et totam Bibliam egregie postillavit et excellenter in tantum , quod hucusque secundum non habuit. Henri de Hervordia, Chronicon, édit. Potthast, Gœttingue, 1859, p. 190-191.

2° Les commentaires de saint Thomas d’Aquin sur un certain nombre de livres de l’Écriture (Job, Psalm., Cantic., Isa., Jerem., Thren., Mattli., Joa., Ep. Pauli) marquent un nouveau moment dans l’histoire de l’exégèse. Il transporte dans la dissection et l’interprétation du texte scripturaire la méthode qu'il a créée pour commenter les livres d’Aristote. Au lieu de la méthode d’annotations ou de postilles usitée avant lui, il dissèque les parties du livre et des chapitres pour montrer leur ordre et leur dépendance, et arrive par un procédé d’analyse de plus en plus circonscrit à l'examen des phrases et des mots. Il crée ainsi le véritable procédé exégétique. L’interprétation littérale occupe presque exclusivement ses commentaires, si l’on comprend sous cette dénomination l'élément théologique qui découle immédiatement du texte.

3° La carrière exégétique d’Albert le Grand comporte, comme sa carrière philosophique, une double manière, la seconde ayant été déterminée par l’influence de son propre disciple, Thomas d’Aquin. Albert avait d’abord commenté toute la Bible par postilles, à la façon de Hugues de Saint-Cher. Catalog. cod. hagiogr. biblioth. reg. Bruxellen. , t. n, p. 101. Ce travail est demeuré inédit. Albert commenta plus tard un certain nombre de livres de la Bible par un procédé analogue à celui de ses commentaires sur Aristote et dans lequel il se rapproche de saint Thomas. Mais ici comme ailleurs les écrits d'Albert n’ont ni la précision ni la sobriété de ceux de son disciple. Les éditions des œuvres complètes d’Albert ne contiennent pas entièrement cette seconde catégorie de commentaires. Ceux sur les Psaumes, Jérémie, Baruch, Daniel , les petits Prophètes , les quatre Évangiles et l’Apocalypse sont seuls publiés. Script. Ord. Præd., t. i, p. 1745; Archiv, t. n, p. 236.

4° La plupart des travaux sur le texte même de l’Écriture au moyen âge ont été exécutés sous forme de postilles, à la façon de celles de Hugues de Saint-Cher, ou de commentaires comme ceux de saint Thomas d’Aquin. Au xme siècle, le système des postilles, plus simple et

plus facile, semble avoir prédominé. Parmi les religieux qui ont écrit sur la Bible, soit sur une partie ou la totalité du texte, nous pouvons nommer : Jourdain de Saxe, second maître général de l’ordre; Pierre de Tarentaise, archevêque de Lyon et pape sous le nom d’innocent V ; Nicolas de Gorran, confesseur de Philippe IV, qui a écrit sur toute la Bible ; Bernard de Trilla, provincial de Provence ; Jean de Erdenbourg, maître de l’Université de Paris; Thomas de Lentino, patriarche de Jérusalem. Au XIVe siècle : Thomas Jorg, professeur à Oxford et cardinal; Nicolas de Trevet, maître d’Oxford; Ptolémée de Lucques, évêque de Torcello ; maître Ekehart de Ilochheim, le chef des mystiques allemands; Ludolphe de Saxe, dominicain pendant une trentaine d’années, puis chartreux, connu par sa célèbre Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ; Michel du Four, professeur à l’Université de Paris; Pierre de la Palud, patriarche de Jérusalem, etc., etc. (On peut consulter pour ces noms et un grand nombre d’autres le catalogue de Bernard Gui, Archiv, t. n, p. 226, et Échard, Sript. Ord. Præd.) Au xve siècle, l’ordre, travaillé par des réformes qui portèrent leur idéal vers l’ascétisme et négligèrent l’étude, vit diminuer notablement la vie scientifique. Ce qu’il gagna en bienheureux, il le perdit en docteurs. On pourrait cependant nommer, à côté du célèbre cardinal et théologien Jean deTorquemada (Échard, t. i, p. 839), un certain nombre de commentateurs.

5° A côté des travaux sur le texte de la Bible sous forme de postilles et de commentaires, l’ordre en produisit dès la fin du xme siècle, mais surtout au xive, une catégorie spéciale, connue sous le nom de Lecture e. La lectura est un produit scolaire de l’enseignement de la Bible et représente la leçon telle qu’elle se donnait dans une école de théologie d’alors, en dehors des studia generalia. Ces sortes de commentaires sur les différents livres de la Bible sont distribués en leçons ou lectures, d’où leur nom. La leçon comprend l’explication d une portion du texte scripturaire, quelques versets ou une partie du chapitre. L’interprétation en est donnée comme dans les commentaires proprement dits. Le maître pose ensuite une ou plusieurs questions de théologie proprement dite qui se rattachent plus ou moins directement au texte commenté. Une leçon comprend ainsi une pallie purement scripturaire et une autre purement théologique. Ces écrits, assez communs au xive siècle, ne sont que l’aboutissant du mode d’enseignement de la théologie pratiqué dès le xne siècle; le maître commentait l’Écriture comme texte scolaire et y greffait à son gré des questions dogmatiques ou morales.

Parmi les auteurs dominicains qui ont traité par ce procédé l’Écriture, on peut nommer: Olivier, provincial de Dacie; Tullius, de la même province; Jean de Erdenburg, Albert de Lombardie. Archiv, t. n, p. 234-235; Échard, Script. Ord. Præd. Le célèbre commentaire sur la Sagesse, de Robert de Ilolcot, professeur à l’université de Cambridge, si souvent imprimé ( lre édit., Spire, 1483), est composé d’après celte méthode. Pareillement les lectures de Dominique Grenier sur la Genèse et les livres historiques de l’Ancien Testament (Toulouse, Bibl. municip., mss. 28, 29, 31), dédiées à Jean XII et écrites sur le conseil du général de l’ordre, Béranger de Landore (Échard, t. I, p. 613; Douais, Essai sur l’organisation, p. 117-1 19). Les leçons d’Arnaud Bernard sur l’Apocalypse données dans les écoles épiscopales de l’archevêque de Toulouse, Jean de Cardailhac, en 1379, appartiennent au même type (Toulouse, Bibl. mun., ms. 57; Douais, p. 119; Échard, t. i, p. 589).

6° On peut encore rapprocher des groupes de travaux précédents, relatifs à l’intelligence du texte sacré, les écrits connus aujourd’hui sous le nom de Chaînes. Voir col. 482. Ces extraits des Pères de l'Église et des auteurs ecclésiastiques avaient déjà trouvé une première réalisation dans la glose ordinaire de Walafrid Strabon (IXe siècle). Saint

Thomas d’Aquin, par ordre d’Urbain IV ( 1 1GI -1164 ) , entreprit sur une base plus large et avec des ressources nouvelles une exposition des quatre Évangiles, par la juxtaposition de textes patristiques formant une interprétation continue. 11 avait donné lui- même à son ouvrage le nom à' Expositio continua, auquel on a substitué plus tard celui plus prétentieux et moins clair de Calena aurea. Saint Thomas avait fait traduire directement du grec un certain nombre de textes que l’on ne possédait pas encore en latin , ainsi qu'il le déclare dans les préfaces. Son confrère Guillaume de Morbeeke, archevêque de Corinthe, qui se trouvait avec lui à la cour pontificale, et traduisait du grec, sur sa demande, les œuvres d’Aristote et d’autres philosophes, est selon toute vraisemblance l’auteur de ces traductions patristiques. L’utilité d’avoir ainsi, juxtaposées au texte de la Bible, l’autorité et l’interprétation des Pères était manifeste, en un temps où il était presque impossible de se procurer les travaux originaux. Aussi Humbert de Romans, cinquième maître général de l’ordre, dans son mémoire sur les questions à traiter au second concile de Lyon (1274), demande-t-il l'exécution d’un travail de cette nature pour les livres de la Bible qui ne l’ont pas encore : Pro tlieologia videretur expediens, quod biblia glossaretur continue de dictis sanctorum in libris non glossatis. Martène, Ampl. coll., t. vu, p. 198. C’est vraisemblablement pour combler cette lacune que le dominicain anglais Nicolas de Treveth exécuta, au commencement du xive siècle, une exposition palristique de cette nature pour toute la Bible. Échard, t. i, p. 562.

7» Le moyen âge n’a pas composé de travaux analogues à ceux que nous appelons, depuis le xvie siècle, Introductions à l’Écriture, et qui renferment les questions d’ordre général relatives à cette étude. On en retrouve cependant les éléments dispersés soit dans les préfaces des commentaires, soit surtout dans les traités de théologie ou d’apologétique, soit même dans quelques opuscules relatifs à des questions scripturaires spéciales comme le traité de Gilles de Lessines, De concordia temporum , sur la chronologie biblique. Échard, t. i, p. 370.

V. VULGARISATION DU TEXTE DE LA BIBLE : LES TRA- DUCTIONS. — Dès la fin du xne siècle, mais surtout au siècle suivant, il se produisit dans les couches populaires une fermentation religieuse intense. Elle se traduit, entre autres manières, par un vif désir chez les laïques déliré l’Écriture en langue vulgaire. Le mouvement vaudois avait inauguré et développé cette tendance. Le goût de la discussion religieuse et la facilité d’errer chez des esprits sans culture avaient rendu l’autorité ecclésiastique défiante à l’égard de la traduction de l’Écriture dans les idiomes nationaux naissants. L’Église romaine ne semble pas avoir porté de défense positive contre la lecture de la Bible en langue vulgaire. Mais les évêques, qui se montrèrent plus antipathiques que les papes à l’égard des mouvements religieux laïques, furent aussi plus sévères à l’égard d’une pratique qui semblait les susciter et les entretenir. Au synode de 1210, l’évêque de Paris ordonne qu’on lui remette les livres théologiques écrits en roman, sauf la Vie de saints, sous peine de se voir déclarer hérétique. Chart. univ. Paris., t. i, p. 70. Le concile provincial de Toulouse, en 1229, défend aux laïques de posséder les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament; on leur concède , pour leur édification , le Psautier, le Bréviaire ou l’Office de la bienheureuse Vierge, mais non en langue vulgaire. Mansi, Concil., t. xxm, p. 715. Le concile de Béziers, en 1246, dans son règlement pour les inquisiteurs de la Provence, refuse aux laïques tout livre théologique, et même aux clercs les livres théologiques en langue romane. Mansi, t. xxxm, p. 715.

Les Frères Prêcheurs, voués à la prédication et à la direction des âmes, exercèrent de très bonne heure une action étendue sur un grand nombre de personnes laïques et de fraternités, lis furent inévitablement conduits à

fournir un aliment à leur piété en mettant à leur portée des traductions en langue vulgaire. Ces sortes de productions littéraires avaient pris, en 1242, un développement assez considérable pour que le chapitre général tenu cette année à Bologne cherchât à l’arrêter : Nec aliquis frater de cetero sermones, vel collationes, vel alias Sacras Scripturas de lalino transférant (sic) in vulgare. Martène, Thésaurus anecdotorum , t. iv, col. 1684. Pris entre le besoin très réel de venir en aide aux fidèles et la défiance du monde ecclésiastique, les Dominicains hésitèrent un peu, mais sacrifièrent çà et là à la première considération, surtout à partir du xive siècle, où le progrès des idiomes finit par nécessiter la constitution de toute une littérature religieuse en langue vulgaire. Cette espèce d'incertitude doit expliquer, croyons -nous, en grande partie pourquoi si peu de noms de traducteurs sont demeurés attachés à leur œuvre, spécialement dans le domaine de la vulgarisation des Écritures, les auteurs pouvant avoir des ennuis à cause de leur paternité littéraire. Néanmoins aucun ordre religieux n’a à son actif, au moyen âge, une somme aussi forte de traductions bibliques.

1° La traduction française de la Bible au XIIIe siècle est d’une importance particulière à raison de l'influence qu’elle a exercée sur toute la suite des traductions françaises, catholiques et protestantes. M. S. Berger n’est pas éloigné de conclure que « l'iniluence de la version du xme siècle ne s’est pas bornée aux Bibles protestantes », mais encore que « bien peu de versions y ont échappé ». La Bible française au moyen âge, Paris, 1884, p. 314. Nous ne connaissons pas positivement les auteurs de cette traduction; mais M. S. Berger arrive à cette conclusion : « La version qui nous occupe a été faite par plusieurs traducteurs travaillant sous une même direction, d'après plusieurs manuscrits latins, dont le principal était un exemplaire de la Bible corrigée par l’Université. Notre version a été faite à Paris, dans l’Université, entre l'an 1226 et l'an 1250 environ. » Ibid., p. 156. Or avant 1250 il n’y a eu à Paris, dans l’Université, qu’une seule correction de la Bible , celle entreprise par les Dominicains sous la direction de Hugues de Saint- Cher. On ne connaît d'ailleurs aucun exemple d’un travail en collaboration à l’Université autre que ceux des Dominicains. L’état encore sporadique des professeurs qui n’appartenaient pas à des collectivités religieuses le rend absolument invraisemblable chez les sept maîtres séculiers de la faculté de théologie. Il n’existe trace chez les Franciscains de Paris d’aucune entreprise scripturaire analogue. Les Prêcheurs, au contraire, ont, aux mêmes années, révisé le texte latin, créé les concordances et écrit le premier grand commentaire sur toute la Bible ; et quand le chapitre général de 1242 défend de traduire à l'avenir les Saintes Écritures en langue vulgaire, il vise évidemment un ou plusieurs faits analogues à celui qui s’est produit à Paris et a été signalé par M. Berger. Si donc quelqu’un est autorisé à présenter des titres à la traduction française de la Bible parisienne , nous croyons que les Dominicains peuvent se mettre sur les rangs et même se présenter parmi les premiers, en attendant, s’il y a lieu, le dernier mot de la critique. Nous trouvons au xive siècle plusieurs noms de Dominicains qui ont collaboré à la traduction de la célèbre Bible du roi Jean, cette « œuvre exécutée sous ses yeux et par son ordre, et si remarquable que le moyen âge n'en aurait pas produit qui lui fût comparable, si elle eût été achevée ». Berger, La Bible française au moyen âge, p. 238. Le travail de traduction dura une trentaine d’années et fui l'œuvre de toute une pléiade de travailleurs. En avril 1398, nous trouvons nommés « maistre Jehan Nicolas, frere Guillaume Vivien, frere Jehan de Chambly (tous trois dominicains), demourant à Poissy ». En 1410, Jehan de Chambly y travaillait encore. Ibid., p. 242. Nous ne mentionnons que pour mémoire Jean de Blois (Échard, t. i, p. 908;

Berger, La Bible française, p. 237) et Antoine du Four (Échard, t. n, p. 22), dont les noms ont été aussi prononcés à l’occasion des traductions françaises de la Bible.

2° C'est le nom d'un dominicain qui est le premier attaché à la traduction catalane de l’Écriture, celui de Romeu de Sabruguera (Barthélemy de la Bruyère), maître à l’Université de Paris, en 1306, correspondant de Jacques II d’Aragon, supérieur de cette province en 1312, mort en 1313. On n'est pas autorisé à affirmer positivement que Romeu ait traduit des parties de la Bible autres que le Psautier. En revanche, cette traduction est certaine. M. S. Berger détermine ainsi le procédé de travail de l’auteur: « Le traducteur travaillait sur un texte latin, mais il avait le Psautier français, soit sous les yeux, soit dans la mémoire. » Berger, dans la Romania, t. xix (1890), p. 524-535. Voir plus haut, col. 316.

3° La première édition de la Bible en dialecte valencien a été publiée à Valence, en 1478, par les soins du dominicain Jaime Borrell. Cette traduction avait été faite à la fin du xive ou au commencement du xve siècle, à la chartreuse de Portacæli, aux portes de Valence, par Boniface Ferrier, avec le concours d’autres personnes doctes. Boniface, frère du célèbre dominicain saint Vincent Ferrier, devint supérieur général des Chartreux dans l’obédience de Benoit XIII, pendant le grand schisme. J. Borrell a revu, corrigé et publié l’œuvre primitive. « 11 semble avoir changé beaucoup de mots à son modèle, surtout dans l'intention de le rapprocher du latin. » Berger, p. 530. La bibliothèque Mazarine possède, sous le n° 1228, un exemplaire de ce rare incunable. Calai, des incun. de la bibl. Mazar., Paris, 1893, p. 684; S. Berger, Romania, t. xix, p. 528-530.

4° Jean Lopez, dans la seconde moitié du XVe siècle, a traduit en castillan les évangiles de l’année liturgique; la première moitié a été éditée : Los evangelios desde Aviento hasta la domenica in Passione, in-f°, Zamora, 1490. Échard, t. i, p. 826. Les Dominicains ont aussi participé aux traductions italiennes de la Bible. Sixte de Sienne attribue la première traduction à Jacques de Voragine, archevêque de Gênes (Bibl. Sanct., lib. iv, ad verb. Jacob, arch. Gen., edit. Neapol., t. i, p. 397). C’est vraisemblablement sur cette autorité que s'est basé Richard Simon, quand il écrit : « Je croy que la plus ancienne traduction de la Bible en italien est celle de Jacques de Voragine, archevêque de Gènes: Possevin en parle comme d’une version peu exacte; d'autres, au contraire, l'ont estimée. » Hist. crit. du Vieux Test., Paris, 1680, p. 598. Il n'est pas invraisemblable que le grand vulgarisateur dp la légende des saints ait aussi songé à une vulgarisation de l’Écriture. Sixte de Sienne, qui était un spécialiste et a longtemps vécu à Gènes , comme l’observe Échard (t. I, p. 459), a dû avoir de bonnes informations. Cette donnée concorderait avec le jugement de M. S. Berger déclarant « que l’original qu’a glosé Cavalca était très rapproché des textes usités dans le midi de la France ». Romania, t. xxm, 1894, p. 395.

Dominique Cavalca de Pise, un des vulgarisateurs les plus féconds du commencement du XIVe siècle, a traduit ou paraphrasé les Actes des Apôtres en italien. 11 est un des trois dominicains toscans qui ont écrit en langue vulgaire à la même époque et que Gino Capponi, dans sa Storia délia republ. di Firenze, 1875, t. i, p. 320, appelle i sommi autori délia età prima. Il est fort curieux que les Vaudois se soient approprié l’œuvre de Cavalca ; cela nous place assez loin de la théorie des Vaudois initiateurs des vulgarisations de la Bible. M. S. Berger observe à ce propos : « Le tableau que nous voyons est tout différent de l'image que nous nous faisions d’ordinaire de l’œuvre littéraire et religieuse des Vaudois. Un « barbet » s'appropriant sans scrupule la version d’un dominicain, n'est-ce pas une chose étrange et inattendue? Il me semble, au contraire, que rien n'est plus vaudois que cela. Les Vaudois prenaient leur bien où ils le trouvaient; personne

n’a jamais eu une plus grande puissance d’accommodation. » Romania, t. xxm, p. 393. « A la considérer de près, sa version (de Cavalca) est moins une paraphrase qu’une glose continue. Le traducteur juxtapose sans cesse la traduction délayée au mot propre; en effaçant simplement les mots ajoutés au texte, on obtiendrait assez facilement une version à peu près littérale. » Ibid., p. 394.

Au xve siècle, les Dominicains italiens se livrent encore à des travaux de vulgarisation scripturaire. Marino de Venise réédite la Bible italienne en 1477, d'après la traduction du camaldule Nicolas Malermi. Il y ajoute des rubriques qui sont des résumés des chapitres selon l'exposition de Nicolas de Lyre et d'autres docteurs : Biblia vulgare... rubricata per me Fratre Marino da Venetia dell’ ordine de’ Predicatori de la sacra pagina humile prof essore, sequendo la expositione di Nicolao de Lyra e de li al tri dotori, 2 in-f°, Venise, 1477. Vers le même temps, Barthélemy de Modène, inquisiteur à Ferrare, traduit en italien les Psaumes et y ajoute un commentaire dans la même langue. Échard, t. i, p. 867 ; t. il, p. 823; Le Long, t. i, p. 354. En 1494, Frédéric de Venise traduit l'Apocalypse en langue vulgaire et y joint des commentaires : La exposition dell’ Apocalipsis per volgar con le ghiose diMaistro Federigo da Veniexia del ordine de’ Fratri Predicatori in mcccclxxxxiiit. L’ouvrage a été édité en 1515 et 1519, sans nom de lieu, et l’on en possède des manuscrits. Échard, t. i, p. 706; Propugnatore , 1880, t. i, p. 119; 1884, t. n, p. 260; Romania, t. xxm, p. 417.

Nous pouvons encore signaler à titre de renseignement quelques manuscrits italiens de la Bible dont l’existence confirme encore le fait que l’ordre s’est servi pour ses religieuses de la Bible vulgaire et a travaillé à en répandre la connaissance. Tel est le manuscrit de la Marciana, à Venise, cl. i, it. 2. C’est un Nouveau Testament d’écriture bolonaise du XIVe siècle. Il est incomplet et suivi d’un calendrier en italien, dont la présence indique la destination usuelle de l’ouvrage. « Notre manuscrit, dit M. S. Berger, a été écrit dans un couvent de Dominicains ou de Dominicaines de la province de Ravenne. Il a été donné, au XVIe siècle, à la chartreuse de Venise; mais on voit, par les notes qui sont sur ses marges, que de 1363 à 1414 il appartenait au couvent de Saint -André de Ferrare. Dans ce manuscrit, qui représente la version ordinaire, les leçons sont marquées en marge, de même que les jours où elles doivent être lues, d'une écriture du XIVe siècle. Peut-être servait-il à la lecture publique, au réfectoire de Saint-André de Ferrare. » Romania, t. xxm, p. 415. Pareillement la Bibliothèque Nationale possède deux volumes de la Bible italienne écrite par le dominicain napolitain Nicolas de Nardo (ital. 3 et 4). Il achevait d’écrire le livre d’Ézéchiel à la fin d’octobre 1466, et l’Apocalypse, par conséquent, comme il le dit, toute la Bible, le 15 mars 1472. Échard, t. i, p. 837 ; G. Mazzatinti, Invent, dei mss. ital. delle bibliot. di Francia, t. i, Rome, 1836, p. i; Romania, t. xxm, p. 428. 11 est donc manifeste que, au XVe siècle surtout, la lecture de la Bible en langue vulgaire s’était remarquablement développée en Italie, et que l’ordre des Frères Prêcheurs s'y était activement employé.

5° Un phénomène semblable s’observe en pays de langue allemande. Lorsqu'on connaît l'essor donné à la langue nationale par les mystiques du xive siècle, dont le plus grand nombre et les plus célèbres appartiennent aux Frères Prêcheurs, on ne peut pas s'étonner de voir ces derniers tenir une place exceptionnelle dans la question de la vulgarisation de la Bible en Allemagne. Cette question de la traduction de la Bible en allemand a fait un grand pas à la suite des récents travaux du Dr F. Jostes, dont nous transcrivons les résultats. Nous constatons d’abord dans les couvents des Dominicaines allemandes le même fait signalé plus haut pour les Dominicaines d'Italie : la lecture de l’Écriture en langue vulgaire. L’an-

portant catalogue des manuscrits possédés, au xve siècle, par les Dominicaines de Sainte- Catherine de Nuremberg nous en fournit la preuve irrécusable. Cette collection d’environ 370 numéros , chiffre fort important pour l’époque, contenait les volumes suivants, en ce qui concerne l'Écriture : une Bible complète, un autre exemplaire complet de la Bible moins les Prophètes, cinq Harmonies évangéliques, un Cantique des cantiques, huit Psautiers, deux Actes des Apôtres, deux Apocalypses, onze exemplaires des péricopes (Prophètes, Épîtres, Évangiles, Passion). F. Jostes, Meister Eckhart und seine Jïmger, dans les Collectanea Friburgensia , fasc. iv, 1895, p. xxiv. Mais le fait le plus important est celui de la découverte du premier traducteur de la Bible allemande préluthérienne. Jean Rellaeh, un dominicain du diocèse de Constance, s’étant rendu à Rome à l’occasion du jubilé de l’an 1450, et ayant pris connaissance du récit de la prise de Constantinople par les Turcs, écrit par Léonard de Chio, dominicain et archevêque de Mitylène (cette lettre du 16 août 1553, adressée à Nicolas V, non indiquée par Jostes, se trouve dans Migne, Patr. gr., t. eux, col. 923-934), résolut, avec quelques-uns de ses confrères, de traduire en langue allemande l’Écriture. Revenu dans son pays, il fut nommé prédicateur de la croisade contre les Turcs, et alla dans ce dessein en divers pays et jusqu’en Finlande. Le manuscrit de Nuremberg, qui contient plusieurs livres de sa traduction de la Bible et une préface où nous sont fournis ces renseignements biographiques, a permis au Dr Jostes d’établir que Jean Rellaeh a effectivement traduit toute la Bible, que son œuvre est, à part le Psautier, la première traduction allemande de l'Écriture avant celle de Luther, que c’est elle qui a eu les honneurs de 1 impression après la découverte de l’imprimerie. F. Jostes, Die « Waldenserbibeln » und Meister Johannes Rellaeh, dans 1 ’Historisches Jarbuch, t. xv (1894), p. 881; t. xvm (1897), p. 133.

6° Enfin nous devons signaler une traduction arménienne de la Bible latine faite en Orient, vers 1330, par les soins et sous la direction de Barthélemy Petit (Parvus). Ce religieux, originaire de Bologne et missionnaire en Arménie, évêque de Maraga (vers 1330) et de Nachivan (1333), fut assez heureux pour ramener à l’unité romaine un bon nombre de moines arméniens schismatiques. Ils constituèrent, sous la règle de saint Augustin et les constitutions des Frères Prêcheurs, la congrégation des Frères -Unis, transformée plus tard en une province de l’ordre. Barthélemy traduisit en arménien, avec le concours de quelques-uns des missionnaires dominicains et des nouveaux Frères-Unis, tous les livres de liturgie et les constitutions de l’ordre. Il entreprit un travail semblable pour la Bible latine. Galani, qui, au xvne siècle, voyagea en Orient et habita l’Arménie, trouva encore ces livres aux mains de ces religieux. De concüiatione Ecclesiæ Arrnenæ cum Romana , Rome, 1650, t. i, cap. xxx; Échard, t. i, p. 581. Au commencement du siècle passé, Échard signale dans son couvent de Saint - Honoré un exemplaire du Psautier’ arménien appartenant à cette traduction, donné à cette maison par Mathias Maracca, prieur du couvent de Charria, qui y avait reçu l’hospitalité lors de son séjour à Paris, en 1646.

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