C. SOMMERVOCEL
DÉLUGE (hébreu: maltbûl; Septante: y.aray.'/.u<Tu.ô>; ; Vulgate : diluviitm j , nom biblique de l'inondation qui eut lieu à une date inconnue des anciens âges, et qui, selon le récit de la Genèse, couvrit le globe et fit périr l'humanité entière, à l'exception de Noé et de sa famille. \|<ns avoir décrit ce phénomène extraordinaire, nous en établirons la réalité historique, l'étendue et la nature.
I. Description. — 1° Cause morale et annonce prophétique. — La malice des hommes issus de l'union des Séthiles avec les Caïnites, voir col. 43-44, et leur violence croissant sans cesse el étant parvenues aux extrêmes limites, Dieu se repentit d'avoir créé l'homme el résolut d'exterminer l'humanité coupable et ions les êtres qui
avaient été les instruments ou les témoins de ses cri s.
Seul Noé, qui était juste, trouva grâce a ses yeux, avec ses fils Sein, Chain et Japheth, Le moyen choisi par Dieu pour venger sa justice outragée el purifier la terre fut une inondation générale, qui ravirait la vie à tous les êtres vivants. L'instrument de salut, qui devait conserver l'espoir de l'humanité, fut une arche ou vaisseau. Voir t. I, col. 923-926. Dieu en indiqua les dimensions el désigna les hommes et les animaux qui devaient y pi pour repeupler la terre. 11 ordonna aussi i Noé d \ placer la nourriture nécessaire aux futurs habitants. Gen., VI,
1-21. Le déluge fut donc dans les desseins de Dieu un châtiment des crimes et de la perversité des hommes, et en même temps un moyen de préservation et de reconstitution d'une nouvelle humanité dans la vraie foi et les bonnes mœurs. Ce fut un événement providentiel, voulu par la sagesse de Dieu autant que par sa justice.
2° Réalisation. — Quand Noé eut accompli tous les ordres divins, tandis que ses contemporains continuaient, au mépris des avertissements reçus, leur vie indifférente et dissolue, Matth.j xxiv, 37-39; Luc, xvn, 27, Dieu lui ordonna d'achever ses préparatifs et d'entrer dans l'arche avec sa femme, ses fils et leurs épouses; en tout huit personnes. I Petr., m, 20. Sur le nombre des animaux de chaque espèce qui devaient être introduits dans l'arche, les commentateurs n'ont jamais été d'accord. Les uns oui cru que Dieu avait fixé sept couples d'animaux puis et deux d'animaux impurs; les autres n'ont compté que sept individus purs et deux impurs, les expressions «sept, sept; deux, deux », étant des nombres distribuais. Voir t. i, col. 613-614. Sept jours après, tout étant exécuté comme Dieu l'avait commandé, et le Seigneur ayant luimême fermé la porte de l'arche derrière Noé , les eaux du déluge se répandirent sur la terre. C'était le dix-septième jour du deuxième mois, la six centième année de Noé. Toutes les sources du grand abîme se rompirent, les cataractes du ciel s'ouvrirent, et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. Deux causes physiques de l'inondation sont seules ainsi métaphoriquement indiquées, l'invasion des eaux marines sur terre et une pluie torrentielle. On a pu croire que « les eaux du grand abîme » désignaient les sources souterraines, qui auraient jailli à gros bouillons et se se déversées complètement à la surface. Ce sont plutôt les Ilots de l'océan qui, abandonnant leurs réservoirs naturels, firent irruption sur la terre ferme et la couvrirent. Le mot hébreu tehôm employé ici s'entend plus souvent de la mer, Is., li, 10; Ps. xxxvi, 7; i.xxvm, l.">, Amos, vu, 4, que des sources souterraines. Job, xxxvm . 16; Ps. LXXl, 20. « Les écluses des cieux » qui en s'ouvrant laissaient échapper des cataractes, voir col. 318, signifient dans la conception vulgaire de l'atmosphère ten les nuages qui crèvent et répandent une pluie vie) géSém. L'inondation fut progressive, et les eaux en grossissant soulevèrent l'arche et submergèrent toute la surface de la terre. Tous les êtres vivants et tous les hommes, hormis ceux qui étaient renfermés dans l'arche, périrent. Tandis que le navire sauveur flottait el que la main de Dieu tenait le gouvernail, Sap., xiv. 6. les eaux montaient, et leur hauteur devint telle, qu'elles surpassèrent de quinze coudées le sommet de toutes les montagnes qui sont sous le ciel. Elles couvrirent ainsi la terri dant cent cinquante jours. Gen., vu, 1-24.
3° Diminution et cessation. — Au bout de ce temps, Dieu se souvint de Noé et des êtres qui étaient dans I .in lu et lii cesser le déluge. Les causes de l'inondation Magnent plus; les sources de l'abîme et les écluses du ciel lurent fermées, et les pluies lurent arrêtées. Dieu lit souiller -au la terre un vent intense et chaud, qui diminua graduellement les eaux par l'évaporation. Elles décrurent peu à peu et se retirèrent, en retournant dans les lieux d'où elles étaient sorties. La nier regagnait son lit, el les nuages se reformaient dans l'atmosphère. Le
vingt-septième jour, d'après la Vulgate. ou le dix-septième, suivant les textes hébreu et samaritain, le Targum et
plusieurs versions anciennes, du septième mois, l'arche se reposa sur le mont Ararat, en Arménie. Voir t. i. col. 878-882. La décroissance des eaux continua jusqu'au commencement du dixième mois. Le premier jour de ce mois, les sommets des montagnes apparurent. Quarante jours plus tard, Noé, désirant savoir si la surface de la terre 'tait à sec, ouvrit la fenêtre de l'arche et lâcha un corbeau, qui voltigea de divers côtés et ne revint pas. Il lâcha aussi une colombe, qui, ne trouvant pas où poser
DELUGE
le pied, revint. Sept jours après, il la fit sortir de nouveau, et le soir elle rapporta dans son bec un rameau d'olivier dont les feuilles s'étaient conservées vertes sous les eaux ou avaient déjà repoussé. A ce signe , Noé comprit que les eaux s'étaient entièrement retirées. Après sept autres jours, il envoya une troisième fois la colombe, qui ne reparut plus. Ouvrant le toit de l'arche, Noé constata que la surface de la terre était sèche. Celait le premier jour du premier mois de la six cent et unième année de Noé. Le vingt-septième jour du deuxième mois, la terre fut entièrement desséchée. Alors Dieu commanda à Noé de sortir de l'arche, lui, sa famille et tous les animaux. Le déluge avait donc duré dans sa totalité une année et onze jours. Or, comme les mois se rapportent, dans le récit biblique, à l'année lunaire, voir 1. 1, col. 637- 6i5, et t. Il, col. 67, la durée totale du déluge correspond à une année 'solaire de trois cent soixante -cinq jours. Fr. Lenormant, Les origines de l'histoire, 2" édit., Paris, 1880, t. I, p. 410-412. Le patriarche sauvé offrit au Seigneur un sacrifice d'action de grâces. Jéhovah en agréa l'odeur et promit de ne plus punir l'humanité coupable par les eaux du déluge. Désormais les saisons et les travaux agricoles, que l'inondation avait interrompus, ne seront plus bouleversés de cette manière. Gen., vm, 1-22. Dieu bénit Noé et ses enfants, conclut avec eux une alliance, et choisit l'arc-en-ciel comme signe visible et perpétuel de sa promesse de ne plus submerger la terre par un déluge pareil à celui qui venait d'avoir lieu. Gen., ix, 1-17. Voir Arc-en-ciel, t. i, col. 910-911.
Les critiques modernes tiennent la narration biblique, que nous avons rapidement analysée, comme la combinaison assez maladroite de deux récits différents et contradictoires du déluge, l'un élohiste et l'autre jéhoviste. A les en croire, la distinction des documents résulte avec évidence des contradictions, des répétitions qu'il est aisé de remarquer, du style particulier de" chaque source et notamment de l'emploi des noms divins Élohim et Jéhovah. Le récit élohiste est complet, tandis que.le jéhoviste ne nous est parvenu que par fragments. Ces conclusions n'ont pas l'évidence qu'on leur attribue, et l'analyse critique de la narration du déluge est loin d'être aussi certaine qu'on le prétend. Les parties élohistes ne constituent pas un tout complet, dont la trame est suivie et serrée; elles présentent des lacunes et ne sont pas exemptes de répétition. Nonobstant ses redites, la narration actuelle forme un ensemble harmonique et progressif, et les répétitions, en insistant sur les circonstances principales, les précisent de plus en plus et sont d'un etlet très frappant. Elles sont d'ailleurs conformes aux usages des Hébreux et aux récits amples et redondants des Orientaux. La légende cunéiforme du déluge, dont nous parlerons bientôt, et qui n'offre aucune trace d'élohisme et de jéhovisme, a les mêmes répétitions et réunit les traits qu'on déclare propres aux deux documents originaux. La narration biblique est l'œuvre d'un seul et unique rédacteur, qui, s'il a employé des sources antérieures, les a ordonnées avec une remarquable unité. F. Vigoureux, La Bible et les découvertes modernes, 6e édit., 1896, t. i, p. 333-336; Les Livres Saints et la critique rationaliste , 4e édit., t. iv, p. 241-253; Bickell, dans la Zeitschrift fur katholische Théologie, Inspruck, 1877, p. 128-131 ; Flunck, ibid., 1885, p. 034; J. Halévy, Recherches bibliques, p. 115-145; de Hummelauer, Commentarms in Genesim, Paris, 1895, p. 25-27; Schopfer, Histoire de l'Ancien Testament, trad. franc., Paris, 1897, t. i, p. 73-77; A. Loisy, Les mythes chaldéens de la création et du déluge , Amiens, 1892, p. 82-91.
IL Réalité HlSTOKinuE DU DÉLUGE. — Le déluge biblique n'est pas un mythe astronomique ; c'est un fait dont la vérité historique résulte du seul récit mosaïque. Ce récit reproduit la tradition hébraïque du souvenir du cataclysme. Mais il y a de ce fait d'autres preuves, qui ont été providentiellement mises en lumière à l'époque
où la narration biblique était le plus fortement attaquée. /. LES TRADITIONS diluviennes. — 1" La tradition chaldéenne. — Il existe, en dehors de la Genèse, beaucoup de traditions diluviennes. La plus importante et la plus rapprochée du récit mosaïque est la tradition chaldéenne, dont nous possédons deux versions inégalement développées : celle de Bérose, conservée par Eusèbe, Chronic, 1. i, c. m, t. xix, col. 114-116, et celle du poème de Gilgamès, déchiffrée en 1872. D'après l'interprétation de Bérose, sous le règne de Xisoutbros arriva le grand déluge dont l'histoire est racontée de la manière suivante dans les documents sacrés : « Chronos lui apparut (à Xisoutbros) dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios tous les hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par écrit et de l'enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la navigation. Et quand Xisoulhros demanda de quel côté il devait tourner la marche de son navire, il lui fut répondu : « Vers les dieux, » et de prier pour qu'il arrivât du bien aux hommes. — Xisoulhros obéit et construisit un navire long de cinq stades et large de deux ; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes. — Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisoutbros lâcha quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci, n'ayant trouvé ni nourriture ni lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après, Xisoulhros leur donna de nouveau la liberté ; mais ils revinrent encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisoutbros comprit que la terre était découverte ; il fit une ouverture au toit du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment, il disparut avec ceux qui l'accompagnaient. — Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas revenir Xisoutbros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus Xisoulhros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant d'être pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la récompense de sa piété, en étant enlevé pour habiter désormais au milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui restaient qu'ils devaient retourner à Babylone, et, conformément aux décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara, pour les transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se trouvaient était 1 Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix, sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau de Xisouthros, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie subsiste encore dans les monts Gordiens, en Arménie, et les pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont raclé sur les débris ; on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent des temples et restituèrent Babylone. » Fr. Lenormant, Les origines de l'histoire, 2= édit., 1880, t. i, p. 387-389.
L'autre version, qui est plus intéressante encore, est écrite sur des tablettes cunéiformes exhumées de la bibliothèque d'Assurbanipal , à Ninive, et conservées au Musée britannique, à Londres. Ces tablettes ont été copiées, au vu8 siècle avant notre ère, sur un exemplaire très ancien, qui provenait d'Érech, en Chaldée. La date de l'original est inconnue. Cependant George Smith la fait remonter à dix-sept siècles au moins avant Jésus-Christ. Le récit du déluge n'est qu'un épisode d'une épopée en