LVI PRÉFACE
tiques, en se soumettant d'avance avec respect au jugement de l'Église, on peut utilement discuter de très délicates questions, émettre, pour répondre à nos adversaires, des idées neuves, hardies, même contestables, pourvu qu'elles n’aillent pas jusqu’à la témérité, il ne conviendrait pas de les exposer dans un Dictionnaire en quelque sorte classique.
Il y a toujours eu dans l’Église une grande liberté de discussion, un flux et reflux d'opinions opposées. L'invasion de la critique dans les études bibliques effraye à tort; elle n’est pas plus dangereuse en soi que ne le fut, par exemple, au moyen âge, l'introduction de la philosophie d’Aristote. Quelle nouveauté, quelle surprise alors, quand les théories des Grecs prirent place dans la théologie proprement dite, quand on donna une si large part à des raisonnements appuyés non plus seulement sur l’Écriture, mais sur la philosophie paienne! C'était une innovation inouïe. C'était la raison cherchant par tous les moyens à justifier la foi. Quelle vie intense, pendant la période proprement scolastique, dans les universités ou écoles rivales; quelle activité intellectuelle, quelle liberté d’allures, quelles divergences d'opinions, quelles théories hasardées sur l’origine, l’objectivité de nos connaissances, la nature de la grâce et de la liberté : luttes entre réalistes et nominaux, thomistes et scotistes, puis entre jésuites, dominicains et augustiniens! Tout cela est dans la nature des choses, dans les tendances de l'esprit humain. Le monde se partage entre autoritaires et raisonneurs. Cette double influence se retrouve dans toute l’histoire de l'Église. Certains siècles se caractérisent par une marche en avant, d’autres ramènent les esprits en arrière : corsi e ricorsi! En parlant ainsi, en signalant les divergences des théologiens, je suis loin de les blämer. C’étaient des hommes d’une haute intelligence, d’une très grande piété; plusieurs d’entre eux sont canonisés, beaucoup d’autres mériteraient de l'être.
Le spectacle est le même aujourd’hui, mais la lutte s’est déplacée suivant les siècles. Aujourd’hui l’histoire et l’Écriture ont mis au second plan la théologie proprement dite. Le courant nouveau s’établit avec la réforme. Pendant que les protestants primitifs s’en tenaient à leur doctrine rigoureuse sur l'inspiration, que beaucoup de catholiques de marque, comme Estius et son école, luttaient énergiquement en faveur d'une théorie qu'ils croyaient être la vraie tradition de l'Église, les Jésuites, plus larges, se firent les champions de la raison et de la liberté humaine, ils soutinrent sur l'inspiration de l’Écriture un sentiment plus acceptable que celui des docteurs de Louvain. Pendant que leurs confrères s’élevaient contre les duretés de l’école augustinienne, les Bollandistes renouvelaient l’histoire, réagissaient contre le manque de critique du moyen âge, faisaient pieusement justice de nombreuses et gracieuses légendes, qui s’'épanouissaient dans les monastères comme les marguerites dans les prés. Mal leur en prit quelquefois, et l’on sait les tribulations de Papebrock pour avoir osé toucher à la légende d’Élie! Il en coûte parfois d’avoir raison.
Le conflit reparait aujourd’hui sous une autre forme ; il paraît d’autant plus grave qu'il s’agit d'intérêts plus sacrés. Les adversaires sont tous d’excellents chrétiens, parfaitement soumis à l’Église; ils n’ont d’autre but que de défendre la foi par les moyens qu'ils croient être les meilleurs. Ici encore se retrouve la distinction signalée plus haut entre autoritaires et raisonneurs : les uns qui n’étudient la Bible qu’à genoux et n’y voient que la pensée divine sans mélange humain; les autres qui pensent que ce Livre, si divin qu'il soit, n'échappe pas complètement aux conditions de composition
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d'un livre humain; qui, tout en étudiant aussi la Bible à genoux, se demandent si l’on peut y reconnaitre des traces d’imperfections accidentelles. Laissons grande liberté aux champions de la foi. Soyons sans inquiétude, l'agitation tombera, les idées fausses disparaîtront, tout se tassera et se retrouvera en ordre. Si Dieu ἃ permis que l’on remit en lumière les tombeaux d'Égypte et les monuments de Chaldée, ce n’a été que pour donner de nouvelles preuves à sa révélation. Il a eu pitié de nous, de nos besoins intellectuels ; à un siècle qui réclame des documents, il ἃ répondu en documentant la Bible. Laissons les savants discuter sur tous ces monuments encore incomplètement étudiés, et dont la découverte a mis un peu de trouble dans les esprits. Parfois le sable soulevé par la tempête obscurcit un moment le ciel, puis la poussière tombe, et le soleil reparaît. On remarque bien, après l'orage, une légère déformation du sol et un nouveau tassement d’atomes, quelques arbres emportés, quelques sentiers effacés; mais les changements sont insignifiants, et la terre est la même. Aïnsi en est-il de la vérité de Dieu; nos agitations l’effleurent à peine et n’ont d'autre résultat que de la mettre mieux en lumière : Veritas Domini manet in æternum.
C’est par ce mot que je veux finir. Le Dictionnaire de la Bible restera en dehors de ces agitations; il sera l’auxiliaire de la foi. Il nous renseignera sur la nature des questions librement controversées, c’est son devoir; mais il restera toujours délicatement orthodoxe. Ce sera son meilleur titre à la confiance du monde chrétien, aux encouragements de l’épiscopat et à l'approbation de celui qui écrit ces lignes.
+ EUDOxE-IRÉNÉE, évêque de Fréjus et Toulon.
À Fréjus, le 25 octobre 1893,
Post-scriptum. — L’Introduction qui précède était déjà sous presse lorsque a paru l’Encyclique Providentissimus de S. S. Léon XIII. L'auteur de ce travail ne pouvait espérer, pour les idées qu'il a émises et pour les vœux qu’il a exprimés, un plus solennel encouragement. Nul ne sera étonné que le grand Pape, dont le regard attentif et pénétrant se porte, avec une si exacte précision, sur toutes les questions qui se débattent aujourd’hui dans le monde et dans l’Église, ait voulu signaler à tous l'importance exceptionnelle qu'ont prise parmi nous les études bibliques. Les intérêts les plus pressants de la défense religieuse exigent que les catholiques, et surtout les prêtres, ne se laissent pas devancer par les indifférents et les rationalistes, sur le terrain des recherches que provoquent de plus en plus les découvertes déjà faites, et les conclusions souvent téméraires qu’on en ἃ tirées. C’est à ce besoin si évident qu’a voulu donner satisfaction l’éminent apologiste qui a conçu le plan de ce Dictionnaire, et qui en surveille l'exécution avec une compétence reconnue par tous les savants. C’est pour manifester la haute sympathie et l'appui de l’Épiscopat français pour cette œuvre, si glorieuse pour nous, que l'auteur de ces lignes s’est appliqué à faire ressortir la nécessité de donner un nouvel élan et même une direction nouvelle à l’enseignement des sciences exégétiques. Il est heureux de constater qu’il ne se trompait pas en essayant de diriger dans ce sens les efforts des ecclésiastiques studieux et des laïques instruits, puisque ses observations et ses conseils ont reçu, au moins indirectement, par la parole du Souverain Pontife, la sanction la plus auguste et la plus autorisée,
+ E.-L., évêque de Fréjus.
Fréjus, en la fête de l’Épiphanie de Notre-Seigneur, 6 janvier 1894.
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