APION — APOCALYPSE
θεολόγον χαὶ εὐαγγελίστον, on encore ᾿Α ποχάλυψις Ἰωάννου τοῦ ἀποστόλου καὶ εὐαγγελίστον. De mème en latin, le manuscrit de Fulda porte en titre: Apocalypsis sancti Joannis, et le Codex Amiatinus : Apocalypsis sancti Joannis, apostoli et evangelistæ.
IL. Authenticité. — L'auteur de l'Apocalypse se nomme lui-même, en tête de son livre, Jean, le serviteur de Jésus-Christ. 1, 1. De toute antiquité on y a reconnu saint Jean, le disciple bien-aimé du Christ, apôtre et évangéliste. C'est ce qu'attestent déjà les inscriptions du livre, comme nous venons de le voir. Plusieurs Pères des plus anciens rendent le même témoignage. Un disciple immédiat de l’apôtre saint Jean, saint Polycarpe, nous oflre dans sa lettre aux Philippiens plusieurs expressions propres à l'Apocalypse. Ainsi Phil, inscript., t. v, col. 1005, il écrit : ἔλεος ἡμῖν καὶ εἰρήνη παρα Θεοῦ παντοχράτορος. Cf. Apoc., 1, 4. Le nom de παντοχράτωρ, donné à Dieu, se rencontre neuf fois dans l'Apocalypse; en dehors de ce livre une seule fois, II Cor., vr, 18, encore est-ce dans une citation de l'Ancien Testament. Au chapitre vur de cette même lettre, il dit: Μιμηταὶ γενώμεθα τῆς ὑπονομῆς αὐτοῦ, d'après Apoc., 1, 9. Enfin, au chapitre vi, il y a un passage où l'Apocalypse est équivalemment citée comme un écrit inspiré : « Servons-le donc avec crainte et en toute révérence, comme il l'a commandé, lui et les Apôtres qui nous ont prêché l'Évangile, et les prophètes qui nous ont annoncé l'avènement de Notre-Seisneur, » Le contexte montre assez clairement que ces prophètes, nommés après le Christ et les Apôtres, sont ceux du Nouveau Testament. Cf. Apoc., xvur, 20, et Eph., τι, 20. — Nous n'avons plus les ouvrages de saint Papias, évêque d'Hiérapolis, autre disciple de saint Jean; mais André de Césarée, qui vivait vers la fin du ve siècle, déclare que saint Papias, saint Irénée, saint Méthode et saint Hippolyte attestent la crédibilité de ce livre. In Apoc. comment. t. vi, col. 215 et suiv. D'où nous pouvons conclure que ces Pères, non moins que ceux qui les ont suivis, regardaient l'Apocalypse comme l'œuvre de l'apôtre saint Jean. On sait que Papias fut l’auteur du millénarisme; or cette doctrine eut sa source dans l'interprétation trop littérale d'un passage de l'Apocalypse, xx, 4-7. Papias connaissait donc ce livre, et en reconnaissait l'autorité. — Dès qu'on ἃ franchi l'ère des Pères apostoliques, on se trouve en présence des témoignages les plus formels en faveur de l'origine apostolique de l'Apocalypse. Saint Irénée, qui touche à l'apôtre saint Jean par son maitre Polycarpe, écrit, Hær., IV, 20, 11, τ. var, col. 1040 : « Jean aussi, le disciple du Seigneur, dit dans l'Apocalypse, ete. »; v, 26, 1, t. vIr, col, 1192 : « Jean, le disciple du Seigneur, marqua dans l’'Apocalypse... » — Saint Justin, le plus ancien des Pères après les Pères apostoliques, dit dans son dialogue avec Tryphon, 81, τι vr, col. 669 : « Chez nous, un homme appelé Jean, un des Apôtres du Christ, affirme dans la Révélation (ἀποχάλυψει) qui lui fut donnée, que les fidèles demeureront à Jérusalem pendant mille ans. » Il est à remarquer que ce dialogue avec Tryphon eut lieu vers l'an 140, à Ephèse, là même où le disciple bien-aimé passa une grande partie de sa vie, et eù il mourut. On devait y être parfaitement renseigné sur la provenance de l'Apocalypse, écrite moins d'un demi-siècle auparavant. De nombreuses allusions à divers passages de ce livre se rencontrent dans les œuvres de saint Justin, — Nous savons par Eusèbe, ἢ. E., 1v, 96, τ, xx, col. 392, qu'un contemporain de saint Justin, saint Méliton, évêque de Sardes, une des Églises à laquelle Apocalypse adrèsse ses avertissements, à écrit un commentaire « sur l'Apocalypse de Jean ». — La lettre des Églises de Lyon et de Vienne aux Églises d'Asie, écrite en 177, est pleine d'allusions manifestes à l'Apocalypse. En voici deux exemples : Il y est dit du martyr Épagathus : « Il ἃ été et il est le vrai disciple du Christ, suivant l'Agneau partout où il va. » Apoc., χιν, #. Salan est constamment nommé le Dragon; et il est dit des confesseurs qu'ils se laissaient volontiers
appeler témoins du Christ, τῷ πιστῷ καὶ ἀληθινῷ μάρτυρι χαὶ πρωτοτόχῳ τῶν νεχρῶν. Apoc., 1,5. Voir Migne, Patr. gr, t XX, col. M3, #34. Deux autres auteurs du ne siècle, Théophile d'Antioche et Apollonius, prêtre d'Éphèse, produisirent contre les hérétiques « des témoignages de l'Apocalypse de Jean ». C'est ce que nous apprend Eusébe, H. E., 1v, 24, et v, 18,t. xx, col. 389 et 480. — Alexandrie nous fournit en faveur de l'Apocalypse les témoignages de Clément et d'Origène. Celui-ci dit expressément que Jean, le disciple qui reposa sur la poitrine de Jésus, l'auteur d'un des Évangiles, écrivit aussi l'Apocalypse, Eusébe, H. E., vi, %5, τ. xx, col. 584; celui-là se servait de l'Apocalypse comme d'un livre inspiré, et semble n'avoir soupçonné aucune opposition à son authenticité. C’est un fait hautement avoué par Lücke, un des principaux adversaires de ce livre. — ἃ Rome, au 115 siècle, l'Apocalypse est comptée parmi les Livres Saints dans le Canon de Muratori, et, à la même époque, Hippolyte écrivit un traité sur l'Apocalypse de Jean. S. Jérôme, De wir. àll., LXI, τ. XXI, col. 671, — Enfin, en Afrique, Tertullien invoque l'autorité de l'Apocalypse sans aucune réserve, aussi bien avant qu'après sa chute. Il ne l'a donc pas reçue des Montanistes, et ce ne sont pas ces hérétiques qui lui en ont inspiré l'estime.
Il reste ainsi parfaitement démontré que, pendant le cours des deux premiers siècles, l'Apocalypse était recue dans toutes les parties de l'Église comme un écrit inspiré, l'œuvre de Jean, le disciple chéri de Jésus. Alors, il est vrai, elle était rejetée par la secte hérétique des Aloges ; mais cette opposition, ne reposant que sur des raisons dogmatiques, n'est d'aucune importance au point de vue de la critique. Il n'en est pas de même des contradictions qui, au ue siècle, s'élevérent à Alexandrie contre l'origine apostolique de l'Apocalypse. Le millénarisme comptait à cette époque des adhérents nombreux et illustres. Cette opinion avait son origine dans un passage de l'Apocalypse, xx, #-7, lequel, entendu dans son sens propre, promet aux justes non séduits par la Bête une résurrection anticipée, et un règne de mille ans avec le Christ. Un évêque appelé Népos ayant mis au jour un écrit en faveur de ce système, saint Denys, évêque d'Alexandrie, prit la plume pour le combattre. Dans le cours de la discussion, il énonça des soupcons contre l'autorité apostolique de l'Apocalypse. Un livre renfermant une doctrine aussi singulière état-il vraiment l'œuvre d'un Apôtre ? L'Apocalypse était, il est vrai, regardée partout comme l'œuvre de Jean; mais, outre Jean, l’apôtre et l'évangéliste, l'antiquité chrétienne connaissait un prêtre Jean, ὁ πρεσδύτερος ᾿Ιωάννης. dont parle Papias comme d’un de ses maîtres. C'est plutôt à celui-ci, dit l'évêque d’Alexandrie, qu'il faut attribuer la paternité de l’Apocalypse. Saint Denys tient d'ailleurs ce livre en haute estime, à cause de la considération dont il jouit dans l'Église; il le regarde comme l'œuvre d'un homme saint et inspiré de Dieu, ἁγίου καὶ θεοπνεύστου; mais il se flatte, par l'hypothèse qu'il propose, d'enlever aux chiliastes l'avantage d'appuyer leur système sur un texte apostolique. Voir Eusébe, H. E., vu, 24, t: xx, col. 692 et 693. La solution mise en avant par un si grand prélat fut avidement accueillie par les adversaires du millénarisme, et ainsi il se forma bientôt un courant d'opinion défavorable à l'authenticité de l'Apocalypse. Au 1v° siècle, on constate qu'elle n'est point comptée parmi les livres inspirés du Nouveau Testament par saint Cyrille de Jérusalem, par saint Grégoire de Nazianze, par les Canons dits des Apôtres, par saint Jean Chrysostome, par l'auteur dés Ilambes ἃ Séleucus (oi πλειοῦς 8: νόθον λεγοῦσιν) ; mais elle est acceptée par saint Athanase, dans sa lettre festivale, par l'auteur de la Synopse qui porte le nom de saint Athanase, par saint Éphrem, et par tous les Pères d'Occident. Eusèbe, lorsqu'il passe en revue les Livres Saints, commence par ranger l'Apocalvpse parmi les ὁμολογούμενα ; mais, dans l'énumération des livres apocryphes (ἐν τοῖς νόθοις), il ajoute : « Joignez
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à ces livres, si cela vous plaît, l'Apocalypse de saint Jean, que quelques-uns, cornme je l'ai dit plus haut, comptent parmi les livres reçus sans contestation (τοῖς ὁμολογουμένοις). » H. E., τὰ, 35, τ, xx, col. 268. Il régnait donc au ive siècle, par rapport à l'Apocalypse, deux opinions contraires : les uns la rejetaient absolument, les autres l'admettaient sans aucune hésitation. Plus tard, lorsque les millénaires eurent cessé de faire parler d'eux, l'Apocalypse reconquit peu à peu la place que l'antiquité lui avait assignée parmi les écrits apostoliques et inspirés. L'histoire de la controverse suscitée autour de ce livre montre clairement que jamais ses adversaires ne produisirent contre lui aucun témoignage de la tradition; saint Denys d'Alexandrie s'eflorça seulement d'appuyer son sentiment sur le style et sur quelques arguments internes, qui ont été repris de nos jours par les rationalistes, et que nous examinerons bientôt. Un critique moderne, F. Chr. Baur, a pu diré avec raison qu'il n'y a, dans le canon du Nouveau Testament, aucun livre dont l'origine apostolique soit établie sur des témoignages plus nombreux et meilleurs que celle de l'Apocalypse. Kritische Untersuchungen über die kanonische Evangelien, p. 315.
Les rationalistes modernes sont généralement d'accord pour soutenir que l'Apocalypse et le quatrième Évangile ne peuvent pas provenir d'un même auteur, Mais ils se divisent en deux camps opposés, selon qu'ils rejettent ou acceptent l'authenticité de cet Evangile. Ceux qui attribuent celui-ci d'une certaine manière à saint Jean l'apôtre, rapportent à un écrivain ancien homonyme la composition de l'Apocalypse ; ceux, au contraire, qui ne veulent pas que l'Évangile soit une œuvre apostolique, donnent au disciple bienaimé la paternité du livre prophétique du Nouveau Testament. Dès lors on conçoit d'avance que le débat portera en grande partie sur les différences signalées entre les deux écrits, et entre l'Apocalypse et la première Épitre de saint Jean. Saint Denys d'Alexandrie avait le premier agité cette question, mais avec une grande réserve; les rationalistes l’ont reprise et développée avec l’audace qui leur est propre.
19 L'Évangéliste et l'auteur de l'Épitre ne se nomment nulle part dans leurs écrits, l’auteur de l'Apocalypse met son nom en tête de son livre. — En cela saint Jean s'est conformé à l'usage constant des prophètes de l'Ancien Testament: ceux-ci se nomment avant de prononcer leurs oracles; au contraire, aucun des auteurs des livres historiques des deux Alliances ne se nomme ; et quant à l'Épitre, on s'accorde à la regarder comme une sorte de préface ou d'introduction à l'Évangile, dont elle accompagnait l'envoi aux Églises.
2% Un Apôtre n'aurait pas parlé de lui-même comme l'auteur de l'Apocalypse parle du collège apostolique, χυπι, 20, et xx1, 14. — Un Apôtre pouvait très bien manifester les privilèges du corps des élus du Seigneur, et surtout il devait rapporter fidèlement ce que l'Esprit-Saint lui avait révélé à ce sujet. La modestie ne lui défendait donc pas de joindre les Apôtres aux saints et aux prophètes dans la joie causée par la chute de la grande Babylone, et il pouvait aussi bien que saint Paul appeler les douze Apôtres les fondements de la Jérusalem nouvelle.
3% La langue du quatrième Évangile n'est pas celle de l'Apocalypse. Le grec de l'Évangile est relativement pur et correct; le grec de l'Apocalypse est inculte, il n'y manque ni des barbarismes ni des solécismes. Témoin Apoc., 1, 4: ἐιρήνη ἀπὸ ὁ ὧν καὶ ὁ ἦν nat ὁ ἐρχόμενος; 1, 5: ἀπὸ 'Incoù Χριστοῦ, 6 μάρτυς ὁ πιστός; XX, 2: τὸν δράκοντα, ὁ ὄφις ὁ ἀρχαῖος: IV, 1: ἢ φωνὴ... λέγων, etc. Les hébraïsmes y sont bien plus fréquents que dans l'Évangile. — On répond que la fréquence des hébraïsmes vient en grande partie de la nature de l'ouvrage : c'est un livre prophétique si rempli d'allusions aux visions de Daniel et d'Ézéchiel, qu'on le dirait calqué sur ces deux apocalypses de FAncien Testament. Quant au barbarisme ὁ ὧν, 6 ἦν χαὶ 6 ἐργόμενος, il est certainement intentionnel de la part de l’au-
leur, qui ἃ composé ce nom pour rendre toute la force du tétragramme divin, Les solécismes eux-mêmes ne dénotent pas chez l’auteur l'ignorance des règles de la grammaire grecque ; car en beaucoup d’endroits il observe exactement «es mêmes règles qu'il se permet de transgresser ailleurs. Pourquoi a-t-il ainsi voulu écrire incorrectement? Il n'est pas possible de répondre à cette question. Mais nous pouvons opposer à l'ensemble de l'objection qui nous occupe les ressemblances nombreuses et frappantes entre le style de l'Apocalypse et celui du quatrième Évangile. Voici quelques exemples : ὁ ἀληθινὸς, désignant le vrai Dieu, Joa., χα, 3; Joa., v, 20; Apoc., 111, 7; — μαρτυρία et μαρτυρεῖν, très fréquemment dans les trois écrits ; — νικᾶν, venant dans le quatrième Évangile sept fois, six fois dans la lettre, seize fois dans l'Apocalypse, une fois dans saint Luc, trois fois dans saint Paul; — ὄψις, Apoc., 1, 16; Joa., χι, #4; περι-πατεῖν μετά τινος, Apoc., 11, 4; Joa., vi, 66; σχηνοῦν; Apoc., var, 15; ΧΙ, 12; ΧΠῚ, 6; Joa., 1, 14; σφάττειν. Apoc., ν, 6; vi, ἐς Joa., 111, 12 : autant d'expressions qui ne se rencontrent chez aucun autre écrivain du Nouveau Testament.
% Les allures de l'écrivain sont tout autres, à ce qu'on prétend, dans l'Évangile et dans l'Apocalypse. L'apocalyptique est bien plus vif, plus imagé, plus entrainant que l'évangéliste. — Rien d'étonnant que l'Apôtre ait adapté ses conceptions et ses allures aux sujets si différents qu'il avait à traiter comme évangéliste et comme voyant prophétique.
5° Autre est la doctrine de l'apocalyptique, autre celle de l’évangéliste. Celui-ci se montre adversaire déclaré du judaïsme, celui-là est un chrétien jJuduisant, constamment en lutte contre les Pauliniens. « L'Apocalypse respire une haine terrible contre Paul et contre ceux qui se relächaient dans l'observance de la loi juive... Les chapitres 11 et ΤΙ de l'Apocalypse sont un cri de haine contre Paul et ses amis. » (Renan.) L'eschatologie de l'Évangile est spirituelle, celle de l'Apocalypse est toute matérielle et charnelle ; l'évangéliste prêche partout la douceur du Christ, l'apocalyptique ne respire que la vengeance à exercer par le Christ contre ses adversaires. On ne rencontre ni dans l'Evangile ni dans la lettre de Jean aucun des concepts énoncés Apoc., 1, 4; 111, 1; ν, 6; χη, 7-9; xvr, 13, etc. — L'Apocalypse n’est pas plus favorable aux judaïsants que l'Évangile. La Jérusalem nouvelle, dont elle célèbre la construction, n'est manifestement point la capitale de la Judée; c’est une figure représentant l'Eglise triomphante du Christ; elle porte inscrits sur ses fondements les noms des douze Apôtres de l'Agneau. Apoc., xx1, 12, 14. La vocation des Gentils est clairement enseignée Apoc., vx, 9, et nulle part il n’est question d'une opposition entre l'an- <ienne synagogue et l'Église du Christ. Pareille opposition d’ailleurs n'existe pas dans le quatrième Évangile. Voir Joa., x, 10; x1, 52; x, 32. L'Évangile parle, aussi bien que l'Apocalypse, de la résurrection des corps, que le Fils de Dieu opérera au dernier jour, et qui sera suivie du jugement. Joa., v, 28, 29; νι, 39, 40; χι, 2%; x11, 48. D'un autre côté, l'apocalyptique connaît très bien l'avènement mystique du Christ dans les âmes. Apoc., 111, 20, Il est vrai que dans l'Apocalypse le Christ se montre comme le vengeur de sa gloire outragée, dans l'Évangile, comme le Sauveur qui ne condamne personne, Joa., 111, 36 ; VIN, #4, etc.; mais les circonstances sont tout autres : tout le Nouveau Testament inculque la doctrine du double avénement du Christ : le premier, plein d'humilité et de douceur : c'est l'avènement du Rédempteur du monde; le second, plein de gloire et de sainte terreur : c'est l'avènement du souverain juge des vivants et des morts. Par ce second avénement, le Christ subjuguera tous ses ennemis, et les réduira à être l'escabeau de ses pieds. 1 Cor., xv, 24-928, L'Apocalypse, loin d'être une sorte d'antithèse de l'Évangile de saint Jean, en est, au contraire, un brillant couronnement, Comme le quatrième Évangile est l'histoire du Verbe incarné habitant parmi nous, on peut dire que
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l'Apocalypse est l'histoire du Verbe incarné régnant glorieusement dans le ciel, Aussi est-il à peine un autre livre du Nouveau Testament où la divinité du Christ brille d'un plus vif éclat.
1. Lieu et époque de la composition. — Saint Jean dit lui-même qu'il a reçu ces révélations lorsqu'il était dans l'île de Patmos, à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus, 1, 9, et il n'y a aucune raison de douter qu'il n'ait immédiatement mis par écrit ce qu'il avait vu. Donc, pour déterminer l'époque où fut composée l'Apocalypse, il suffit de savoir quand l'Apôtre fut exilé à Patmos. Le témoignage de saint Irénée est ici d'une grande importance : Il n’y a pas longtemps que l’Apocalypse a été vue; mais presque dans notre siècle, vers la fin du règne de Domitien. » Hær., V, xxx, 3, t. vi, col. 4207. Saint Victorin, martyrisé sous Dioclétien, en 303, dans ses notes sur l’'Apocalypse, nomme plusieurs fois Domitien comme le tyran qui relégua l’Apôtre à Patmos. /n Apoc., XVII, 10, t. v, col. 338. Saint Jérôme et Eusébe placent aussi l'exil de saint Jean sous Domitien. 5. Jérôme, De vir. 411., 1X, t. XXI, col. 695; Eusébe, H. E., 11, 18, t. XX, col. 252. Le même Eusèbe, dans sa Chronique, assigne à cet exil l'an 14 de Domitien, t. xxvir, col. 602. Clément d'Alexandrie et Origène mentionnent l'exil de l’Apôtre, mais sans donner le nom du tyran. Tertullien parle en ces termes des gloires de la ville de Rome, De præscr., XXXNI, t. un, col. 49 : « Combien est heureuse cette Église, sur laquelle les Apôtres ont répandu toute leur doctrine avec leur sang, où Paul reçoit la couronne par une mort pareille à celle de Jean (Baptiste), d'où l'apôtre Jean, après avoir été jeté dans l'huile enflammée, sans en souffrir de dommage, est relégué dans une ile. » C’est bien à tort qu'on allègue ce texte pour faire dire à Tertullien que Jean fut relégué à Patmos sous Néron. Le témoignage de saint Épiphane, qui place l'exil à Patmos sous le règne de Claude, n'a pas plus de valeur contre la tradition commune. Son assertion est manifestement erronée; car ce Père donne quatre-vingt-dix ans à l’Apôtre lorsque celui-ci écrivit ses livres inspirés. Hær., Li, 12, 33, τ. XLI, col. 909, 949. Ceux des rationalistes qu nient l'authenticité de l'Apocalypse prétendent que l'exil de saint Jean à Patmos est une fable, inventée pour expliquer Apoc., 1, 9. Ils n'ont d’autres arguments externes à faire valoir que le silence d'Hégésippe, dont Eusèbe rapporte la relation de la persécution de Domitien, et le désaccord des Pères qui parlent de cet exil. La vérité est qu'Eusébe ne mentionne qu'un seul trait historique d'Hégésippe relatif à cette persécution, H. E., 11, 20, τ. xx, col. 252-953, et que les Pères sont parfaitement d'accord touchant le fait et le lieu de cet exil; quant au tyran qui y condamna l'Apôtre, il n'y ἃ de désaccord que chez le seul Épiphane, dont l’assertion est certainement fausse. Mais il est un argument interne qui a fait douter certains interprètes, même catholiques (par exemple, Beelen), et qui les a inclinés à placer sous Néron l’exil à Patmos. Apoc. xt, 1, 2, 8, parle de Jérusalem et du temple comme si la ville sainte et son sanctuaire étaient encore debout. Cet argument est faible, car la Jérusalem et le temple de l'Apotalypse sont symboliques. D'ailleurs les lettres de l'Apôtre aux Eglises d'Asie nous montrent ces Eglises dans un état où elles n'ont pu se trouver que bien des années après la lettre de saint Jude et la seconde de saint Pierre. Les hérésies, dont les germes seuls apparaissent dans ces derniers documents, on les trouve toutes développées dans les lettres apocalyptiques; et certes ce n'est pas deux ou trois ans après la mort de saint Paul que ces Églises d'Asie, cultivées avec tant de soin par le grand Apôtre, auraient eu besoin d’admonestations aussi sévères. Enfin le ἐν τῇ κυριχχῆ ἡμέρα, « le dimanche, » Apoc., 1, 10, n'était pas encore sanctifié par les chrétiens avant la destruction de Jérusalem. Barnabé parle de l'abolition du sabbat et de la célébration du huitième jour. Epist., XV, t. 11, col. 772, Ignace d’Antioche est le plus ancien auteur qui appelle
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ce jour « jour du Seigneur ». Ad Magnes., 1x, t. π|, col. 669.
Plusieurs rationalistes trouvent la clef de toute l'Apocalypse dans un fait rapporté par Tacite, Hist., 11, 8; 1, 2, et par Suétone, Nero, 57. La Grèce et l'Asie conçurent, dit Tacite, de grandes terreurs. On y disait que Néron, fugitif, n'était pas mort de sa blessure; qu'il allait bientôt reparaître. Alors, dit Suétone, d'après une rumeur qui prenait à Rome beaucoup de consistance, Néron accablerait de maux ceux qui s'étaient déclarés contre lui. Plusieurs imposteurs mirent à profit ces vaines terreurs, et tichèrent de se faire passer pour le tyran revenu à la vie. Un d'entre eux eut tant de vogue, qu'il fut puissamment aidé dans son entreprise par les Parthes, alors les plus redoutables ennemis du nom romain. Tel étant l'état des esprits en Asie, les chrétiens, dit-on, appliquèrent à Néron ce qui leur avait été enseigné sur l'Antéchrist, car celui-ci n'était autre que le monstre couronné qui venait de disparaître. L'Antéchrist, d'après les prophéties, devait être exterminé par le Christ lui-même, revenu sur la terre; cela ne Sétait pas fait au moment de la chute de Néron : ce tyran devait donc revenir et renouveler la persécution contre les fidèles jusqu'à ce que le Christ le tut d'un souffle de sa bouche. Is., x1, #; II Thess., 11, 8. Cette persuasion des chrétiens est, disent ces auteurs, clairement insinuée dans Apoc., xvir, 9-10. Les sept tètes de la Bête sont sept rois; cingsonttombés, Auguste, Tibère, Caligula, Claude, Néron ; il y en ἃ un qui est roi à présent, c'est Galba, le sixième; un autre, le septième, n'est pas encore venu, et, quand il sera venu, il doit rester peu de temps. Il faut à l'auteur de l’Apocalypse sept empereurs pour parfaire le nombre sacré; le septième ne peut rester que peu de temps, parce qu'il doit avoir disparu lors de la parousie ou « seconde venue » du Christ, laquelle est très proche. Le huitième roi, continue le texte apocalyptique, c'est la Bête qui était et n'est pas, c’est-à-dire qui était roi jadis et qui ne l'est plus, mais le deviendra, et prendra ainsi la huitième place dans la série royale. Il est un des sept (car il a régné avant Galba), et il s'en va à sa ruine, devant être tué par le souffle de la bouche du Christ revenu glorieux sur la terre. Voilà donc, d’après cette école incrédule, le noyau historique autour duquel se groupent tous les détails de l'Apocalypse. (Il y en ἃ qui commencent la série des « rois » par Jules César. Ceux-là placent la « prétendue vision » sous Néron, et la rédaction sous Galba, le septième roi, dont l'auteur apocalyptique prévoit la chute prochaine.) L'hypothèse, ajoute-t-on, est confirmée d'une manière éclatante par l'explication du nombre de la Bête, 666. Ce nombre, compté suivant la valeur des lettres hébraïques, n'est autre que celui du nom Nérôn Qésar, Νέρων Καῖσαρ. En eflet, ce nom vaut, selon la suite des consonnes, 50 + 200 + 6 + 50 + 100 + 60 + 200, dont la somme est exactement 666. Il suivrait de tout cela que l'Apocalypse aurait été écrite l'an 68 ou 69.
Tout ce système d'explication, inconciliable avec l'inspiration de l'Apocalypse, repose sur une base fort fragile. Les auteurs qui y adhèrent ne prouvent en aucune manière que les chrétiens d'Asie aient été persuadés du retour prochain de Néron au point de ne pas hésiter à appuyer désormais sur un fait aussi invraisemblable toutes leurs espé— rances messianiques relatives à l'avènement glorieux du Sauveur. Ce qui est dit du passage Apoc., xvIx, 9, 10, est convaincu de fausseté en ce que l’on confond la Bête ellemême (bestia.…. ipsa octava est) avec une de ses sept têtes. On répond à cette difficulté que Néron étant le dernier empereur légitime nommé par le sénat, l'empire se résume en sa personne, et qu'ainsi il est à la fois une des têtes de la Bête et la Bète elle-même. Il faut avouer que cette solution est plus ingénieuse que solide. Si les empereurs romains qui suivirent Néron ne furent plus nommés par le sénat, mais par les armées, la plupart d'entre eux furent confirmés dans leurs pouvoirs par l'auguste assemblée, et regardés dès lors comme souverains
| légitimes, Enfin le nom de Nérôn Qésar ne vaut 666 que-
par l'omission du yod que donne la transcription de Kat cap. En ajoutant cette consonne, on trouve 676. Cette omission du yod est inadmissible, Il est vrai que, pour la justifier, on allègue des inscriptions palmyréniennes du ie siècle, où ΚΚαῖσχρ est transcrit sans yod ; mais ces monuments, écrits deux cents ans après l'Apocalypse, et dans une région sémitique, ne prouvent nullement quesaint Jean, en Asie, ait transcrit de la même maniére défectueuse le nom de César. Ce nombre de la Bête a exercé de tout temps la sagacité des interprètes chrétiens, et plusieurs de leurs hypothèses valent mieux que celle: que les rationalistes vantent de nos jours comme la seule acceptable.
Concluons qu'il faut s’en tenir à la tradition commune, et placer la rédaction de l'Apocalypse sous Domitien, vers la fin de son règne, c’est-à-dire en l'année 95.
IV. Caractère prophétique de l'Apocalypse. — Il est attesté par saint Jean lui-même, lorsque cet Apôtre nomme son livre une Révélation de Jésus-Christ, qui lui a été communiquée par un ange. Saint Jean apparaît dans son Apocalypse comme un envoyé du Christ-Dieu, chargé par lui de communiquer aux hommes les volontés du ciel et les visions mystérieuses qu'il a vues se dérouler devant ses yeux. De plus, l’auteur sacré assure que ces visions se rapportent à des événements futurs, qui doivent s'accomplir bientôt. Apoc., 1, 1. Enfin il donne aux choses renfermées dans son livre le nom même de prophétie, 1, 3; XXII, 7. Quiconque admet l'inspiration divine de l'Apocalypse ne peut donc pas mettre en doute son caractère rigoureusement prophétique, reconnu d'ailleurs par la tradition constante de l'Église. Il résulte de là que l'on doit rejeter, sans examen ultérieur, toute explication qui dénie ce caractère au contenu de l'Apocalypse. Le ratio nalisme prétend que ce livre n’est qu'un poëme religieux, destiné à consoler et à encourager les fidèles accablés sous le poids des persécutions. Le peu qu'il se hasarde de prédire par rapport aux choses futures, il le tire soit de conjectures probables sur la marche des événements dans l'empire romain, soit du ferme espoir qu'il partageait avec tous les disciples du Christ touchant le retour prochain et glorieux du Sauveur. Persuadé qu’alors le Christ réduirait à néant tous ses ennemis, l’apocalyptique, donnant libre cours à ses fictions poétiques, décrit en images brillantes. et variées la vengeance que le Messie exercera contre les persécuteurs de ses fidéles. Ces visions, du reste, ne sont guëre autre chose que celles de Daniel et d'Ézéchiel, légèrement modifiées et adaptées aux idées chrétiennes. Tel est, en résumé, le point de vue de l'exégèse incrédule. Il est le mème pour l'interprétation de toutes les prophéties dont elle ne peut pas nier l'authenticité. Nous parlerons plus loin des ressemblances qu'offrent les visions apocalyptiques avec celles des prophètes de l'Ancien Testament.
Les interprètes orthodoxes sont loin d'être d'accord sur le sens précis des visions prophétiques de l'Apocalypse. Nous ferons connaître les principaux systèmes d'explication qui ont cours parmi eux. Mais auparavant il nous faut donner une analyse succincte de tout le livre.
V. Analyse du texte. — 15 Inscription. 1, 1-3. — Elle donne le nom de celui qui reçut et écrivit « la Révélation de Jésus-Christ »; l'argument général du livre est le fruit salutaire qu'il doit produire.
2% Prologue. 1, #-111, 22. — Huit communications ou messages : la première à tous les fidèles, 1, 4-20 : l'Apôtre fait savoir qu’il a reçu à Patmos l'ordre d'écrire ces visions et d'envoyer son écrit aux Églises. — Les sept autres messages sont adressés chacun à une des sept Églises d'Asie; les « anges » de ces Églises y reçoivent les éloges et les reproches mérités, et les avis qui leur conviennent, 11, 1-11, 22. : :
30 Les visions à transmettre aux Églises. 1v, ἴ - ΧΙ, 5. Elles constituent le corps de tout le livre,
4. Introduction. — Saint Jean raconte où et comment il a reçu ces révélations, Ravi au ciel, il voit le trône de Dieu entouré de vingt-quatre vieillards et de quatre animaux qui chantent ses louanges. 1V, 1-11.
2. Vision des sept sceaux. — Celui qui occupe le trône tient en mains un livre scellé de sept sceaux ; il le donne à l'Agneau divin, qui seul peut les ouvrir. v, 1-14. — a) Ouverture des quatre premiers sceaux. Le prophète voit apparaître successivement quatre chevaux : un blanc, qui va à la victoire, un roux, un noir, un 4e couleur pile; les cavaliers des trois derniers reçoivent l'ordre d'affliger la terre de diverses calamités. vr, 1-8. — δ) Ouverture du cinquième sceau. Les martyrs demandent à Dieu vengeance de leurs persécuteurs. vi, 9-11,— c) Ouverture du sixiéme sceau. La terre tremble, des prodiges effrayants apparaissent dans le ciel, et les habitants de la terre sont frappés de terreur à l'approche du grand jour de la colère de Dieu et de l'Agneau. vr, 12-17. Un ange imprime ensuite sur le front des élus le signe du Dieu vivant. VI. — d) Ouverture du septième sceau. Elle est suivie d'une demi-heure de silence dans le ciel, et amène là vision des sept trompettes. νι, 1-2.
3. Vision des sept trompettes. — Sept anges reçoivent de Dieu autant de trompettes, pour annoncer au monde les secrets renfermés sous le septième sceau. vit, 2. Un autre ange offre à Dieu, dans un encensoir d'or, les prières des saints; ayant ensuite rempli cet encensoir du feu de l'autel, il répand ce feu sur la terre, et y produit aussitôt des phénomènes terrifiants. vu, 3-5. Les sept anges se disposent à sonner de la trompette. VIN, 6. — a) Les quatre premières trompettes. Destruction du tiers de la terre, de la mer, des cours d'eau, des étoiles. vit, 6-12, — δὴ) Un triple eri de : « Malheur » se fait entendre. 1] annonce aux habitants de la terre la triple calamité qui va fondre sur eux au son des trois dernières trompettes. vit, 13.— ΟἹ La cinquième trompette. Le puits de l’abime est ouvert, et il en sort des sauterelles prodigieuses ; il leur est permis de tourmenter pendant cinq mois tous les hommes non marqués du signe de Dieu. C'est le premier « malheur ». 1x, 1-12. — d) La sixième trompette. Quatre anges à la tête d'une troupe nombreuse et formidable de guerriers montés sur des chevaux prodigieux font périr le tiers des hommes; néanmoins ceux qui restent ne font point pénitence. 1x, 13-21. Un ange apparaît, tenant en main un volume ouvert. À sa voix éclatent sept coups de tonnerre dont la signification doit rester secrète. Après avoir juré « qu'il n'y aura plus de temps », l'ange ordonne au Voyant de dévorer le volume, pour qu'il fasse de nouveau entendre aux Gentils sa voix prophétique. x, 1-11. Ensuite celui-ci reçoit l'ordre de mesurer le temple, excepté le parvis extérieur, abandonné aux Gentils pour qu'ils le foulent aux pieds pendant quarante-deux mois. Durant ce temps, les deux témoins du Seigneur précheront et feront des prodiges. x1, 1-6. Tués par « la Bête » sortie de l’abîme , ils ressusciteront et monteront au ciel. x1, 7-12, Alors un tremblement de terre détruit le dixième de la ville, et fait périr sept mille hommes; les autres, terrifiés, rendent gloire à Dieu. x1, 13. C'est le second « malheur ». ΧΙ, 14. — e) La septiéme trompette. Les vingt-quatre vieillards célébrent la victoire de Dieu. x1, 45-19. Une femme apparait, elle va enfanter un fils qui régnera sur les nations; en méme temps se montre un dragon roux, prêt à dévorer l'enfant. xu, 1-#. Celui-ci est enlevé au ciel; sa mère s'enfuit au désert; le dragon, vaincu par saint Michel, est précipité du haut du ciel. χα, 5-42. Alors le dragon (le troisième « malheur ») poursuit la femme et fait la guerre aux justes qui sont sur la terre, ΧΗ, 13-18, Deux bêtes montent, l'une de la mer, l'autre de la terre. Celle-là se fait adorer avec le dragon, dont elle partage la puissance ; l'autre séduit les hommes par des prestiges, et les amène violemment à adorer l'image de la premiére bête, Le nombre de la Bête est 666. x111, 1-18. L'Agneau, entouré des élus marqués du signe de Dieu, se tient debout sur le
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mont Sion. Les élus chantent ses louanges. x1v, 1-5. Trois anges annoncent successivement la ruine de la grande Babylone et de tous ceux qui portent la marque de la Bête; bienheureux, au contraire, sont ceux qui meurent dans le Seigneur, x1V, 6-13. Quelqu'un semblable à un « fils de l'homme » et un ange s'en vont, armés d'une faux tranchante, pour couper les rameaux des vignes; ils les jettent dans le puits de la colère de Dieu. xrv, 14-2).
4. Vision des sept coupes. — Sept anges reçoivent d'un des quatre animaux sept coupes contenant les sept « plaies dernières ». XV, 1-8. Ils en répandent le contenu sur la terre, sur la mer, sur les cours d'eau, sur le soleil, sur la demeure de la Bête, sur l'Euphrate, sur l'air. De là des calamités nouvelles. xvr, 1-21.
5. Annonce de.la ruine de la grande Babylone. — a) Un de ces sept anges montre à l'Apôtre la ruine de la grande Babylone. Saint Jean en donne la description : c'est la grande prostituée, assise sur les grandes eaux, portée par une bête à sept têtes et à sept cornes ; elle est ivre du sang des saints. XVII, 1-18. — δ) Un second ange proclame la chute de Babylone, ΧΥΠΙ, 1-3 ; une voix céleste avertit les justes d'en sortir. xvirt, 4-8. Lamentations sur sa ruine. XVIII, 9-20. — 6) Un troisième ange déclare que cette ruine sera éternelle. xvint, 21-24. Joie et jubilation dans le ciel. xix, 1-10.
6. Lutte dernière du Verbe divin avec le dragon. — a) Le Verbe de Dieu s'avance à la tête d'une armée céleste pour combattre la Bête et son armée. χιχ, 11-18. La Bête est vaincue ainsi que son faux prophète; ils sont tous deux jetés dans l'abime. xIx, 19-21. — δὴ Un ange saisit le dragon, le précipite dans l’abime, où il le tient enchaîné pendant mille ans. xx, 1-3. — ὁ) Les justes ressuscitent et règnent avec le Christ pendant mille ans. xx, 4-6. — d) Cette période écoulée, Satan, le dragon, sera délié. Il séduira les nations et fera par elles la guerre aux saints; mais, vaincu de nouveau, il sera précipité avec la Bête et le faux prophète dans l'enfer, pour y subir des tourments éternels. xx, 7-10. — e) Résurrection générale des morts, jugement universel : l'enfer, la mort et quiconque n'est pas inscrit dans le livre de vie sont jetés dans l'étang de feu. xx, 11-15.
7. Renouvellement du ciel, de la terre et de la ville sainte. — Saint Jean voit un ciel nouveau et une nouvelle terre; du ciel descend la Jérusalem nouvelle, pleine de splendeur; Dieu vient y habiter parmi les hommes. XxI, 1-8. Un des sept anges la montre au voyant. ΧΧΙ, 9-ΧΧΙΙ, 5.
4% EÉpiloque. — Le Christ lui-même, par la bouche d’un ange, confirme la vérité de toute la prophétie apocalyptique; il assure que les choses qui y sont prédites s’accompliront bientôt, et il défend qu'on ajoute ou qu'on retranche quoi que ce soit à cette prophétie. xxI1, 6-90. Le prophète souhaite à tous la grâce du Seigneur, ΧΥΠ 21.
VI. Interprétation de l’Apocalypse. — Toute prophétie est difficile à expliquer. Mais la difficulté augmente singuliérement quand les choses qui font l’objet de la prophétie sont présentées sous des images symboliques. Il en est ainsi de l'Apocalypse. Dès les premiers siècles de l’ére chrétienne, on a tenté de déterminer le vrai sens de ce livre; mais son obscurité a donné lieu aux interprétations les plus diverses. Ce serait un travail aussi long que fastidieux de vouloir se rendre compte de tous les systèmes d'explication qui ont été proposés. Ces systèmes peuvent se réduire à trois classes, que nous allons exposer briévement, sans nous arrêter aux détails de chacun des systèmes en particulier.
La première classe rapporte les prophéties apocalyptiques aux âges successifs de l'Église, à commencer par l'âge apostolique jusqu'au dernier âge, qui se termine à la venue glorieuse du Christ. La seconde classe met l'accoraplissement de la plupart des prédictions du voyant de Patmos dans la chute du judaïsme et du polythéisme; les derniers chapitres seuls parlent sommairement de la fin
du monde. La troisième classe voit dans toute l’'Apocalypse la prédiction des destinées dernières de l'Église au temps de l'Antéchrist, tandis que l'histoire de l'époque primitive de l'Église n'y est touchée que légèrement et comme en passant,
On est assez généralement d'accord pour placer le prologue en dehors de la-série des prophéties proprement dites de l'Apocalypse. Celles-ci, en effet, ne commencent qu'à partir du chapitre αν. On admet aussi communément que ces prophéties sont rangées selon l'ordre chronologique des événements qu'elles prédisent, de sorte que les faits prédits par les sept sceaux précèdent ceux qui sont annoncés par les sept trompettes ; viennent ensuite les faits symbolisés par les sept coupes. Quelques prolepses, que l'on rencontre çà et là, ne portent aucune atteinte à cette supposition. Saint Augustin, saint Victorin, Primase, le vénérable Bède et, après eux, quelques modernes sont d'avis que les diverses visions sont en partie ou des récapitulations ou des répétitions visant les mêmes événements futurs. Contentons-nous d'avoir fait mention de cette hypothèse, et montrons brièvement les procédés suivis par les interprètes, selon qu'ils appartiennent respectivement à l'une des trois classes indiquées plus haut.
Première classe. — L'Apocalypse embrasse toute l'histoire de l'Église et célèbre les triomphes que le Christ a remportés sur ses ennemis aux diverses époques de cette histoire, La plupart distinguent dans la prophétie sept visions. Mais ils ne sont plus d'accord quand il s’agit d'en expliquer le symbolisme. Parmi les anciens, l'abbé Joachim (le premier qu'il faut ranger dans cette classe) veut que les sept visions regardent respectivement les sept états des fidèles dans l'Église : les Apôtres, qui fondèrent l'Église ; les martyrs, qui la confirmèrent de leur sang; les docteurs, qui l'éclairèrent de leur enseignement ; les anachorètes, qui l’édifièrent par leurs vertus; les vierges, qui en furent l'ornement; les pontifes, qui la gouvernèrent; les saints, qui travaillèrent à la réformer par leur parole et par leur exemple. — Au xvir° siècle, le vénérable Holzhauser remplace les sept états par les sept âges de l'Église, déjà représentés, croit-il, quoique en raccourci, par les sept lettres du prologue. Il distingue ainsi l'âge séminal ou apostolique (l'ange d'Éphèse); l’âge irrigatif ou des martyrs (l'ange de Smyrne); l’âge illuminatif ou des docteurs, depuis Constantin jusqu'à Charlemagne (l'ange de Pergame); l'âge pacifique ou du règne social du Christ, depuis Charlemagne jusqu'à Charles V (l'ange de Thyatyre); l’âge purgatif ou des épreuves salutaires, commençant à Charles V et durant encore, jusqu'à l'avènement d'un saint pontife et d'un grand empereur (l'ange de Sardes); l’âge consolatif, préparant les fidèles aux tribulations des derniers temps (l'ange de Philadelphie); l'âge désolatif, ou de l’Antéchrist (l'âge de Laodicée). Cet âge se terminera par le dernier jugement.— Cette explication de Holzhauser est acceptée par Haneberg et louée par Hurter, Nomenclator litterarius, t. 1, p.795. On la trouve déjà en germe dans les idées émises par André de Césarée, Bède et d’autres auteurs anciens, qui donnaient comme symbole des sept âges de l'Église les sept chevaux apocalyptiques. vi, 2 et suiv.
Deuxième classe. — Aucun interprète ancien ne vient s’y ranger. Salmeron fut le premier qui rapporta la première partie, la plus considérable, de la prophétie apocalyptique aux événements des premiers siécles de l'Église. Après lui, Alcazar développa davantage l'explication ; Foreiro y adhéra dans son commentaire sur Isaïe, XXxIV; mais ce fut surtout Bossuet qui donna une grande célébrité à ce système d'interprétation, qu'il adopta, modifia et exposa magistralement dans un ouvrage spécial, L'Apocalypse avec une explication, Paris, 1689. L'autorité de l'illustre prélat, non moins que les arguments qu'il sut faire valoir, acquirent à son commentaire un grand nombre d'adhérents, parmi lesquels on compte des exégètes distingués, tels que Dupin, Calmet, Lallemant, Bäcuez, en
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France; en Allemagne, Hug, Stern, Allioli, Scholz, Aberle.
Parmi les protestants, plusieurs adoptérent ce genre d'explication, tels que Grotius et Wetstein. — Bossuet partage l'Apocalypse en trois parties : les avertissements, 11, 1-11, 22; les prédictions, 1v, 1-xx, 15; les promesses, ΧΧΙ, 1 et suiv. Les prédictions se divisent à leur tour en trois sections. — a) Vengeance de Dieu exercée sur les Juifs. 1v, τ τι, 42. Préparation de’ cette vengeance dans la vision des sept sceaux. Vengeance exercée sous Trajan et Hadrien, symbolisée par les deux premières trompettes. Motifs des malheurs d'Israël manifestés par la troisième et la quatrième trompette. — ὃ) Les hérésies judaïsantes : ce sont les sauterelles annoncées par la cinquiéme trompette, 1x, 1-12, — c) Ruine de l'empire romain. 1x, 13-xx, 15. La grande défaite de l'empereur Valérien, proclamée par la sixième trompette. L'Apôtre déclare, dans la vision de la septième trompette, quelle est la cause de la ruine de l'empire : ce sont les persécutions exercées contre les chrétiens. La plus terrible est celle que suscita Dioclétien ; cet empereur est la Bête de l'Apocalypse, dont le nom vaut 666, c'est-à-dire DIoCLES AVGVsTVs. Les sept coupes symbolisent la désolation de l'empire romain, à partir de Valérien. Puis on parle des « sept rois » persécuteurs de l'Église, des dix rois barbares, instruments de la colère de Dieu, qui viennent tour à tour fondre sur les Romains ; enfin la ruine de Rome et de sa puissance est consommée sous Alaric. — L'évêque de Meaux n'ose pas entreprendre de percer le voile qui couvre la prophétie du chapitre xx, dont les événements doivent s'accomplir dans le temps futur. — Allioli explique cette prophétie de la paix dont jouit l'Église après la ruine de l'idolätrie : cette paix est représentée par le règne millénaire du Christ avec ses saints. Ce règne doit prendre fin par la venue de l’Antéchrist. Celui-ci renouvellera les persécutions contre l'Église, mais il sera vaincu et exterminé. Après cela auront lieu la résurrection et le jugement universel, et le monde sera renouvelé. xx, 7-xXxII, 5.
Troisième classe. — Aucune prédiction de l'Apocalypse ne s'est accomplie jusqu'ici; la prophétie apocalyptique regarde surtout les derniers temps de l'Église et de ce monde. Beaucoup de Pères de l'Église sont de cet avis : Irénée, Hippolyte, Augustin, André de Césarée, Arétas, Victorin, Primase, Bède. Plus tard, cette opinion se rencontre chez Alcuin, Rupert, Martin de Léon, Ribera, Pererius, a Lapide, etc. De nos jours, elle est soutenue par Bisping, Ms" Krementz, Kaulen, Cornely, ete.
Bisping tire toute son explication du parallélisme qu'il croit découvrir entre l'Apocalypse et la prophétie des soixante-dix semaines de Daniel. Selon lui, Daniel annonce la venue du Messie après les sept premières semaines ; les soixante-deux semaines qui suivent s'occupent de l'édification de Jérusalem, c'est-à-dire de la fondation et de la propagation de l'Église. L'Apocalypse s'occupe des mêmes soixante-deux semaines dans les sept lettres aux Églises d'Asie : ce sont des avis donnés à l'Église pour tous les temps, sans distinction des diverses époques de son histoire. A partir du chapitre 1v commencent les prédictions relatives au temps de l'Antéchrist et de la fin du monde. Elles répondent à la soixante-dixième semaine de Daniel, laquelle, dit Bisping, symbolise la même époque. Dans ces oracles apocalyptiques, cet auteur distingue trois actes. Le premier, 1V, 1-x1, 14, après une introduction, décrit divers fléaux et les persécutions de cette époque suprême ; puis il annonce le « jugement » de Dieu sur les Juifs, lequel ἃ pour résultat la conversion de la plus grande partie d'entre eux. Le second acte, x1, 15-xx, 16, prédit les destinées de l'Église à l'époque de l'Antéchrist, les derniers fléaux qui accableront la terre et annonceront le jugement prochain, enfin le « jugement » de Dieu sur Babylone et l'Antéchrist. Cet acte est suivi du règne millénaire des bienheureux. Le troisième acte, xx, 7- ΧΧΗ, 5, donne la « consommation », c'est-à-dire les derniers combats de Satan contre le Christ, le triomphe de celui-
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ci, le renouvellement du ciel, de la terre et de la cité de Jérusalem.
Ms Krementz, aujourd'hui archevêque de Cologne, s'éloigne de l'auteur précédent en ce qu'il fait correspondre chacune des sept lettres aux Églises respectivement à sept âges successifs de l'Église, depuis sa fondation jusqu'à sa consommation à la fin du monde. À ses yeux, tous les oracles de l'Apocalypse nous présentent la glorilication du Christ, et se partagent en trois visions. La première ἃ Fa théâtre la terre : c’est la glorification du Christ docteur. 1, 9-11, 22. La seconde a pour théâtre le ciel-fermé : ec est” la glorification du Christ prêtre, symbolisé par l'Agneau divin. L'Église, en butte aux persécutions des deïniers temps, parcourt (antitypiquement) les diverses phases de la passion du Sauveur; elle ressuscite avec lui lors du triomphe final du Christ sur ses ennernis. IV, 1-x1x, 10. La troisième partie a pour théâtre le ciel ouvert : c'est la glorification du Christ prince de la paix, vainqueur de ses ennemis. Le Sauveur remporte une victoire définitive sur les puissances infernales ; il glorifie son Église sur la terre : c’est le règne mine puis il l'élève au ciel. Ainsi l'Église imite son divin modèle descendant aux enfers, passant sur la terre quarante jours de sa vie glorieuse, et montant enfin au ciel. ΧΙΧ, 11-xx, 10. Suit comme conclusion le jugement dernier, xx, 11-15, et le règne pacifique de Dieu sur toutes les créatures. Tout y’est renouvelé, la terre, le ciel, la cité de Jérusalem : c'est le règne du bonheur suprème pour les élus, du malheur suprême pour les réprouvés. Xx1, 1-xxu1, Ὁ. Le tout se termine par un épilogue. xx, 6-21.
VIL. Critique sommaire de ces systèmes d'explication. — Les interprètes qui se rangent dans la première classe supposent que Dieu a voulu, “dans les oracles de l’'Apocalypse, donner à son Église, dans les conditions par lesquelles elle doit passer successivement, les avis, les consolations et les encouragements qui lui conviennent respectivement à chacun de ses âges. Ce dessein serait certainement digne de Dieu; mais, s'il fut tel en réalité, les prophéties, à mesure que se déroulent les âges successifs, devraient s'éclaircir en présence des événements qui les vérifient. Or il n'en est pas ainsi. Pour s’en convaincre, il suffit de remarquer que les auteurs de la première classe se considèrent presque tous comme à peu près contemporains de l'Antéchrist, le temps où ils vivent ἃ pour eux tous les caractères du dernier äge du monde; ainsi il se fait que, si l'on suit ces auteurs chronologiquement, ce dernier âge recule constamment de siècle en siècle, D'où il faut conclure que les prédictions de l'Apocalypse ne sont pas dévoilées suffisamment par les faits, au moins pour ce qui concerne les siècles qui suivirent la ruine de l'empire romain. C'est là un très fort argument contre cette manière d'expliquer.
La seconde classe d’interprètes ne sait rien nous dire de précis quant aux oracles des derniers chapitres de l'Apocalypse; mais on ne peut nier, semble-t-il, qu'ils expliquent d'une manière fort plausible la plus grande partie des prédictions qui, selon eux, visent l'histoire des quatre premiers siècles de l'Église. Ils ne sont pas d'accord, il est vrai, sur certains détails des visions ; mais cela ne prouve pas que ces visions ne se soient pas vérifiées objectivement, car des dissentiments pareils n'existent pas moins pour plusieurs prophéties messianiques de l'Ancien Testament. ΠῚ y a accord quant à la substance, divergence quant aux détails. Il n’est donc pas étonnant que l'explication de Bossuet, complétée par celle d'Allioli, soit encore acceptée par beaucoup de bons esprits, en France et en Allemagne.
La troisième classe a sur les deux autres le grand avantage de réserver pour le temps futur toutes les visions de J'Apocalypse, à l'exception des sept lettres aux Églises, qui n'offrent guère de difficultés, si on les suppose adressées réellement aux évêques des Églises d'Asie, en vue de leur instruction ou de leur correction. Toutes les obscurités
du livre prophétique demeurent donc entières, puisque aucun événement passé ou présent n'est venu les éclairer, L'Apocalypse, dernier écrit inspiré, répondrait ainsi parfaitement au premier des Livres Saints ; car, comme la Genèse nous révèle l'origine de toutes choses, ainsi l'Apocalypse nous en révélerait la consommation. Beaucoup d'interprètes modernes se rangent dans cette classe. On leur oppose pourtant l'accord frappant, même jusqu'aux menus détails, entre plusieurs oracles apocalyptiques et les faits qui accompagnérent la chute de l'empire romain, la ruine du judaïsme et l’extirpation de l'idolätrie.
Le règne millénaire est à peu près également difficile à expliquer dans tous les systèmes. La meilleure manière de l'entendre est peut-être d'y voir l'annonce de la paix dont jouit l'Église après les persécutions et les grandes hérésies, surtout à partir de Charlemagne.
VIII. Difficullés contre l’inspiralion de l’'Apocalypse. — Nous n'avons plus à nous occuper des théories rationalistes relatives à la composition de ce livre : elles écartent d'avance toute idée d'inspiration. Mais nous dirons quelques mots de deux difficultés que l'étude de l'Apocalypse peut suggérer aux lecteurs même orthodoxes.
4° Ce livre, dit-on, manque absolument d'originalité ; il n’a presque aucun concept, presque aucune image qui ne se retrouvent dans les prophéties de l'Ancien Testament, surtout dans celles de Daniel et d'Ézéchiel. Tout récemment, un écrivain allemand, M. Eb. Vischer, a soutenu que l’Apocalypse n’est qu'un livre juif interpolé par un chrétien. Il suffit d'y faire quelques suppressions (indiquées par cet auteur) pour retrouver, dit-il, l'Apocalypse juive primitive. — M. Vischer aurait dû nous expliquer comment un livre juif ainsi remanié a pu être reçu par les fidèles et par les disciples des Apôtres comme exprimant les révélations reçues par saint Jean, et communiquées par cet Apôtre aux Églises d'Asie. — Le voyant de Patmos ne serait-il donc qu'un habile plagiaire qui, sans avoir rien vu, aurait simplement présenté sous une forme chrétienne les visions des anciens prophètes ? M. Bacuez, dans son Manuel biblique, t.1v, n° %51, répond très bien à cette allégation (que les incrédules font sonner très haut) tirée des ressemblances incontestables entre l'Apocalypse et les prophéties d'Israël : « Ce n’est pas au hasard, dit-il, ni à une imitation volontaire ou réfléchie qu'on doit attribuer ces ressemblances. Saint Jean ne s'est jamais proposé de rivaliser avec les prophètes, ni de reproduire leur littérature; mais, se trouvant dans les mêmes conditions qu eux, il ἃ parlé naturellement le même langage. Étant inspiré par le même esprit, ayant à annoncer les mêmes événements, à décrire les mêmes scènes, pourquoi n’aurait-il pas employé les mêmes traits? D'ailleurs, sans être savant, il avait lu leurs écrits avec application et assiduité ; son esprit était rempli de leurs expressions, de leurs figures, de leurs images; n'est-il pas naturel que, pour lui révéler ses secrets, Dieu les lui ait présentés sous ces images et avec ces figures, de même que, pour se communiquer aux autres prophètes, il a adopté leur langage habituel, leurs locutions et leur style? » Il ne faut point, du reste, exagérer ces ressemblances. Les avis adressés aux évêques d'Asie sont un morceau propre à saint Jean, ayant à peine une analogie éloignée avec la mission de Jérémie vers les rois des nations pour leur présenter la coupe de la colère du Seigneur. Jer., XXV, 15-38. Les sept sceaux, les sept trompettes et les sept coupes, qui déterminent les grandes divisions du livre, ne manquent pas non plus d'or iginalité ; ; et si la dénomination de l'Agneau divin trouve son origine dans Isaïe, Lu, 7, la description de sa gloire et du “culte qui lui est rendu est presque tout entière propre à la vision apocalyptique. C'est pareillement en vain que l’on chercherait dans les anciens prophètes le modéle de la lutte engagée entre le dragon et ses anges, d'un côté, saint Michel et les esprits célestes, de l'autre.
2 11 ne faut pas attacher plus de valeur à l'objection
tirée de l'obscurité de ce livre prophétique, comme s'il ne se composait que d'une série d'énigmes indéchiflrables, qu'il serait indigne de Dieu de proposer à son Église, et inutile aux hommes de vouloir comprendre. C’est le propre de toute prophétie d'être obscure ; d'ordinaire, c'est seulement l'événement accompli qui en fait saisir le sens précis. Il y ἃ même des prophéties très importantes, dont l'accomplissement resterait douteux pour nous, si l’autorité du Nouveau Testament ou celle de la tradition de l'Église ne nous en donnait l'assurance. Telle est, entre autres, la prophétie de l'Emmanuel, fils de la Vierge. Dans l'Apocalypse, d’ailleurs, il n'y a pas que des prédictions d'événements futurs. Il y a le prologue, renfermant les avis aux sept évêques, les descriptions du ciel, des anges, des martyrs, du Fils de Dieu dans sa gloire, ete. Tout cela est suffisamment clair, quoique présenté sous des formes pleines de poésie. « Même dans la partie prophétique, il s'en faut bien que tout soit obscur, ou que l'obscurité soit si grande. Il est vrai qu'à l'origine il n'était pas facile d'en préciser le sens; mais les événements ont fait le jour, et les interprètes ont expliqué le texte. » Bacuez, Manuel biblique, t. 1v, n° 920, Cet auteur parle ainsi des interprètes qui, comme lui, suivent Bossuet. Il continue : « Pour ce qui reste à accomplir, « je le laisse, dit Bossuet, « à ceux qui en savent plus que moi, car je tremble en « mettant les mains sur l'avenir; » néanmoins on ἃ une certaine vue des événements prévus et de leurs principaux caractères. Par exemple, on ne saurait dire au juste quels faits précéderont la fin du monde, ce que sera l'Antéchrist, quand il viendra, ce que c'est que Gog et Magog, comment aura lieu la résurrection, ete. Mais on comprend fort bien que la résurrection et le jugement mettront fin à la durée du monde, qu'il y aura auparavant des épreuves terribles, un grand séducteur et un grand persécuteur : n'est-ce pas assez pour craindre et louer Dieu, pour s'attacher à son service, se confier à sa providence, se détacher de tout et aspirer au ciel? »
Quant à l'utilité de ce livre pour les enfants de l'Église, on peut dire qu'il n'y en a peut-être aucun dans la Bible qui soit aussi fécond en enseignements dogmatiques et moraux. On n'y rencontre presque aucun endroit où la divinité de Jésus-Christ ne nous soit révélée en des termes et sous des images sublimes. Il est le premier-né d’entre les morts, le prince des rois de la terre, 1, 5; le premier et le dernier, qui fut mort et est vivant, 1, 17; il tient les clefs de la mort et des enfers, 1, 18; il régit les nations avec un sceptre de fer, χιχ, 15 ; il conduit les bienheureux aux sources de la vie, var, 17. « L'Apocalypse tout entière, dit fort bien le P. Cornely, Introd., t. 111, n° 250, p. 34, qu'est-elie autre chose qu'un chant triomphal, un épithalame du Christ, célébrant, victorieux de tous ses ennemis, ses noces divines avec l'Église, son épouse ? » Nulle part, dans la sainte Écriture, l’angélologie et la démonologie ne sont aussi développées. Nulle part la gloire et le bonheur des élus ne sont dépeints sous des images plus magnifiques. La majesté et les attributs de Dieu y brillent du plus vif éclat; sa providence surtout, qui veille sur son Eglise, la gouverne, la-délivre de ses ennemis, la venge des injures qui lui sont infligées, la console dans ses tribulations par les plus brillantes espérances. « Nulle part les grandes vérités morales, l'importance du salut, la vanité des grandeurs du monde, le domaine souverain de Dieu, la rigueur de ses jugements, la réalité de la vie future, l'alternative inévitable d'un bonheur ou d'un malheur sans fin, ne sont exprimés d'une manière plus saisissante. Aussi n'est-il pas de lecture plus propre à donner à l'âme le mépris des choses de la terre, la crainte de Dieu, le désir du ciel, l'amour des grandes vertus, du détachement, de la fermeté, de la patience, du sacrifice, du zèle. Plus on s'en nourrit, plus on conçoit de respect pour la majesté divine, d'horreur pour l'impiété, de reconnaissance pour Notre-Seigneur, de confiance en sa
providence, d'admiration pour les martyrs et pour les |
saints. Plus on se pénètre de ces vérités : que les élus sont toujours dans la main de Dieu, que leurs afflictions sont des épreuves destinées à accroître leurs mérites, que la malice de leurs ennemis ne saurait nuire par elle-même à leurs vrais intérêts, et qu'enfin il n'y ἃ pour l'âme qu'un seul bien à désirer, l'amour du Sauveur en ce monde et son royaume éternel dans l'autre. » Bacuez, Manuel biblique, τ. αν, n° 948.
VIII. Commentaires principaux. — 19 Commentaires anciens. — S. Hippolyte. Son explication de l'Apocalypse a péri, mais André de Césarée en a inséré dans son commentaire plusieurs sentences ; André de Césarée, In Apoc. comment., t. cvi, col. A5 et suiv.; Arétas de Césarée, Coacervatio enarrationum in Apocal., t. αν, col. 499 et suiv.; Œcumenius, Comment. in Apoc., en appendice à la Catena græca in Epist. cath., édit. Cramer, Oxford, 1840; S. Victorin de Pettau, Scholia in Apoc., t. v, col. 317 et suiv.; S. Paterius et Alulfus ont recueilli diverses explications apocalyptiques de saint Grégoire le Grand, t. Lxxtx, col. 1107 et suiv., 1397 et suiv.; Primasius, Commentariorum libri quinque, τ. LxNIx, col. 793 et suiv.; V. Bède, Explanatio Apoc., t. Χαμ, col. 129; Cassiodore, Complexiones in Apoc., quelques textes seulement, t. Lxx, col. 1405 et suiv.; Berengaudus, Exposilio super septem visiones libri Apoc., t. xvu1, col. 765; Alcuin, Commentariorum libri quinque, t. €, col. 1087 et suiv.; Bruno d'Asti, Expositio in Apoc., t. CLXY, col. 605 et suiv.; Rupert, Commentarii in Apoc., t. CLXIX, col. 825; Richard de Saint-Victor, Explicatio…., t. CXGvI, col. 683 et suiv.; S. Martin de Léon, Eæpositio…., t. CCIX, col. 299 et suiv.
20 Commentaires modernes. — Albert le Grand, Commentarii, dans ses Opera, Lyon, 1651, t. ΧΙ; card. Hugues, Opera, Venise, 175%, t. vi, p. 365 et suiv.; Thomas d’Angleterre, parmi les Spuria de saint Thomas d'Aquin, édit. de Parme, t. xx11, p. 825 et suiv.; l'abbé Joachim, Expositio magni prophetæ abbatis Joachim in Apocalypsin, Venise, 1527. — Au xvre et au xvire siècle, il parut plus detrentecommentaires sur l'Apocalypse, sans compter ceux qui font partie des commentaires comprets de la Bible. Les principaux sont : Ribera, Lyon, 1593; Viega, York, 1601 ; Boulenger, Paris, 1597; Pererius, Lyon, 1606; Alcazar, Anvers, 1614; Kircher, Cologne, 1676; Bossuet, Paris, 1689; Holzhauser, Bamberg, 1784; Trotti de la Chétardie, Bourges, 1692; Vitringa, Leucopetra, 1721.
30 Commentaires récents. — De Bovet, L'esprit de l’Apocalypse, Paris, 1840; Bisping, Exegetisches Handbuch, Erklärung der Apocalypse, Münster, 1876; Krementz, Die Offenbarung des h. Johannes, Fribourg, 1883; Verschraege, Claræ simplicesque explicationes Apoc., Tournai, 4855; Lafont-Sentenac, Le plan de l'Apocalypse, Paris, 1872; Waller, Die Offenbarung des h. Johannes, Rixheim, 1882; Bigou, L'avenir, Paris, 1887; Duprat, L’Apocaltypse, 8 in-8°, Lyon, 1889. — Protestants : Hengstenberg, Die Offenbarung des h. Johannes, Berlin, 1849-1851 ; Rougemont, La Révélation de saint Jean, Neuchatel, 4866 ; Floerke, Die Lehre vom tausendjährigen Reiche, Marbourg, 1859; Volkmar, Commentar zur Offenbarung Johannes, Zurich, 1862. — On consultera avec fruit les introductions au Nouveau Testament de Kaulen, de Valroger, de Cornely, d'Aberle, le Manuel biblique de Bacuez: et, du côté des protestants, surtout l'introduction au Nouveau Testament de Hilgenfeld. 4. CoRLuy.
APOCALYPSES APOCRYPHES. Nous partagerons cet article en deux sections : la première consacrée aux apocalypses d’origine juive, la seconde aux apocalypses d'origine chrétienne.
I. APOCALYPSES JUIVES. — Au contraire des apocalypses chrétiennes, qui ne sont, pour la plupart, que des pastiches très tardifs de l'Apocalypse canonique de saint Jean, les apocalypses juives sont de tous les apocryphes de l'Ancien Testament ceux qui offrent le plus vif intérêt
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historique. L'étude comparée de ces apocryphes date de | ce siècle, et, on l'a dit bien souvent et non sans raison, nous lui devons la reconstitution d'un chapitre extrèmement instructif de l'histoire littéraire et religieuse du peuple juif. Elles sont, en eflet, les monuments de la pensée juive, et de la pensée juive orthodoxe, palestiuienne et non hellénistique, au 1°r siècle avant notre êre et au 1er siècle depuis ; elles comblent la lacune littéraire qui s'étend entre l'Ancien et le Nouveau Testament ; et, par les espérances si hautement messianiques qui sont leur caractéristique commune, elles sont comme une sorte de prolongement et d'épilogue des prophètes canoniques, en même lemps que le prologue de l'Évangile. Ainsi, et ainsi seulement, s'explique la faveur qu’elles ont rencontrée dans l'Église primitive, et comment, négligées par les Juifs de Ha tradition talmudique, elles ne nous ont été conservées que par des mains chrétiennes. J'ajoute, mais avec toutes les réserves que comporte une opinion dont certains critiques ont tiré des conséquences auxquelles nous ne saurions souscrire, J'ajoute que cette même étude comparée des apocalypses juives, lesquelles s’inspirent visiblement des prophètes canoniques et en particulier de Daniel, n’est pas peu propre à nous faire juger de la méthode que les Juifs palestiniens de l'époque asmonéenne et du temps des Hérodes appliquaient à l'intelligence des prophéties messianiques et eschatologiques canoniques. — M. lilgenfeld, d'Iéna, un des rares survivants de l’école de Baur, passe pour avoir inauguré cette étude comparée, dans son livre Die jüudische Apokalyptik in ihrer geschichtlichen Entwickelung, ein Beitrag zur Vorgeschichte des Christenthuins, léna, 1857. Mais, depuis trente ans, ce chapitre d'histoire littéraire s'est sensiblement développé et enrichi, grace notamment aux découvertes de M. Dillmann et de l'abbé Ceriani; pour s'en rendre compte, on n'aura qu'à consulter le livre d'Émile Schürer, Geschichte des judischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi, Leipzig, 1886, t. 11, p. 275-694, qui résume avec autant de solidité que d'ampleur la littérature et les conclusions du sujet.
4° Livre d'Enoch. — Il vient le premier dans la série des apocalypses palestiniennes, et c'est assurément la plus importante. Cité par l'auteur du Livre des Jubilés, par l'auteur du Testament des douze Patriarches, et, d'après plusieurs, dans l'Épitre canonique de saint Jude, dans l'Épitre de saint Barnabé, par saint Irénée, Tertullien, Clément d'Alexandrie, Celse, Origène, Eusébe de Césarée, saint Jérôme, le Livre d'Enoch est mentionné par le catalogue gélasien ou décret De libris recipiendis attribué au pape Gélase (492-496). Georges Syncelle, au ixe siècle, en avait encore le texte grec entre les mains. Tous ces témoignages ont été réunis par Fabricius, Codex pseudepigraphus Veteris Testamenti, Hambourg, 173, t. 1, p. 160-293, et par Schürer, ouvr. cité, p. 627-629. L'original hébreu-araméen est perdu. Le texte grec est perdu aussi, Mais on en a une version éthiopienne, découverte au siècle dernier en Abyssinie, publiée pour la première fois en 1821, à Oxford, rééditée depuis excellemment par M. Dillmann, Das Buch Henoch übersetzt und erklärt, Leipzig, 1853. Au moment où ces lignes s'impriment on signale la découverte, en Égypte, d'une version copte du Livre d'Énoch. Elle doit être publiée prochainement par les membres de l'école française du Caire.
Le Livre d'Énoch a été partagé en cent cinq chapitres répartis en cinq sections, plus un préambule et un épilogue. Première section (ch. vr-xxxvI), récit de la chute des anges et de l'origine de la race des géants ; récit du ravissement d'Énoch au ciel et description de ce qu'il y voit. Deuxième section (ch. XxXVH-LXX1) : trois paraboles, | précédées d'un court prologue : visions messianiques et eschatologiques d'Énoch, interrompues par un intermède