DICT. DE LA ΤΠ
— ABENESRA 94
ABEN-BOHEN (hébreu : 'Ében Bôhan ben Re’übén, c'est-à-dire « pierre de Bohan, fils de Ruben »}), localité mentionnée dans Josué, xv, 6, et xvinr, 18, comme étant sur la frontière septentrionale de Juda et à Ja limite méridionale de Benjamin. L'origine probable de ce nom est que, le Rubénite Bohan ayant sans doute accompli en cet endroit quelque action d'éclat, une pierre fut érigée en son honneur, ou bien son nom fut donné à un rocher qui se trouvait là, et qui servit plus tard de limite entre les tribus. Il n’est pas rare de rencontrer en Palestine de ces roches isolées, portant des noms particuliers, et regardées comme des monuments commémoratifs : Pierre du Secours (hébreu : ’Eben häâ‘azer), 1 Reg., vi, 12; Pierre de Zohéleth, 11 Reg., 1, 9. Non loin de la pointe septentrionale de la mer Morte, au pied des montagnes de l'occident, on remarque un de ces rocs, qui se nomme aujourd'hui Hadjr el-Asbah (Hadjr-Lasbah dans M. de Saulcy et sur la carte de Van de Velde). M. Clermont-Ganneau en donne une description détaillée, ainsi que de la contrée où il se trouve, dans Palestine Exploration Fund, Quart. Stat., 1874, p.80. « Peut-être, à la rigueur, dit M. de Saulcy, pourrait-on être tenté de voir dans Hadjr-Lasbah la pierre de Bohan, qui devait évidemment se trouver dans la même région ; mais comme ces deux dénominations n’ont absolument aucune ressemblance, je suis tout disposé à me prononcer contre cette identification. » Voyage autour de la mer Morte, Paris, 1853, t. 11, p. 169. Cette identification a cependant été proposée par M. Clermont-Ganneau, dans la Revue archéologique, août 1870, p. 116-193, et dans Pal. Expl. Fund, Quart. St., 1871, p. 105, et 1872, p. 116; mais elle ἃ été combattue par M. Tyrwhitt Drake, dans cette dernière Revue, 1874, p. 69 et 190. Inutile de chercher une analogie dans la signification des mots B6han (en hébreu, pouce) et Asbah; car le nom de la pierre, au dire des Arabes, n’est pas αδϑα (avec ain final, doigt), mais asbah (avec hé, c'est-à-dire blanchätre). Cette dénomination est du reste assez fréquemment employée par les indigènes, qui l’appliquent à plus d’un objet marqué de blanc. Enfin la position de Hadjr-el-Asbah reculerait bien trop vers le sud la frontière de Benjamin.
Nous croyons donc qu'il faut placer un peu plus haut Aben-Bohen. Mentionné entre Beth-Hagla et Beth-Araba à l'est, et la montée d’Adommim à l’ouest, cet endroit était plus élevé que les deux premières localités, d’où l'on y «montait», Jos., xv, 6; mais plus bas que la seconde, d'où l’on y « descendait », Jos., xvinr, 18. Sa position probable est donc au pied des montagnes qui, au-dessous de Jéricho, s'élèvent de la plaine du Jourdain vers l’occident. Voir la carte de la tribu de Benjamin.
A. LEGENDRE
ABENDANA Jacob, savant juif d’origine espagnole, né vers 4630, mort en 1696, rabbin à Amsterdam, puis chef de la synagogue de Londres. On a de lui un ouvrage sur le Pentateuque, intitulé Léget $ekéhäh, c'est-à-dire Spicilège des choses omises dans le commentaire de Salomon-ben-Mélek, connu sous le nom de Miklal yüfi, La perfection en beauté, in-fv, Amsterdam, 1685. Ce n'est guère qu'un recueil de scolies simples, judicieuses, empruntées aux meilleures interprétations littérales des rabbins, surtout à celles de Kimchi. Il a traduit aussi en espagnol la Mischna, avec les commentaires de Maimonide et de Bartenora. Cette traduction fut mise à profit par Surenhusius pour sa traduction latine de la Mischna. Voir SURENHUSIUS. Après la mort d'Abendana, on publia une traduction de traités choisis, extraits de ses œuvres, Discourses of the Ecclesiastical and Civil Polity of the Jews, in-12, Londres, 1706; 2 édit., 1709.
ABENESRA (Abraham -ben-Méir-Ibn-‘Ezra), appelé communément Aben-Ezra ou Abenesra, etc., connu par les théologiens du moyen äàge sous le nom d'Ébénare, et surnommé par ses compatriotes le Sage par excellence,
85 ABENESRA
Le grand, l’'admirabie docteur, fut un des plus fameux rabbins du ΧΙ siècle, Né à Tolède en 1092, il se distingua dans toutes les sciences, en philosophie, en astronomie, en médecine, en poésie, dans la connaissance des langues et de la grammaire, en exégèse sacrée. Les mathématiques et l'astronomie surtout lui doivent quelques progrès importants. Les vexations exercées contre les Juifs l'ayant forcé à quitter sa patrie, il s'établit à Cordoue. Bientôt il se mit à voyager pour étendre ses connaissances. On le voit à Narbonne (1139), à Rome (1140), à Salerne, à Mantoue et à Lucques (1145), à Vérone (1146-1147), à Béziers (1155-1156), à Rodez (et non pas Rhodes) (1157), à Londres (1158-1159), à Narbonne (1160), à Rodez ou à Rome (1166-1167). Il visita l'Égypte et les contrées environnantes, probablement la Palestine, soit de 1140 à 1445, soit plutôt de 1147 à 1155. Il partit de Rodez ou de Rome en 1166 ou 1167, pour revoir sa patrie; mais il mourut en route avant d'avoir pu satisfaire son désir. Ce fut le lundi {er jour d'adar, 1er de l'année 4927, qui correspond au 29 janvier 1167 de notre ère. Il était âgé de soixante-quinze ans.
Son œuvre la plus remarquable est son commentaire à peu près complet sur les Livres Saints, composé par parties, aux différentes étapes de ses voyages. Seuls les deux livres des Chroniques manquent; mais en revanche, pressé par le besoin, il donna plusieurs recensions de son commentaire sur le Pentateuque. En même temps, dans un genre tout différent, Abenesra composa à la manière des cabalistes : Le livre des secrets de la Loi, pour expliquer les mystères du Pentateuque; Le mystère de la forme des lettres, où il est traité des lettres de l'alphabet; L'énigme concernant les lettres quiescentes, et Le livre du nom, Séfer haëSém , traité sur le tétragramme divin, c'est-à-dire sur le nom de Jéhovah. Parmi ses opuscules grammaticaux, citons : Le livre des balances de la langue sainte, Séfer mo’znê leon hagqôdes; Le livre de la pureté (du langage), Séfer sähôt ; le Säfäh-berüräh, Lèvre pure, Soph., 171, 9, ou essais de grammaire hébraïque, imprimés déjà plusieurs fois; le Séfer hayyesôd ou Yesôd-dikduk, traité de grammaire longtemps inconnu et retrouvé depuis quelques années; enfin le Sefat yéter, Langage de noblesse, Prov., ΧΙ, 7, opuscule sur les mots rares et difficiles de la Bible.
Ce fut pendant ses incessantes pérégrinations qu'Abenesra publia ses nombreux ouvrages ; ils portent aussi le reflet de sa vie instable. Tour à tour exégète rationnel et cabaliste, libre penseur et croyant rigide, il montre la plus extrême mobilité. Son étonnante fécondité a peu d’originalité ; elle est due surtout à une mémoire prodigieuse, qui lui permit de répandre et de vulgariser en pays latin et saxon les travaux de ses compatriotes andalous les plus célèbres des xe et x1e siècles. Son esprit facile ἃ su se les assimiler et les exposer clairement. Aussi est-il sans contredit un des plus habiles et des plus savants commentateurs juifs, et peut-être un des premiers interprètes du moyen âge. Dans son commentaire de la Bible, il s'attache au sens grammatical des mots, et explique le texte très littéralement; on n’y trouve pas les allégories si familiéres aux rabbins, et les futilités de la cabale, qu'il développe avec plaisir dans d’autres ouvrages spéciaux cités plus haut. Il s'appuie avec discernement sur l'autorité des anciens; cependant sa fidélité à la tradition rabbinique n'exclut pas chez lui une certaine indépendance de critique, qui va parfois jusqu’au rationalisme. Ainsi le premier il soutint que les Hébreux n'avaient pas traversé miraculeusement la mer Rouge, mais qu'ils profitèrent de la marée basse pour passer à l'extrémité du golfe. En exposant de telles hardiesses et ces nouveautés erronées, il sentait le besoin de voiler sa pensée ; aussi la cache-t-il sous des réticences et des expressions embarrassées. D'ailleurs il vise d’ordinaire à la concision, si bien que parfois la phrase devient obscure et énigmatique. C'est pourquoi il ἃ fallu d’autres commentaires pour expliquer les siens. Toutefois son style
— ABERLE 36 est habituellement correct, clair, souple et élégant. Richard Simon va jusqu’à dire que « sa diction approche assez de celle de Salluste ».
Le commentaire sur les Livres Saints a été publié par Bomberg, à Venise, en 1526, et dans la Bible hébraïque de Buxtorf, Les différentes parties en ont été imprimées séparément, et plusieurs avec traduction latine, dans un grand nombre d'endroits et à plusieurs reprises. Voir Fürst, Bibliotheca judaica , art. Ibn-Esra. Ses autres ouvrages ont été souvent publiés; la Bibliothèque nationale possède plusieurs manuscrits des œuvres de ce fameux rabbin. Voir sur Aben-Esra et ses ouvrages : Basnage, Histoire des Juifs, t. v; Notice détaillée sur la vie d'Aben-Esra, dans Ersch et Gruber, Allg. Encyklopädie, 1. 1; Steinschneïder, Abraham Ibn-Esra, 1880, dans la Zeitschrift für Mathematik und Physik, p. 59 et suiv.; Wilhelm Bacher, Abraham Ibn-Ezra als Grammatiker, Budapest, 1881 ; J. Derénbourg, Revue des études juives, juillet-septembre 1882, p. 137; Friedländer, Essays on the writings of A. Ibn- Ezra , Londres, 1877. E. LEVESQUE.
ABERLE (Moritz von), théologien catholique allemand, né le 95 avril 1819 à Rottum, près de Biberach, en Souabe, mort le 3 novembre 1875 à Tubingue. Il avait été nommé professeur, en 1845, à l'Obergymnasium de Chingen; en 1848, il devint directeur du Wilhelmstift, et, en 1850, professeur ordinaire à l’université de Tubingue, où il a en-, seigné jusqu’à sa mort, et où il s’occupa surtout du Nou-
‘veau Testament. A partir de 1851, il fut un des principaux rédacteurs de la Theologische Quartalschrift, organe de la faculté catholique de l’université de Tubingue. Parmi les articles qu'il a publiés, on peut noter : Ueber den Zweck der Apostelgeschichte, 1854, 1855; Zweck des Matthäusevangeliums , 1859 ; Zweck des Johannesevangeliums , 1861; Ueber den Tag des letzen Abendmahis ; Epochen der neutestamentlichen Geschichtsschreibung ; Prolog des Lukasevangeliums ; Abfassungszeit des I Timotheusbriefe, 1863; Beiträge zur neutestamentlichen Einleitung, 1864; Ueber den Statthalter Quirinius, 1865; Exegetische Studien, 1868; Die Begebenheiten beim letzten Abendmahl, 1869; Die Berichte der Evangelien über die Auferstehung Jesu, 1870; Ueber Gefangennehmung und Verurtheilung Jesu, 1871 ; Letzte Reise Jesu nach Jerusalem ; Die bekannte Zahl in der Apokalypse, 1872. Les idées principales développées dans ces articles sont résumées dans une œuvre posthume : Einleitung in das Neue Testament, von Dr M. von Aberle, herausgegeben von Dr Paul Schanz, in-8, Fribourg-en-Brisgau, 1877.
Aberle était doué d'une mémoire tenace, il avait un esprit ingénieux et une grande érudition; mais il s'était fait sur l'origine des écrits du Nouveau Testament des opinions personnelles qui n’ont pas été généralement acceptées. D’après lui, l'Évangile de saint Matthieu a été composé pour réfuter un écrit calomnieux publié par le sanhédrin, et répandu dans toute la Palestine pour discréditer le christianisme. Cf. 5. Justin, Dial. cum Tryph., 108, t. νι, col. 795. C'est d’une manière analogue qu'il soutient que l'Évangile de saint Mare ἃ été écrit pour les néophytes de Rome, qui, ayant été d'abord prosélytes juifs, étaient poursuivis après leur baptême par les Juifs, qui s’efforçaient de les ramener à eux. Il voit dans l'Évangile et les Actes des Apôtres de saint Luc un écrit apologétique destiné à défendre le christianisme au moment où l'appel de saint Paul au tribunal de César force l'empire romain à prendre un parti au sujet de cette religion, en la tolérant comme une espèce de judaïsme, ou en la persécutant comme une religion nouvelle. Saint Jean, d’après lui, a écrit contre le sanhédrin de Jabné, qui, après la ruine de Jérusalem, ne négligea rien pour infuser une vie nouvelle au judaïsme et ruiner le christianisme par les armes spirituelles. Ainsi les quatre Évangiles ont été écrits dans un but apologétique. Ce sont là des hypothèses qui ne sauraient être établies et qui ne concordent pas avec les
Loto un tt. dé
35 ABERLE — ABGAR 33
faits. Cf. Himpel, Æiniges über die wissenschaftliche Bedeutung und theologisch-kirchliche Stellung des sel. Prof. Dr Aberle, dans la Theologische Quartalschrift, 1876, p. 177-228; K. Werner, Geschichte der neuzeitlichen christlich-kirchlichen Apologetik, in-8, Schaflouse, 1867, p. 401, 404. F. VIGOUROUX.
ABÈS (hébreu: ‘Ébés, à la pause Abés ; Septante : Peééc), ville de la tribu d'Issachar, mentionnée une seule fois, Jos., x1x, 20, entre Césion et Rameth. Le mot ’absa signifiant en chaldéen « étain », Gesenius, Thes. ling. heb., p. 18, et plusieurs auteurs après lui, ont supposé qu'on y devait trouver ce métal en abondance; mais l’étymologie seule ne suffit pas pour établir cette opinion. Certains auteurs modernes, entre autres C. R. Conder, s'appuyant plutôt sur la signification primitive de absa, « blane, » placent Abès à Khirbet el-Beidha (en arabe, la blanche), à la limite septentrionale de la plaine d’Esdrelon. Conder, Handbook to the Bible, Londres, 1887, p. 401. Khirbet el-Beidha est une petite colline oblongue et isolée, située entre le torrent de Cison à l’ouest, et Nazareth à l’est. M. V. Guérin la décrit ainsi sous le nom de Tell-Beidar: « Les flancs inférieurs en sont soutenus par d'assez gros blocs formant terrasse; elle est elle-même couronnée par une enceinte arabe, en partie debout et bâtie avec des pierres de moyenne dimension, qui avait autrefois renfermé une vingtaine de petites habitations, actuellement renversées. Au milieu des débris de l’une d’entre elles, s'élève un tronçon de colonne qui mesure 58 centimètres de diamètre, et qui provient peut-être d'Oumm-el-‘Amed. » On remarque, dans les environs de cette dernière localité, des rochers calcaires d’une grande blancheur, qui ont été jadis, sur beaucoup de points, exploités comme carrière. Description de la Palestine, Galilée, t. 1, p. 39%.
A. LEGENDRE
ABÉSALOM (᾿Αδεσσαλώμος, dans le texte grec original; probablement, en hébreu, ’Abi$älôm, « mon père est pacifique »), ambassadeur de Judas Machabée, envoyé vers Lysias, général d’Antiochus Eupator. II Mach. xi, 17.
ABESAN !(hébreu : ’Ibesan, signification inconnue; Septante : ᾿Αθαισσάν), juge d'Israël, Jud., x, 8-10. Il était originaire de l’une des deux villes appelées Bethléhem, et plus probablement de Bethléhem en Zabulon; en effet, Abesan n’a pas dü gouverner tout Esraël, mais seulement la partie la plus septentrionale de la Terre Sainte, tandis que les tribus les plus voisines des Philistins subissaïent le joug de ce peuple idolâtre. La judicature d'Abesan dura sept ans et ne fut signalée par aucun événement remarquable. Après sa mort, il fut transporté et inhumé à Bethléhem, sa ville natale. Il avait eu trente fils et trente filles, et avait pourvu à leur établissement. Le nombre de ses enfants s'explique par la polygamie, alors tolérée chez les Hébreux. Abdon, qui fut peu après lui juge d'Israël, eut également un nombre de fils considérable. Jud., χα, 14.
E. DuPLESSY.
ABESSALOM (hébreu: ’Abi$älôm, « mon père est pacifique; » Septante : ᾿Αδεσσαλώμ), père de Maacha ou Michzïa, mère d'Abia, roi de Juda, III Reg., xv, 2, 10. Il est appelé Absalom (simple variante du même nom) ΤΙ Par., x1, 20-21. Ce pourrait bien être le fils de David: Thamar, fille d'Absalom, aurait épousé Uriel de Gabaa, IL Par., x, 2, et aurait eu Maacha de ce mariage. Voir Urxez 2. Absalom serait alors le grand-père de Maacha. Cependant Abessalom peut être un personnage différent du fils de David, et le même qu'Uriel de Gabaa.
ABGAR, nom ou titre de plusieurs rois de l'Osrhoëne. C’est en particulier celui d'un roi contemporain de Notre- Seigneur, devenu célèbre par la correspondance avec Jésus- Christ qu'on lui a longtemps attribuée. Ce nom ἃ été fréquermment défiguré par les écrivains grecs et orientaux. Il est certain, par les monnaies de quelques-uns de ces rois
qui sont parvenues jusqu’à nous, que la véritable orthographe est Abgar (fig. 4). Pendant environ trois siècles, c'est-
à-dire depuis l’an 99 avant l'ère chrétienne jusqu'à l’an 217 de notre ère, d’après la Chronique de Denys (patriarche jacobite de Telmahar, qui vivait au 1x siècle), l'Osrhoëne fut gouvernée par des toparques ou petits rois. Assemani, Bibliotheca orientalis, t. 1, p. A7 et suiv. L'Osrhoëne était bornée à l'est par le Chaboras, au nord par le Taurus.
Elle avait pour capitale l’antique ville d'Édesse, dont les traditions locales ont prétendu faire remonter l’origine jusqu'à Nemrod. Sous les premiers Séleucides, elle avait porté le nom grec de Callirrhoé, à cause d'une source consacrée à la déesse Atergatis; à partir d’Antiochus VII, elle avait pris le nom d’Antiochia. Édesse, sous le gouvernement de ses toparques, devint le premier centre chrétien des régions de l'Euphrate, et mérita ainsi les surnoms d'Édesse la Sainte, d'Édesse la Bénie, que lui donnent
4, — Abgar, roi d'Osrhoène, contemporain de l’empereur Gordien III (238-244).
Busto de l'empereur Gordien, tourné à droite. Tête imberbe, radiée. ['JOPAIANOC CEB(«o se - à Le roi Abgar, portant la tiare, à cheval. ABTAPO BACIAEYC.
les écrivains orientaux. D’illustres martyrs y scellèrent leur foi de leur sang. On y compta dans la suite plus de trois cents monastères. Prise par les Arabes en 639, elle redevint en 1097, du temps des croisades, une principauté chrétienne; mais elle retomba, en 1146, sous le joug des musulmans, auxquels elle est encore soumise. Elle est aujourd’hui connue sous le nom d’Orfa.
Un grand nombre de toparques de l’Osrhoëne se sont appelés Abgar. Denys deTelmahar en énumère vingt-neuf. Celui qui régnait à Édesse du temps de Notre-Seigneur est le cinquième. Il reçut le surnom d'Uchama ou Ucomo, c’est-à-dire le Noir. D’après la chronologie du patriarche Denys, rectifiée par Gutschmid, Die Künigsnamen in den apokryph. Apostelgeschichten, dans le Rheinisches Museum , nouv. série, t. xix, p. 171, Abgar V gouverna l'Osrhoëne de l'an 13 à l'an 50 de notre ère. D'après Moïse de Khorène, il descendait du roi parthe Arsace. Voir Bayer, Historia Osrhoena, p. 97. Procope, dans sa Guerre de Perse, 11, 2, raconte qu'ayant fait un voyage à Rome, ce prince inspira à Auguste une telle affection, qu'il eut grand’peine à quitter la capitale de l'empire pour retourner en Orient. Tacite, au contraire, représente Abgar sous un jour défavorable, s’il est vrai que, l'an 49, le roi d'Édesse abandonna lâchement sur le champ de bataille le jeune roi parthe Méherdate. Quoi qu’il en soit de ce trait, Abgar Uchama doitsa célébrité à la lettre qu'ilécrivit à Jésus-Christ, d’après Eusèbe, et à la réponse supposée qu'il en reçut.
L'évèque de Césarée, après avoir raconté dans son Histoire ecclésiastique, 1, 13, t. xx, col. 121, que Thaddée, l'un des soixante-douze disciples, était allé précher la foi à Édesse, ajoute que la preuve de ce fait lui est fournie par les archives de cette ville, d'où il a tiré une lettre d'Abgar à Jésus, lettre qu'il rapporte, ainsi que la réponse du Sauveur, en traduisant les deux documents de l'original araméen en grec. Abgar écrit à Jésus qu'ayant appris les guérisons miraculeuses que le Sauveur opère en Judée, il le prie de venir à Édesse pour le guérir d’une maladie dont il est atteint. On croit que cette maladie était la
lèpre. Notre-Seigneur lui répond qu'il doit demeurer en Judée pour y être élevé, c'est-à-dire crucifié ; mais qu'après sa mort il lui enverra un de ses disciples, qui le guérira et lui donnera la vie, à lui et à tous ceux qui sont avec lui. Thaddée, le disciple, alla en effet plus tard à Édesse, où il guérit et convertit le roi Abgar.
Le célèbre historien d'Arménie, Moïse de Khorène, rapporte les mêmes faits qu'Eusèbe avec quelques divergences, et aussi avec cette addition importante que l’envoyé d’Abgar lui aurait rapporté de Jérusalem un portrait du Sauveur. Ce portrait se trouvait encore de son temps, c'est-à-dire au v: siècle, à Édesse. Il fut depuis transporté, dit-on, à Constantinople, et de là à Rome, dans l’église Saint-Sylvestre, ou bien à Gênes.
Plusieurs historiens grecs ont reproduit la correspondance d'Abgar avec Jésus-Christ; la plupart y ont joint, en l’embellissant de plus en plus, l'histoire du portrait; tous se sont inspirés d'Eusébe et des traditions courantes en Orient. Depuis ces dernières années, nous possédons sur ce sujet quelques documents auparavant inconnus en Europe. Il existe à la Bibliothèque nationale de Paris, ancien fonds arménien, n° 88, une traduction arménienne de la Doctrine d'Addaï, contenant l'histoire du disciple (Thaddée) envoyé à Édesse, et tout ce qui s'y rattache. On en ἃ publié une double traduction française. L'une, faite par Jean-Raphaël Emine, a été insérée par Victor Langlois dans le tome 1er de sa Collection des historiens anciens d'Arménie, p. 315-331; elle a pour titre Léroubna d'Édesse : histoire d'Abgar et de la prédication de Thaddée, traduite pour la première fois sur le manuscrit unique et inédit de la Bibliothèque impériale de Paris (1867). La seconde, œuvre du D' Ahshan, est plus complète : Lettre d’Abgar, ou Histoire de la conversion des Edesséens, par Laboubnia, écrivain contemporain des Apôtres, traduite sur la version arménienne du ve siècle, in-8. Elle a été publiée en 1868, à Venise, par les Pères mékhitaristes de Saint-Lazare,
Cette version arménienne a été faite sur le syriaque. L'original a été retrouvé et publié. Le Musée Britannique, à Londres, en possède un manuscrit incomplet, qui a été édité par Cureton, dans ses Ancient Syriac Documents relative to the earliest establishment of Christianity in Edessa and the neighbouring countries, in-%, Londres, 1864; mais il ne contient pas les pièces reproduites par Eusèbe, parce que c'est le commencement qui manque. Cette lacune ἃ pu être heureusement comblée par un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, écrit en beaux caractères estranghelo, au vie siècle. Il a été publié par George Philipps, The Doctrine of Addai, the Apostle, in the original Syriac, with an English translation and notes, in-8°, Londres, 1876.
La comparaison du document syriaque, qui renferme la lettre d'Abgar, avec le texte d'Eusèbe, montre que l’historien de Césarée ἃ reproduit fidèlement en grec, sauf quelques variantes insignifiantes qu'il est facile d'expliquer dans une traduction, l'oniginal araméen qui cireulait à Édesse. Mais, quant à la réponse de Notre-Seigneur, il existe entre Eusèbe et les sources orientales une divergence importante. D'après ces dernières, le Sauveur fit au roi d’Édesse, non pas une réponse écrite, comme le dit l’auteur de l'Histoire ecclésiastique, mais seulement une réponse orale, dont le sens est d'ailleurs le même : « Quand Jésus eut reçu la lettre, lisons-nous dans la Doctrine d’Addaï, il dit à Hannan, le conservateur des archives : « Va et dis à ton maître qui t'a envoyé vers moi : Bien- « heureux, etc. » La traduction arménienne du texte syriaque répète exactement la même chose. Il résulte de là que Notre-Seigneur n'avait pas écrit à Abgar, et qu’Eusèbe, qui a reproduit fidelement la réponse verbale attribuée au Sauveur, telle qu’elle était conservée dans les archives d'Édesse, s'est trompé en la prenant pour une réponse écrite. Quand les Édesséens nous disent que la réponse de Jésus ne fut qu'orale, on peut les en croire.
ABGAR
S'ils avaient cru posséder une lettre de Jésus-Christ luimème , ils n'auraient pas manqué de s'en vanter.
Relativement à la lettre d’Abgar, qui est la même chez Eusébe et chez les Orientaux, son authenticité a été admise jusqu'à ces derniers temps par un grand nombre non seulement de catholiques, Baronius, Tillemont, Oudin, les Bollandistes, Welte; mais aussi de protestants, les centuriateurs de Magdebourg. Cave, Grabe, Rinck. Voir Welte, Ueber Künig Abgar und die Einführung des Christenthus in Armenien, dans la Theologische Quartalschrift de Tubingue, 1842, p. 335-365; W. F. Rinck, Von dem Briefe des Künigs Abgar an Jesum Christum und der Antwort Christi an Abgar, dans la Zeitschrift für die historische Theologie d'Illgen, 1843, p. 3-96. Noir aussi Assemani, Bibliotheca orient., t. 1, p. 318-420. Tillemont, dans ses Mémoires, 1101. t. 1, p. 617, s'exprime sur ce sujet de la manière suivante : « Nous ne prétendons pas qu'elles (les lettres) soient certainement vraies, car tout homme peut se tromper; mais nous espérons que les personnes habiles qui, la plupart, sont portées aujourd'hui à les croire fausses, nous pardonneront aisément, si nous ne voulons point abandonner notre règle, de ne point rejeter tout ce qui est suffisamment autorisé dans l'antiquité, à moins que nous n’y soyons contraints par des raisons tout à fait fortes. » — Ces raisons tout à fait fortes existent-elles maintenant? Oui, nous l'avons vu pour la lettre attribuée à Notre-Seigneur par Eusèbe. Quant à la lettre d'Abgar, presque tous les critiques répondent aussi aujourd'hui affirmativement, en s'appuyant surtout sur les divers détails contenus dans la Doctrine d'Addaï, et qui démontrent que cet écrit ne remonte pas au temps d'Abgar Uchama. Il y est question, en eflet, des Actes des Apôtres et des Épitres de saint Paul, de l'invention de la vraie croix par la princesse Protoniké ou Patroniké, et même du Diatessaron de Tatien, qui n’a vécu qu'au second siècle. Aussi le Dr Lipsius, Die Edessenische Abqur- Sage kyitisch untersucht, in-8°, Brunswick, 4880, p. 11, dit-il: « Les souvenirs historiques de l'Église d'Édesse dignes de foi ne remontent pas au delà du temps d'Abgar VIII (176-213). L'histoire de la conversion d'Abgar V et de sa correspondance avec le Christ sont du domaine de la légende. » Le Dr Alishan et M. Philipps n’en adoptent pas moins l'authenticité du fond de la Doctrine d’'Addaï, tout en reconnaissant qu’elle été remaniée et qu'il s'y est glissé un certain nombre d'’interpolations. Il est, en tout cas, fort invraisemblable que le christianisme se soit établi à Édesse aussi tardivement que le suppose le Dr Lipsius. Remarquons d’ailleurs que la primitive Église n’a pas admis la correspondance d’Abgar : « Epistola Jesu ad Abgarum apocrypha; Epistola Abgari ad Jesum apocrypha. » Decretum Gelasü de libris recipiendis, Migne, Pat. lat., τ. LIx, col. 164.
Quant au portrait de Jésus, que les écrivains grecs racontent avoir été empreint miraculeusement sur un linge dont le Sauveur s'était servi pour s'essuyer la face, Évagre, H. E., 1v, 27, t. LxxxvI, col. 2748-2749, nous avons vu qu'Eusèbe n'en parle point dans son récit. La Doctrine d'Addaï le mentionne, mais elle ne lui attribue pas une origine miraculeuse ; elle en fait l'œuvre de Hannan, qui était peintre, et qui avait apporté à Jésus en Palestine la lettre d'Abgar. L'existence d'ane image du Sauveur très vénérée à Édesse depuis une haute antiquité est donc incontestable ; quant à son histoire, elle est légendaire.
Voir, outre les ouvrages déjà cités : W. Grimm, Die Sage vom Ursprung der Christusbilder, Berlin, 1843 ; K. C. A. Matthes, Die Edessenische Abgarsage auf îhre Fortbildung untersucht , in-8, Leipzig, 1882; E. Renan, Deux monuments épigraphiques d'Édesse , dans le Journal asiatique, février-mars 1883, p. 248-251; Th. Zahn, Tatian’s Diatessaron, in-8°, Erlangen , 1881, p. 350-382; R. A. Lipsius, Die apokryphen Apostelgeschichten und Apostellegenden, t. τι, part. 1, 1883, p. 154-200; L.-J.