Crânes comparés de l'homme et de l’orang
185 bé
chez l'homme et chez les singes, et combien le système nerveux entier est similairement affecté. »
Deuxième objection. — « L'homme se développe d'un ovule qui ne diffère en rien de celui des autres animaux. L'embryon lui-même, à une période précoce, peut à peine être distingué de celui des autres membres du règne des vertébrés. » En preuve de ce’qu'il avance, Darwin donne une double figure représentant l'embryon de l'homme et celui du chien, lesquels ne diffèrent guère que par le développement inégal de certaines parties,
Le naturaliste anglais ajoute, — et ses disciples ont insisté plus encore que lui sur cet argument, — que l'embryon humain présente des analogies successives des plus marquées, au fur et à mesure de son développement, avec diverses classes d'animaux, en commençant naturellement par les inférieures.
Troisième objection. — Les organes appelés rudimentaires, ou simplement ruciments, par Darwin sont des organes inutiles et généralement peu développés, dont la présence ne s'explique, d'après lui, que parce que l'homme en ἃ hérité d'ancêtres chez qui, au contraire, ils étaient développés et avaient leur raison d'être. Plusieurs muscles seraient dans ce cas, entre autres ceux qui chez les animaux servent à mouvoir l'oreille externe, et qui chez les orangs et les chimpanzés sont déjà hors d'usage et atrophiés. La troisième paupiére ou membrane nictitante, qui permet aux oiseaux de recouvrir rapidement le globe de l'œil, existe également à l'état rudimentaire chez l'homme, ainsi que chez les quadrumanes et la plupart des mammifères. On pourrait en dire autant de l’odorat, qui rend de si grands services à certains animaux, soit en les avertissant du danger (ruminants), soit en leur permettant de découvrir leur proie (carnivores), et qui chez l'homme est presque sans usage. Les poils éparpillés sur le corps de l'homme, le duvet laineux dont le fœtus humain est entièrement recouvert au sixième mois, seraient également un reste du tégument pileux des animaux dont nous dérivons. L'appendice vermiforme du cæcum , espèce de cul-de-sac aujourd’hui sans utilité, nuisible même, puisqu'il est la cause de quelques maladies, serait aussi un vestige et un témoin du même organe, très développé cette fois, qui existe chez certains mammifères herbivores, où il a sa fonction à remplir. Le squelette nous fournit des faits de même nature, soit dans l'os coceyx, qui représente chez nous la queue des mammifères, soit dans une perforation qu'on rencontre accidentellement dans l’humérus humain, surtout chez les races anciennes, et qui existe normalement chez le singe. Pour comprendre ces anomalies, « il sufit, dit Darwin, de supposer qu'un ancêtre reculé ἃ possédé les organes en question à l’état parfait, et que, sous l'influence d'un changement dans les habitudes vitales, ils ont tendu à disparaître par défaut d'usage ou par suite de la sélection naturelle ». La descendance de l'homme, t. 1, Ὁ. 32.
Réponse. — Nous avons résumé aussi fidèlement que possible, et sans rien leur ôter de leur force, les arguments que Darwin apporte à l'appui de la théorie transformiste appliquée à notre espèce; nous n'avons point l'intention d'y répondre en détail. L'espace nous manque pour le faire, et ce serait chose assez inutile. Nos lecteurs ont dù se dire, en effet, en parcourant ce rapide exposé, qu’il n’y avait rien là de bien nouveau, que la ressemblance physique de l'homme avec l'animal était chose connue depuis longtemps, et de nature à faire ressortir encore davantage l'infinie supériorité de l'âme humaine, puisque, avec des organes presque semblables, notre espèce s’est élevée à une immense hauteur au-dessus de la bête. Un mot cependant sur chacun. des groupes d'arguments invoqués par Darwin.
4 D'abord, le naturaliste exagère à dessein notre ressemblance extérieure avec l'animal. Anatomiquement, l'homme est un mammifère, et rien de plus; il y a longtemps que nous le savions. « Encore que nous ayons
ADAM (PALÉONTOLOGIE
quelque chose au -dessus de l'animal, avait dit Bossuet, nous sommes animaux, » Chaque os de notre squelette ἃ son analogue dans le squelette du singe. Il n’en est pas moins vrai que tous ces os ont leur caractère propre, leur facies, qui permettra à un anatomiste expérimenté de les reconnaître à première vue. Et ce n’est là que le moindre des traits physiques qui nous distinguent. Seul parmi les mammifères, l'homme est organisé pour l’attitude verticale; seul il est à la fois bimane et bipède, Sa dentition et la nudité de sa peau le distinguent encore du singe, dont les canines sont de véritables défenses, et dont là peau est remarquablement velue, surtout à la partie dorsale, qui chez nous est la plus dépourvue de poils. Comment expliquer, — pour le dire en passant, — le fait de la disparition de ce tégument pileux, qui, suivant les transformistes, eùt protégé notre ancétre contre l'intempérie des saisons? La doctrine darwiniste prétend expliquer, il est vrai, l'acquisition des variations wfiles ; mais on reconnaîtra que celle-ci n’est point du nombre. Cette nudité est si peu un progrès pour l'homme, que sous tous les climats il se croit obligé d'y suppléer par l'usage des vêtements. Logiquement, Darwin aurait dù faire descendre le singe de l'homme plutôt que l'homme du singe.
C'est bien à tort aussi qu'il cherche dans le cerveau un argument à l'appui de sa théorie. Le poids du cerveau, comparé à celui du corps, est trois fois plus considérable chez l’homme que chez le singe. Les circonvolutions sont également plus profondes, et, chose remarquable, les circonvolutions se développent dans un ordre inverse dans les deux cas. Chez nous, elles apparaissent d’abord sur le front, tandis que chez le singe celles du lobe moyen se dessinent en premier lieu. Les darwinistes n’ont pu encore expliquer cette anomalie, qui dénote une origine toute différente. « 1] est évident, surtout d'après les principes
"les plus fondamentaux de la doctrine darwiniste, observe
M. de Quatrefages, qu'un être organisé ne peut descendre d'un autre être dont le développement suit une marche inverse de la sienne propre. Par conséquent, l'homme ne peut, d'après ces mèmes principes, compter parmi ses ancêtres un type simien quelconque. » L'espèce humaine, p. 81.
Il est permis après cela de négliger les autres traits caractéristiques de notre espèce. Il faut croire néanmoins qu'ils sont bien accusés, puisque Cuvier et les autres naturalistes, qui dans le classement général des êtres n’ont tenu compte que des caractères extérieurs, ont été entrainés à faire de l'homme non seulement un genre, mais tout au moins une famille, même un ordre à part. Est-il dans la nature un seul autre être duquel on puisse en dire autant?
Cette simple observation me semble constituer une réponse suffisante à ceux qui, dans notre camp comme dans le camp adverse, prétendent qu'on ne peut, sans manquer à la logique, appliquer le transformisme aux animaux sans l’étendre à l'homme lui-même. Tous les animaux sont reliés d’assez près les uns aux autres, surtout depuis que la paléontologie est venue, en associant les espèces fossiles aux espèces actuelles, combler un grand nombre de lacunes qui existaient jusque-là dans la série générale des êtres. Peu d'espèces constituent à elles seules autant de genres distincts, et celles qui sont dans ce cas s’associent à d’autres genres pour former des familles, et à des familles pour former des ordres. Seul l'homme fait exception à cette règle, et, nous le verrons, la paléontologie n’a fait que confirmer son isolement. Que serait-ce si nous prenions en considération ses facultés intellectuelles! Alors ce ne serait plus seulement une famille ou un ordre isolé qu'il constituerait, mais bien un règne, puisque la raison, qui le distingue, ne l'élève pas moins au-dessus de l'animal que la sensibilité, qui distingue ce dernier, ne l'élève audessus de la plante.
Nous jugeons inutile de relever les considérations de
sd ὦ Δ is is
Darwin relatives à l'identité des maladies qui atteignent l'homme et l'animal, et à l'identité des remèdes qui les guérissent, Pour s'étonner de ces traits de ressemblance, il faudrait oublier que tous les êtres organisés ont été créés suivant un même plan général, et obéissent aux mêmes lois physiologiques.
2% L'argument puisé dans le développement embryonnaire nous touche peu. Il est vrai que l'homme débute par un ovule, comme tous les animaux ; si l'on en croyait Hæckel, l'embryon humain, en se développant, serait même tour à tour zoophyte, poisson, batracien, reptile et mammifère; mais ces prétendus états successifs sont plus que contestables, et, s'ils étaient réels, ils seraient sans portée au point de vue de l'origine de l'homme.
D'abord ils sont contestables. Il ne suffit pas, en effet, que Hæckel les affirme pour que nous en soyons convaincu. Nous savons que la bonne foi n'est pas la qualité dominante du naturaliste d’outre-Rhin. Il est aujourd'hui avéré que, pour rendre plus frappante la ressemblance des embryons de l'homme et de l'animal, il a altéré gravement les dessins qui ont la pretention de les représenter dans l'un de ses livres. Il y a longtemps qu'on en ἃ fait l'observation en Allemagne. ἃ son tour, le docteur Jousset constate «une énorme différence » entre l'embryon humain figuré dans son livre et celui qui est représenté dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. 1] ajoute que l'embryon du poulet, qu'il rapproche du précédent, présente un développement et des « bourgeons rudimentaires » qu'il n’a point en réalité, mais qui ont pour résultat d'accentuer sa ressemblance avec l'embryon humuin. » Evolution et darwinisme, p.112. On voitsi nous avons nos raisons pour ne pas croire sur parole le professeur d'Iéna !
Au jugement des naturalistes les plus compétents, les similitudes invoquées sont purement illusoires. Qu'il y ait certaines analogies entre les états successifs que revêt l'embryon et les divers groupes de la série animale, nous ne songeons point à le contester, et c'est chose toute naturelle, puisque dans l'un et l’autre cas il y a progrès du simple au composé; mais de l'analogie à une complète ressemblance il y ἃ loin. « À aucun moment de son existence, enseigne un célébre anatomiste, Gratiolet, l'homme ne ressemble à une autre espèce... A toutes les époques ‘de la vie fœtale, l'homme est homme en puissance, des caractères définis le distinguent. » Anatomie comparée du système nerveux, p. 251. « Les formes de l'embryon ont un rapport admirable avec les formes futures, dit le même anatomiste; elles se compliquent, il est vrai, mais suivant un mode spécifique; à toutes les époques, en un mot, l'homme futur se devine. Une différence fondamentale distingue notamment les formes primitives de l'encéphale de l'homme à l'état d'embryon de celles que présentent les animaux inférieurs arrivés à leur terme définitif; elle consiste dans ces incurvations particulières à l'axe nerveux du capuchon céphalique de l'embryon... À aucune époque, le cerveau de fœtus humain n'est absolument semblable à celui d'aucun singe, loin de là; il en diflére d'autant plus qu'on se rapproche davantage du moment où ses premiers plis apparaissent. » Jbid., Ρ. 248, 253.
Bien que ce soient là des faits et non de pures impressions personnelles, on pourrait objecter que Gratiolet s'était laissé influencer par ses préjugés favorables à la fixité de l'espèce et à la supériorité de la nature humaine. On ne fera pas le même reproche à Carl Vogt, un des coryphées de l'évolutionnisme et de la libre pensée; or Carl Vogt proteste plus énergiquement encore que Gratiolet contre les prétendues similitudes de l'embryon humain et des animaux inférieurs. « On ἃ supposé, dit-il, que les embryons doivent parcourir en abrégé les mêmes phases qu'a parcourues la souche pendant son développement à travers les époques géologiques. Cette loi, que j'avais crue bien fondée pendant longtemps, est absolu-
ADAM (PALÉONTOLOGIE) . 18
ment fausse par sa base. Une étude attentive de l'embryogénie nous montre, en eflet, que les embryons ont leurs harmonies relatives à eux, bien différentes de celles des adultes. » Comme exemple, le professeur de Genève cite la prétendue forme de poisson que revêt transitoirement l'embryon du mammifére, et il remarque qu’ « un être pareil n'aurait pu vivre », attendu que l'embryon n'a dans cet état « ni intestins, ni organes locomoteurs, ni cerveau, ni organes des sens propres à exercer leurs fonctions ». Revue scientifique , 16 octobre 1886.
Ceux done qui ont prétendu que l'embryon humain représente tour à tour les divers groupes de la série animale, en commençant par l'embranchement des z00phytes, ont été le jouet de leur imagination. Sans doute, il y a progrès dans la vie fœtale; par suite, il y a passage par une série de phases qui ne sont pas sans rappeler l'échelle ascendante qu’on remarque dans la nature ; mais jamais l'être humain ne ressemble identiquement à un autre être. Du reste, si telle était la réalité, on se demande ce que cela prouverait au point de vue de l'origine de l'homme. Quel rapport nécessaire y a-t-il donc entre ces états transitoires et les prétendues phases par lesquelles notre espèce aurait passé antérieurement ? On serait d'autant moins autorisé à conclure des uns aux autres, que, de l'aveu d'un transformiste qui est en même temps un éminent géologue, M. Albert Gaudry, « la paléontologie, qui doit être interrogée tout d’abord en pareille matière, n'est pas loin d’avoir fait la preuve que le mammifère ne descend point du reptile, ni le reptile du poisson. »
3 Les organes rudimentaires nous retiendront moins longtemps. On peut dire de ces organes ce que nous avons dit des prétendues phases embryonnaires : ils n’ont ni l'importance ni la signification qu'on leur attribue. Leur présence chez l'homme s'explique par cette simple considération que tous les êtres organisés sont soumis aux mêmes lois physiologiques.
L'argument qu'on nous oppose ἃ le défaut de trop prouver. Les organes rudimentaires sont si nombreux et de nature si diverse chez l'homme, ils se rapprochent à cel égard de tant d'animaux chez qui ils ont leur complet développement, que, s'ils supposaient une identité d’origine, il faudrait en conclure que l'homme ἃ passé antérieurement par toutes les classes de l’embranchement des vertébrés. Or qui croira, par exemple, qu'il compte des oiseaux parmi ses ancêtres, parce qu'il possède à l'état embryonnaire leur membrane nictitante ? On aboutirait à des conséquences plus étranges encore, si l'on s’obstinait à voir dans ces rudiments un reste d'organes développés et utilisés dans un état antérieur. Les mamelles atrophiées que possèdent les mâles dans la classe des mammifères sont au premier chef des organes rudimentaires, et les plus saillants de tous. Faudra-t-il donc en conclure que les mäles ont jadis été des femelles? Ces rudiments d'organes sont communs chez les animaux, et jusqu'ici l'idée n'était pas venue d'y voir des vestiges d'un état antérieur, C'est ainsi que l'embryon de la baleine possède des dents qui ne parviennent pas à percer les gencives. Il en est de même des incisives dont est muni le veau à l'état fœtal. Est-ce à dire que la baleine et le bœuf aient passé par des états antérieurs où ils avaient les dents qui leur manquent aujourd'hui? Les transformistes eux-mêmes oseraient à peine l'affirmer.
La perforation olécranienne de l'humérus alléguée par Darwin n’a point, en tout cas, la signification que lui attribue le naturaliste anglais. De l'aveu d'un anthropologiste peu suspect, M. Georges Hervé, elle ne peut être considérée comme un caractère simien propre à certaines races inférieures. « On la rencontre aussi souvent parmi les races supérieures que parmi les inférieures, et son existence est tout aussi variable chez les animaux. » Dictionnaire des sciences anthropologiques , article Homme. Le même auteur observe ailleurs, Précis d'anthropologie, p. 200, que cette perforation est beaucoup plus rare dans
les sépultures mérovingiennes que dans les sépultures | modernes. Il est donc faux de dire avec le commun des transformistes qu’elle est d'autant plus fréquente, qu'on se rapproche davantage de l'origine de l'homme. Comme les phases de la vie embryonnaire, les organes rudimentaires prouvent une fois de plus qu'un plan général ἃ présidé à la création. Ils ne prouvent pas autre chose.
On voit que de tous les arguments invoqués par Darwin à l'appui de sa thèse, aucun n’a la portée que leur attribue leur auteur, On ne saurait donc être surpris que l'ouvrage qui en contenait le développement, le traité de la Descendance de l'homme, ait causé un certain désappointement parmi les transformistes. « Nous nous étions imaginé que ce livre était d'une beaucoup plus grande importance, » écrivait peu après son apparition un admirateur du naturaliste anglais. « Nous ne serions pas impartial visà- vis de nos lecteurs, si nous ne confessions que ces volumes ne sont sous aucun rapport comparables à n'importe lequel des livres précédents de M. Darwin... En ce qui concerne l'origine de l'homme, ils contiennent moins que nous n'en avions attendu, et les preuves qu'ils apportent à l'appui de cette thèse sont à peine plus fortes que celles que nous connaissions auparavant. » The popular science Review, juillet 1871, p. 292; cf. Lecomte, Le darwinisme et l'origine de l'homme, p. 222.
ΠῚ y aurait eu pour Darwin un autre moyen de prouver sa thèse : c'eüt été de nous montrer dans les couches superficielles du globe le squelette fossile de l’un de ces anthropoïdes qui furent, dans sa théorie, les précurseurs de notre espèce. Le célèbre naturaliste n'a garde de recourir à cet argument. 1] sait bien que la paléontologie n'a rien révélé de cette sorte. Il n'ose même poser la question, dans la crainte que la réponse ne soit fatale à son système. N'est-il pas étrange, en effet, qu'aucun des nombreux chaînons qui dans ce système doivent relier l'homme aux animaux inférieurs n'ait pu encore être retrouvé, et que les partisans de l'origine animale de notre espèce soient réduits à faire vivre nos précurseurs plus ou moins simiens sur un continent aujourd'hui submergé ! Que penser d'une théorie qui, obligée pour se soutenir de faire appel à l'inconnu, ne repose que sur des conjectures et des hypothèses aussi gratuites ?
Les iransformistes ont pu croire un moment qu'ils avaient mis la main sur un de ces précieux chainons si ardemment, mais si vainement cherchés. Les restes très incomplets d'un grand singe avaient été découverts en 1856 dans le midi de la France. Le paléontologiste Édouard Lartet trouva à cet anthropoïde, qu'on baptisa du nom de Dryopithèque, des caractères supérieurs à ceux des anthropoïdes actuels. On se hâta d'en conclure qu'on avait enfin découvert l'un des ancêtres de l'homme. Malheureusement pour les théoriciens de l'école transformiste, une nouvelle mâchoire du même animal, plus complète et mieux conservée que la précédente, a été découverte récemment dans les terrains miocènes de Saint - Gaudens. M. Albert Gaudry, auquel elle ἃ été communiquée, et qui l'a minutieusement décrite dans un savant mémoire lu à la Société géologique de France, n'hésite pas à reconnaïlre que l'animal auquel elle a appartenu était très inférieur aux grands singes actuels. M. Gaudry a d'autant plus de mérite à en faire l'aveu, que dans une publication antérieure 1 avait émis l'idée que c'était peut-être au Dryopithèque qu'on devait la taille des silex, en apparence travaillés, qu'on ἃ découverts dans les terrains tertiaires. « Aujourd'hui, devenu un peu moins ignorant, ajoute avec une franchise qui l'honore le savant paléontologiste, je ne tiendrais plus le même langage. A en juger par l'état de nos connaissances, il n’y avait en Europe, dans les temps tertiaires, ni un homme ni aucune créature qui se rapprochât de lui. Puisque le Dryopithèque est le plus élevé des grands singes fossiles découverts jusqu'à ce jour, nous devons reconnaître que la paléontologie n’a pasencore fourni d'indice d'enchainement entre l'homme et les animaux. »
ADAM (PALÉONTOLOGIE
On le voit, l'anneau qui doit relier l'homme à l'animal est toujours à trouver. Les progrés de l'anthropologie, loin de mettre sur la voie de ce précieux chaînon, autorisent de plus en plus à douter de son existence. Quelquesuns des anthropologistes les plus favorables à la thèse darwinienne ne font pas difficulté de le reconnaître. « Il semblait en 1869, dit l'un d'eux, que rien ne serait plus facile que de démontrer la descendance de l'homme du singe ou d'un autre mammifère. Il ἃ fallu beaucoup rabattre de ces espérances, et à l'heure actuelle nous ne voyons même pas la possibilité d'établir la filiation des races les unes des autres. Quant au précurseurde l'homme, il reste plus que jamais à l'état d'hypothèse; et nous savons actuellement que les hommes des âges préhistoriques ne se rapprochaient pas davantage des singes que les races actuelles. » Léon Laloy, dans l'Anthropologie, août 1890.
La logique demanderait peut-être que l’on renonçât une fois pour toutes à appliquer à notre espèce l'hypothèse darwinienne; mais alors il faudrait s'incliner devant le fait de la création, et cette concession répugne au rationalisme moderne. Qu'on n'aille pas du moins nous imposer au nom de la science une théorie que la science condamne !
Ce n'est pas seulement la paléontologie qui vient à l’encontre du système évolutionniste appliqué à notre espèce, c'est le principe même du transformisme darwinien. Un ami de Darwin, Wallace, l’a reconnu. ἃ elle seule, dit-il, la sélection naturelle, qui est la base de ce système, est impuissante à expliquer l'origine animale de l'homme. Et il le prouve. La sélection explique sans doute le développement et la conservation des caractères d'une utilité immédiate et personnelle ; mais toutes les variations qu'a éprouvées l’homme, dans l'hypothèse darwinienne, pour passer de l'état simien à l’état actuel, n'étaient pas de cette nature. Quelques-uns étaient inutiles ou même nuisibles. Quel avantage avait, par exemple, l’anthropopithèque qui donna naissance à l'homme à se défaire du tégument pileux qui le recouvrait? « Le pelage protège l'individu contre le froid et contre la pluie. Il aurait été très utile au sauvage d'être protégé de même. Cela est si vrai, que les populations infimes ont toutes imaginé quelque vêtement pour se couvrir. La sélection naturelle n’a donc pu produire la nudité du corps de l'homme. » Revue scientifique, %3 août 1890 ; cf. de Valroger, La genèse des espèces, p. 108-193.
On en peut dire autant, d'après Wallace, de la main et du larynx, qui présentent chez le sauvage une perfection qui n'est point en rapport avec le parti qu'il en tire, et ne peut dés lors s'expliquer par la sélection naturelle. Même observation au sujet de la transformation de la main postérieure du singe en pied. Cette transformation est loin d'être un progrès. « Il eût été très utile au sauvage de conserver cette main postérieure, dont la disparition est bien difficile à expliquer par la sélection naturelle. »
Pour rendre compte de l'acquisition de caractères de cette nature, Wallace est obligé de recourir à une sélection artificielle, dont l'agent eut été un « être supérieur », sur le compte duquel il ne s'explique pas clairement, mais qui eut « guidé la marche de l'espèce humaine dans une direction définie et pour un but spécial, tout comme l'homme guide celle de beaucoup de formes animales et végétales. » La sélection naturelle, trad. franç., p. 377. C'est reconnaitre avec M. de Quatrefages qu'il est impossible d'expliquer l'apparition de notre espèce « sans sortir du domaine exclusivement scientifique, c'est-à-dire en s'en tenant à ce qu'enseignent l'expérience et l'observation ». L'espèce humaine, p. 65. Quand on en est là, le mieux n'est-il pas de revenir à la croyance traditionnelle, basée sur le récit biblique de la création?
IL. État social du premier homme. — La science ne prouve point que l'homme provient d'une forme inférieure. Elle ne prouve pas même, quoi qu’en dise l’école évolutionniste, que les premiers hommes aient été des sau-
vages. À l'appui de son assertion cette école invoque : 15 la grossiéreté de l'outillage primitif ; 2 la conformation plus ou moins simienne des squelettes humains considérés comme les plus anciens. Suivons-la sur ce double terrain.
10 Grossièreté de l'outillage primitif. — I] est très vrai que l'outillage des premiers habitants de l'Europe occidentale, les seuls dont il soit ici question, était loin d'être à la hauteur du nôtre, Il se réduisait, il n’est plus permis d'en douter, à l'usage exclusif de la pierre, de l'os et du bois. Nul métal n'était alors connu, ni surtout utilisé. Aussi n'en a-t-on jamais découvert une parcelle dans un terrain évidemment quaternaire et vierge de tout remaniement. Au contraire, dans un bon nombre de localités, sur les bords de la Saône notamment, comme aussi dans les grottes de la Charente et du midi de la France, on ἃ trouvé le métal nettement superposé à la pierre. Il faut done le reconnaître sans hésitation, cette dernière industrie fut certainement, du moins dans nos contrées, antérieure à la première, En d'autres termes, il y a eu chez nous un âge de la pierre.
Ce qui est contestable, c'est que cet âge de la pierre suppose forcément un état de sauvagerie absolue. L'absence des métaux n'est point incompatible avec un certain degré de civilisation. L’ethnographie nous offre plus d'un exemple d'une pareille association. Elle nous montre chez certains peuples, dont l’industrie est des plus rudimentares, des idées morales et religieuses relativement élevées. Nulle peuplade n'est peut-être plus remarquable à cet égard que les Mincopies, ces sauvages habitants des îles Andaman. Rien de dus rudimentaire que leur industrie, laquelle se réduit, nous dit M. de Quatrefages, Les pygmées, in-12, 1887, à l'usage exclusif du bois, des coquilles recueillies sur la plage, et de la pierre éclatée au feu. Infiniment plus barbares à ce point de vue que ne l'étaient les habitants de nos contrées à l'époque quaternaire, ils ne savent ni tailler la pierre ni allumer le feu, quand une fois il s'éteint. Et cependant ils ont une religion, des principes de moralité et des connaissances traditionnelles qui les élèvent bien au-dessus de la plupart des peuples sauvages ou simplement barbares. Loin de vivre dans un état de promiscuité toute bestiale, comme on l'a prétendu, ils sont monogames et d'une grande sévérité de mœurs. Quant à leurs croyances par rapport à la vie future et à l'origine du monde et de l'homme, elles se rapprochent étonnamment de l'enseignement chrétien à cet égard. On en peut dire autant des Négritos de la presqu'ile de Malacca. Eux aussi savent allier à une industrie des plus grossières des connaissances qui empéchent de confondre leur état avec la véritable sauvagerie.
S'il en est ainsi de ces populations prises, ce semble, au dernier degré de l'échelle sociale, à plus forte raison est-il permis de croire que la barbarie de nos prédécesseurs de l'époque quaternaire n'était ni aussi profonde ni aussi abjecte qu'on s'est plu à le dire. Leur industrie était, en effet, bien supérieure à celle des Mincopies. Eux du moins savaient travailler la pierre, et ils la travaillaient avec assez d'habileté pour que nous ayons peine ἃ faire aussi bien qu'eux, même à l'aide de nos instruments en métal. D'un rognon de silex ou d'un bloc de quartz, ils détachaient à volonté une hache, un couteau, une scie, un graltoir, une pointe de lance ou de fléche. Avec un os, ils fabriquaient des harpons, des flèches barbelées, des poinçons, même des aiguilles : ce qui prouve que l'homme usait dés lors de vêtements. Son industrie s'étendait plus loin encore. Au besoin il devenait artiste, et artiste de talent. Il nous ἃ laissé en diverses localités, notamment dans les grottes du Périgord, des preuves manifestes de son habileté comme graveur et comme sculpteur. ΠῚ à su représenter avec une grande exactitude la plupart des animaux qui l'entouraient, Quelques-uns ‘de ces portraits révélent un talent d'imitation dont serait
ADAM (PALÉONTOLOGIE
fier un artiste de nos jours (fig. 24). Assurément il n’y a rien là qui dénote une barbarie très profonde,
On dira, il est vrai, que ce travail perfectionné date seulement de la fin des temps quaternaires, de l'époque dite magdalénienne, et qu'il ne faut pas le confondre avec l'industrie très rudimientaire de l’époque chelléenne, la première des quatre subdivisions proposées par M. de Mortillet pour la période quaternaire.
A cela nous répondrons que les haches ovales ou en amande de la prétendue époque chelléenne sont déjà très supérieures aux outils en pierre en usage chez certaines peuplades sauvages, telles que les Mincopies. De plus, on ne parviendra pas à nous convaincre que l'homme qui les a fabriquées ait été réduit à ce seul outil, si outil il y a; car on ignore encore à quel usage elles étaient affectées, et l'ethnographie ne signale rien de pareil dans l'outillage des sauvages de l’époque actuelle. Si elles existent seules ou presque seules 24, — Renne, grand ours et mamdans certains gise- mouth gravés sur os ou sur pierre ments, c'est sans doute ἃ l’époque quaternaire. qu'elles y étaient l'objet d'une fabrication spéciale; mais rien n'empêche qu'à la même époque on ait travaillé la pierre d'une autre façon dans une localité voisine. Il faut même de toute nécessité admettre cette contemporanéité au moins de quelques-uns des divers types de l'époque quaternaire, si l'on ne veut être entraîné à cette conséquence impossible à admettre, que l'homme n'a guère eu à la fois qu'un instrument à sa disposition : la hache d'abord, le grattoir ensuite, la fléche en troisième lieu, et enfin le couteau. Comme s’il lui avait fallu traverser trois longues périodes avant de découvrir qu'une lame de silex pouvait être utilisée comme instrument tranchant !
Le mieux est donc de considérer tous les produits de l'industrie humaine à l'époque quaternaire comme à peu près contemporains. Or, envisagé ainsi dans son ensemble, cet outillage laisse bien loin derrière lui celui de la plupart des sauvages de notre temps. Il faut en conclure que l'homme de cette époque leur était moralement et socialement supérieur. Le fait même que cet homme ἃ progressé, qu'il a triomphé dans sa lutte contre les animaux qui l'entouraient, qu'il a développé son outillage et son industrie, prouve à lui seul qu'il n'était point absolument sauvage; car, M. Renan l'avoue et l'histoire entiere l'atteste, on n'a jamais vu un peuple sortir par lui-même de l'état sauvage. On peut dire que l'homme primitif était un barbare, on ne peut, sans manquer à la vérité, le qualifier de sauvage.
Après tout, on ne saurait juger de l'état de l'homme véritablement primitif par celui de l'homme quaternaire de nos contrées. Ce serait, en ellet, aller contre toutes les traditions et toutes les vraisemblances, contre les déductions même de la linguistique, de l'ethnographie et des sciences naturelles, que de prétendre que l'humanité a pris naissance en Europe. Il n'est pas douteux qu'elle ne vienne d'Asie. Si donc on veut juger de son état social, de sa nature et de son industrie dans les temps qui sui-
virent immédiatement son apparition, c'est là qu'il faut aller l'étudier. Or, à notre connuissance, une seule fois on ἃ constaté sur le sol asiatique la superposition nettement marquée de diverses industries : c'est à Hissarlik, sur l'emplacement présumé de l'ancienne Troie. Schliemann, l’auteur de ces fouilles restées célèbres, nous dit y avoir rencontré superposées les ruines de sept civilisations distinctes. Or, bien loin qu'il y ait progrès de la base au sommet, c'est le contraire qui a lieu, au moins à partir de la seconde couche. Cette découverte, sur laquelle les évolutionnistes affectent de fermer les yeux, est cependant des plus significatives. À elle seule elle nous donne une idée plus vraie de la marche générale de la civilisation que toutes les découvertes qui ont été faites dans notre Occident, non seulement parce qu'elle nous montre plus d'industries superposées, mais aussi parce que, étant plus rapprochée du berceau de l'humanité, elle plonge nécessairement plus loin dans le passé, et nous retrace les mœurs d'un peuplé qu'il est bien permis celte fois de considérer comme primitif, à cause de son voisinage du lieu qui vit apparaître notre espèce.
2 Nature des fossiles humains. — La grossièreté de l'outillage à l'époque quaternaire ne prouve done point que le premier homme ait été un pur sauvage, encore moins qu'il ait eu l'origine animale que l'école darwinienne se plait à lui attribuer. — La nature des débris humains fossiles le prouve-t-elle davantage?
Le nombre des ossements humains qui méritent d'être appelés fossiles, c'est-à-dire qui remontent au moins à l'époque quaternaire, est loin d’être aussi considérable qu'on l'avait prétendu au début des études préhistoriques. Ceux mêmes qui prétendent avec M. de Mortillet que l'homme, ou plutôt son précurseur, est apparu dès l'époque tertiaire, reconnaissent qu'on n'a encore découvert aucun débris humain remontant authentiquement à cette époque: ce qui ne les a pas empêchés de décrire minutieusement et de répartir en espèces distinctes cet ancêtre tertiaire, qu'ils ont décoré du nom d'Anthropopithèque. Pour ceux qui, comme nous, s'en tiennent uniquement aux faits, l'homme quaternaire est donc seul en cause.
On pourrait eiter au moins une quarantaine de localités où l’on a découvert des squelettes ou fragments de squelettes humains remontant en apparence à l'époque quaternaire. Malheureusement, la plupart de ces débris humains avaient, aux yeux de nos évolutionnistes, le défaut de trop ressembler à l'homme actuel. Pour ce motif, M. de Mortillet en ἃ éliminé les trois quarts; il n'en a retenu que neuf, naturellement ceux qui avaient les formes désirées et tendaient à confirmer l’origine animale de notre espèce. Les pièces auxquelles il a réservé cet honneur comprennent six crânes, deux mächoires et un squelette à peu près entier. Les crânes ont été trouvés à Canstadt (Wurtemberg), à Néanderthal (Prusse rhénane), à Eguisheim (Alsace), à Brux (Bohème), à la Denise (près du Puy-en-Velay), et dans la tranchée de l'Olmo (Italie); les mâchoires, dans les grottes de la Naulette (Belgique) et d'Arcy-sur-Cure (Yonne); enfin le squelette, à Laugerie- Basse (Dordogne). Jetons sur chacun de ces précieux débris un rapide coup d'œil au point de vue de l'authenticité et de la forme.
Le crâne de Canstadt, le plus anciennement recueilli, puisque sa découverte remonte à l'an 1700, fut trouvé dans la localité de ce nom, tout près de Stuttgart, associé, nous dit-on, à des os d'éléphant, d'ours et d'hyène. Les évolutionnistes, qui l'ont acclamé à cause de sa forme passablement grossière, sont obligés de reconnaitre que des doutes sérieux planent sur son authenticité. « On croit maintenant à Stuttgart, dit un admirateur de M. de Mortillet, M. Ph. Salmon, qu'il n'était pas dans le sein du gisement quaternaire, et qu'il a été trouvé dans les éboulis de la falaise avec de la poterie. » Dictionnaire des sciences anthropologiques, art. Races humaines. Or c'est un dogme, en préhistoire, que la poterie n'était point encore connue
ADAM (PALÉONTOLOGIE
à l'époque quaternaire. La conclusion, c'est qu'il faut écarter
le crâne de Canstadt, puisqu'il est convenu qu'on ne prend
en considération que ceux dont l'authenticité δὲ hors de doute. M. de Mortillet n'était pas loin de le reconnaître, lorsque, contrairement à M. de Quatrefages, il a refusé d'en faire le type de la race primitive, et qu'il a réservé cet honneur au crâne de Néanderthal.
L'origine quaternaire de ce dernier présente-t-elle beaucoup plus de garanties? ΠῚ est permis d'en douter. Il fut recueilli, en 1856, auprès de Dusseldorf, dans une alluvion argileuse qui, nous dit-on, a fourni quelques débris d'espèces quaternaires. C’est possible, maïs il convient d'ajouter qu'on a aussi trouvé de la pierre polie dans la même alluvion; ce qui tend à la rapporter à l'époque actuelle. De plus, rien ne prouve qu'on n'ait pas affaire à une sépulture ordinaire. Le cadavre auquel appartenait le crâne en question gisait, régulièrement allongé, à deux pieds seulement de profondeur, comme celui d’une personne inhumée. Or, s'il s'agit d'une inhumation, l'association avec les espèces fossiles ne prouve plus rien. Aujourd'hui encore nous enterrons parfois nos morts dans des terrains riches en fossiles des diverses époques géologiques. Le chercheur futur qui constatera cette association sera-t-il donc autorisé à en déduire la contemporanéité de l'homme et des espèces animales dont les débris accompagnent les siens?
Nous pourrions donc récuser le crâne de Néanderthal aussi bien que celui de Canstadt, Mais faisons à nos adversaires la concession de reconnaître cette authenticité. Qu'en faudra-t-il conclure? Il est vrai que le front est étroit, la voûte cränienne surbaissée et très allongée, les os fort épais et les arcades sourcilières remarquablement proéminentes; mais rien ne prouve que ce crâne ne soit pas pathologique, comme on l'avait cru au début. Si aujourd'hui on le considère comme normal, c’est qu'on a trouvé les mêmes caractères chez divers personnages historiques et chez un certain nombre de nos contemporains dont l'intelligence est au moins égale à la moyenne. Par sa capacité, le crâne de Néanderthal (fig. 25) est supérieur aux crânes des Australiens, et il at-
teint presque la es à moyenne des crà- ET: ae
nes féminins. Il |
mesure 1220 cen- 25, — Crâne de Néanderthal, vu de profil timètres cubes, et de face.
alors que le plus
vaste crâne de singe mesuré jusqu'ici n'atteint que 355 centimétres. On le voit, quel que soit son âge, le crâne de Néanderthal n’a rien de simien, et l’école transformiste n'a qu'à chercher ailleurs le trait d'union qu'elle prétend exister entre l'homme et la bête.
Nous passerons rapidement sur les crânes d'Eguisheim, de Brux, de la Denise et de l'Olmo. Ils reproduisent, en les atténuant, les traits des précédents, et leur authenticité est presque toujours discutable. Le premier a été trouvé, il est vrai, dans un lehm ou alluvion argileuse qui semble bien quaternaire. Cependant on a découvert dans ce même l£hm, et à une profondeur considérable, trois cadavres, dont l’un au moins avait dû être inhumé;
car il portait sur la poitrine un vase recouvert d'une pierre, et près de lui se trouvaient d'autres vases de même nature, ainsi qu'une hache en pierre polie. Inhumation, poterie et pierre polie sont, d'après l’enseignement de l'école, autant d'indices de l'époque actuelle, On prétendra sans doute que la présence de ces objets à une pareille profondeur tient à un remaniement des terres ; mais pourquoi exclure le crâne d'Eguisheim de ce remaniement?
Même incertitude au sujet du crâne de Brux. Le rapport qui nous l’a fait connaitre, et qui date seulement de 1872, dit expressément que, dans l’alluvion où il gisait, on ἃ trouvé une hache en pierre polie, Comme on ne signale d'autre part la présence en cette couche d'aucune espèce quaternaire, il est bien permis de révoquer en doute la date qu'on lui assigne.
Le crâne et les autres ossements humains découverts dès 184% dans un tuf volcanique, auprès du Puy, sont probablement encore moins anciens que les précédents. Personne ne croit plus aujourd'hui qu'ils sont contemporains du mastodonte, comme on l'avait pensé tout d’abord. Le tuf volcanique dang lequel ils étaient comme enchâssés est évidemment très récent, puisqu'il surmonte des alluvions quaternaires. Ils peuvent même être postérieurs à la formation de ce tuf, et, par suite, aux dernières éruptions volcaniques de la Denise. Deux géologues compétents, Hébert et Lartet, qui ont visité la localité en 1857, ont cru y reconnaître les traces d'une sépulture. Quelle que soit leur nature, ces ossements ne peuvent donc nous donner aucune indication utile sur la question de l’origine de l'homme.
Reste le crâne trouvé, en 1863, dans la tranchée de lOlmo, près d’Arezzo (Italie). Cette fois l'authenticité n'est pas douteuse, car il a été trouvé à quinze mètres de profondeur, et dans le voisinage d'ossements d’animaux caractéristiques des temps quaternaires. Nous avons d'autant moins de raison de la contester, que, de l’aveu de M. de Mortillet, ce crâne n'a aucun des traits simiens qu’il attribue à l'homme primitif. La forme est allongée, il est vrai; mais cette forme, la dolichocéphalie, s'allie fort bien avec une intelligence développée. Voir fig. 26.
Les caractères simiens, si ardemment cherchés par nos évolutionnistes, se retrouvent-ils davantage sur la mâchoire découverte en 1865 dans la caverne de la Naulette, près de Dinant (Belgique)? On l'a cru longtemps. Nous-même, dans une précédente publication, L'äge de la pierre et l'homme primitif, p. 145, n’osant méconnaître ni son antiquité, que démontrait sa situation au milieu d’espèces quaternaires, ni son caractère, que tous les anthropologistes s'accordaient à qualifier de simien, nous en étions réduit à invoquer contre les théories auxquelles elle servait de base l’adage bien connu : Testis unus, testis nullus. Depuis lors, un savant anthropologiste, peu suspect de vouloir altérer les faits en faveur de la cause spiritualiste, le docteur Topinard, ἃ fait de cette mächoire une étude approfondie, qui contredit presque sur tous les points la description qu'on en avait donnée primitivement. Revue d'anthropologie, juillet 1886; cf. La science catholique, avril 1887. On avait dit que la mâchoire était dépourvue de menton, qu'elle dénotait un prognathisme ou une saillie
26. — Exenples de brachycéphalie et de dolichocéphalie (crâne court et crâne long).
ADAM (PALÉONTOLOGIE
des plus accentuées; que les molaires : ‘aient en croissant d'avant en arrière, comme chez les singes; enfin, chose
plus grave, que l’apophyse géni, éminence osseuse sur laquelle s'insérent les muscles de la langue, faisait totalement défaut; d’où l'on coneluait que l'être auquel elle appartenait n'était pas encore pourvu du langage articulé. M. Topinard ἃ démontré que tout cela était faux ou gra vement exagéré; que, particulièrement, l’'apophyse géni existait réellement, et que si on ne l'avait pas vue plus tôt, c'était tout simplement faute d’avoir enlevé la terre qui la recouvrait. « Ainsi tombe tout un échafaudage datant de vingt ans, » conclut le docteur Topinard. Nous ajouterons : Ainsi deviennent évidentes et la témérilé de certains savants qui se hâtent d'affirmer sans preuves les faits favorables à leurs systèmes, et l'excessive docilité du troupeau qui les suit.
Une seconde mâchoire dont l’origine quaternaire ne semble pas moins bien établie est celle que le marquis de Vibraye trouva, en 1859, dans l’assise inférieure de la grotte d’Arcy-sur-Cure ( Yonne); mais elle ne saurait nous retenir ; car, de l’aveu de M. de Mortillet, les caractères simiens n'y sont guère accusés. Aussi le chef de l'école préhistorique la rattache-t-il, sans nulle autre raison, à la dernière partie de l’époque quaternaire.
La dernière pièce que M. de Mortillet attribue aux temps quaternaires est un squelette découvert, en 1872, dans le gisement de Laugerie-Basse, sur les bords de la Vézère. Cette fois, il a la prudence de n’en rien déduire par rapport à l’homme primitif, et il a raison, car le crâne a été complètement écrasé par la chute d’un rocher, et il est impossible d'en recomposer la forme, Quant à la capacité, un de ses disciples et amis, M. Salmon, admet qu'elle « devait être supérieure à la moyenne de nos jours ».
Nous avons épuisé la liste des ossements humains fossiles reconnus comme tels par le principal représentant de la science préhistorique. Il résulte du rapide examen que nous en avons fait que l'authenticité du plus grand nombre est contestable. S'il en est qui présentent à cet égard toutes les garanties désirables, il se trouve précisé mentqu’on n'yrencontre plus les traits quelque peu simiens entrevus chez les autres.
Il ne faut pas oublier en outre que les neuf pièces qui précèdent ont été triées arbitrairement parmi plus d’une quarantaine. Tout naturellement on a eu soin de laisser de côté celles dont la conformation, trop semblable à la nôtre, ne s’accordait point avec la doctrine évolutionniste.
Avait-on du moins pour excuse les conditions de gisement? L'association avec les espèces quaternaires étaitelle moins intime, ou les traces de remaniement plus apparentes ? En aucune façon. Envisagées à ce point de vue, les trente ou quarante pièces que M. de Mortille£ a délaissées ne présentent pas moins de garanties que les précédentes. Tous les préhistoriens qui n’ont point sur les yeux l’épais bandeau des préjugés évolutionnistes ont pris en considération les uns et les autres. M. de Quatrefages, qui range dans sa race de Canstadt les neuf pièces admises par M. de Mortillet, a constitué avec celles qu'il rejette cinq autres races, également quaternaires à ses yeux : celles de Cromagnon, de Grenelle, de la Truchère, et les deux de Furfooz (Belgique). M. Hamy, un autre anthropologiste autorisé et peu suspect, auteur d'un Traité de paléontologie humaine, met sur le même pied toutes ces pièces au point de vue de l'antiquité.
Or est-il étonnant que, sur le nombre, il s’en trouve qui présentent des traces au moins apparentes d'une réelle dégradation ? Nous l’avons dit, même à l'époque actuelle et au sein de nos sociétés civilisées, il n'est pas rare de rencontrer le prognathisme et la dolichocéphalie (ceräne allongé), l'étroitesse du crâne et la proéminence des arcades sourcilières. À plus forte raison, ces caractères d’infériorité relative devaient-ils se produire aux époques de barbarie qui précédérent notre civilisation. I n'est pas douteux que la misère ne dégrade les traits, et que
Le
le bien-être et la “ulture intellectuelle ne les ennoblissent. On a fait la remarque, il y a déjà longtemps, que les Irlandais du nord-ouest, qui avaient spécialement souffert de la persécution protestante, avaient perdu la noblesse de traits de leurs compatriotes moins misérables. Par contre, on a observé bien des fois que l'exercice des facultés intellectuelles développe le cerveau, notamment la région frontale. Il ne serait donc pas étonnant que les crànes actuels l'emportassent pour la forme et la capacité sur les cränes fossiles; cependant il s'en faut que cette supériorité soit constatée, car s'il est des crânes fossiles ou présumés tels qui n’atteignent pas la moyenne actuelle, il en est aussi, ceux de Cromagnon (Dordogne) (fig. 27), par exemple, qui la dépassent de beaucoup. Nous avons vu ci-dessus un anthropologiste de l’école avancée, M. Léon Laloy, reconnaitre que les hommes préhistoriques ne se rapprochaient pas plus du singe que nos contemporains ; nous trouvons le même aveu sous la plume d'un autre anthropologiste qui n’est pas non plus suspect, M. de Lapouge : « Les cränes d'aujourd'hui, écrivait-il en 1887, n'indiquent pas des êtres plus parfaits que les cränes quaternaires, le type de Néanderthal excepté, » Revue d'anthropologie, septembre 1887.
En somme, les partisans de l'origine animale de notre espèce doivent en prendre leur parti, et renoncer à invoquer la paléontologie humaine à l'appui de leur système. « L'homme quaternaire, a dit M. de Quatrefages, est toujours l’homme dans l'acception entière du mot. » Tout prouve qu'il était même considérablement au-dessus du sauvage contemporain. Et pourtant, nous l'avons dit, ce n'était pas là véritablement l'homme primitif. De celui-ci, la science préhistorique n'a rien à dire, sinon qu'il habita probablement l'Asie, et que ce pays, civilisé sans doute dès l’origine, ne semble pas avoir jamais passé par un âge de la pierre. IL s'en faut donc que le peu qu'elle nous ait appris aille à l'encontre des données bibliques sur l’état social du premier homme.
II. L'âge de l’homme d'après l'archéologie préhistorique. — « L'homme a apparu en Europe avec le commencement du quaternaire, il y ἃ au moins 230 000 à 240000 ans. » Le préhistorique, p. 628. Voilà ce que nous lisons dans un livre écrit par M. de Mortillet, l'un des chefs et des fondateurs de la science préhistorique. On le voit, nous sommes loin de la chronologie biblique. Si élastique que puisse être cette chronologie, si large que l’on soit dans son interprétation, on ne peut évidemment songer à l’'étendre dans cette mesure. Aussi M. de Mortillet n'est-il que logique, lorsqu'il se moque de ceux qui continuent à «enseigner religieusement qu'Adam est le premier homme ». Dict. des sciences anthropologiques, art. Antiquité de l'homme. Si notre espèce remonte aussi haut qu'il l'affirme, il faut immédiatement reconnaitre que la Bible fait erreur. Le personnage qu'elle nous présente comme le père de l'humanité ne peut être tout au plus que le père du peuple juif, lequel dans son orgueil se serait, comme on l’a dit, substitué au genre humain tout
ntier.
Il s'en faut heureusement que les évaluations chronologiques de M. de Mortillet s'imposent à notre acceptation. C'est à peine si elles ont été prises au sérieux dans son propre camp. Les adeptes les plus autorisés de la science préhistorique n'hésitent pas à reconnaître qu'il est impossible d'arriver à déterminer avec quelque précision, avec les seules données de la préhistoire, la date de l'apparition de l’homme. Ils n’en sont pas moins à peu près d'accord pour affirmer l'insuffisance de la chronologie traditionnelle
ADAM (PALÉONTOLOGIE
en face des découvertes récemment faites dans le domaine | des sciences naturelles.
Nous sommes d'un avis tout différent. S'il y avait lieu de reculer de quelques milliers d'années la date de la création de l’homme, ce serait selon nous l'histoire qui en ferait une obligation, non la géologie ni l'archéologie préhistorique. La chronologie égyptienne, si incertaine qu'elle soit elle-même pour ses débuts, nous reporte à trois ou quatre mille ans avant J.-C., c’est-à-dire à une date antérieure à celle que la plupart des supputations basées sur la Bible attribuent au déluge, Α moins donc de soustraire le peuple égyptien au cataclysme diluvien, comme on l’a proposé, à moins encore de placer avant le déluge les premières dynasties pharaoniques, ce qui ne paraît guère admissible, il faut nécessairement accroître l'intervalle compris entre Noé et Abraham. Quoi qu'on en dise, ni la géologie ni l'archéologie préhistorique n’ont de ces exigences. Montrons-le brièvement.
On sait que les géologues ont partagé l'histoire du globe en quatre grandes époques, de durées très inégales, qu'ils ont appelées, suivant leur ordre : primaire (ou de transilion), secondaire, tertiaire et quaternaire. Leur durée, impossible à évaluer en nombre d'années, diminue très rapidement de la première à la dernière. C'est au point que celle-ci, l'époque quaternaire, mérite à peine d’entrer en comparaison avec ses ainées, tellement elle ἃ été courte. Aussi n'est-ce guère qu'en France qu'on lui a donné le rang de grande époque géologique. Plus sages que nous, ! les Anglais en ont fait une sorte de supplément à la période pliocène, troisième partie de l’époque tertiaire, et l'ont appelée en conséquence postpliocène. Ce terme indique mieux assurément que notre mot gualernaire sa place réelle dans l’histoire du globe.
À laquelle de ces époques l'homme est-il apparu ? Tout le monde admet que ce n'est ni à l’époque primaire ni à l’époque secondaire; ce qui est déjà reconnaître la date récente de sa venue, attendu que ces deux époques constituent peut-être ensemble les neuf dixièmes des temps géologiques. Le doute commence à l'époque tertiaire. Des géologues, doués, il est vrai, d'un peu d'imagination, ont prétendu avoir découvert dans les terrains miocènes, qui représentent la partie moyenne de cette époque, des silex taillés artificiellement. Or tout travail suppose un ouvrier ; et quel οὰϊ été l'ouvrier, sinon l’homme lui-même ou le précurseur que lui assigne la théorie évolutionniste?
La découverte de ce genre qui a eu le plus de retentissement a été à coup sûr celle que fit, vers 1865, l'abbé Bourgeois, supérieur du collège de Pontlevoy, dans les terrains tertiaires de Thenay (fig. 28). La conviction de l'abbé Bourgeois entraina celle d'un certain nombre d'anthropologistes des plus autorisés, parmi lesquels 11 faut compter M. de Quatrefages. Cependant de nouvelles recherches et un examen plus attentif des silex et de leur gisement ont fini par démontrer qu'on avait fait erreur. On pense aujourd'hui presque universellement que les silex en question n'ont jamais éte taillés que par la nature, et que le craquelage ou fendillement que quelques-uns présentent est le résultat non d'un feu artificiel, mais d’une action chimique qui s’est produite accidentellement au sein des couches calcaires qui les contenaient. Tel a été l'avis à peu près unanime des nombreux géologues et anthropologistes qui visitèrent le gisement de Thenay en 1884, à l'occasion du congrès