RÉSUMÉ HISTORIQUE
Avant d'étudier l’histoire des poteries qui font l’objet spécial de ce petit dictionnaire, c’est-à-dire de celles qui forment, d’après la classification de Brongniart, les quatre grandes classes des poteries vernissées, des grès , des faïences émaillées et des faïences fines , il nous paraît indispensable de définir bien nettement les caractères qui les distinguent, d’en indiquer rapidement les éléments constitutifs, le mode de fabrication et les différents procédés employés dans leur décoration.
Partout où l’on trouve des vestiges de l'industrie humaine on rencontre des poteries dont la présence, si rudes ou si grossières qu’elles soient, atteste déjà, cependant, une sorte de civilisation et une industrie assez avancées1.
Les plus anciennes poteries, celles qui remontent aux époques indéterminées désignées sous le nom de préhistoriques, sont en terre noirâtre, sableuse, mélangée de petits cailloux, de grains de spath calcaire ou de paillettes de mica; la pâte en est peu serrée, les formes absolument simples; quelques-unes, très friables, semblent avoir été
i . «Il a fallu, dit Brongniart dans son Traité des Arts céramiques , pour faire, avec le limon le moins rebelle au maniement du potier, un vase qui se durcira à l’air et au feu et ne servira qu’après le résultat éloigné de cette opération, plus de soins, de réflexion et d'observation que pour façonner avec du bois, des os, des peaux et de; filaments, des armes et des vêtements, car ces matériaux offrent immédiatement à l’ouvrier le résultat de son travail. »
séchées au soleil; d’autres, cuites à l’air libre ou dans des trous creusés dans le sol, au moyen de broussailles ou de bois encore vert produisant beaucoup de fumée. Lorsque l’ornementation commence à apparaître, elle est, naturellement, des plus rudimentaires ; ce sont, d’abord, des saillies et des dépressions formées par l’extrémité des doigts; puis, plus tard, des filets et des décorations géométriques tracés sur la pâte encore humide avec une pointe en bois ou en os.
Dès que le tour apparaît, l’industrie se développe, la terre est choisie et lavée avec soin ; la texture devient plus fine et plus homogène ; les anses, d’abord formées par des bourrelets saillants ou des protubérances percées de trous destinés à laisser passer des cordes de suspension, se dégagent d’une façon élégante ; les formes s’affinent et se multiplient ; la décoration se transforme et prend plus d’importance. Les potiers remarquent que les argiles varient dans leur composition et que plusieurs contiennent des éléments colorants, notamment du fer, dont ils se servent pour tracer sur les vases des dessins géométriques en brun rouge ou en noir; sur la pâte encore fraîche ils estampent, en creux ou en relief, à l’aide de moules en bois, des rosaces ou des figures géométriques souvent assez compliquées, ou lustrent et polissent la terre, après la cuisson, par le frottement d’un corps dur qui ravive, soit le ton général de la pièce, soit seulement certaines parties formant toujours une ornementation géométrique.
Ces poteries, que l’on retrouve au début de toutes les civilisations, constituent la classe des poteries mates ; elles sont poreuses et se laissent, par suite de leur faible degré de cuisson, facilement pénétrer par les liquides et surtout par les corps gras.
Un progrès considérable fut réalisé par l’application sur
INTRODUCTION
la terre d’un lustre extrêmement mince, sorte d’épiderme brillant, ou glaçure à base de silice rendue fusible par l’introduction d’un alcali, potasse ou soude, constamment colorée par un oxyde métallique introduit primitivement dans sa composition ou qu’elle prend dans la pâte qu'elle recouvre1. Cette glaçure, connue des Egyptiens qui en recouvraient certains vases funéraires, surtout ceux qui sont désignés sous le nom de cctnopes, a été employée surtout par les potiers grecs et romains. Dans les poteries grecques, la pâte, fine, d’une texture mince et sonore, est généralement d'un ton jaune pâle ou rougeâtre avivé par une glaçure le plus souvent incolore ou légèrement colorée en rouge. Le décor est obtenu de deux façons; d’abord par l’application d’un beau lustre noir, poli et brillant, dessinant en silhouette, sur le fond, des ornements et des figures d’hommes ou d’animaux dont les vêtements et les muscles sont indiqués par des lignes finement gravées en creux laissant apparaître la couleur de la terre; puis, plus tard, par un réchampissage fait au moyen de ce même lustre noir, réservant en rouge, sur le fond lui-même, des ornements et des figures dont l’intérieur est dessiné de fins traits noirs. Quelques pièces, d’une exécution remarquable, sans aucune décoration ou ornées simplement de reliefs peu saillants, sont recouvertes entièrement de ce lustre noir, si beau et si solide qu’il a pu traverser une longue suite de siècles en conservant une vigueur de ton et une apparence tellement brillante que, dans beaucoup de cas, on le croirait d’une application toute récente.
Les poteries romaines à pâte rouge, fine, serrée, très homogène et assez dure, que l’on trouve en grand nombre en Italie, en Espagne,, dans certaines parties de la Lrance, sur les bords du Rhin, etc., rentrent dans cette seconde
i. Brongniart, Traité des Arts céramiques .
classe de poteries désignées sous le nom de poteries lustrées .
La troisième classe dont nous ayons à nous occuper plus spécialement, ainsi que des trois suivantes, celle des poteries vernissées , comprend les poteries recouvertes d’un vernis vitreux et brillant, généralement à base de plomb, et coloré, au moyen d’oxydes métalliques d’un ton plus foncé que celui de la terre qu’ils recouvrent, en vert, par le cuivre, ou en brun, par le manganèse. Ce vernis se posait de différentes façons ; un des plus anciens et des plus étranges procédés de vernissage, qui s’est conservé pendant plusieurs siècles et qui, naguère encore, était employé dans plusieurs pays, notamment en Bretagne, consistait à mêler des rognures de plomb avec de la bouse de vache ou de la farine de blé noir, de façon à former une bouillie plus ou moins épaisse que l’on étendait sur les parties qui devaient être vernissées et qui se brûlait au feu pendant que le plomb s’oxydait en entrant en fusion, se combinait avec la silice de la pâte, et donnait aux pièces un vernis vitreux très pur, bien étendu et d’une belle couleur vert foncé1.
Dans le principe, les ressources qu’offrait ce mode de décoration étaient assez restreintes, au moins sous le rapport des couleurs, et l’on dut chercher à obvier à cet inconvénient en décorant les poteries d’ornements en relief, modelés dans la pâte même, ou moulés à part et collés avant le vernissage avec de la barbotine, ou pâte étendue
i. Ce proce'dé primitif nous semble expliquer un article du Livre des Métiers d’Étienne Boileau. «... Item que nulz ne puisse embouser pos, ne rescuire pos que de telle façon comme i sont faicts. » Ce passage laisserait supposer que certaines poteries, achetées mates, recevaient à Paris, avec une seconde cuisson, un vernissage embousé que le premier fabricant ne leur avait pas donné, et justifierait l’interdiction, rapportée par Delamarre dans son Traité de Police en date des 4 novembre i486 et 7 septembre 1497, d’exercer la profession de potier au centre de la capitale à cause des mauvaises odeurs et de « la grande puanteur et infection » qui résultaient de la cuisson des pièces.
INTRODUCTION
d’eau dont on se sert pour coller les garnitures des pièces, les anses, les goulots, etc.
Puis on arriva assez promptement à créer un procédé qui, — • nous en verrons des exemples, surtout en Italie, — devait donner des résultats d’un caractère plus artistique, celui des engobes gravées et colorées , procédé qui consiste à appliquer sur une terre d’une couleur foncée une mince couche de matière terreuse, ou engobage, d’une coloration plus claire et cachant par son opacité le ton du dessous ; après une dessication plus ou moins complète, on enlève au moyen de grattages, par places et suivant un dessin tracé à l’avance, la couche superficielle jusqu’à ce que l’on découvre la terre ; on trace par ce moyen des filets, des ornements, des inscriptions et même des figures qui, par suite de l’opposition vivement contrastée de la couleur des deux terres, apparaissent avec une grande netteté.
Le procédé de la décoration au moyen d'engobes a varié à l’infini ; nous dirons plus loin quel parti les potiers en ont tiré pour l'ornementation des vases, des plats, des carreaux de dallage, des épis de faîtage, etc., mais nous devons mentionner, dès à présent, un autre mode de décoration des poteries vernissées au moyen de bouillies liquides colorées par des oxydes, et contenues dans des cornes d’animaux ou dans de petites écuelles à anse dont le bec étroit est muni d’un tuyau de plume par ou la couleur s’échappe et tombe en gouttes ou en filets, formant ainsi des linéaments déliés qui permettent d 'écrire sur la pièce des inscriptions ou des dates, ou de dessiner des ornements, des fleurs et même des figures aux tons durs et tranchés. Ce procédé connu sous le nom de pastillage a été employé un peu partout pendant plusieurs siècles et est encore usité de nos jours, particulièrement en Suisse, dans le canton de Berne.
Concurremment avec les poteries vernissées, on fabriqua, dès le xve siècle, des poteries à pâte plus fine, très dure et sonore, auxquelles, précisément à cause de leur dureté, on donna le nom de grès.
Les grès diffèrent des poteries vernissées par l’introduction, dans l'argile, de sable ou de silex et, surtout, par une cuisson à une température beaucoup plus élevée. Leur glaçure, plus mince généralement que celle des poteries, est tantôt saline, c’est-à-dire produite par la soude de sel marin volatilisé et décomposé par la silice de la pâte, tantôt à base de plomb coloré par des oxydes métalliques. Les plus anciens, à pâte blanche ou gris perle, sont sans glaçure; d’autres, comme les grès de Bunzlau, en Silésie, d’un ton brun foncé, couleur de rouille, ont reçu une légère engobe d’argile ou de marne rougeâtre. La plupart sont décorés d'ornements, de figures et d'inscriptions estampés en relief sur la pâte encore fraîche, ou moulés à part et collés avant la cuisson.
A quelques exceptions près, les diverses poteries que nous venons de passer rapidement en revue ne pouvaient recevoir qu’une décoration relativement assez uniforme et restreinte dans ses applications ; c’est seulement lorsque l’emploi de l'émail stannifère, élément en quelque sorte constitutif de la faïence , se fut généralisé, que l'industrie céramique se transforma et prit un développement considérable.
Mais, ici, et avant d’aller plus loin, nous croyons utile d’entrer dans de plus grands détails.
Ainsi que nous l’avons dit en commençant, il y a deux sortes de faïences : la faïence émaillée ç ou faïence proprement dite ( majolica des Italiens), et la faïence fine , désignée aussi sous le nom de terre de pipe.
INTRODUCTION
La première est une poterie à pâte opaque, colorée ou blanchâtre, tendre, à texture lâche, à cassure terreuse, recouverte d'un émail opaque à base d’étain. La pâte se compose d’une argile choisie et lavée avec soin et souvent mélangée avec de la marne argileuse, du sable ou d’autres argiles qui en augmentent la plasticité et la résistance. La fabrication se fait soit au moyen du tour, soit par le moulage. Quand les pièces ont reçu leur façonnage définitif et qu’elles sont suffisamment sèches, on leur fait subir une première cuisson qui leur donne la solidité nécessaire pour permettre de les manier sans avoir à craindre qu’elles se brisent dans la main de l’ouvrier ou du décorateur; elles sont alors à l’état de biscuit et d’un ton généralement rouge, gris ou jaunâtre, suivant la nature de la terre employée. On les émaillé ensuite, soit en les arrosant avec de l’émail liquide puisé dans un baquet que l’on agite sans cesse afin que l’émail soit toujours en suspension dans l’eau, soit en les trempant entièrement dans ce baquet ; l’émail est composé de façon à pouvoir s’accorder avec la terre sans qu’il se produise au feu des tressaillîmes, du retrait ou de l’écaillage, et, quelle que soit sa couleur, il est toujours opaque et masque la couleur de la terre ; cette opacité de l’émail est une des conditions et des qualités de la faïence qui, autrement, serait simplement une poterie vernissée.
Ainsi préparées, les pièces sont livrées au décorateur si elles doivent être décorées sur émail cru, ou passent une seconde fois au four si elles sont destinées à être peintes sur émail cuit. Le premier genre de décoration donne, au point de vue artistique et céramique, des résultats de beaucoup supérieurs au second, mais, aussi, il présente de bien plus grandes difficultés d’exécution. Il faut, en effet, une très grande habileté, une sûreté de main et une adresse
toutes particulières pour peindre avec des couleurs lourdes, préparées à l'eau et d’un emploi difficile, un sujet un peu compliqué, sur une surface pulvérulente, absorbant du premier coup la couleur que l’on pose dessus, la buvant, pour ainsi dire, sans qu’aucune retouche soit possible.
Après leur décoration, les pièces subissent une seconde cuisson assez forte pour que l’émail, entrant en fusion sous l'action du feu, s'incorpore les couleurs et leur communique son lustre, son éclat et sa richesse. Cette seconde cuisson est une des opérations qui demandent le plus de soin ; il arrive souvent, en effet, que, sous l’action d*un courant d’air ou d'une mauvaise disposition dans l’enfournement, l'émail trop fusible coule ou se déplace, entraînant avec lui la couleur ; de là les irrégularités que l'on remarque souvent dans certaines faïences, irrégularités qui, néanmoins, et quand elles ne sont pas trop prononcées, ajoutent quelquefois un charme de plus à l'aspect du décor, qui perdrait ses qualités originales et, pour ainsi dire, primesautières, s’il était traité trop sévèrement et trop froidement.
Afin de faciliter le travail du décorateur et de diminuer les chances d’accidents qui pouvaient se produire au feu, les céramistes italiens, surtout au xvie siècle, mélangeaient une certaine quantité de terre très blanche à leur émail qui devenait ainsi plus sec, plus dur, et, par conséquent, moins absorbant, ce qui permettait de donner à la peinture la perfection de modelé, la sûreté d’exécution et la précision de certains détails que l'on remarque dans les majoliques de cette époque. Pour corriger la sécheresse de l’émail qui, avec cette addition, devenait une sorte d'engobe, ils mélangeaient aux couleurs une matière siliceuse très fusible, nommée mar\acotto, composée de lie brûlée et de sable, formant sous l’action du feu un silicate de potasse qui servait de fondant aux couleurs. Cette même composition
INTRODUCTION
était employée également pour émailler une seconde fois les pièces après la décoration et mettait, pour ainsi dire, la couleur sous une mince couche de vernis vitreux transparent qui en avivait les tons.
Un procédé à peu près semblable était également usité en Hollande aux xvne et xvme siècles. De même que les Italiens, les potiers de Delft recouvraient leurs faïences, après la décoration, d’un sur-émail transparent et uni destiné à donner plus de brillant et d’éclat aux couleurs appliquées sur l’émail cru, toujours à base d’étain, mais modifié aussi dans sa composition. Dans son Histoire de la faïence de Del ft, M. H. Havard a reproduit, d’après une brochure datant du siècle dernier1, la composition de cette couverte, dont l'emploi est très visible sur toutes les faïences de Delft et qui n’était posée que sur la surface, alors que le dessous était recouvert simplement d’émail d’étain assez grossièrement posé et qui, généralement, sortait du feu tout piqueté.
Le second mode de décoration, sur Y émail cuit, offre moins de difficultés, mais il demande une troisième cuisson. D’un emploi plus récent, puisqu’il a été inspiré par les procédés de décoration de la porcelaine et pour rivaliser avec cette dernière ou chercher à l’imiter, il consiste dans l’application de couleurs mélangées avec une matière incolore, fusible à une basse température, connue sous le nom de fondant, qui a pour but de fixer la couleur sur Témail sans que celui-ci entre de nouveau en fusion. Il permet donc l’application, non seulement de couleurs plus variées, plus fraîches, telles que les carmins et les pourpres qui ne pourraient résister à un feu un peu violent, mais encore de l’or, en même temps qufil donne à l’artiste la faculté d’ob-
i. Gerrit Paape. De Plateelbacker of Delftsch aardewerkmaker. (Le faïencier ou fabricant d’ouvrages en terre de Delft.)
tenir des finesses de dessin et de modelé qu’il lui serait impossible d’avoir sur l’émail cru. Les faïences ainsi décorées sont désignées aujourd’hui, dans le langage de la céramique, sous le nom de faïences cuites au feu de moufle ou au feu de réverbère 1 ; au xvme siècle, on les appelait faïences jalonnées.
La seconde sorte de faïence, désignée sous le nom de faïence fine ou, plus communément, de terre de pipe, est caractérisée par une pâte blanche, opaque, fine, composée d’argile plastique lavée et de silex ou de quartz broyés très fins, — d’où la désignation de cailloutage qui lui est donnée parfois, — et par un vernis cristallin, dont la composition très variable est toujours cependant à base de plomb.
Elle se décore facilement, surtout par les procédés de l’impression, et son extrême finesse ainsi que sa grande plasticité la rendent également apte à recevoir des reliefs qui, même sous l’émail, conservent toute leur délicatesse. Elle est de beaucoup supérieure, au point de vue des usages domestiques, à la faïence stannîfère, et sa fabrication a pris, surtout depuis la fin du siècle dernier, une importance considérable.
Après avoir ainsi indiqué la nature, la composition et les caractères distinctifs des différentes classes de poteries qui font l’objet de notre travail, il nous reste à en étudier l’histoire, à en suivre la marche chronologique et à montrer quelles en ont été les applications industrielles et artistiques dans les principales contrées de l’Europe.
i. Cette locution n’est plus guère employe'e.
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