‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 204 sur 556 · CAMP · texte numérisé non relu

CAMP

est ce qu'on peut appeler un camp défensif. En effet, il ne s’agit pas d'opérer contre une armiée ennemie, mais de s'0pposer aux opérations qu’elle peut vouloir tenter. Il doit donc être placé dans une situation avantageuse, sans qu il soit nécessaire cependant qu'il se trouve sur le chemin direct par où l'ennemi peut atteindre le but de ses opérations. En général, ilne peut être utile de boucher un chemin que quand il n’y en a pas d’autres. Au lieu de se restreindre à se placer de front devant l'ennemi, il est d’autres considérations qu’on doit avoir en vue, et qui font atteindre avec plus de certitude l'objet qu’on se propose. De la manière dont les armées régulières font la guerre, elles ont peut-être plus besoin encore de veiller sur leurs derrières que devant elles. Les communications qui les lient à leurs dépôts, à leurs magasins, à leur base d'opération, doivent toujours être libres : une interruption un peu prolongée entrainerait de graves inconvénients. Il nous faut donc chercher à nous placer de manière à ce que l’ennemi ne puisse pas nous dépasser sans risquer de perdre ses communications, ou de voir ses dépôts et ses magasins menacés. Il faut chercher à lobliger, soit à nous attaquer de front, dans une position où tous les avantages sont pour nous, soit à manœuvrer et à courir le risque de tomber dans un faux mouvement, dont nous pourrions profiter. Mais en plaçant l'ennemi dans le danger d'être pris en flanc ou tourné s’il prolonge son mouvement en avant, il faut admettre qu'il cherchera lui- même à nous menacer en flanc, ou à nous tourner dans la position que nous occupons, afin de nous obliger à la quitter. Ilest donc nécessaire de couvrir nos flancs, non-seulement de près, mais même à une assez grande distance, pour obliger l'ennemi à un long circuit, qui ne lui permette pas de masquer son mouvement. Malgré toutes les précautions que nous pouvons prendre, il est cependant possible que l'ennemi tourne tout à fait la position où nous avons assis notre camp. Notre situation défensive ne sera ordinairement que le résultat de notre infériorité relative, et alors l'ennemi peut couvrir son mouvement, en nous faisant observer par un corps assez fort pour nous maintenir en échec. En général, celui qui entend bien la guerre défensive ne doit pas se trouver réduit à n’avoir qu’une position à occuper, il doit en avoir reconnu plusieurs, correspondant aux différents mouvements que peut faire l'ennemi, et s'être préparé à passer de l’une à l’autre. Les camps destinés à couvrir les défilés ou des passages de rivière ne doivent pas être placés en avant. Si nous sommes plus forts que l'ennemi, ou seulement égaux en force , il n'est pas probable qu’il soit assez imprudent pour passer derrière nous, et nous n’avons pas besoin de grands préparatifs pour le faire repentir de cette faute. Si nous sommes plus faibles, nous ne serons pas nous-mêmes assez imprudents pour risquer de nous faire accabler en nous faisant acculer à un défilé ou à un pont. Ces deux obstacles seront donc devant nous. Le camp que nous choisirons dans ce cas ne devra certainement pas être trop éloigné du passage, puisque alors nous aurions manqué notre but; mais il ne devra pas non plus y êtreattenant, parce qu’alors, ennous plaçant directement devant le plus grand effort de la force d’impulsion, nous courrions le risque de ne pouvoir y résister. L'armée ennemie en venant à nous est obligée, il est vrai, de se déployer en colonne, disposition qui la rend vulnérable par ses flancs, et l’expose à être mise en désordre. Mais ses flancs, engagés dans le défilé, sont couverts, et par conséquent à l’abri de nos coups. Si elle échoue, la tête de la colonne a seule souffert; c’est une entreprise manquée, mais ce n’est qu'un échec, qui ne peut pas avoir assez d’importance pour empêcher une seconde, une troisième tentative. Il faut donc que nous prenions notre position assez en arrière du passage pour que l'ennemi ne puisse pas arriver en colonne sans risquer une déroute par une attaque de flanc, et soit obligé de se déployer, mais assez près de ce passage Pour que nous puissions saisir le moment où il y aura assez

de troupes hors du défilé pour que leur défaite cause une perte sensible à l'ennemi, sans cependant qu’il y en ait trop pour conserver la chance certaine de les battre.

Si un camp est destiné, soit à accorder quelque temps de repos à l’armée, soit à couvrir l’arrivée de quelques renforts, ou la formation de nouveaux magasins, on concevra facilement que la position qu'il doit occuper a deux conditions à remplir : d’abord, il faut qu’elle se présente assez forte, soit par la disposition naturelle du terrain, soit par le secours de l’art, pour que la défense offre des ohances à peu près certaines de succès, Mais ce succès peut aussi bien consister dans l'impossibilité où serait l'ennemi de nous y forcer que dans les pertes qu’il devrait faire pour cela, et qui le mettraient dans l'impossibilité de continuer ses opérations offensives. En second lieu, la position de notre camp doit être telle que l’ennemi soit forcé de l’attaquer ou ne puisse le tourner qu’à des conditions trop désavantageuses pour qu’il s’y expose.

Un camp qui n’a pour objet que d'observer les mouvements de l'ennemi, afin de profiter des chances avantageuses qui peuvent en résulter, n’exige pas toujours une position dont la force défensive soit très-grande , car son objet n’est pas toujours d’obliger l'ennemi à nous attaquer. Parmi les circonstances variées de la guerre, il en est deux principales qui peuvent nous engager à nous tenir en observation: d’abord, lorsque l’ennemi occupe une position où nous ne jugeons pas convenable de l’attaquer, et qui nous force momentanément à renoncer à l’intiative; en second lieu, lorsque les mouvements de l'ennemi sont assez babilement combinés pour que leur but réel nous échappe au premier abord. Dans le premier cas, nous devons occuper à proximité de l'ennemi une position qui nous permette, tout en couvrant nos propres communications, de menacer les siennes, en faisant manœuvrer des détachements sur ses flancs , et recherchant ainsi le point vulnérable de ses communications. Nous devons même quelquefois changer de position, parce qu’il ne faut pas exposer à une trop grande distance les détachements que nous employons, pour ainsi dire , à tâter l’ennemi. Mais on ne doit pas oublier que l’ennemi nous observe aussi, et cherche à profiter de nos fautes. C’en est une de trop affaiblir nos forces dans la position centrale, et pour remédier à cet inconvénient il convient que nous la choisissions ou la rendions assez forte pour que la défense en soit facile. Dans le second cas, nos campements doivent être plus mobiles, et n’ont pas besoin d’être tous choisis dans de fortes positions. En effet , notre but n’est pas de nous opposer directement aux mouvements de l'ennemi, puisque nous ne connaissons encore ni leur objet ni leur direction réelle; nous cherchons à les deviner. Pour cela il faut que chaque fois qu'il fait un mouvement un peu prononcé, quelque peu menaçant qu’il paraisse, nous fassions un contre-mouvement, soit pour menacer ses communications , soit pour flanquer sa nouvelle ligne d’opérations apparentes. Dès que nous aurons rencontré celle qu’il veut réellement suivre, il sera forcé de développer son mouvement pour la couvrir, et notre but sera atteint.

Sous le rapport de la durée de leur occupation, les camps sont ou passagers, ou permanents. Les camps passagers, au nombre desquels se trouvent nécessairement ceux qui ne servent, pour ainsi dire, que de gîte d'étape, appartiennent autant à la guerre défensive qu’à la guerre offensive : ce sont des positions militaires que nous occupons pendant un temps plus ou moins long, soit pour observer, soit pour gêner les mouvements de l'ennemi, ce qui a lieu dans les deux genres de guerre, Mais les camps permanents appartiennent tous au système de guerre défensive. Ce sont de ces positions qu'on peut appeler points stratégiques absolus, et dont l’océupation a toujours une influence directe sur les opérations de la guerre. Celui sur le territoire duquel ils se trouvent, et qui par conséquent les possède, est dans l'obligation d'en

conserver la possession, et son adyersairene peut se dispenser de chercher par tous les moyens possibles à s’en emparer, afin d’assurer le succès de ses opérations. Quelques-uns de ces points sont déterminés par la configuration du terrain : tels que la gorge d’un défilé, un isthme ou une gorge de montagne ; d’autres le sont par des considérations statistiques ou politiques, en raison des ressources que fournit leur possession ou de ses résultats politiques. ,

Les différentes circonstances qui déterminent le choix d'un camp sont, ainsi que nous l’avons vu, indépendantes de la configuration du terrain qu’il occupe. Il ne sera donc pas toujours fortifié par la nature, ou ne le sera pas complétement. Dans ce dernier cas l’art doit y suppléer, et le camp prendralenom de camp retranché. Mais la fortification des camps passagers, sourtout quand ils ne sont pas purement défensifs, et qu’ils ne servent qu’à assurer un retour offensif, n’a pas besoin d’être faite avec le même soin que celle des camps permanents. Ces derniers étant établis dans des positions fixes, et se liant à l’ensemble du système défensif, sont des espèces de forteresses, qui doivent pouvoir obliger au besoin l'ennemi à un siége régulier.

Nous n’avons parlé jusqu’à présent que des campements de guerre; nous allons nous occuper de ceux qui ont lieu pendant la paix, et qui sont destinés à l’instruction des troupes. Les uns les appellent camps de manœuvres, et c’est ce qu’ils devraient être; d’autres leur donnent le nom de camps de plaisance, et c’est ce qu’ils sont ordinairement pour les spectateurs. Déjà Guibert observait que de son temps « on y faisait bonne chère; on y manœuvrait pour les dames (ou les damoiseaux), et on se séparait sans avoir rien appris. » Il en a été de même à peu près depuis lors. Leur résultat le plus réel jusqu’à ce jour a été de faire dépenser beaucoup d'argent, qui n’a pas été, il est vrai, perdu pour tout le monde. On y passe le temps en revues et en exercices de détail; on ne s’y occupe que de faire briller les régiments à l’envi, par le poli des armes et la tenue du soldat ; on y exécute trop rarement quelque manœuvre de guerre capabie de former les officiers et les généraux. Cependant, l'instruction que l’homme de guerre reçoit dans les régiments et les exercices des garnisons, si elle lui inculque une bonne partie de la taetique, ne saurait la lui enseigner toute, car il n’apprend ordinairement que des évolutions uniformes, et qu’il exécute sur un terrain dénué d’obstacles et le plus égal qu’on peut. Il les exécute machinalement, car rien n’y peut attirer son attention d’une manière particulière; il ne connaît et ne conçoit pas même la cause des manœuvres qu’on lui fait faire, et moins encore sait-il à quel mouvement d’un ennemi qui serait devant lui elles doivent correspondre, Aussi a-t-on vu souvent des officiers supérieurs, qui avaient acquis dans un champ de Mars bien préparé la réputation d’habiles manœuvriers, ne plus savoir sur le champ de bataille laquelle de ces manœuvres il fallait employer pour prévenir ou parer les mouvements de l’ennemi,

Quant à la stratégie, on peut bien en étudier les principes théoriques en garnison, et même dans son cabinet, mais l'exécution pratique de ces principes ne saurait s’apprendre qu’en les mettant en œuvre sur le terrain. Ce n’est que par les grandes man œu vres de guerre et dans les camps que l'homme de guerre peut se former, et que le génie du stratégiste se développe. Mais il faudrait que ces camps fussent ce qu'ils doivent être, de deux espèces, permanents et accidentels, les premiers propres à défendre les points stratégiquement intéressants de l’intérieur, les seconds pouvant servir debase au système défensif ou offensif, qu’on supposerait dans certains cas , pour l’instruction de deux armées.

Nous voudrions que là les opérations générales à exécuter fussent divisées en opérations de campagne et opérations de sié ge, séparées on combinées; que chaque année, pendant deux ou trois mois, trois corps d'armée fussent organisés et réunis sur le terrain qui devrait être le théâtre de la guerre;

Page 1