BUREAUCRATIE — BUREAU D'ESPRIT
dextérité incomparable la signature et le paraphe, le ministre reconnaissant les range au nombre des gens à décorer; et lorsque après avoir été retraités, légionnés et pensionnés, ils meurent, car toutes les gloires passent, tous les hommes utiles à l'humanité meurent, on les enterre, cela tout d’abord, et puis l’on met sur la pierre de leur tumulus,
En guise d'épitaphe,
Un bon avec paraphe,
La centralisation, dont les bureaux sont les admirateurs pour cause, estsans doute une chose très admirable et très-belle ; mais il ne faut rien outrer, et ce n’est pas centraliser quedese noyer dans les détails. Pour le moindre legs fait à une fabrique, il faut produire, 1° le testament sur papier timbré et légalisé par le président du tribunal civil; 2° l'extrait de l'acte de décès du testateur; 3° l’évaluation de l’objet légué; 4° l'acceptation provisoire faite par le maire; 5° la délibération du conseil de fabrique; 6° l’état de sa situation financière; 7° l’avis de l’évêque; 8° le consentement ou le refus des héritiers ; 9° la lettre d’envoi au sous-préfet ; 10° l'avis du sous-préfet ; 11° l'arrêté du préfet. Et le conseil d'État, que nous oubliions! Si l'instruction de l'affaire ne dure qu’un an, C’est que vous avez de fiers amis dans les bureaux, et je soupçonne même que, pour les faire marcher si vite, vous les avez corrompus.
On ne s’en tire pas à aussi bon marché, Dieu merci! pour la construction d’un moulin à vent. Voici l’agréable série de formalités, et j'en saute, par où il faudra passer : 1° pétition du propriétaire au ministre des travaux publics, et vous aurez soin qu’il y en ait une double expédition, dont une sur papier timbré; 2° certificat du maire constatant que le pétitionnaire est propriétaire du sol sur lequel seront les constructions ; 3° le nom, s’il y en a, du premier concessionnaire ; 4° envoi des pièces ci-dessus au ministre; 5° renvoi par le ministre au maire; 6° affiche d’une copie pendant un mois; 7° certificat constatant qu’il y a eu ou qu’il n’y a pas eu de “réclamations ; 8° visite et plan des lieux ; 9° rapport et procès-verbal par l'ingénieur ordinaire, le tout envoyé au préfet ; 10° dépôt du dossier pendant quinze jours à la mairie; 11° affiche pour avertir les intéressés du dépôt; 12° renvoi du dossier à la sous-préfecture, avec les réclamations faites, la copie de l'affiche apposée et l’avis motivé du maire ; 13° avis du sous-préfet ; 14° avis du préfet; 15° décret.
Gardez-vous d’omeitre la plus petite de ces choses-là, gardez-vous-en bien , car vous seriez un homme perdu. Si avant d’avoir rempli et accompli ces quinze formalités le vent soufflait impatiemment dans les ailes de votre moulin, il vous faudrait les refermer et, de plus, payer l’amende. Je crois cependant qu’on vous ferait grâce de la prison. Si avant ces quinze formalités l’eau S’avisait de tomber dans l'aube de vos roues, et que l’ingenieur entendit de loin le tic-tac du moulin, il lèverait toutes les vannes pour que l’eau, sans permission, ne fit pas tourner ces roues maudites, et il ne vous resterait d’autre ressource que de la boire.
TImMox.
BUREAU DES LONGITUDES.,. Cet utile établissement fut créé par une loi du 7 messidor an 11 de la république (25 juin 1795), rendu par la Convention sur une proposition de La kanal et d’après un rapport de Grégoire. Il était composé de deux géomètres, de quatre astronomes, de deux anciens navigateurs , d’un géographe et d’un artiste; deux surnuméraires et quelques adjoints prenaient part à ses travaux. Ce bureau réorganisé par le décret du 30 janvier 1854, fut composé de neuf membres titulaires (deux membres de l’Académie des sciences, trois astronomes, deux membres appartenant à la marine et un à la guerre, un géographe); de quatre membres adjoints et de trois artistes. Le 26 mars 1862 on supprima les adjoints et on porta à treize le nombre des titulaires. Le bureau iadique les observatoires à conserver ou à élablir; il corres-
pond avec les observatoires de France et des pays étrangers. Il doit publier d'avance la Connaissance des temps, ouvrage dont la première apparition date de l’année 1679, et qui ne fut interrompu qu’en 1794, après la suppression de l’Académie des Sciences, qui jusque alors avait été chargée de cette publication. Outre les moyens de calcul que cet ouvrage met à la disposition de ceux auxquels il est spécialement destiné, on peut le regarder comme un dépôt où l’histoire de la science est soigneusement conservée, où toutes les découvertes faites dans les espaces célestes sont enregistrées dès qu'elles sont constatées. Le bureau des longitudes publie encore un Annuaire, beaucoup moins répandu qu’il ne devrait l'être, et qui ferait beaucoup de bien s’il était substitué à la foule des almanachs dont la charlatanerie nous inonde tous les ans. Un des membres du bureau fait chaque année un cours d’astronomie à l’Observatoire de Paris.
BUREAU D’ESPRIT. Se réunir à certaines heures, en certain lieu, avec l'intention bien arrêtée d’avoir ou de faire de l'esprit, voilà ce qu’on appelait dans les deux derniers siècles tenir un bureau d'esprit, comme on eût dit de toute autre marchandise, expression aussi juste que pittoresque, pour peindre des coteries qui remplaçaient le véritable public aux yeux de la vanité excessive, ou de l’excessive modestie. La maîtresse de la maison, affichant son goût pour la littérature, et faisant profession d’en parler avec connaissance de cause, rassemblait chez elle, à jour fixe, les hommes de lettres et les personnages les plus distingués de la cour et de la ville, présidait l'assemblée, y donnait le ton, et voyait ses décisions respectées comme des oracles. Tel fut pendant cinquante ans cet hôtel de Rambouillet, rue Saint-Thomas-du-Louvre, qu'on a si justement surnommé depuis les Galeres du bel esprit. Ce devait être un rude métier en effet que de se montrer continuellement ingénieux et spirituel; que d’avoir sans cesse l'imagination tendue et l'esprit collet-monté, pour s'élever et se maintenir au degré du thermomètre du langage précieux et affecté qui se forma dans cette brillante coterie, et fut longtemps le style habituel des tendres propos et des compliments de l’époque.
Là trônaient Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet , et sa fille la belle Julie d'Angennes. Ce fut pour celle-ci que soupira pendant quatorze ans l’austère duc de Montausier, dont elle devint l'épouse; ce fut en son honneur que fut composée la célèbre Guirlande de Julie, dont l'original existe encore en Angleterre. On vit successivement figurer dans ce cercle de précieuses les cardinaux de Richelieu et de la Valette, la princesse de Condé, son fils le grand Condé, et la duchesse de Longueville, sa fille; M” de La Fayette et de La Suze, M!'° de Scudéry et son frère, le duc de La Rochefoucauld, Chapelain, l'abbé Cotin, Pellisson, Voiture, Benserade, Ménage, Vaugelas, le savant Huet, depuis évêque d’Avranches , et deux autres prélats qui devaient être un jour célèbres, Bossuet et Fléchier, sans compter bon nombre de généraux, de ministres, de magistrats, enfin tout ce qu’il ÿ avait alors d'hommes distingués par l’esprit et le savoir ; car à cette époque la science encore au berceau, l’érudition pédantesque en grand crédit, et le jargon prétentieux des poëtes , étaient à l’unisson et marchaïent de compagnie. De graves dissertations sur des questions frivoles, de la métaphysique sur l'amour, des sentiments romaresques, et, pare dessus tout cela, un raffinement puéril d'expressions exagérées, tels étaient les sujets dont s’occupait cet aréopage bermaphrodite. Ses arrêts étaient sans appel, et faisaient autorité dans ses nombreuses succursales. « L'on a vu, il n’y a pas longtemps, dit La Bruyère, un cercle de personnes des deux sexes, liées par la conversation et par un commerce d'esprit. Ils laissaient au vulgaire l’art de parler d’une manière intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement
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en entratnaït une autre encore plus obseure, sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applaudissements. Par tout ce qu’ils appelaient délicatesse, sentiment et finesse d'expression, ils étaient enfin parvenus à n’être plus entendus et à ne s'entendre pas euxmêmes. Il ne fallait pour servir à ces entretiens ni bon sens, ni mémoire, ni la moindre capacité. Il fallait de l’esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où l'imagination a le plus de part. »
Là on admirait les énigmes de l'abbé Cotin ; là on s’extasiait sur les Méfamorphoses en rondeau de Benserade, sur ses bons mots et sur ceux de Voiture. Là les noms des choses les plus simples, les plus communes, étaient défigurés par des périphrases entortillées. On appelait l'eau le miroir céteste, et un miroir, Le conseiller des grdces ; un bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge ; un violon, l'âme des pieds ; un chapelet, a chatne spirituelle; les flous, les braves incommodes. Les femmes ne s’appelaient entre elles que ma chère, ou par des noms de romans qu'elles avaient adoptés. Au lieu de cartes de visite, elles s’envoyaient une énigme ou un rondeau. Elles se couchaient au moment des visites , et les personnes admises se rangeaient dans l’alcô ve autour du lit. Le facétieux Scarron, dont le style outrait le naturel, le sévère Boileau, et surtout Molière, dans ses Précieuses ridicules en 1659, et dans ses Femmes savantes en 1672, stigmatisèrent l'hôtel de Rambouillet, ses usages, son jargon, ses ridicules.
La mort de M"° de Montausier avait précédé d’un an les Femmes savantes. Longtemps auparavant, elle avait figuré, sous le nom d’Aréhénice, dans un des portraits que M'° de Scudéry encadrait dans ses longs romans. Ce portrait eut tant de vogue, et l'influence de la coterie Rambonillet fut si grande, que l’illustre Fléchier, l’un des commensaux de cet hôtel, ne crut pas rabaisser son saint ministère, dans l’oraison funèbre de la duchesse, en lui donnant le nom d’Arthénice, et en prodiguant les éloges à l'hôtel de Rambouillet, qu'il compare à la grandeur romaïne. Au reste, cette société, bien que justement frappée de ridicule, ne fut pourtant pas inutile aux lettres et aux mœurs, pendant une période mémorable de près d’un demi-siècle, embrassant la moitié du règne de Louis XIII et les trente premières années de celui de Louis XIV. Elle adoucit les mœurs, à la suite des guerres civiles et religieuses, éteignit les haïines, rapprocha les opinions , les distances, répandit le goût des lettres parmi la noblesse, et établit entre elle, les savants et les littérateurs une confraternité profitable à tous.
Sur la fin du règne de Louis XIV, deux femmes appartenant à la classe la plus élevée tinrent bureau d’esprit : la première, Marie-Anne Mancini, l’une des nièces du cardinal Mazarin, duchesse de Bouillon, dans son hôtel à Paris, où elle mourut, en 1714. Elle avait eu assez de tact pour deviner La Fontaine, à qui elle donna le nom de fablier. Muis elle et sa société se couvrirent plus tard de ridicule en préférant la Phèdre de Pradon à celle de Racine. Cette duchesse, qui protégea Ca mpistron et Belin, ne sut pas apprécier la franchise et l'indépendance du caractère de L esage. Il devait aller lire chez elle sa comédie de Turcaret : retenu au Palais par un procès important, il arriva trop fard à l'hôtel de Bouillon. La duchesse accueillit fort mal ses excuses, et lui reprocha d’avoir fait perdre deux heures à la compagnie : Eh bien, madame! répondit Lesage, je vais les Lui faire regagner : je ne Lirai point ma pièce ; et il sortit aussitôt sans qu’on pôt le retenir. L'autre dame fut la duchesse du Maine, petite-fille du grand Condé. C'était dans son château de Sceaux que cette princesse intrigante, ambitieuse et spirituelle, tenait sa petite cour littéraire, et donnait des fêtes dont Malézieux composait le plus souvent les paroles et Mouret la musique, Tous les hommes de lettres qu'elle admettait dans ses salons étaient ses tributaires ; mais eurs chaînes ne furent pas tellement légères, que plusieurs
d’entre eux ne s'exprimasssent avec assez d'amertume sur la dure nécessité où ils se trouvaient d’user leur esprit et leurs loisirs à amuser les grands.
Au commencement du règne de Louis XV, une autre in. trigante, pour ne pas dire plus, la fameuse M°° de Tencin, qui rassemblait chez elle l'élite des savants et des gens de lettres, appelait cette réunion sa ménagerie ou ses béles, et donnait tous les ans pour étrennes à ceux qui la composaient deux aunes de velours pour se faire une culotte. Marmontel, qui y lut sa tragédie d'Aristomène, faillit être inscrit sur la liste des convives habituels ; mais il s'aperçut à temps qu’il y régnait trop d’esprit pour lui; qu’on y arrivait préparé à jouer son rôle, et que l’envie d'entrer en scène n’y laissait pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile etnaturel. « C'était à qui saisirait le plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant, et pour amener l’à-propos, on l’amenait quelquefois d’un peu loin. Dans Marivau x, l’impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçait visiblement; Montesquieu, avec plus de calme, attendait que la balle vint à lui; Maïran guettait l’occasion ; Astru c ne daignait pas l’attendre ; Fontenelle seul la laissait, venir sans la chercher, et àl en usait si sobrement, que ses mots fins, ses jolis contes, n’occupaient jamais qu'un moment. Helvétius, attentif et discret, y recueillait pour semer un jour. » Quant à M”° de Tencin, enveloppée dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, elle avait plutôt l’air de la ménagère que de la maîtresse de la maison. Ce fut elle qui, en distribuant à tous ses amis un exemplaire de l'Esprit des Lois, donna la première impulsion au succès de cet immortel ouvrage.
Deux femmes de cette époque, la marquise Du Châtelet et Me Du Boccage, tinrent aussi bureau d'esprit, l’une pour ÿ choisir ses amants, l’autre uniquement pour y recevoir des hommages.
Quelques années après, la marquise Du Deffant, lorsqu’elle eut passé l’âge de la galanterie, fit le charme des conversations d’un cercle qui se tenait chez elle, et qui devint | le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus illustre à Paris : étrangers, grands seigneurs, ministres, femmes aimables, hommes d'esprit de toutes les conditions, tenaient à honneur d’y être admis. Elle y devint célèbre, et y acquit une grande considération. D’Alembert, Montesquieu, Voltaire, Walpole, Pont-de-Veyle, etc., faisaient partie de cette société. L'esprit de la marquise était toujours au niveau de ceux qui en avalent le plus. Ne serait-ce pas ce qui lni causa cet ennui qu’elle portait partout, qu’elle communiquait à tout, dont elle chercha vainement le remède, et qui em: poisonna le reste de sa longue carrière ?
A la même époque, M°*° de Pompadour, maîtresse de Louis XV, conservait et augmentait la cour des gens de lettres qu’elle avait eue quand elle n’était que M®* Lenormand-d'Étioles. Dans le nombre on remarquait ses protégés, dont les plus célèbres furent Crébillon, Voltaire et surtout l'abbé depuis cardinal de Bernis. Mais le sauvage J.-J. Rousseau repoussa sa faveur et ses bienfaits, persuadé, comme il l’a écrit dans sa Nouvelle Héloïse, que La femme d’un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un prince.
Dans le même temps aussi existait à Paris une coterie qui s’intitulait La Société de ces Messieurs, et qui se composait des comtes de Caylus et de Maurepas, de Duclos, de Moncerif, de Crébillon fils, de Vadé, de M de Verrue, etc. Il en sortit les Ætrennes de la Saint-Jean, Les Écosseuses , ou les Œufs de Pâques, 1e Recueil de ces Messieurs, et aatres ouvrages plus ou moins graveleux. M"*° de Graffigny, obligée de payer son tribut à cette société, fournit une nouvelle espagnole intitulée : Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices. Piquée des plaisanteries que plusieurs des
membres se permirent sur le titre et le fonds moral de cette production, elle les abandonna, et publia de dépit ses Leltres péruviennes.
Cette société n’eut qu'une durée éphémère. Il n’en fut pas de même de celle de M" Doublet, qui offre un exemple de plus de l’influence exercée à cette époque par l'empire de l'amabilité, de la tradition du bon ton, de la tenue , dans une femme douée d’ailleurs d’un esprit ordinaire. Célèbre par son goût pour les nouvelles politiques et littéraires et par ses liaisons avec beaucoup de gens de lettres et de savants distingués, elle vit se renouveler chez elle pendant soixante ans la meilleure société de Paris : Coypel, Fréret, Bougainville, Rigaud, Largillière, Fagan, Helvétius, Mirabaud, les deux Lacurne de Sainte-Palaye, Marivaux, Mairan, Falconnet, Foncemagne, d’Argental, Piron, l’abbé de Rothelin, de Chauvelin, Xaupi et de Voisenon, M®%*° Lemarchand, Mie Quinault, etc., enfin Bachaumont, le plus ancien de ses amis, auquel elle ne survécut que quinze jours, étant morte en mai 1771, à quatre-vingt-quatorze ans. Logée au couvent des Filles-Saint-Thomas (sur l’emplacement duquel a été bâtie là Bourse), elle n’en sortit pas une seule fois durant quarante ans. Chacun de ses amis, en entrant, venait se placer dans son fauteuil, au-dessous de son propre portrait. Les nouvelles que chacun apportait étaient inscrites sur un registre, et la séance se terminait par un souper, qui, malgré l’âge avancé de la plupart des convives, dégénérait souvent en saturnales. C’est à cette réunion que l’on doit la collection connue sous le nom de Mémoires secrets de Bachaumont.
N'oublions: pas le financier bel esprit de La Poplinière, qui dans sa maison de Passy avait formé une ménagerie de gens de lettres, d'artistes, d'hommes, de femmes et de filles de tous les rangs, de tous les pays et de tous les états, dont il était le sullan, qui contribuaient à varier ses amusements, et qui pour son argent ne rougissaient pas de lui prodiguer l’encens et les titres de Mécène et de Pollion. Tous néanmoins ne se prosternaient pas devant l’idole, et l'un d'eux , choqué de ses airs d'importance, dit un jour de lui : Qu'il aille cuver son or ! Ce qu’il y a de certain, c'est qu'il fut le protecteur de tous les jeunes gens qui débutaient alors dans la carrière de la littérature et des arts; qu’il fit beaucoup de bien, par orgueil, dit-on, rnaïis qu’importe? et que sa maison fut le temple des muses et des plaisirs.
Le siècle de Louis XV vit encore deux bureaux d'esprit, dons l'existence se prolongea sous le règne de son successeur. M'* de Lespinasse, protégée par M Du Deffant, puis sa rivale, plus tendre, plus aimante, aussi bonne que spirituelle, et joignant à beaucoup d'instruction un excellent ton et le goût le plus sûr, fut l’âme et le charme d'une réunion moins nombreuse, mais mieux choisie. Son cercle était composé tous les soirs d'hommes et de femmes du premier rang, d'ambassadeurs et de seigneurs étrangers, et des gens de lettres les plus marquants. Personne ne savait mieux soutenir et varier la conversation, et faire valoir l'esprit des autres, sans dissimuler le sien. Mais son àme ardente et passionnée altéra pour elle les douceurs de la société, de l’anitié, et abrégca sa carrière, Aimée du vieux président Hénault, de d’Alembert, qui avait avec elle des rapports de naissance et d’infortune, du jeune comte de Mora, Espagnol, et du comte de Guibert, elle mourut en 1776, à quarante-quatre ans.
Me Geoffrin, plus vive, plus gaie ou plus vaine, dut sa célébrité aux gens de lettres, dispensateurs dela renommée. Elle avait fréquenté la société de M" de Tencin, dont elle recueillit les débris. Elle ne se borna pas, comme elle, à les avoir à diner, à leur faire de petits présents utiles; elle les aidait de son crédit et de sa bourse, ainsi que les artistes. Elle donnait un diner par semaine aux uns, un dîner par
D'ESPRIT 75 semaine aux autres, et les mettait tous en rapport avec les geus en place, les ambassadeurs et les étrangers de marque qui s'étaient fait présenter chez elle. Elle avait encore des soupers moins nombreux, mais plus recherchés du grand monde, Ce qui manquait malheureusement à ces réunions, c'était la liberté de penser. Avec son voilà qui est bien, elle tenait les esprits à la lisière et mettait fin à toute discussion. Lorsqu'elle s’attendait à la présentation de quelque étranger, elle recommandait à ses convives habituels d’étre aimables, c’est-à-dire de faire plus de frais d'esprit; ce qui ne laissait pas que d’être parfois embarrassant pour quelques-uns. Bernard surtout n'était que froidement poli, et ne se montrait jamais le gentil Bernard. On a persiflé M°®* Geoffrin et sa société dans plusieurs satires, surtout dans Le Bureau d’Esprit, comédie en cinq actes, en prose, du chevalier de Rutlidge, imprimée en 1777, l’année même de la mort de cette dame. Peu de temps auparavant, M®* de la Ferté-Imbault, sa fille, avait fermé sa porte à d’Alembert, à Marmontel, à Morellet et aux autres encyclopédistes.
Sous le règne de Louis XVI, à l'époque où les hommes de lettres commençaient à avoir de l'empire sur l'opinion, les bureaux d’esprit devinrent plus rares, parce que, le goût des lettres étant répandu, on reconnut que le titre d’académicien ne donnait pas plus d'esprit à un homme qu’à la maison qu’il fréquentait; et qu’il n’était pas absolument nécessaire pour parler, penser et raisonner, de consulter ces prétendus oracles de la littérature. Voltaire lui-même, dans son dernier voyage à Paris, en 1778, n’était plus à l’unisson du siècle. 11 montait trop haut ou descendait trop bas. Il avait trop de démangeaison de paraître ingénieux. A chaque phrase, on voyait l'effort qu’il faisait pour guinder son esprit, et cet effort semblait dégénérer en manie et en affectation, quoiqu'il ne fût produit que par l’habitude puisée dans les salons du siècle de Louis XV.
Peu de temps après, M®° Necker, femme du ministre, rassemblait chez elle plusieurs hommes de lettres jouissant alors de la plus grande réputation : Thomas, son ami intime, Buffon, Saint-Lambert, Marmontel, Grimm, l'abbé Raynal, etc. Mais c'était plutôt un cercle philosophique qu’un bureau d'esprit dans la vieille acception du mot. Le véritable bureau d'esprit n'existait plus alors que relégué dans un cercle de médiocrités poétiques qui se rassemblaient chez la comtesse Fanny de Beauharnais, femme galante, faible et bonne, qui avait plutôt la manie que le génie de la poésie. Là brillait Dorat, qui passa pour l’amant et le teinturier de la maîtresse du logis. Buffon ne l’appelait que sa chère fille, et le philosophe de Genève semblait la voir avec plaisir. Mais, dans ses dernières années, la perte de sa fortune, les infirmités et les ridicules d’une vieillesse peu respectable , l'avaient entièrement discréditée. Rien n’y contribua plus que ses liaisons intimes avec Cubières-Palmezeaux, qui, successeur aux droits et aux titres de Dorat, en avait aussi usurpé le nom.
La révolution éleva les idées des femmes comme celles des hommes, et sembla pour un temps les guérir de leurs goûts superficiels. Nous citerons comme exception la pédante M" de Genlis, qui joua toutes sortes de rôles, et qui, n'ayant pu parvenir à l’érudition , à la science, au bel esprit, à la dévotion, ni même à l’estime du public, mourut sans laisser de regrets ni de souvenirs. Nous citerons encore la femme à trois maris, M°° d’Antremont de Bourdic-Viot, qui, malgré les jolies lettres que lui adressa Voltaire, malgré quelques pièces de vers assez agréables, malgré les éloges de quelques gens de lettres admis dans son bureau d’esprit subalterne , ne fut elle-même qu’un bel esprit subalterne. La seule baronne de Staël-Holstein , digne fille de M° Necker, est la remme qui à cette époque a le plus marqué dans la littérature comme dans la politique. En 1797 elle présidait, à l’hôtel de Salin, le cercle constitutionnel, qui était en