‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 556 sur 556 · CENSURE — CENTAURES · texte numérisé non relu

CENSURE — CENTAURES

de nouveau à compter avec eux sitôt la paix faite. Les journaux se virent exposés à la suppression, à la suspension arbitraire, à toutes les entraves d'une liberté réglementée. Quant à la censure préventive, elle existe toujours en France pour les images, caricatures, représentations théâtrales, conférences, journaux et écrits périodiques. Malgré les ciseaux de la censure et les mille yeux de la police, tout circule, tout se lit; le peuple seulement paye plus cher, savoure avec plus d’avidité le fruit défendu, retient mieux, et quelques pauvres colporteurs, souvent sans opinion, véritables contrebandiers de la pensée, soldent en mois de prison la curiosité des uns, la crainte des autres.

CENSURE (Théologie). On donne ce nom à une peine ecclésiastique, spirituelle et médicinale, par laquelle un chrétien pécheur et contumax est privé, en tout ou en partie, des biens qui sont à la disposition de l'Église : « La censure, dit l’archevèque de Reims, M. Gousset, dans sa Théologie morale , est une peine; c’est un châtiment qui suppose nécessairement une faute. C’est une peine ecclésiastique ; elle ne peut être portée que par ceux qui sont dépositaires de l'autorité de l'Église. C’est une peine spirituelle, à la différence des peines temporelles, qui sont infligées par le pouvoir civil. Elle est médicinale, salutaire. En punissant un de ses enfants par la censure, l'Eglise se propose moins de le châtier que de le corriger. Et c’est parce que la censure est une peine nédicinale que l’on n’excommunie point ceux qu’on n’espère pas ramener à de meilleurs sentiments, à moins que l’excommunication ne soit jugée nécessaire pour prévenir le scandale ou inspirer aux fidèles une terreur salutaire. » Le pape, en vertu de sa juridiction universelle, peut porter des censures par toute la chrétienté; les évêques le peuvent seulement dans leurs diocèses respectifs. La censure appartient également aux supérieurs d'ordres religieux dans l’étendue de leur juriciction , aux chapitres des églises cathédrales pendant la vacance du siége. Le métropolitain ne peut infliger des censures contre les diocésains ses suffragants, si ce n’est en cas d’appel ou lorsqu'il visite les diocèses de sa province.

Les canonistes divisent la censure en excommunication,suspenseetinterdit. Les rois de France ont toujours contesté aux papes le droit d'exercer sur eux la censure. On distingue la censure a jure (portée par le droit canonique commun, ou par le droit particulier de chaque diocèse ), de la censure ab komine ( portée spécialement sur telle ou telle personne par un supérieur ecclésiastique). La première est seule générale et perpétuelle. On les distingue encoreen censure de sentence prononcée (latæsententiæ), s’encourant par le fait même, sans que le juge ait besoin de rendre une nouvelle sentence, et en censure de sentence comminatoire (sententiæ ferendæ), pour laquelle une nouvelle sentence est nécessaire. La première se caractérise par les mots ipso facto, la seconde par les mots sub pœna excommunicalionis. Avant 1789 la censure n’était admise comme valable devant les tribunaux français que prononcée par sentence, après une procédure régulière.

CENSURE ( Droit), peine que les chambres de notaires, d'avoués, d’huissiers, et les conseils de discipline des avocats sont autorisés à prononcer contre les membres de la corporation qui manquent gravement à leurs devoirs. Cette peine est également appliquée par les tribunaux et les cours d’appel aux juges et aux conseillerg qui se rendent coupables de quelque faute. Eufin c’est par voie de censure que Ja cour de cassation procède contre les juges qui se rendent coupables de fautes graves non qualifiées délits par les lois et auxquelles elles n’ont pas appliqué de peines proprement dites. Le droit de censure sur les officiers du ministère public appartient au procureur général.

L'Assemblée législative de 1849 et l'Assemblée nationale de 1871 ont aussi introduit dans leur règlement celle peine contre leurs membres

CENT, monnaie des États-Unis, qui vaut le centième d' « dollar (un peu plus de 5 centimes).

CENTAURÉE. C'est un des genres les plus nombreux de la famille des cynarocéphales. Le type de ce genre est la grande centaurée (centaurea centaurewm), plante fort anciennement connue, puisque, suivant la fable, elle aurait reçu ce nom du Centaure Chiron, guéri par l'usage de cette herbe d’une blessure que lui avait faite une des flèches d'Hercule. La tige de la grande centaurée est glabre, eylindrique, haute d’un mètre; elle porte de grandes feuilles pinuatifides et des fleurs grosses, purpurines et globuleuses, à écailles calicinales glabres, ovales, obtuses, entières.

La centaurée musquée (centaurea moschata ) doit son admission dans nos jardins à la beauté et à l’odeur agréable de ses fleurs. Elle est originaire du Levant.

Plusieurs centaurées sont vulgairement connues sous différents noms : tels sont la jacée , le bluel, le barbeau de montagne, le chardon bénit , le chardon éloilé. La jacée (centaurea jacea) fournit une belle couleur jaune; les troupeaux la broutent dans les pâturages. Ses fleurs sont purpurines, solitaires, terminales ; elles paraissent en juin et en juillet. Ses feuilles sont lancéolées, entières , ou bordées de quelques dents ou de lanières étroites.

Le barbeau de montagne ou centaurée de montagne (centaurea montana) est originaire des lieux élevés de la Suisse, du Dauphiné, de l'Auvergne, etc. Sa tige est uniflore, peu élevée. Ses feuilles sont molles, lancéolées : sa fleur ressemble à celle du bluet, mais elle est plus grande,

Le chardon bénit ou centaurée bénite ( centaurea benedicla ), qui croît en Espagne, dans les contrées méridionales de la France et dans plusieurs îles de l’Archipel, se reconnaît aisément aux grandes bractées qui environnent ses fleurs. Ses feuilles sont oblongues, dentées; les inférieures sinuées, à dentelures faiblement épineuses. Ses fleurs sont jaunes , avec un calice lanugineux et épineux. Cette plante doit le nom de chardon bénit aux propriétés qu’on lui attribuait, et qui se réduisent à une amertume très-prononcée, qui annonce qu’elle peut avoir sur l'estomac et le tube intestinal une action tonique, favorable dans certaines circonsfances.

Le chardon étoilé ou centaurée chausse-trape ( centœurea calcitrapa ) doit son nom à ses épines calicinales blanches, disposées en étoile avant l'épanouissement des fleurs. Cette centaurée, ainsi que l'indique son appellation linnéenne, a été aussi comparée à une chausse-trape. Ses feuilles sont molles, pinnatifides ; les fleurs sont purpurines. Cette plante, qui a eu quelque réputation comme diurétique et fébrifuge , est commune sur le bord des chemins, aux lieux stériles et pierreux des contrées tempérées de l'Europe.

Nous ne pousserons pas plus loin l’énumération des espèces de ce genre, qui n’en renferme pas moins de 240. Ajoutons seulement que la plante dite petite centaurée n’en fait pas partie. Linné l'avait placée parmi les gentianes; mais les botanistes modernes l’ont rangée dans le genre erythræa. La petile centaurée (erythræa centaurium ) croît communément dans les bois, et fleurit en juillet et août. Sa tige, haute de trente à cinquante centimètres, se divise en rameaux dichotomes, et se termine par des corymbes de fleurs roses et sessiles, que l’on emploie en infusion, et qui passent pour un excellent fébrifuge et stomachique. Les feuilles inférieures sont ovales ; les supérieures,

‘lancéolées.

CENTAURES, en grec Kévroupor (de xevreiv, piquer, et taÿoos, taureau), c’est-à-dire {ueurs de bœufs. 11 est assez probable que ce nom fut à l'origine celui d’une ni is sauvage, errant dans les forêts et les montagnes, où elle s’occupait surtout de donner la chasse aux taureaux. Homère , qui ne mentionne leur nom que vers la fin de l'Odyssée, ne les dépeint pas encore sous la double forme d'homme et de

cheval tout à la fois. Elle apparaît pour la première fois au siècle de Pindare. Ce poële raconte qu’Ixion eut de Néphélé, le Centaure, lequel procréa sur le mont Pélion avec les juments de Magnésie les autres centaures (Aippocentaures). 1 est surtout question dans la Fable de deux de leurs combats, l’un contreles Lapithes, à l'occasion des noces de Pirithoüs, l’autre contre Hercule chez le centaure Pholus. Les plus anciens monuments prouvent que ce fut peu à peu seulement qu'on arriva à transformer leur corps à partir de la ceinture en celui d’un cheval à quatre pieds. On y voyait en effet un centaure ayant à la vérité les pieds de derrière d’un cheval, mais ceux de devant d’un homme. Plus tard leur ressemblance avec les satyres et leur passion ardente pour le vin les firent rattacher au culte de Bacchus; toutefois ils n’y figurèrent pas comme des sauvages, mais comme des êtres domptés par la toute-puissance de Bacchus. Les monuments de l’art antique nous font voir qu’on reconnaissait des centaures mâles et femelles.

Le célèbre Buttmann a supposé, avec apparence de raison, que les Centaures étaient quelque peuple de cavaliers nomades, qui s'étaient fixés en Thessalie, où abondaïent les pâturages. Les cavaliers brésiliens, si habiles à lancer le lacet et à prendre à la course des chevaux sauvages, peuvent nous donner une idée de ce que furent les Centaures. D’où étaient-ils venus en Thessalie? On n’en sait rien. Ce qu’on sait fort bien, c’est qu’ils étaient des voisins très-incommodes , une race sauvage et turbulente, dit Strabon d’après d’anciennes autorités. Pirithoüs, Thésée, Hercule, grands ennemis des brigands et du brigandage, les combattirent et les expulsèrent enfin. Quelques Centaures se réfugièrent en Arcadie, d’autres dans des gorges du mont Pélion. Les auteurs mythiques ne parlent que de leurs attentats sur la pudeur des jeunes filles. Presque tous les Lapithes ou Centaures furent attaqués, anéantis ou dispersés ; Chiron cependant dut à son genre de vie plus modéré de rester en Thessalie, c'est-à-dire que ce Centaure et quelques autres restèrent incorporés aux habitants, mais réduits à un si petit nombre que leurs exercices favoris d’équitation tombèrent en désuétude; la Grèce n’usa des chevaux que pour les atteler aux chars, jusqu’à la 33° olympiade, où les courses de chevaux furent introduites dans les jeux olympiques.

Quant au combat ( ou à la guerre ) des Centaures et des Lapithes , si élégamment décrit par Ovide, Diodore deSicile nous apprend qu’il eut lieu une première fois à l’occasion de la succession d’Exion, à laquelle Pirithoüs ne voulait point que les premiers prissent part, malgré les droits formels qu’ils yavaient; et une seconde fois aux noces d’Hippodamie ou Déidamie, fille du roi d'Argos, avec Pirithoüs , qui s'était réconcilié avec les Centaures et les avait invités à son mariage. Ces derniers, échauffés par le vin, s'y seraient conduits d’une manière peu décente, et auraient obligé les Lapithes à les chasser de leur société ; puis, ceuxci, sous la conduite d’Hercule, de Pirithoüs et de Thésée, les auraient poursuivis jusque dans leur retraite et les auraient obligés de quitter le pays pour se retirer en Arcadie : récit ou allégorie qui peut se traduire par l'existence d’une lutte entre deux peuples de la Grèce, les Centaures et les Lapithes, dont les uns représentaient la cavalerie de nos jours et les autres l'infanterie, laquelle eut le dessus, peut-être parce qu’elle était plus nombreuse et qu’elle avait un plus long exercice de son arme que la première.

Quoi qu'il en soit de tontes les fables relatives à ces monstres, elles finirent par prendre le caractère de la vérité, même aux yeux d'hommes que leur science aurait dû empêcher dy croire. Diodore de Sicile, Hygin et plusieurs autres écrivains, parlent de la naissance de ces monstres comme d'une chose toute naturelle, Plutarque, dans son * Banquet des sept sages, rapporte qu'on avait envoyé à Périandre, roi de Corinthe, un jeune centaure qu'une jument venait de mettre au jour, ce qui surprit tellement

CENTAURES — CENTIMANES

toute la cour, que l’on crut voir dans ce fait extraordinaire une preuve de la colère des dieux, qu’il fallut, ajoute-t-il, apaiser par un sacrifice. Pline assure avoir vu un hippocentaure qu’on apporta d'Égypte à Rome sous l’empire de Claude, « embaumé dans du miel », à la manière de ce tempslà; et cette fable se trouve répétée et confirmée dans Phlégon de Tralles. Saint Jérôme fait aussi la description d’un hippocentaure que saint Antoine rencontra dans le désert lorsqu'il allait voir saint Paul ermite; et le prophète Isaïe parle des onocentaures, qu'Élien regarde comme de véritables animaux. Gallien , qui vivait peu de temps après Phlégon, est le premier qui ait révoqué en doute ces histoires aprocryphes, et qui les ait réléguées au nombre des inventions de l'esprit poétique.

CENTENAIRE (du latin centenarius), celui ou celle qui a cent ans, qui a atteint ou passé cent ans. 11 y a plus de centenaires dans les pays froids que dans les pays chauds. Quoique les tables de la mortalité en France de Duvillard admettent que sur 1 million d'individus qui naissent, 207 atteignent l’âge de cent ans, rien n’est moins certain souvent que l’âge de beaucoup de centenaires. La coquetterie, qui pousse tant de personnes à se rajeunir dans la première moitié de la vie, les engage dans la dernière à se donner plus d'âge. Toutes font comme la mère d’un célèbre banquier, qui, dit-on, désirait vieillir. Avouer cent ans en effet, lorsqu’on est encore vert, c’est rajeunir.

CENTENIER, officier de la milice romaine, dont la qualification succéda, comme le témoigne Végèce, à celle des centurions, après l'abolition de la république. Léon nous montre les centeniers byzantins (centarques) obéissant aux comtes : tel était aussi l’usage français sous la première et sous la seconde race. Voltaire nous apprend qu’au temps de Charlemagne les centeniers (centenarii) commandaient les soldats qu’enrôlait un comte. Le centenier marchait avant l'aldionnaire, et l'on voit dans un capitulaire qu’il était noble (nobilis), mot qui alors signifiait officier. Cependant les charges de centeniers existaient en temps de paix comme en temps de guerre. Les centeniers disparaissent sous la troisième race; maison en retrouve d’une espèce différente dans les bandes des légions de François 1°” ; ils y étaient à latête des centaines, et commandaient quatre caps d’escouade. La dénomination actuelle de capitaine ou d’officier d’un rang analogue donne l’idée d’un centenier antique. On a aussi donné en 1792 le nom de cenfeniers à une levée extraordinaire de soldats formés en compagnies de cent hommes. Dans les der-nières guerres de l'empire les compagnies d'infirmiers étaient commandées par des centeniers et des sous-centeniers.

CENT-GARDES. Voyez Garpes (Cent-).

CENTIARE, CENTIGRAMME, CENTILITRE , CEN- TIME, CENTIMÈTRE. Voyez ARE, GRAMME, LITRE, FRANG, Mère et Mérique ( Système ).

CENTIÈME DENIER. On désignait ainsi autrefois un impôt indirect et proportionnel qui était payé au roi À raison de toute mutation de biens immeubles et droits réels qui avait lieu par vente, échange, donation, adjudication par décret, ou par autres titres translatifs de propriété, et enfin par succession collatérale. Le montant de ce droit était de la centième partie des prix portés dans les contrats. Si la valeur de la chose à laquelle le droit était dû n’était point indiquée, il était fixé de gré à gré et contradictoirement entre les fermiers du roi et les nouveaux propriétaires. Le droit de centième denier fut établi par un édit du mois de décembre 1703 connu sous le nom spécial d'édit des insinuations laïques. A a été remplacé par d’autres droits, dont nous parlerons sous les mots ENREGISTREMENT et Imnôr.

CENTIGRADE (de centum, cent, et gradus, degré ), nom donné autliermo mètre divisé suivant l'échelle de Celsius.

CENTIMANES, en grec Hecatonchires. Ainsi s'appelaient les trois gigantesques fils d'Uranus et de Gæa, Cot-

CENTIMANES — CENT-JOURS

tus, Briarée et Égéon. Ces monstres à cinquante têtes et à cent bras inspirèrent même à leur père une telle terreur qu'il les enchaina aussitôt après leur naissance et les renferma au fond de la terre. Ils y vécurent dans la tristesse et la désolation jusqu’au moment où Jupiter, à qui un oracle avait prédit qu’il ne triompherait des Titans qu'avec le secours des Centimanes, les déterra, et leur fit enfin apercevoir la lumière du soleil. Après s’être réconfortés avec du necfar et de l’'ambroisie, ils se mêlèrent à la lutte, qui durait déjà depuis dix ans. Ils combattirent armés d'immenses blocs de rochers, avec lesquels ils écrasaient à ehaque coup trois cents Titans à la fois, et ceux-ci finirent par être complétement vaincus. Ils furent alors enchaïnés à leur tour, puis précipités au fond du Tartare, où les Centimanes furent chargés de les garder.

CENT-JOURS. C'est la dernière période du règne de Napoléon, commençant le 20 mars 1815, jour où l’empereur, revenu de l’île d'Elbe, reprit possession du trône de France, et finissant le 28 juin, jour de la seconde restauration des Bourbons. L’intervalle entre ces deux dates est exactement de cent jours. Parti le 24 février, de Porto-Ferrajo, avec 900 hommes, Napoléon, échappant à tout danger, revit la terre française le 1° mars, et débarqua au golfe Juan. Son bivouac fut établi dans une plantation d’oliviers, où il reçut un accueil empressé des habitants de la campagne. Un capitaine de la garde et quinze hommes furent détachés à Antibes. Ils entrèrent dans la ville aux cris de vive l’empereur ! mais ils durent aussitôt déposer leurs armes. Néanmoins sur les onze heures du soir, la petite troupe, que l’empereur appelait La députation de La garde, se mit en route, et fit quatre-vingts kilomètres tout d’une traite, sans être inquiétée. On était le 5 à Gap. Là Napoléon ne conserva auprès de lui que 10 cavaliers polonais et 40 grenadiers. Le temps passé dans cette ville fut employé à l'impression de proclamations improvisées sur mer. Ces proclamations réveillèrent en sursaut le peuple des campagnes. L'apparition de cet homme, défiant, à la tête d’un millier de soldats, la monarchie des Bourbons, produisit jusque chez ses ennemis une admiration électrique. Ii se frouvait lui-même sous la fatalité de cette action prodigieuse ; il avait oublié son abdication, et, regardant comme non avenu fout ce qui s’était passé depuis la capitulation de Paris, il intitulait encore ses proclamations à Gap : Napoléon, par la grâce de Dieu et Les constitutions de l’empire, empereur des Français. A Sisteron , le maire voulut s'opposer au passage de cette troupe, prétextant la crainte que ses administrés ne fussent pas payés de leurs fournitures. Cambronne lui jeta sa bourse. La ville s’en serait bien passée. Elle fournit des vivres avec prodigalité, et offrit un drapeau tricolore au bataillon de l’île d’Elbe. Cambronne formait l’avant-garde avec 40 grenadiers : il se trouva, au sortir de Sisteron, arrêté par une colonne envoyée de Grenoble. Aussitôt l’empereur s’avance. Mettant pied à terre, et découvrant sa poitrine : « S'il en est un parmi vous, dit-il aux soldats de Grenoble, qui veuille tuer son général, son empereur, il le peut ; le voici! » Les soldats répondirent tous par le cri de vive l'empereur ! et, se pressant autour de lui, ils baisèrent ses mains, ils embrassèrent les aigles. Ce moment fut décisif. L’empereur se mit en route avec ce nouveau bataillon, qui voulut marcher le premier sur la division qui couvrait Grenoble. On s’avançait au milieu d’une immense population. Entre Vizille et Grenoble, arriva au pas de course le 7° de ligne, commandé par Labédoyère. Les deux troupes mêlèrent leurs rangs aux cris mille fois répétés de vive l’empereur !

Napoléon se décida à aller le soir même à Grenoble. Le général Marchand avait fait rentrer la garnison et fermer les portes. Cette garnison était silencieuse sur les remparts, tandis que la troupe assiégeante marchait arme renversée, avec les explosions d’une joie bruyante &t l’atlitude d’une

confiance absolue. Les acclamations de vive Grenoble! vive Napoléon ! vive la France! annoncèrent bientôt l’arrivée de la colonne impériale. Dès qu’ils reconnurent Napoléon , les soldats de Grenoble répondirent par le cri unanime de vive l’empereur ! Les habitants se précipitent aux portes , les enfoncent, et, au son des fanfares, en jettent les débris aux pieds de Napoléon. Tout est décidé maintenant, dit l'empereur à ses officiers, nous allons à Paris! »

Le lendemain, 8 mars, Napoléon fut salué empereur par toutes les autorités. « J'ai su que la France était malbeureuse, dit-il alors. Je suis venu pour la délivrer du joug des Bourbons ; leur trône est illégitime. Mes droits ne sont autres que les droits du peuple. Je viens les reprendre, non pour régner : le trône n’est rien pour moi; non pour me venger : je veux oublier tout ce qui a été dit, fait et écrit depuis la capitulation de Paris. J'ai trop aimé la guerre, je ne la ferai plus... Nous devons oublier que nous avons été les maîtres du monde... Je veux régner pour rendre notre belle France libre, heureuse, indépendante... Je veux être moins son souverain que le premier et le meilleur de ses citoyens. » Ce fut ainsi que Napoléon redevint subitement l’homme du peuple. A la revue, il redevint l’homme des soldats. Les proclamations de Gap furent imprimées de nouveau, et des courriers expédiés, disant sur leur route que l'impératrice avait ordre de revenir avec le roi de Rome, que l'Autriche était d'accord avec l'empereur, que le roi de Naples marchait avec 80,000 hommes. Non content de s’emparer ainsi de l’opinion , Napoléon saisissait le pouvoir impérial, et rendait un décret portant qu’à dater du {5 mars les actes publics seraient dressés et la justice rendue en son nom. Un autre décret, un peu plus politique, prescrivait l'organisation de la garde nationale dans les cinq départements qu’il venait de traverser.

Après la revue de la garnison, elle se mit en marche sur Lyon au nombre de 6,000 hommes. Il y avait six jours que cette merveilleuse révolution continuait son cours, lorsque le 7 mars le Moniteur donna avis du débarquement de Napoléon par deux ordonnances, dont l’une le mettait Lors La loi, prescrivant, en style gothique et féodal, de lui courir sus , et l’autre convoquait les chambres. Le 8 le Moniteur publia un mensonge, dont les émissaires arrivés de Grenoble révélèrent le soir même toute la sottise. IL publia que Napoléon, poursuivi par les populations et abandonné des siens, errait dans les montagnes. Cependant, le comte d’Artois, le duc d'Orléans et ie maréchal Macdonald partaient pour Lyon, où 15,000 gardes nationaux et 10,000 hommes de ligne devaient suffire, disait-on, pour arrêter Bonaparte, tandis que les généraux Marchand et Duvernet, le duc d’Angoulême et le prince d’Essling lui fermeraient la retraite. Le général Lecourbe avait ordre d’inquiéter les flancs de la troupe impériale, et le maréchal Oudinot, avec Les fidèles grenadiers royaux, était en marche. Chacun au château était plein de confiance et d'ivresse. Malheur à qui aurait douté! Louis XVIII seul était loin de partager l'assurance de son entourage. Les proclamations de Gap circulaient dans tout Paris; la police n’y pouvait rien. La conspiration milifaire de Lille et de la Fère avait été arrêtée par le maréchal Mortier. Elle représentait un tiers parti, dont la devise était la charte, mais dont le but était la royauté du duc d'Orléans. Les généraux qui l’avaient formée étaient arrêtés. On n'eut pas le temps de les juger. Le 16 mars ils étaient sous l’aigle de Napoléon.

Le 10, à sept heures du soir, et presque sous les yeux du comte Artois, Napoléon était entré au faubourg de la Guillotière. Dans la journée le prince avait passé la revue, pour mieux s'assurer des dispositions des troupes : Crie vive le roi! avait-il dit à un vieux sous-officier. — Zmpossible, monsieur, lui avait répondu le vétéran, je ne peux crier que vive l’empereur ! Les princes durent partir, et ne furent suivis que d’un seul garde national à cheval, Napoléon le

décora. Le retour du comte d’Artois à Paris annonça Farrivée de Napoléon à Lyon, non-seulement sans résistance, mais au milieu de enthousiasme des habitants. D’un autre côté, neuf décrets lancés de Lyon apprirent à la France sous quelle raison d’État allait s'installer le nouveau gouvernement impérial. Le général Bertrand refusa de les signer : « Ce n’est pas, dit-il, ce que l’empereur nous a promis. » Le duc de Bassano refusa aussi plus tard de les signer à Paris. Les séquestres, les confiscetions, ne pouvaient être sancfionnés par des amis de la liberté. Maïs la mullitude, qui voyait la satisfaction de ses antipathies et de sa vengeance dans ces décrets, les accueillit avec le transport aveugle qui caractérise ses passions. En même temps, Carnot écrivait à Napoléon pour lui promettre Pappui des patriotes, s’il voulait donner des garanties de liberté.

Dans ses perplexités, la cour cherchait de tous côtés quelque appui : le comte d’Artois, au risque de tomber roide mort à l'aspect d'un régicide, consentit enfin à voir Fouché thez le duc d’'Havré. Bourienne était si connu par sa haine pour son bienfaiteur, qu’il avait remplacé à la police honnête Dandré, Mois la conversation de Fouché avait paru si étrange au comte d'Artois, que Bourienne reçut l'ordre de le faire arrêter. L’ex-ministre de la police l'avait prévu : il prit la fuite. On remplaça aussi à la guerre le maréchal Soult par le général Clarke. A la revue que le comte d’Artois passa de, la garde parisienne, il demanda aux 30,000 hommes qui la composaient quels étaient ceux qui voulaient aller combattre Pennemi? 200 hommes à peine sortirent des rangs. Quant aux volontaires royaux, qui devaient faire partie de l’armée du duc de Berry, aucun ne se présenta. Il n’est pas besoin de parler de l’armée : elle attendait l'empereur sous le drapeau blanc. Enfin le maréchal Ney fut nommé au commandement de l’armée de l’est, uniquement parce que la cour attribuait à ses menaces l’acte d’abdication de Fontainebleau. Ce fut sous empire de telles nécessités , que Louis XVIII ouvrit son parlement. J1 y fit voir sans ostentation la majesté du malheur, de Pâge et du courage. L’attendrissement fut général quand le roi dit d’une voix ferme : « Je ne crains rien pour moi, mais je crains pour la France : pourrais-je, à soixante ans, mieux ferminer ma carrière qu’en mourant pour la défense déV'État? » Et il prononça hautement le serment à la charte. Après ce serment, qui fut suivi des cris d'usage : Mourons pour le roi! querre à l’usurpateur ! le comte d'Artois, qui jusque là n’avait pas eu la pensée de ce serment, le prêta au nom de sa famille, et les deux frères s’embrassèrent. Cette petite scène, concertée d’avance , avait été décidée dans le conseil du 14 pour contre-balancer l'impression fâcheuse que venait de produire la défection du maréchal Ney.

Napoléon termina son séjour à Lyon par de nobles adieux aux habitants. Le 15 l’empereur était à Avallon. L'armée du maréchal Ney voulait marcher sur Lyon, non pour combattre Napoléon, mais pour le suivre. La déclaration de cette armée au centre de la France était décisive pour l'empereur. 11 alla au-devant d’elle à Auxerre, où le 18 il embrassa le maréchal. Ce fut là qu’il reçut la fatale nouvelle de l'invasion en Italie de son beau-frère Joachim,

Néanmoins Napoléon ordonna à l’armée de se diriger sur la capitale. Le 20, à quatre heures du matin, il arriva à Fontainebleau. A midi des courriers lui apprirent la nouvelle du départ du roi. Il se décida alors à se mettre en route pour Paris. Cette journée du 20 mars 1815 restera, par la double scène de la fuite de la famille royale et de l'entrée triomphale de l'empereur dans la capitale, un des plus grands tableaux d’hisloire que nous connaissions,

Aussitôt installé aux Tuileries, l’empereur s’'occupa de la composition de son ministère. Cam bacér ès reparut à la justice, Caulaincourt aux affaires étrangères, Decrès à la marme, Gaudin aux finances, Mollien au trésor, Fouché à la police; Davousteut Ka guerre, et Carnot

CENT-JOURS

l'intérieur ; la secrétairerie d'État revint au duc de Bassano ; M. Molé passa aux ponts et chaussées ; Lavalette garda la poste où il s’était replacé le matin même du départ de Louis XVIII; l’intendance des bâtiments fut acceptée par Champagny, et celle de la liste civile par Montalivet ; la préfecture de police fut donnée au conseiller d’État Réal ; et celle de la Seine au comte de Bondy; le conseil d’État de l'empire reprit, dans son intégrité, sa haute place dans le gouvernement. 11 n’y avait donc de nouveau dans le personnel de cette organisation que le républicain Carnot, qui reçut-pour la première fois le titre de comte. Enfin le bafaillon sacré de l'ile d’Elbe arriva. A la revue il occupa la place d’honneur. Les paroles que l’empereur adressa aux troupes ne laïissèrent plus aucun doute sur ses projets. Maïs les salons étaient moins bien disposés que la cour du palais ; et une admirable déclaration du conseil d’État sur la nullité de l'abdication de Fontainebleau, ainsi qu’une adresse des ministres à l’empereur, dut prouver à Napoléon la nécessité d'appuyer son gouvernement sur les garanties libérales que la nation avait vainement demandées aux Bourbons.

Ces mémorables adresses, ainsi que celles de tous les ordres de l'État, furent apportées à l'audience solennelle du 26 mars ; les réponses improvisées offrirent plutôt de vagues généralités que des engagements. L’adversité n'avait, sous ce rapport, modifié en rien le caractère de l’empereur : il ne voulait être forcé à aucune concession. Cependant, dès le 24 il avait aboli l'ordonnance royale sur la censure. On resta donc, après cette audience, dans une indécision très-prononcée sur la marche politique de la haute administration ; mais on put se convaincre, par le rappel du service d’honneur de l’empereur et de l’impératrice, que rien n’était changé dans ce cérémonial de cour, dont on avait espéré la suppression. Napoléon avait dit, en trouvant la table de son cabinet encombrée de livres de piété : « Le cabinet d’un roi doit être une tente, et non un oratoire. » Mais, d’un autre côté, Napoléon avait reçu, dans sa marche rapide, un grand nombre d'adresses à Louis XVIII des autorités civiles et militaires, qui lui en envoyèrent le lendemain d’aussi dévouées. 11 croyait sans doute pouvoir faire aussi peu de eas des vœux des corps constitués que de leurs félicitations serviles. Habitué à ne compter que son armée, il ne comprenait la souveraineté du peuple qu'autant qu’il en était l'expression ; et pourtant les acclamations populaires étaient des demandes de liberté. Toutefois, des décisions réformèrent les dispositions d’une partie des décrets de Lyon relativement aux séquestres des biens anciens et nouveaux des émigrés et aux promotions de la Légion d'Honneur quiavaient eu lieu depuis la Restauration. Le travail fut rendu à la classe ouvrière; Paris devint un vaste atelier; les travaux de la capitale, interrompus par les Bourbons, furent repris avec une prodigieuse activité, indépendamment de ceux que commandaient les besoins de la défense publique.

Cependant la famille royale avait éprouvé des vicissitudes diverses. Le roi, refugié à Lille, où il avait donné l’ordre aux princes et à sa maison militaire de le rejoindre , avait dû renoncer au projet de s’y maintenir et d'y convoquer les chambres. Partout où il y avait une garnison, les Bourbons se trouvaient en pays ennemi, et le vieux roi était parti le 23 pour Gand, au grand déplaisir de Napoléon, qui espérait que la cour fugitive retournerait en Angleterre. Après le départ du roi, le due d'Orléans, qui commandait Lille, remit la place au maréchal Mortier, Dans le même moment une lettre de la duchesse d'Orléans douairière fut remise à Napoléon : « Je veux, dit-il, que sa mère soil traitée avec tous les égards qu’elle mérite, » Et il ordonna qu’en indemnité du séquestre mis sur les biens de cette princesse, elle reçût un traitement annuel de 300,000 francs, La duchesse de Bourbon, sa fille, en reçut un de 150,000 franes, bien que son mari [üldans la Vendée,

CENT-JOURS

!l ne restait donc plus en France que le duc et la duchesse d'Angoulême, La duchesse avait essayé de conserver Bordeau x au roi. Animée d’un courage viril, elle avait fait prendre les armes à la garde nationale, harangué les soldats, levé des bataillons de volontaires royaux pour défendre la ville fidèle, qui l’année précédente courait au devant de Wellington et du duc d'Angoulême. Le général Clausel attendait l'issue des événements à Saint-André-de- Cubzac, avec 25 gendarmes et 150 soldats de la garnison de Blaye. Tous les efforts de la duchesse furentinutiles ; comme par enchantement le drapeau tricolore flotta sur le château Trompette. Elle partit donc pour Pouillac, où elle s’embarqua, et mit à la voile pour l'Angleterre le 2 avril. « C’est le seul homme de sa famille, » dit alors Napoléon.

Pendant que la duchesse tenait Bordeaux, le duc, son mari, occupait Toulouse. Il voulait entrainer tout le midi avec une armée de 12,000 hommes de ligne, de volontaires et de gardes nationaux. Il avait même demandé des troupes aux Sardes et aux Suisses. Deux corps d'armée , l’un sous ses ordres, l’autre sous ceux du général Ernouf, allèrent occuper Valence, Sisteron et Gap; le prince se disposait à se porter sur Lyon et sur Grenoble. Mais c'était le 3 mars, et non le 3 avril qu'il eût fallu être en armes sur cette route. Aussi, bientôt après, et sur les ordres donnés par l'empereur à son départ de Lyon, le prince se vit-il, par la rapidité du mouvement des troupes impériales et la levée en masse de l’est, renfermé entre la Drôme, le Rhône, la Durance et les montagnes. ]1 fut donc contraint à capituler. Napoléon décida que la capitulation serait exécutée, et ordonna que le duc d’Angoulème fût conduit à Cette pour y être embarqué. Le 9 avril cet ordre reçut son exécution, et le 16 le prince mit à la voile pour l'Espagne. M. de Vitrolles fut également arrêté à Toulouse, rédigeant un faux Moniteur, et il ne fut pas mis en jugement, mais {enu en réserve par Fouché, pour s’en servir selon les événements. Un rapport du maréchal Masséna, daté de Toulon le 14 avril, annonça enfin l’entière pacification du midi. Le drapeau national, qui depuis le débarquement de Napoléon avait couru de clocher en clocher jusqu’à la capitale, terminait glorieusement sa course aux murs de Toulon et de Marseille.

Ainsi Napoléon voyait la France entière disposée à rentrer encore, au nom de la liberté et de l'indépendance nationale, dans la carrière des armes ; mais pour se donner à lui tout entière elle attendait le manifeste de sa régénération politique de la même bouche qui au golfe Juan avait proclamé Sa délivrance. Au lieu de ce manifeste solennel des garanties complètes dues aux besoins nouveaux , aux droits anciens, aux sacrifices actuels de la nation, Napoléon s’obstina à publier lActe additionnel aux constitutions de l’empire. Cette promulgation frappa de stupeur la capitale le 22 avril; le soulèvement de l’opinion fut mortel pour l’empereur : les amis de la liberté se retirèrent mécontents, Dès ce jour il n’eut plus à opposer à l’Europe en armes qu’une armée {out impériale et une nation toute silencieuse, Les royalistes triomphaient , et l'Ouest, débarrassé des incertitudes du duc de Bourbon, commençait ses funestes agitations. Louis XVIII avait à la vérité été accueilli avec froideur par le roi des Pays-Bas, en raison de l'intérêt que ses sujets belges conservaient à Napoléon; mais il n’en avait pas moins établi à Gand une espèce de gouvernement, un miistère, un Moniteur, et avant de quitter le territoire il avät, par deux proclamations, défendu aux Français le service militaire et le payement des impôts,

Le congrès de Vienne, cependant, dès qu’il avait appris les progrès de la marche triomphale de Napoléon, son arrivée à Paris, ne s'était plus trouvé sur le terrain de la déclaration du 13 mars. De son côté, Napoléon avait agi auprès des ministres d'Autriche et de Russie, qu'il avait frouvés à Paris; et bien que ces communications fussent

indirectes, il n'avait pas laissé d’y attacher de véritables espérances, Il se trompait : dès le 25 mars les quatre grandes puissances se réunissaient de nouveau, non pour le rétablissement des Bourbons, mais pour la guerre contre Bonaparte, déclarant « qu’elles emploieraient toutes leurs forces pour maintenir le traité de Paris, notamment contre les plans de Napoléon, et pour agir dans le sens de la déclaration du 13 mars », Napoléon répondit lui-même à l’Europe par une réfutation qui parut le 29 mars, Le 4 avril il écrivait aux souverains une lettre pleine de dignité tout à ia fois et de modération. Elle fut mal accueillie par les coalisés. Il ne lui restait donc plus à invoquer que le droit des armes, L'empereur avait refusé à Fouché le portefeuille des affaires étrangères pour lui rendre celui de la police, dans la crainte que ce ministre ne le trahit dans ses relations avec l'étranger. Napoléon ne songeait point que, pour un homme qui lui était si justement suspect, il y aurait bientôt confusion des deux attributions, et que la police lui donnerait tous les moyens de nouer des intrigues au dehors,

Malgré les avis qu’il avait reçus, Napoléon, à une revue générale, parcourut seul et sans escorte tous les rangs de la garde nationale, et pour cimenter l'union de la défense publique entre cette garde et l’armée, les vieux soldats donnèrent, dans le Champ de Mars, à la milice citoyenne un repas de 15,000 couverts, L'empereur s'était également empressé de rendre aux régiments les beaux surnoms d’invincible, de terrible, d’incomparable, d'un contre-dix, dont la Restauration les avait dépouillés. Aussi sept armées se formaient-elles sous les noms anciennement illustres d’armées du Nord, de la Moselle, du Rhin, du Jura, des Alpes, des Pyrénées. Une armée de réserve se réunissait, en outre, à Paris et à Laon, La garde nationale de France organisée présentait une masse de 2,250,000 hommes; et 1,500 compagnies de grenadiers et de chasseurs de cette garde, formant 180,000 hommes, étaient mises à la disposition du ministre de la guerre. Paris seul fabriqua par jour 1,500 fusils, et bientôt 3,000. Toutes les villes étaient fortifiées jusque dans le centre de la France. De 80,000 hommes le chiffre de l’armée s'était tout à coup élevé à 200,000.

La coalition s'était donné rendez-vous sur le Rhin dans les premiers jours d'avril, et le 6 de ce moïs Joachim Murat lui préparait un triomphe en entrant à Florence comme conquérant : les 2 et 3 mai il essuyait une déroute complète à Tolentino et à Macerata; le 18 il revenait à Naples sans armée et sans couronne.

Une nouvelle fédération appela cependant pour le {°° juin les corps électoraux à la solennité du Champde Mai, cérémonie à la fois politique et religieuse, où l’autel reçut le serment du trône et le trône celui du peuple et de l’armée. L’impression en fut vive, mais point unanime.

Néanmoins, le 7 à l'ouverture des deux chambres, Napoléon dit : « Je viens commencer la monarchie constitutionnelle. » Mais l'acte additionnel était là se dressant comme une barrière entre l’empereur et la France. Peu de jours après il recevait les adresses des deux chambres, et sancionnait par ses réponses leurs principes patriotiques. 11 eût mieux fait de les investir tout d’abord du soin de perfectionner la charte de Louis XVIII où plutôt de préparer une constitution nouvelle. L'Europe était en marche contre Napoléon , avec un million d'hommes ; Napoléon en marche contre l’Europe avec 400,000 Français qui avaient la patrie à défendre, Ces 400,000 hommes, placés depuis la Flandre jusqu’en Alsace, Jui eussent peut-être suffi pour son salut et celui de la France s’il n’eût point été trahi, s’il eût été compris, s’il eût été obéi de ses généraux. Mais bientôt son armée est engloutie à Water!o0, et il ne doit pas se relever de ce désastre.

Le 21 juin Napoléon descend à l'Élysée, à quatre heures du matin, plein de l’idée qu'une dictature illimitée peut seule sauver la patrie; puis, après avoir cédé à Laon à des con«

seils peu dignes de lui, il a la faiblesse de vouloir que cette dictature lui soit conférée par les chambres. Mais la chambre des représentants s'était assemblée sous la présidence de Lanjuinais, et la voix que le pacificateur de Léoben avait entendue des cachots d’Olmütz fit adopter une résolution qui déclarait la chambre en permanence, qualifiait de crime de haute trahison toute tentative pour la dissoudre, et annonçait l'intention de juger comme tel quiconque s’en rendrait coupable! La chambre des pairs adopta cette résolution. « J'aurais dû congédier ces gens-là avant mon départ, dit Napoléon. Ils vont perdre la France. » Cependant, Lucien s'était rendu à la chambre des représentants, et, réveillant en faveur de son frère les souvenirs du 18 brumaire, il était parvenu à opérer sur les esprits une profonde conviction, quand Lafayette, soutenu de la puissante éloquence des députés Dupin et Manuel, eut de nouveau le fatal honneur de ranimer ses collègues contre Napoléon et de demander son abdication. Enfin l’empereur s’y résout, et Lucien écrit sous la dictée de son frère une déclaration au peuple français , où il dit : « Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon IE, empereur des Français. J’invite les chambres à organiser sans délai la régence par une loi. » Les ministres apportent la déclaration de l'empereur à la chambre. Celle-ci, après en avoir entendu la lecture, arrête que son président et son bureau iront, au nom de la nation, remercier Napoléon du noble sacrifice qu’il vient de faire, et qu’une commission provisoire de gouvernement sera choisie dans les deux chambres; elle vote ensuite l'acceptation de l’abdication de l’empereur. « Elle est indivisible, s’écrie Labédoyère ; elle est nulle si l’on ne reconnaît pas son fils. » Ce fut exclusivement dans ce sens que Napoléon répondit le jour même aux députations des deux chambres : « Je recommande mon fils à la France; j’espère qu’elle n’oubliera pas que je n’ai abdiqué que pour lui; je l’ai fait, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation; ce n’est qu'avec ma dynastie qu’elle peut espérer d’être libre, heureuse et indépendante. » Déjà, au lieu du conseil de régence demandé par l’empereur, une commission exécutive s’emparait du pouvoir.

Cependant eette institution avait suscité dans les chambres de vifs débats. La commission exécutive se composa de Fouché, président, Caulaincourt, Carnot, Quinette et Grenier : deux ministres, Cambacérès et le duc de Bassano refusèrent de continuer leurs fonctions. Des plénipotentiaires furent envoyés aux alliés pour leur porter des paroles de paix et obtenir un armistice. Les actes furent publiés au nom du peuple français.

Le 18 juin la législature déclara Paris en état de siége, appelant à sa défense l’armée du Nord, la garde nationale et les fédérés. D’un autre côté, nos plénipotentiaires recevaient des alliés l'assurance la plus prononcée de n’imposer à la France aucune forme de gouvernement. L'armée, rapprochée de Paris, était sous les ordres du maréchal Grouchy, des généraux Drouot, Reiïlle, Vandamme, Excelmans, etc.; Masséna commandait la garde nationale parisienne. Vitrolles, grâce à la protection de Fouché, faisait hautement les affaires de Louis XVIII; mais Napoléon était encore à Paris, tenant par sa seule présence en échec la commission de gouvernenement et en incertitude l’armée et Ja population. Toutefois il demanda, le 29 juin, deux frégates pour le transporter hors de France; et il alla attendre la réponse dans le petit château de laMalmaison, premier séjour de sa haute fortune. De cette retraite de la gloire sortirent de nobles et touchants adieux pour Parmée; mais le Moniteur lui-même fut sans pitié pour celui qui l'avait

CENT-JOURS

fait parler pendant vingt années. Fouché intercepta cetie * proclamation. *

Pendant ce temps Blücher, voulant tout terminer par lui seul, s'était imprudemment séparé de l’armée anglaise; il annonçait à son état-major, dans ses orgies, qu’il prendrait Bonaparte et le ferait pendre. « Qu’on me nomme général, dit alors Napoléon au général Becker; je commanderai l’armée, j’en fais la demande; partez sur-le-champ pour Paris; dites-leur que je ne veux point du pouvoir, je veux écraser l’ennemi, le forcer à mieux traiter la France, et je poursuivrai ma route. » Becker partit à instant, et porta ce message au gouvernement provisoire, tant il lui semblait important de faire ce que Napoléon demandait, « Est-ce qu'il se moque de nous? » lui dit Fouché, après avoir lu la lettre de l’empereur. Carnot penchait à replacer l'empereur à’ la tête de l’armée ; la destruction des Prussiens, isolés de leurs alliés, eût été le résultat de la proposition de Napoléon. Mais Fouché ne voulait pas qu’on eût un allié de moins avec qui négocier, et entraîna ses collègues à motiver leur refus sur les engagements pris avec les puissances. « Eh bien ! partons, puisqu'il en est ainsi, dit Napoléon; » et il expédia à Paris le général Flahaut pour concerter avec la commission son départ et son embarquement. Le lendemain son arrêt est prononcé irrévocablement; il doit partir le jour même. A cinq heures du soir il a reçu les adieux de Ja reine Hortense. Profondément ému, troublé, bien que renfermant en lui-même la douleur qui le saisit, il s’est jeté dans une voiture, où les généraux Becker, Rovigo et Bertrand montent après lui. Au lieu de suivre rapidement sa route, comme il l’a déclaré, il veut coucher à Rambouillet, et ses courriers reparaissent encore sur la route de Paris. Il ne peut se décider à quitter sans combattre le sol de la France. Il s'offre de nouveau à guider nos armées. A Rochefort il attend encore. Enfin, le 3 juillet, Blücher dicte, dans le palais de Saint-Cloud, une convention par laquelle Paris est remis aux mains des alliés, et l’armée envoyée au delà de la Loire, pour y être dissoute,

A Rochefort, Napoléon n’était pasencorecaptif. Les, quand il descend à l’île d’Aix pour s’embarquer, on lui communique une dépêche datée du 6, du ministre de la marine; elle se termine ainsi : « Sous aucun motif, Napoléon ne peut débarquer sur le territoire français, sous peine, pour le commandant du bâtiment, de haute trahison! » Le 12 il apprend, par les journaux seulement , que le gouvernement royal a remplacé à Paris le gouvernement provisoire. 11 n’y a plus un moment à perdre. Sur les instances du prince Joseph, qui vint courageusement lui porter à Rochefort les consolations d’un frère et d'un ami, l’empereur se décida à implorer l’hospitalité britannique. Le 14 le capitaine Maitland, commandant Ze Bellérophon, déclara aux parlementaires Lallemand et Las Cases qu'il attendait à chaque instant les saufs-conduits demandés; mais que si l'empereur voulait s'embarquer pour l'Angleterre, il était autorisé à l'y conduire et à le traiter avec le respect et Les égards dus au rang qu'il avait occupé. Une {elle déclaration devait décider et décida en effet Napoléon; mais c'était une trahison, Le 15 Napoléon se rendit à bord de l'Épervier. En mettant le pied sur le Bellérophon, il dit au capitaine : « Je viens à votre bord me mettre sous la protection des lois d'Angleterre, » De ce moment Napoléon était prisonnier. Le 30 juillet lord Keith se rendit à bord du Bellérophon, et remit à l'empereur un acte qui lui assignait Sainte-Hélène pour résidence, « C’est pis que la cage de Tamerlan , dit Napoléon ; autant aurait valu signer sur-lechamp mon arrêt de mort1 » J. ne NoRvINs,

Page 1