BITUME DE JUDÉE — BIVOUAC
des troupes reposait sous la foile ou dans des huttes, Jusqu'aux grandes guerres de la révolution, bivouac ne fut done en ce sens qu’un terme de service, et non l'indication d'w gîte à la belle étoile. On disait monter, descendre le bivouac. Cependant, il s'était vu maintes fois que la veille d’une bataille, ou à la suite d’une action, on avait fait bivouaquer l'armée, et qu’en des circonstances dangereuses elle avait passé ainsi la nuit, les tentes à bas. On a cité comme une merveille la résolution que prit l’armée française de coucher au bivouac pendant plus de quinze nuits lorsqu’en 1734 le prince Eugène s’approcha des lignes de Philipsbourg. On a également fort exalté en cette même année la conduite de la garnison de Dantzig bivouaquant sans relâche en attendant l'assaut des Russes.
En 1793 le mot bivouac avait perdu dans l'armée française son ancienne signification ; il était bien convenu qu'il r’exprimait plus qu’un établissement en plein air. Les tentes avaient disparu de toutes les armées de l’Europe, l’armée anglaise exceplée, et les troupes les remplaçaient par des abris, des huttes en paille, en branches d'arbres, etc. Mais comme passer les nuits en plein air n’est pas moins contraire à la santé des hommes qu'aux propriétés dans lesquelles ils bivouaquent, comme c’est la ruine des forêts, comme il en résulte des déprédations de toute nature , on a fiui partout par reprendre les fentes. Notr ont du 5 avril 1792 disposait que lorsque les troupes coucheraient au bivouac, les officiers généraux ÿ demeureraient avec elles. Cette obligation, si l'on s’y fût conformé, aurait rendu les bivouacs plus rares et les généraux plus soigneux du bien-être de leurs soldats.
Le général Rogniat, Xilander et M. Ch. Dupin se sont élevés avec raison contre l'usage immodéré du bivouac; ils l’accusent de ces énormes consommations de fantassins qui ne duraient pas plus de deux campagnes. On à beau faire néanmoins, quels que soient les inconvénients des bivouacs, la pratique actuelle de la guerre ne permettra jamais de s’en passer complétement, parce qu’ils offrent ke moyen le plus. simple de tenir de grandes masses en état d'entrer toujours en ligne, et qu’en raison de la rapidité des marches, qui est aujourd'huiune des conditions de la victoire, il serait extrêmement difficile ae traîner constamment à la suite d’an corps
d'armée un nombre de tentes considérable, (Voyez Camp.)
BIVOUAC (Scènes de). A des choses nouvelles, des mots nouveaux. Celui-ci s’est étendu des gardes de nuit, qui étaient son véritable sens, aux plus grandes armées ; et de l'établissement volant de postes perdus, naturellement , sans abri, sans provisions, couchant sur la dure et à la belle étoile, quels que fussent les temps, au régime permanent, et en quelque sorte régulier, des armées de l'Empire, dans leurs plus glorieuses époques : dur régime, né pour elles de l’immensité surhumaine des entreprises et de. lépuisement absolu de toutes les ressources humaines.
Les anciens , dans leurs marches militaires, allaient de ville en ville, ou de campement en campement. Les camps des Romains étaient les forteresses et les places d'armes des légions; ceux des barbares étaient des cités mobiles, les seules qu'ils connussent. Dans les Lemps féodaux, la guerre, étant partout, n'entraînait que peu de grands déplacements d'hommes. Caravanes d'exacteurs ou de pèlerins formidables, les compagnies trouvaient dans les abbayes et les châteaux leurs principaux quartiers. Il avait fallu une grande cause, la querelle de Jésus-Christ, et le génie. des croisades, pour soulever deux ou trois fois les masses populaires comme les flots, et les jeter sur l'Orient.
Avec la guerre régulière, c'est-à-dire la guerre tacticienn et savante des deux derniers siècles, les camps reparurent, véritables séjours de plaisance de l’armée, Tout le luxe dé la cour et de la ville suivait dans la carrière, sous la cons duite des Condé, des Turenne, des Luxembourg, des Villars des Richelieu, les importants de Paris et les perits-mais
sep
BIVOUAC
tres de Versailles, transformés, à la vue du péril et à la voix du roi, en héros.
Vinrent nos guerres désordonnées de la Révolution, nos guerres géantes de l'Empire. Adieu le luxe des tentes innombrables et l'appareil des camps méthodiques ! C'étaient les soulèvements guerriers du moyen âge, avec quelques cent mille hommes de plus, et Dieu de moins ; c’étaient les invasions de Bellovèse et de Brennus, en pleine civilisation, par les enfants armés du peuple le plus policé de l'univers. Qui pouvait songer à mettre des tentes dans nos bagages, alors que nous étions cinq cent mille, et qu'on pouvait partir du pied de Lisbonne ou de Cadix pour les confins des Tarfares ? Le moyen de planter.des tentes quelque part au temps de nos prospérités, quand nous courions comme la victoire! Le moyen encore, dans ros revers, quand nous ne cheminions que de bataille en bataille, et couchions sur un sol détrempé de notre sang et de nos sueurs ! D’un autre côté, quelles villes, quels villages eussent contenu ces masses formidables ? A de telles armées il fallait pour couche la terre, et pour tente le frmament. Les temps barbares étaient revenus, avec leurs vastes déplacements d'hommes, leurs profondes misères, leurs duretés inévitables, leur fataliste insouciance de soi et des autres. Là régnait cette double indifférence, tout ensemble aveugle et stoique, d’un peuple brave et d’un temps incrédule. Alors on ne s'inquiète plus de cette vie, on ne pense pas à l’autre; l’homme, instrument dévoué, multiplie, sans compter, les destructions et les victoires, les ravages et les prodiges. Lorsque nous serons courbés sous le poids des années , et que les jeunes généralions regarderont comme des monuments extraordinaires les derhiers témoins de la longue Odyssée des ce?" agnes impériales, nous raconterons à nos enfan.s etonnés cet abri, ce repos, ces joies du bivouac, quand , à la fin de journées remplies par des marches surhumaires , et charmées seulement par des périls inépuisables, un signal du héros de notre épopée nous permettait de faire halte où nous étions, de nous jeter sur un sol défoncé par les pluies ou durei par les frimas, de fermer la paupière sous le ciel brûlant des Castilles ou sous les neiges de la Moscovie! On avait cheminé tout le jour, tantôt pour atteindre l’ennemi qui fuyait, tantôt pour dépasser ses colonnes dispersées, quelquefois en combattant, la baronnette au bout du fusil, mèche allumée, au pas de course des canons, comptant les bataillons prisonniers et non pas les lieues franchies ; d’autres fois aussi, car toute médaïlle a un revers, toute conquête une réaction, d’autres fois, les aigles replites, le cœur brisé, ayant derrière nous l’étranger, devant nous la patrie! « Allons, conscrits, disait le vieux sergent, vous n'allez pas? Tu tires la semelle, enfant, parce que tu es veau de Lisbonne à Wilna, en passant par Moscou! Belle misère! c’est pour ton bien ce qu’il en fait cet autre. Au moins avec lui on ne moisit pas. » Le conscrit, lenfant marchait douloureusement. C'était un enfant en effet ! il n'avait pas vingt ans sonnés, et on voyait ses yeux se remplir d’une grosse larme quand il lui fallait, pliant sous le poids de son sac et de son fusil, courir une demilieue durant afin de suivre le mouvement de la colonne qui se serrait. « Hé bien! conscrit, reprenait le vétéran, qu’estce qui t'arrive? tu fais le rechigné, parce que tu as couru quatorze lieues aujourd'hui pour n’en pas perdre lhabitude. Tu sauras, mon ami, qu'un Français ne compte pas les étapes de la gloire. » Le conscrit répondait souvent pour son excuse qu'il était blessé; et si on lui demandait pourquoi il ne restait pas à l'hôpital à se faire guérir : « Ah bien ! oui ! répondait-il sans se douter d’être un héros : pour qu’on dise que je suis un faignant ! » Puis, la colonne reformée entonnait quelques chants de guerre, quelques airs de caserne, qu'officiers et soldats répétaient en chœur, en s’in- Dinant par un long éclat de rire, ei le refrain parlait
nos soldats des ennemis ou des belles en langage par trop fait pour eux. Les officiers, frais émoulus du collége, s’é-
tonnaient d’une littérature à laquelle leurs études ne les avaient pas préparés; ils faisaient chorus par respect hamain, tout en pensant aux sœurs et aux mères qui pourraient les entendre. Ainsi allait la grande armée d’Iéna à Friedland, ou de Mojaisk à Champaubert.
Cependant, qu’est-ilarrivé? Un frémissement a couru d’une extrémité à l’autre des colonnes. Les rangs se sont ouverts pour faire passage. Une voix crie au conscrit affaissé, qui se débat dans la boue profonde, sans rien voir et rien entendre : « Gare donc, ami! » Cette voix, d’un mot elle remplit le monde : c’est l'Empereur ! Il fend au galop les lignes de son armée, Ses officiers ont un air affairé ; on a vu des aides de camp courir en avant; d’autres étaient allés et venus ; un maréchal s’installe déjà, avec son état-major, dans le château prochain, et voilà deux généraux qui vont se loger dans une abbaye qu’on aperçoit plus loin. « C’est bon! dit le sousofficier blanchi sous le harnais : nous ne sommes pas au septième jour, car nous ne sommes pas près de nous reposer, comme Dieu le Père. Mais celui-ci toujours est fini : c’est un de moins! Allons, conscrit, ton lit de plume et ton traversin sont-ils prêts? Tu peux faire ta prière, mon ami, et dire bonsoir à madame fa mère : nous allons nous coucher. » Et comme il raillait, on traversait une ville, un hameau, un bourg, suivant les temps. Ici, à la fenêtre du plus beau des hôtels, là, sur la porte de la plus humble des chaumières, la troupe voyait déjà arrivé, déjà établi, déjà habillé, avec son uniforme de chasseur à la place de la redingote grise, et la culotte courte, les bas de soie blancs, les souliers à boucles, toute la toilette des Tuileries enfin, l’empereur, qui prenait son tabac, montrait sa blanche main, donnait ses ordres au prince de Neuchâtel pour les opérations suivantes, et souriait à la grande armée. « Tiens! reprenait le vétéran, il n’a pas été long, le Tondu! Dis done, conscrit, ton valet de chambre ne t’habille pas si vitement; c’est un maladroit, mon ami. Je te conseille de mettre sous la remise ce drôle-là. » Et, ce disant , il se retournait vers son peloton, répétait les commandements, et, prêt à défiler devant l’empereur, il criait avec toute la troupe, en regardant son général d’un air attendri : Vive l’empereur !
Vive l'empereur, en effet! L’avant-garde a pris par les champs, sur la droite : elle a devant soi une belle et vaste plaine , où on ne voit pas un village, pas uu arbre, pas une vigne , à trois lieues à la ronde. Le bon Dieu les bénisse! Nous, au contraire, nous tournons vers la gauche. — « Camarades, vive l’empereur ! voilà quatre clochers bien comptés; un peu loin, mais c’est égal : il y aura du vin dans les caves... — Parbleu oui, du vin? comptez-y! ces Allemands, ça n’en à jamais bu : ils auraient peur de se fêler la voix. C’est des virtuoses. Leur vendange est là, sergent, pendue à ces pommiers. — Hé bien, nous les brülerons, les pommiers, pour leur peine : cela ferale même eflet.. Oh! voyez donc ce joli bois de sapins! on se chauffera, vous dis-je. Vive l’empereur! Et un vignoble encore , un vrai vignoble de vignes. Il y aura des sarments, et de plus les échalas, de bon bois sec. Allons, conscrit, la broche ira bien. Tu peux lécher tes barbes. Vive l’empereur! »
Cependant, on passait tour à tour devant les e/dorado qu'on avait convoités : C'était l’autre division du corps d’armée, l’autre brigade de la division, l’autre régiment de la brigade , qui avaient les bonnes fortunes qu'on venait de se promettre. À chaque mécompte, les rangs devenaient mornes et silencieux, Puis, un aide de camp apportait un ordre; on faisait halte. « Vive l’empereur! Nous ne sommes pas malheureux tout de même! Voilà trois chaumières qui ont de fiers toits, de bonne paille fraiche. Qu'est-ce qui est de corvée? Ah çà, soyez lestes, les bons enfants! Arrivez làdessus vivement, avant les dragons, qui regardent d’un air tendre les trois chaumines, et que cette toiture soit enlevée proprement, comme il convient à des grenadiers de la... Suflit. Notre colonel aura le meilleur lit de l’armée. Cela
fera plaisir au bon bourgmestre qui habite là-dedans, et ça nous fera honneur. »
C’étaient là les bonheurs de l’armée. 11 me souvient qu’une fois, en France , aux derniers jours de la campagne de 1814, au terme de la rapide marche qui commencée à Vitry ne se termina qu’à la Cour-de-France et à Essonne, nous eûmes la fausse joie d’un séjour en decà de la jolie et vieille petite ville de Moret. Le temps était effroyable : il pleuvait d’une façon horrible. Nous fûmes établis le long de la grande route. Je pus m’emparer d’un de ces lits de caïlloux qui garnissent le bord de la chaussée. Ce me fut un triomphe. Je jouissais de mon sort : je n’aurais de l’eau que d’un côté! Des cailloux pour couche au lieu de boue, ce sont là de ces fortunes qu’on ne peut comprendre dans les habitudes uniformes de la cité ; dans les camps , il n’en faut pas plus. Il y a un luxe relatif de toutes les situations de la vie. L'existence des armées , pleine d'émotions et de troubles , entourée de périls, est une longue ivresse. On porte en soi-même une exaltation où les peines ne sont plus mesurées , où les jouissances, par cela même, le sont fidèlement. Temps heureux après tout ! drame terrible, qui ne menace la trame fragile de notre vie d’un redoublement et en quelque sorte d’une fièvre de fragilité, qu’en l’agrandissant sans mesure par toutes les facultés nouvelles qu’il développe en nous ! De ces facultés, la première est l’instinct universel qui fait sentir non point les sacrifices, mais les biens ; qui fait voir non point la mort, mais le devoir, la nécessité, la gloire!
Si cet instinct héroïque fait le soldat, le Français est plus soldat que tout autre. Nulle part ailleurs on ne trouve comme dans ses rangs la vivacité des saillies dans les souffrances et les périls. Sa résignation ingénieuse et altière défie le sort, Sa gaieté insouciante et moqueuse oppose un sarcasme à tous les maux; elle salue d’une folie les moindres chances favorables, rit de la mauvaise fortune, croit à la bonne, fronde la discipline sans cesser de s’y asservir, respecte les chefs tout en les aimant beaucoup et les raillant un peu ; elle est enfin mobile, variée, inépuisable ; elle renaît sans cesse d’elle-même, et fait, on peut le dire, le génie, l'âme, la force de nos armées. Les rangs rompus, les armes mises en faisceaux et les emplacements fixés, il fallait voir ces quelques cent mille hommes, oubliant joyeusement, pour un moment de repos, et quel repos ! les fatigues du jour, celles du lendemain, l'Europe en armes qui les pressait à deux lieues plus loin! Déjà la corvée est partie dans tous les sens. Ceux qui restent ont promené l’œil de tous côtés, et vu tout ce qui peut se conquérir, sur cette terre qui leur est donnée pour demeure, Les arbres tombent, les haies sont coupées , la vigne court de grands hasards. Il faut du feu à tout prix : la soupe l'exige. Que serait d’ailleurs la nuit, sans la flamme du foyer qui réchauffe et console le soldat? Les misères des populations, la ruine et le désespoir chez ces paisibles habitants, étrangers à tous les jeux de la politique et à toutes les chances de la gloire, qui y songe? Qui peut y songer? Les généraux pas plus que les soldats, et le dernier des sous-lieutenants pas plus que l'officier de fortune couronné qui a mis en branle le monde pour la satisfaction de son orgueil et jusqu’à l'épuisement de ses grandeurs ! La grande affaire est de pourvoir au salut de l’armée : qu’importe le reste? Comment n'être pas blasé sur les misères passagères des populations, quand on l’est sur les siennes à perpétuité? D’ailleurs , il n’y a pas là un défenseur officieux des infortunés, un modérateur des âmes, qui tente de plaider, contre les cris de la soif, du froid et de la faim, la cause des droits de l'humanité, Le génie du dix-huitième siècle n’a que trop aidé les fléaux de la guerre à fermer les âmes à ces vaines pensées, à ces impuissants scrupules !
Cependant, voilà les feux allumés! chaque compagnie a le sien, Quelquefois elle en a plusieurs, dans les temps de luxe, Dans les temps d'indigence, malheur à la contrée!
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Tout y passe. Qui n’a vu, et cela dans nos bivouacs de Fran comme dans ceux de l’Allemagne ou de la Pologne, les. meubles du paysan, employés, après les barrières de sa cour et les portes de sa chaumière, à faire les frais de la cuisine. des régiments ? C'était pitié d'entendre les vantauŸ ciselés. et luisants de l'armoire séculaire pétillant dans l’âtre impro= visé; pitié surtout de voir la douleur, d'écouter les cris des. habitants dévastés. Les hommes en général se regardafent” ruiner silencieusement. Mais qui dira les cris des femmes, leurs sanglots, leurs malédictions? Cruel pour autrui à son. insu, parce qu’il l’est pour lui-même, le soldat, dans sa détresse, plaisante jusque sous l'orage de ces Xantippes révoltées. T1 parle gaiement à la vieille qui l'outrage, jour s’étourdir lui-même, et poursuit sa course en disant, afin de s’affermir dans sa dureté forcée : « Bah ! la mère, on traite comme ça ma cabine à heure qu'il est. Quand je retournerai chez mon père, je n’y trouverai, pour récompense de mes services à la patrie, que ce que les Cosaques y au ront laissé, Chacun son tour! I] faut bien que le soldat vive. Vive l’empereur! » Et il courait, laissant derrière lui la rage et le désespoir.
Comment oublier jamais que dans les plaines de la Champagne, près de Méry-sur-Seïine, nous avions pu, quelques. officiers exténués de fatigue, nous jeter sur un lit dans uné vaste ferme encombrée de soldats. Tout à coup des cris, les flammes, la fumée, nous réveillèrent : c'était la fermière, qui, dans l'ivresse de sa douleur et de sa vengeance, avaît elles même mis le feu à son propre toit. Quand on voulait sortir du milieu de l’incendie, on trouvait cette malheureuse, la fourche à la main, essayant de fermer les passages et de rejeter dans l’incendie les coupables de ses malheurs. Les coupables! elle se trompait ; il aurait fallu chercher ailleurs : ses coups ne pouvaient pas porter jusque là!
Au milieu donc de tant et de si tristes scènes, l’insouciance militaire n'était pas ébranlée des désolations du pays plus que des propres maux de la troupe. Ce qui l’attristait un moment , c’est quand la pluie, tombant à torrents, étouffait le feu du bivouac. Contre ce malheur, on était sans défense; alors on traitait la gloire comme peut-être elle le mérite, et l'empereur quelquefois n'était pas mieux traité que la gloire. 11 faut le dire : dans les temps ordinaires, c'était un. beau spectacle, à la nuit tombante, que ces lignes de feux sans nombre, qui couraient d’un bout à l’autre de l'horizon comme des festons de lumière, s’élevant sur les collines, redescendant à travers les vallées, et renvoyant au ciel les clartés qu’il verse à la terre, Les feux une fois allumés dans chaque bivouac, deux pieux plantés à terre en portaient horizontalement un troisième auquel pendait la marmite. Le cuisinier de service la remplissait comme il pouvait : d’abord l’eau du ruisseau , du puits, de l'étang voisin ; puis, le bœuf et. le pain, quand il y avait disfribution; autrement , le pain. grossier du paysan, les légumes qu’on lui avait arrachés, Ie pomme de terre des cantines, enfin le salé dont, le matin, à la, hâte, le vieux soldat avait eu la précaution de charger vic torieusement son sac. Quand tout manquait, on attendail une heure ou deux la picorée. « Ah! vous voilà! vous y avez mis le temps. Vous êtes donc allés chercher le ma caroni chez les Napolitains et le piment chez les Espas gnols? — Soyez tranquilles, mon officier; il n’y a pas de misère. Quand vous allez voir ce qui sortira de cette hotte de paille, vous nous en direz des nouvelles. Vous ne d niez pas mieux chez votre comtesse de Canifurshtein, » Om se pressait. Quelquefois des miracles : poules, canards, moutons tout entiers, qui criaient encore. « Mille bombesk vous aurez ruiné la compagnie, vous autres, Toutes ces têtes de gibier ont dù coûter un argent fou, — Ne t’inquiète pas, mon vieux; c’est moi qui régale, » Quelquefois rien ou peu s’en fallait. D'autres partaient aussitôt , se eroyanb plus habiles, Ou bien la lassitude l'emportait, et on er passait par où le sort avait voulu, Il se trouvait bien
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jours, dans l'arrière-fond des cantines, un quartier de veau, ou de pore, ‘ou de mouton, qu'on suspendait sur le foyer comme on pouvait, et qu’on regardait rôtir avec recueillement. C'était le moment du silence pour la troupe ; elle contem plait d’un air religieux le palladium de la compagnie. Dans cette attente, on procédait à d’autres soins : on nettoyait les armes, on préparait la toilette du lendemain, on réparait les ravages de celle du jour, on faisait les lits. « A l’ouvrage ! criait le sergent. La paille est belle et bonne. Nous aurons une nuit de rois. Voyons! la chambre du £a pitaine. » Une ligne d'échalas était établie à l’entour du foyer, marquant les limites du nouvel État, plus haute du côté du vent et de la pluie, opposant aux intempéries le rempart débile d’une étroite cloison de paille ou de branchages. Souvent on allait, s’il y avait abondance de matériaux, jusqu’à surmonter la place réservée pour le capitaine et les officiers, d’un toit ni plus ni moins solide, haut de trois pieds et appuyé à la haie commune. Alors la paille fraiche était étendue sans tarder sous l'abri protecteur. Et déjà le . Capitaine, ou du moins ses jeunes lieutenants, sortis la veille des éco!es et plus ardents que robustes, goûtaient un pre- Mier sommeil, quand tout à coup : « Mon lieutenant, la soupe ! vous n’entendez pas la cloche du château de M. votre père ? Vous êtes servi. » Alors, tout le monde est sur pied, Joie universelle. C’est un coup de feu, un assaut de quolibets, de dictons, de réminiscences. — « La sonpe ! mon capitaine, à vous l'attaque. » — Il se trouvait souvent une assiette, toujours une cuiller pour lui; cuiller de bois ou d’étain, qui voyage attachée au schako des chefs d’escouade. L'assielte est de bois, de faïence, de porcelaine, suivant la statistique du voisinage ou la fortune de la compagnie. Quoi qu'il en soit, le capitaine et les ofliciers ont donné le signal. Mais ‘on s’arrête : la dime doit être levée en faveur des sentinelles, car à l'armée les absents n’ont jamais tort, Leur part faite, à chacun la sienne ! Plas heureux que les chefs des cuisines opulentes, le cuisinier de la troupe assiste à son succès. 11 est témoin de l'appétit qu'il excite et qu'il satisfait. IL entend ses louanges; il en jouit. Le vin manque-t-il, l’eau,de-vie ne manque jamais.
Le repas est fini. On répartit ce ‘qu’on a de paille autour du foyer. On met le havre-sac sous la tête, les pieds au feu; le silence s'établit de foyer en foyer, de bataillon en bataillon. Dans la cavalerie, les chevaux s’avancent audessus des héros, leur tête sur la tête du compagnon de leurs travaux; intrépides combattants, qui donnent leur vie avec la même ardeur que le soldat, et en échange n'ont point ce bruit que nous appelons la gloire. Gloire, péril, fatigue, voilà tout oublié,
:. Tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune,
Oui, mais Napoléon ne dort pas. 1l s’est levé du lit de camp où il s'était jeté. « A cheval, a-t-il dit, à cheval! » Son état-major vole par tous les chemins. Sa parole est arri- . xée aux trois cent mille hommes dont il est l’âme et la volonté. Les tambours, les trompettes remplissent les airs. « Allons, conscrit, dit le sergent, tu as assez dormi, mon enfant ; prends garde que le somineil t'engraisse comme un thanoïne. Allons, te dis-je, mets ton casque à mèche dans l'armoire. Prends fa flûte d'acier : nous aurons encore à en jouer un air aujourd'hui. » Le conscrit n'entend pas. Le bruit des tambours. n’ébranle pas ce sommeil de plomb. Mais voilà le canon qui gronde. « Une, deux, trois ; oh ! oh! » cela va bien, dit la cantinière, en rechargeant son mulet; - nous allons rire, les bons enfants. La chasse aux Cosaques doit bien se faire la nuit. Celui qui m’en rapportera un... » … Voilà l’empereur ! les sacs sont repris, les faisceaux sont -rompus ; le régiment est en bataille. Le conscrit, agitant son sSchako au bout de la baguette, crie plus haut qu’un autre :
Vive l'empereur ! On rompt en colonne. Toute l’arméese préwipite sur les pas de son chef, Elle court à Luizen, à Baut-
zen, à la victoire. Les feux continuent à éclairer au loin la uit profonde, 11 ne reste de l’armée que ces feux décevants, les abris abattus, la paille que le vent emporte, la terre dévastée, une ruine de bivouac au milieu de ant d’autres ruines... C'est toute l’image de l'ère impériale : ces débris représentent ses créations d'un jour, ses royaumes, son empire, si tôt élevés, si tôt emportés par la fortune; cette paille, que l'ouragan disperse et brise, ses armées éparses à travers tous les champs de bataille ; ces feux, qui brillent après elles sans profit comme un incendie, sa gloire guerrière, si brillante, si terrible et si vaine ! (1835). N.-A, DE SaLvANDy, de l'Académie française,
BIXIO (Jacques-ALExANDRE), né le 20 novembre 1808 à Chiavari (département des Apennins). Sorti de l’institution de Sainte-Barbe, il étudia la médecine et prit part les armes à la main aux journées de Juillet. Reçu docteur, il fonda la Revue des Deux-Mondes avec M. Buloz, publia la Maison rustique du dix-neuvième siècle, qui fut longtemps le meilleur guide de l'agriculteur, et créa et dirigea, de 1837 à 1848 le Journal d'agriculture pratique. Lié d'amitié avec les principaux rédacteurs des journaux de l'opposition, notamment avec Le National, il présidait le comité des électeurs du dixième arrondissement quand sure vint la révolution de 1848. 11 se prononça d’abord pour la régence, et fit dans la soirée du 24 février de vains efforts pour que le décret qui proclamait la république ne parût pas dans le Moniteur ; il fat même chargé de le retirer de l'imprimerie royale par un ordre exprès portant la signature de quatre membres du gouvernement provisoire, MM. Crémieux, de Lamartine, Dupont (de l’Eure) et Garnier-Pagès.
Deux jours après, M. Bixio acceptait les fonctions de chef du cabinet près de ce même gouvernement ; et, quand l'Italie du nord se souleva, il fut choisi pour représenter la France à Turin. Pendant qu'il s’acquittait de cette mission le département du Doubs l’envoya à l’Assemblée constifuante. A la nouvelle de l’attentat du 15 mai, et avant de savoir si la victoire restait à l’Assemblée ou passait à l’émeute, il écrivit au ministre des affaires étrangères une lettre où il lui annonçait, en termes énergiques , que si l’émeute triomphait, « il ne resterait pas un seul jour au service de l'absurde et honteux gouvernement que quelques factieux voudraient imposer à la république. »
M. Bixio voulut partager les périls de l’Assemblée, et demanda son rappel; mais le ministre n’y consentit qu'un mois plus tard. M. Bixio, à son retour, fut effrayé de l'aspect de Paris; il cherchait à éveiller la vigilance du pouvoir, et le 23 juin 1848, dans un diner qui réunissait tous les ministres, il s'écria : « Ce diner est le dernier banquet des Girondins. » Le lendemain éclata l'insurrection. Vers le soir le général Bedeau, remontant à grand’peine la rue Saint-Jacques, atfaquait le coin de la rue des Noyers quand une blessure l’éloigna du combat. M. Bixio ramène les soldats déconcertés et s'élance à leur tête : une balle l’atteint en pleine poitrine. La blessure, qu'on crut d’abord mortelle, n'était qu'assez légère. Lorsqu'il reparut parmi ses collègues il fut élu d’enthousiasme vice-président de l’Assemblée.
A son avénement à la présidence de la république Louis- Napoléon nomma M. Bixio ministre de l'agriculture et du commerce; mais huit jours après, à la suite d’un dissentiment qui amena la démission momentanée du cabinet, M. Bixio se retira avec M. de Maleville. A Ja Législative il siégea sur les mêmes bancs. Cependant la politique ne l’empêcha pas de se dévouer aussi à la science : en {850 il fit, en compagnie de M. Barral deux voyages aérostatiques, qui faillirent lui coûter Ja vie.
Le 2 décembre 1851, M. Bixio se rendit à la mairie du dixième arrondissement, et signa avec ses collègues le décret de déchéance. Il partit pour le porter à l'impression : un moment après les chasseurs à pied emmenèrent les représentants à la caserne d'Orsay. Le soir même M, Bixio
vint se constituer prisonnier, Après un mois de captivité il rentra dans la vie privée. E. Junc,
La franchise de son langage lui avait valu en 1849 un duel avec M. Thiers ; ayant répété à la tribune an propos imputé à ce dernjer par plusieurs journaux, à savoir « que l'élection de Louis Bonaparte serait une honte pour la France », M. Thiers nia énergiquement l'avoir tenu, envoya ses témoins à M. Bixio, et le duel eut lieu avant la fin même de la séance, sans suites fâcheuses du reste, Rendu à la vie privée, M. Bixio reprit, avec M. Barral, son ami, la direction de la librairie agricole dont il était propriétaire, et son nom fut mêlé à de grandes entreprises financières, telles que la compagnie parisienne du gaz, la compagnie générale maritime et plusieurs compagnies de chemins de fer, I] mourut le 16 décembre 1865, à Paris; son enterrement fut par ses ordres exclusivement civil.
BiXIO (GiroLamo, dit Nino), frère du précédent, né en 1821 à Gênes, servit avec Garibaldi dans la marine sarde. Patriote énergique, il s’associa en 1847 au mouvement insurreclionnel de Gênes contre Charles-Albert, et concourut ensuite à la défense de Venise et de Rome. Après avoir navigué comme capitaine marchand dans les mers du Sud, il accourut en 1859 à l'appel de Garibaldi, commanda un bataillon de chasseurs des Alpes et gagna le grade de colonel. Mais ce fut dans l'expédition de Sicile qu'il joua un rôle important : l’un des premiers débarqués à Marsala, il combattit à Calatafimi, dirigea l’une des colonnes, d'attaque devant Palerme, où il fut blessé, et se signala également à la prise de Reggio et à la bataille du Voliurne. Sa conduite lui valut, le grade de lieutenant général, qui fut confirmé en 1862. Dans le parlement italien où il avait élé élu député, M. Bixio vota d'abord avec l'opposition et se rallia ensuite au ministère. Dans la guerre de 1866, il commanda une division de réserve, et en septembre 1870 il prit part à l’invasion des États du pape et à la prise de Rome sous les ordres du général Cadorna.
BIZARRERIE. Jadis on disait bigeare ce qu'on a depuis appelé bisarre, ou bizarre, car ces termes dérivent du mot bigarré et de bis variare, appellation qui leur convient comme à ces étoffes changeantes qui miroitent et varient d'aspect à la lumière. La bizarrerie diffère du caprice en ce que celui-ci veut ou ne veut pas, suivant une disposition instantanée résultant de réflexions ou d'impressions rapides, telles qu'il en survient dans l’inconstante sensibilité des êtres délicats, des femmes ou des enfants, tandis que la bizarrerie est une sorte de désordre où même de dépravation dans les idées et les actions, se manifestant fantôt par une légère folie, une monomanie partielle, tantôt par une espèce d’orgueil visant à l'originalité ou qui cherche à se distinguer : il est des génies fantasques ou vaniteux qui se croient neufs et ne se rendent que bizarres par leur accoutrement, leur démarche, leur tournure, etc. Diogène avait ses prétentions, non moins que le fastueux Aristippe,.
Néanmoins, la plupart des bizarreries de l'esprit qui ne sont pas de commande peuvent naître d’une espèce de maladie, c’est-à-dire d’une dépravation dans l’état ou le mode de la sensibilité, Elles tiennent souvent à de vraies idiosyncrasies de la constitution. Elles résultent parois de vices d'organisation, d’inégalité d'action d’un sens interneou externe par rapport à d'autres sens : de là des impressions peu justes ou des idées fausses. On comprend, par exemple, que de jeunes personnes dont la menstruation n’est point encore régulière , éprouvent des plélhores partielles de sang qui se porte sur diverses régions de l’économie, l'utérus, le système de la veine-porte, le foie, les poumons, le cerveau, etc. Il en résulte de profondes anomalies dans la sensibilité, come on en observe chez les filles chlorotiques atteintes d'hystérie, Les hypocondriaques manifestent de même d'étonnantes irrégularités dans leurs fonctions, par les spasmes, les laborieuses