BOISSY — BOISTE
La France, le département du Cher excepté, ignorait fort certainement l’existence de M. le comte Octave de Boissy, lorsqu'un beau jour, le 7 novembre 1839, une ordonnance royale lui donna un siége à la Chambre des Pairs. Jusque alors en effet M. de Boissy n’avait été politiquement que ce que tant de petits bourgeois pouvaient être comme lui, un simple membre de conseil général. Son existence officielle en cette qualité datait de 1828. M. de Boissy élait de plus un opulent propriétaire, une notabilité de gros écus : en voilà plus qu’il n’en fallait pour motiver sa nomination à la pairie, Une fois assis dans le fauteuil de législateur, le jeune comte éprouva une notable démangeaison de parler; dès la discussion de l’adresse, il ne put plus y tenir, et il se soulagea enfin en demandant à ses collègues d'insérer dans celle-ci un blâme sur la conduite tenue jusque alors en Algérie. La Chambre des Pairs ne blâma point et le Moniteur ne fit point connaître le premier discours de M. de Boissy. L’orateur ne trouva pas moins l’occasion de revenir à la charge, ef le 5 juin 1840, prenant la parole au sujet de nos possessions d'Afrique, il déclara que ce qu’il fallait faire, c'était ce qu’on n'avait point fait; et que ce qu'il ne fallait point faire, c'était ce qu’on avait fait. M. de Boissy posait en principe qu'il devait y avoir en Afrique un gouverneur général civil, auquel serait subordonnée l'autorité militaire.
De ce nouveau début de M. de Boissy datent ses luttes quotidiennes avec M. le chancelier, président de la Chambre des Pairs. M. de Boissy ayant hasardé de dire que notre armée d'Afrique n’avait pas de confiance en son chef, M. Pasquier se fâcha tout rouge , et, à la suite d’un colloque qui s'établit entre l’octogénaire président et le jeune pair, celuici reçut son premier rappel aux convenances, qui devait être suivi de tant d'autres. M. de Boissy n’était pas encore endurei à la férule de M. Pasquier. Il demeura coi, et se tut ; mais ce ne fut pas pour longtemps, car dès le 11 juillet il crut devoir flanquer d’un long discours, encore sur l’Algérie, son vote en faveur du budget de 1841.
Le 13 avril 1841 M. de Boissy appuya la demande des fonds secrets. C’est de ce jour-là seulement que le nouveau pair nuança son opinion conservatrice de celle de ses collègues, accordant au fond tout ce que les ministres demandaient, les chicanant un peu dans la forme, imitant en cela le manége de ces coquettés dont la résistance est si encourageante que ce serait vraiment les affliger que d’en tenir compte. Ce jour-là, M. de Boissy demanda qu’il n’y eût plus désormais de discussion séparée de fonds secrets ; que le gouvernement eût une presse avouée, payée, dirigée per lui, et que, de faible et patient, il devint ferme et susceptible. La politique étrangère conseillée par M. de Boissy consistait à s’éloignér de l'alliance anglaise, et à préparer la restauration de don Carlos en Espagne ; enfin, comme deux
| fois déjà, M. le marquis demandait la suppression du gouver-
| nement militaire en Algérie, et la nomination d’aumôniers pour nos régiments. Telle était la formule du système politique de M. de Boissy. Il est à remarquer que toutes les fois qu'il est revenu à la charge, demandant au gouvernement de prendre vis-à-vis de l'étranger une attitude ferme et susceptible, il n’est parvenu à exciter par ses discours que l’impatience de l'assemblée et la susceptibilité dn chancelier président. Quoi qu’il en soit, M. de Boissy pendant toute sa carrière parlementaire ne laissa échapper aucune occasion de monter à la tribune. Pour se faire la main au geste oratoire, pour assouplir et rendre éloquente sa faconde diserte, le noble pair parla tant qu’il put. On l’a vu discourir durant une heure pour obtenir la distraction d’une commune
du Cher en faveur d’un canton, qu’il représentait sans doute au conseil général, distraction que M. de Montalivet eut la
petitesse de faire refuser, sans doute parce qu’il représentait au même conseil le canton voisin.
M. de Boissy est un des hommes qui ont fait le plus de bruit à la Chambre des Pairs; s’il nous était permis de rap-
peler ici ses interminables dissentiments avec M. Pasquier réprimant ce qu’il appelait ses écarts parlementaires, cet article ne serait qu’une longue répétition de rappels à l’ordre, d’aigres admonestations infligées à l’orateur, et contre lesquelles celui-ci s’était habitué à se roidir impitoyablement. Le 18 juillet 1843 M. de Boissy fut ainsi gourmandé dix fois dans une seule séance.
Un beau matin, M. le comte de Boissy, devenu marquis, voyant son éloquence sujette aux boutades du chancelier et aux murmures du parti conservateur, eut recours à la publicité de la presse. Voulant donner un organe quotidien à sa politique, il créa La Législature. Les grands seigneurs d'autrefois se ruinaient en entretenant des maîtresses, pourquoi la mode ne serait-elle pas venue d'entretenir des journaux? Heureusement ce n’était qu'un caprice de M. le marquis. La Législature eut le sort de la fidélité d’une danseuse : du jour où M. de Boissy lui retira sa bourse, la pauvre feuille succomba. Napoléon GaLLois.
M. de Boissy continua tant qu’il put sa verte opposition ; et en vérité la langue doit bien lui démanger à l'heure qu’il est. Lui qui parlait de tout, sur tout, à propos de tout, ne plus rien dire du tout, ce doit être pour lui la plus pénible des pénitences. Un jour il s’attira un mot assez dur, mais il y riposta avec beaucoup de présence d’esprit. Le maréchal Soult, qu'il contrecarrait sans pitié, laissa échapper le regret d’avoir soumis au roi la nomination à la pairie du noble marquis ; celui-ci reprit avec vivacité que s’il avait su qu’on voulût nommer des pairs à la condition de ne rien dire, il n’aurait pas accepté un siége à la Chambre haute. Le chance- Hier voulut faire une distinction entre l’usage et l’abus de Ja parole ; maïs le marquis de Boissy n’y entendait rien; aussi peut-on dire qu’il contribua pour sa bonne part au discrédit dans lequel tomba la noble Chambre. Rien n’était plus comique, en effet, que ces séances où M. le marquis de Boissy se faisait retirer et rendre la parole dix fois, parlant de ceci à propos de cela, défiant le ministère de réorganiser la garde pationale à propos d’un rappel à l’ordre, s’inquiétant peu de la manière dont on l’écoutait, se moquant des contrariétés qu’il causait en disant qu’il en avait l’habitude, soulevant des flots de bile dans l’âme du chancelier martyr, et interdisant la tribune à plus d’un pair qui aurait craint de se rendre solidaire des incohérences du loquace marquis. Mais M. de Buissy disait que si peu de pairs parlaient comme lui , il y en avait beaucoup qui pensaient comme lui.
Cette opposition comico-héroique devait pousser M. de Boissy dans une mauvaise voie, Il s’avisa d’être un jour {out à fait contraire au ministère; et il se trouva un des trois pairs qui avaient accepté une invitation pour le banquet dit du douzième arrondissement. Ce banquet, dont l’interdiction provoqua la révolution de février, lui coûta son faufeuil au Luxembourg; mais il s’en consola en serrant Ja main du gouvernement provisoire. Cependant sa fortune, dé'à fortement compromise par de folles spéculations commerciales, périt dans ce cataclysme politique. En 1853, M. de Boissy fut nommé sénateur. Au Sénat il joua le même rôle qu’à l’ancienne chambre des pairs, « interpellant les ministres, cherchant querelle au président, bravant les rappels à l’ordre, parlant à propos de tont, et se faisant pardonner son intempérance oratoire par quelque bonne malice ou par une saillie heureuse, » M de Boissy est mort à Louveciennes, le 26 septembre 1866, à la suite d’une longue et cruelle maladie. Il avait éponsé en secondes noces la comtesse de Guiccioli, célèbre par sa liaison intim avec lord Byron,
BOISTE ( P1ERRE- CLAUDE- VicrorRE) naquit à Paris, en 1765. Successivement avocat, imprimeur, homine de lettres, c’est chargé d’une immense moisson de vastes Connaissances recueillies dans les livres anciens et modernes, qu'il prépara les éléments de son titre de gloire, de son Dictionnaire Universel de la Langue Française quetout le monde
connaît, qui parut en 1800, et eut du vivant de l’auteur six éditions. Son beau-père Bastien, éditeur instruit et éclairé, ne fut point étranger à la première, mais il ne cvopéra point aux autres, et l’on peut affirmer que le laborieux lexicographe n’eut pas d’autre collaborateur.
Boïste a publié plusieurs autres ouvrages d’une bien moindre importance, tels qu'un Dictionnaire de Géogra- Phie Universelle ancienne, du moyen-âge et moderne comparées (1806), ouvrage très-médiocre ; un Dictionnaire des Belles-Lettres (1821), et l'Univers, poème en prose, dans lequel il combat l'attraction newtonienne et la’ théorie physique de la terre. Mais il n’avait ni les connaissances positives pour traiter convenablement un pareil sujet, ni surtout l'étendue d'esprit et la haute portée d'intelligence indispensables pour embrasser un horizon si vaste. En somme, c'éfait un écrivain laborieux, maïs de peu de goût et de jugement. Ses ouvrages supposent une lecture immense; ils sont utiles, quoique mal rédigés. Son style est commun et même trivial, comme il arrive trop souvent aux grammairiens. Boiste mourut à Ivry-sur-Seine, le 24 avril 1824. I] m'avait pas atteint sa soixantième année; mais les travaux immenses auxquels il se livrait sans relâche avaient depuis longtemps altéré sa santé. Un an s'était à peine écoulé depuis qu’il avait perdu sa femme, qu'il adorait, et qui avait été pendant plus de trente ans son unique société. Cette perte douloureuse le conduisit au tombeau.
L'ouvrage capital de Boiste, son Dictionnaire Universel de la Langue Française, ne contenait pas d’abord tout ce que nous y trouvons aujourd’hui. La première édition donnait bien le nom latin, mais c’est la sixième seulement qui ajouta les étymologies. A ses définitions courtes, représentées par des équivalents, Boiste joignit dès l’origine ses autorités, les noms des hommes qui s'étaient servis des mots dans un sens nouveau. À la sixième édition, il ajouta des sentences, des maximes, des pensées choisies, où le mot se trouve employé. Aussi ne peut-on songer sans élonnement aux immenses recherches qu'a dù lui coûter ce travail. C’est, on l’a déjà dit, le Dictionnaire des Dictionnaires de notre langue. Partout les mots y sont définis avec toutes les variantes d'orthographe des divers lexicographes français, avec toutes celles des définitions et des différentes acceptions, sous toutes leurs faces, dans toutes leurs nuances, recueillies avec un soin méticuleux, analysées même jusqu’à la quintessence, A côté des locutions à jamais fixées dans la langue nationale par les Pascal , les Bossuet, les Fénelon, se trouvent çà et là les expressions si énergiques, si pittoresques de Rabelais, de Montaigne , brillantes encore de leur verdeur. Le livre a pour appendices plusieurs dictionnaires et traités spéciaux qui le développent et le complètent, de sorte qu’on est sûr d’avoir sous la main, dès qu’on les désire, une foule de mots techniques empruntés à toutes les sciences, à tous les arts, à tous les métiers, à côté des néologismes les plus acclimatés ou récemment transplantés des langues étrangères. Chaque mot, enfin, quant à son emploi, est toujours accompagné d’une autorité respectable empruntée au monde, à la chaire, à la tribune, aux carrefours, à la scène, au barreau, etc. 11 est fâcheux seulement qu’il ne s’y rencontre pas une seule autorité en vers. C'était un parti pris, un système arrêté chez Boiste, qui trouvait (qui le croirait!) les fables de La Fontaine immorales.
En somme, et malgré ces critiques, le Dictionnaire ‘Universel, comme le Lexique grec de Henri Étienne, mérite qu’on inscrive sur son frontispice : Trésor. Boiste et Henri Étienne ont eu la même conscience de travail : ils ont été à la fois les architectes et les constructeurs de deux beaux et solides monuments philologiques. « Le Dictionnaire de Boiste, disait un homme qui s’y connaissait, Charles Nodier, est l'encyclopédie de la langue française. C’est relativement notre meilleur Dictionnaire; c'est un ouvrage immense, qui mérite toute notre reconnaissance et tous