‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 268 sur 527 · BONTÉ · texte numérisé non relu

BONTÉ

aue ces maux sont bien compensés par les innombrables jouissances dont notre cœur est susceptible, et qui s’y croisent en tous sens et pour ainsi dire malgré nous à chaque instant du jour. Ce qui a fait dire à l’homme que dans cette vie la somme du bien n’est pas égale à celle du mal, c’est, je crois, parce qu'il perd facilement la mémoire des moments heureux, et qu’un seul jour de souffrance lui fait oublier volontiers des années entières de bonheur. S'il était juste, il avouerait que les plaisirs viennent de tous côtés au-devant de lui et le cherchent en foule. Sans parler de ceux que la nature a attachés à la satisfaction des besoins même les plus grossiers, et qui par conséquent se reproduisent si souvent pour lui, combien en est-il dont l'existence est tout à fait inutile à sa conservation, et qui ne lui sont évidemmant accordés par le Créateur que dans le seul but de lui procurer des jouissances? À quoi servent ces parfums que la nature exhale autour de nous? A quoi sert cette harmonie délicieuse dont nos oreilles sont charmées? Pourquoi ces couleurs vives, ces formes suaves qui réjouissent nos regards ? Pourquoi ces arts qui servent à multiplier et à combiner à l'infini les jouissances dont la nature nous fournit les éléments? 11 n’est point de facultés dont l’exercice régulier ne soit accompagné d’un sentiment de plaisir : soit que Phomme travaille à dompter les forces de la nature extérieure et à les plier à son usage, soit qu’il exerce son esprit, et qu'il l'élève à la contemplation ou à la recherche de la vérité, soit qu'il règle sa conduite, et la dirige conformément aux lois du devoir, il n’est pas un seul de ces actes qui n’ait son retentissement dans le cœur.

La mesure des biens dont il nous est donné de jouir me paraît en vérité si large que, tout compte fait, et quand nous ne serions pas destinés à franchir les limites de cette courte existence, elle me semble dépasser de beaucoup celle des maux auxquels notre position nous expose. Mais nous ne devons point nous arrêter à ce caleul, et la considération de la véritable destinée de l’homme nous fournit d’autres moyens d’absoudre le Créateur. S’il est vrai que la raison et: la liberté soient les causes les plus fécondes des souffrances physiques et morales dont l’homme soit afiligé, s’il est vrai qu'il faille leur attribuer les tourments, l'inquiétude, les regrets, les passions, les crimes, les vices et toutes leurs tristes conséquences, il est vrai aussi que l'existence même de ces nobles facultés atteste qu’elles n’ont point seulement été accordées à l’homme comme un don funeste, mais qu'elles ont un tout autre but, dont la contemplation nous révèle la glorieuse destinée à laquelle nous sommes tous appelés. Si l’on reconnait la liberté dans l’homme, on doit reconnaître aussi que celui qui en fait un bon usage, lors même qu’il en souffrirait ici-bas, acquiert des droits incontestahles à une récompense, et devient possesseur d’un mérite dont rien ne saurait le dépouiller. Or, comme il est tout à fait déraisonnable de supposer qu'il y ait une rémunération suflisante pour l’homme vertueux dans quelques moments imperceptibles de satisfaction intérieure, et dans la perspective finale d’un tombeau et des vers qui doivent Vy réduire en poussière, rien ne me semble mieux démontré que l’insuffisance de cette vie pour récompenser celui qui a sacrifié à l’accomplissement du devoir toutes les jouissances de ce monde et quelquefois la vie elle-même.

Où nous: conduit donc la connaissance de la liberté et du mérite dans l’homme, si ce n’est à reconnaître aussi que sa destinée n’est point complète ici-bas, et qu’il faut pour

qu’elle s’accomplisse admettre nécessairement une exis-.

tence ultérieure, qui est le but définitif pour lequel il a été réellement créé. Cela posé, sa condition présente devient explicable, et les maux qu’elle entraine avec elle ne doivent plus nous apparaître que comme une préparation à des biens véritables, et comme des échelons de sa grandeur future. Et en effet pour que le bonheur füt mérite dans une autre vie, il fallait que la vertu existât dans celle-ci; et pour

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