BOUKHARIE
étendues de terres sablonneuses et de déserts; mais partout ailleurs les campagnes etles vallées, surtout celles de la Sogd, qui donna son nom à l’ancienne Sogdiane, sont d’une rare fertilité. Le climat de la Boukharie est généralement salubre. Les saisons y sont très-régulières. Les pluies commencent dès les premiers jours de février, et durent jusqu’à la fin de ce mois. Tout verdit et fleurit presque subitement peu dejours après. Bientôt la chaleur devient accablante, et l’atmosphère n’est que rarement rafraîchie par des orages. La belle saison se prolonge jusqu’en octobre, où les pluies reprennent pendant quinze à vingt jours. En novembre et décembre surviennent de petites gelées et un peu de neige; janvier est le mois le plus rigoureux ; le froid est alors de 2 à 8 degrés, et la neige reste quinze jours sur la terre.
La Boukharie produit de l'orge, du froment , du millet, des pois, des fèves, des haricots, diverses variétés de sésame, dont on fait de l'huile; le djougara, plante de cinq pieds de haut, dont la graine sert à la nourriture des chevaux et à la fabrication du pain pour les pauvres, et dont les feuilles fournissent un excellent fourrage pour les bestiaux. On y trouve aussi la plupart des légumineuses de l’Europe. Les rivières sont peu poissonneuses. Les pâturages étant rares, on y à recours aux prairies artificielles. Le coton y vient assez bien ; le riz, cultivé seulement dans le Miankal ( la vallée de la Sogd), est d'assez mauvaise qualité. Les jardins de Ja Boukharie abondent en fleurs qui offrent peu de variétés, et en fruits, tels que melons, pêches, abricots, prunes, cerises, pormmes, poires, coings, figues, grenades et raisins. Outre les arbres fruitiers, on trouve dans ses oasis des saules, des peupliers, des platanes, des mûriers, des gaîniers. La partie occidentale de ce pays n’a pas de forêts. On n’y brûle que des broussailles apportées des déserts voisins, et du fumier sec. Quant au bois de construction, il vient des montagnes du territoire de Samarkand, et de celles qui sont situées plus au nord et à l’est. Ces montagnes renferment des mines de métaux non exploitées, d’alun, de soufre et de pierres précieuses, entre autres de lapis-lazuli, de grenat et de rubis balais, notamment dans le Badakschân. Quelques rivières charrient de l'or avec leur sable. La Grande-Boukbarie, entourée de déserts et de peuples nomades, est riche en bestiaux ; mais les bœufs n’y sont pas aussi forts que ceux des Kirghiz. On y préfère le mouton, dont il existe une espèce: à grosse queue et une autre à laine très-frisée et à queue traînante. Les chevaux sont grands, bien faits, vifs, pleins de feu.
Toute cette contrée se divise en trois parties principales : deux au nord de l’Amou, la Boukharie propre ou khanat de Boukharah , etle Miankal ou khanat de Samarkand, réuni depuis longtemps à celui de Boukharah; et au sud de PAmou, lg khanat de Balkh. Le premier est partagé en quatre districts, et a pour capitale Bo u k har a. Ses villes principales sont Samarkand, Karchi ou Nakhchab, sur la principale route commerciale de Kaboul à Samarkand, et Kara-Koul, ville de 30,000 âmes, près du lac de ce nom.
Le Miankal compte sept à huit cités considérables, en raison de leur situation dans un pays plus fertile; on en trouve cinq à six autres au sud du mont Nour-Atag, et une demi-douzaine au sud de Samarkand.
L'ancienne Sogdiane ou Mawar-en-Nahr était autrefois plus riche, plus fertile et plus peuplée que la Boukharie actuelle. Les sables empiètent journellement sur ses riantes oasis, qui, tôt ou tard, deviendront arides et inhabitables, et le pays éprouve sous le gouvernement des Ouzbeks une
. décadence politique analogue.
Dans la partie orientale de cette contrée, Khokand, ville grande , riche et commerçante, à 13 kilomètres du Sir-Daria, et contenant 6,000 maisons, est la capitale d'un khanat qui comprend aussi Xhod-jend , forteresse sur le même fleuve, et entourée de champs et de jardins ; Marghalan est une ancienne ville, aussi grande que Khokand. Les États du
DiCT, DE LA CONVERS, — T, II.
khan s'étendent au delà du Sir-Daria , sur Taschkend et une partie du Turkestan. Hissar, ville de 3,000 maisons, dans une vallée abondante en pâturages, au sud-ouest de Samarkand , est la capitale d'un khanat. Ramid et Abigherm , situées dans les montagnes, à 110 kilomètres nord-est de Hissar, sont deux villes considérables, chefs-lieux de deux khanats. A 70 kilomètres sud-ouest de Samarkand est Chersabès où Chehri-Sebz, ville bâtie sur l'emplacement du village de Kech, où naquit Tamerlan, et sur une rivière du même nom, qui, par le moyen de digues, peut inonder tout le pays d’alentour; cette position et sa forteresse assurent l’indépendance du khan qui y réside, et dont dépendent six autres places.
Dans la partie de la Boukharie au sud de lAmou, nous citerons : Balkh, la ville la plus ancienne, la plus grande et la plus opulente de cette contrée; Badakhschän ou Feyzabad, capitale d’un des khanats le plus importants de la contrée, sur une rivière du même nom, qui tombe dans lAmou; Bamiän, ville de 20,000 âmes, près des ruines de celle qui fut brûlée et détruite par Djenghiz-Khan; Xoulab, ville de 3,000 maisons; AAoulm, l'ancienne Tasch-Kourgan , Ankoi, Talekân, Anderab, où sont, du côté de l’est, les limites du mahométisme. Tous ces pays appartenaient naguère à l’empire afghan de Kaboul; ils forment aujourd'hui plusieurs souverainetés indépendantes ou tributaires du khan de Boukharah, et dont les limites varient aussi souvent qu’elles sont arbitraires. A l’ouest de la Boukharie est Situé le pays de Khiwah ou Kharezm, dont le khan est fréquemment en guerre avec la Boukharie.
De temps immémorial, le commerce a été aussi florissant qu'étendu dans la Grande-Boukharie. Les naturels de ce pays ont le génie essentiellement mercantile, et entretiennent des relations avec l’Inde, la Chine, la Perse et surtout la Russie, leur principal et leur plus ancien débouché. Ils y exportent de la rhubarbe, du coton, soit brut, soit filé ou fabriqué, des turquoises, du lapis, des fourrures, des fruits secs, du thé, des étoffes de soie, des tapiset des châles. Ils prennent en retour des ducats de Hollande, des piastres d’Espagne, des roubles d'argent, de la cochenille, du girofle, du drap, des cuirs, du sucre, du sandal, de l’étain, du cuivre, de l’acier, du fer, de la cire, du miel, des perles, du corail, des toiles russes, des mousselines de l’Inde, du velours, de petits miroirs , etc. Ils portent une partie de ces marchandises à Kaschgar et à Kaboul, et ils en tirent quelques-unes de celles qu'ils envoient en Russie, Leur commerce extérieur emploie six mille chameaux.
La nation boukhare est divisée en deux classes principales : les Ouzbeks, conquérants et dominateurs du pays, et les Tadjiks, qu’on regarde comme aborigènes et issus des anciens Sogdiens. Les premiers se partagent en un grand nombre de tribus, et leur physionomie rappelle celle des Tartares et des Kalmouks ; ils sont essentiellement guerriers. Les seconds ont généralement la taille ramassée, les traits européens, et le teint moins brun que les Persans. Ils sont actifs , laborieux, doux, instruits et civilisés, mais faux, intéressés, pusillanimes , sans énergie et sans patriotisme. La population de la Boukbarie comprend aussi des Turcomans, des Arabes, des Kalmouks, des Kirghiz, des Kara- Kalpaks, des Afghans, des Lesghiz, des Juifs, des Bohémiens et quelques milliers d'esclaves, la plupart Persans. Les Turcomans sont nomades; ils campent près des bords de l’Amou, principalement sur la rive gauche, et payent tribut au khan de Boukharah. Les Arabes, reconnaissables à leur teiut tres-basané, sont issus des Musulmans qui conquirent la Boukharie sous les premiers kbalifes ; ils habitent dans des millages, mais quelques-uns sont nomades ou deminomades. Les Kalmouks et les Kirghiz sont des transfuges qui se sont soustraits à la domination russe. Les Afghans et les Lesghiz descendent des otages pris par Tamerlan. Quant aux Bohémiens ou Zingaris, ils disent la bonne aven-
ture, et exercent, ainsi que leurs femmes, les métiers les plus vils, comme ils font dans tous les pays où ils sont répandus. On peut évaluer à trois millons et demi le nombre des sujets du khan de Boukharah, savoir : 2,200,000 Ouzbeks, 900,000 Tadjiks, et 400,000 de diverses nations. On ignore la population des autres parties de la Grande-Bou- Kharie.
Soumise d’abord à l'empire du Tourân ou de Turkestän, puis à celui d’Irân ou de Perse, la Boukharie fut conquise ensuite par Alexandre le Grand, enlevée aux Syro-Macédoniens par les rois grecs de la Bactriane, puis envahie par les Turks occidentaux ou Euthalytes, à qui les Arabes musulmans l’enlevèrent vers l’an 710 de J.-C., sous le khalifat de Walid I. Un peu plus d’un siècle après, elle fut gouvernée par les Samanides, et lorsqu'ils parvinrent à la souveraine puissance, elle devint très-florissante et forma la plus belle partie de leurs États, comme on le voit par des médailles de cette époque , conservées dans la collection du cabinet impérial de Saint-Pélersbourg. Depuis lan 999, la Boukharie fut possédée successivement par les Turks Hoeïkes, par les Khitans , et par les sulthans de Kharezme, jusqu’en 1220, qu’elle fut conquise par Djengiz-Khan, et comprise quatre ans après dans l’empire de Djagatai-Khan, le second des quatre fils entre lesquels il partagea ses vastes États. Cet empire ne fut que le noyau de celui que fonda Tamerlan en 1370, et ses descendants y régnèrent jusqu’à ce qu’ils en fussent chassés par les Ouzbeks , en 1498. Ceux-ci en sont encore les maîtres ; mais en diverses circonstances leur gouvernement a subi des révolutions et des divisions.
Le Kharezme, Samarkand, Balkh, Boukharah et quelques autres villes moins importantes ont eu leurs khans particuliers, souvent en guerre les uns contre les autres , et ne s’accurdant que pour ravager les frontières de la Perse : mais Ahdallah-Khan, qui régna de 1563 à 1592, ayant conquis Samarkand, cette cité et Boukharah ont toujours appartenu depuis à un même souverain , qui réside dans la seconde de ces villes. Abouh-Feyz-Khan, qui y régnait en 1740, fut forcé de se soumettre au fameux Nadir, roi de Perse, qui vint le visiter à la tête de son armée victorieuse, et qui lui accorda le titre de cah ou roi. Après la mort du tyran de la Perse, Rahim-Beig, qui avait commandé un corps dedix mille Ouzbeks, attaché à l’armée de ce prince, revint à Boukharah, s’y empara de toute l’autorité, égorgea Aboul-Feyz-Khan, et nrit sur le trône son fils, encore enfant, Ab -el-Moumen-Khan. Maïs peu d’années après il se débarrassa de ce jeune prince, et éleva au trône un mannequin, qui n’était issu du conquérant tartare que par les femmes, et qu’on appelait par sobriquet Khodjah-Zadeh (le fils du Khodjah), c’est-à-dire un descendant du prophète Mahomet.
A la mort de Rahim, l’émir Daniel, allié à la famille royale, s’empara de la personne d’un fantôme de roi, Aboul- Ghazy-Khan, le même peut-être que le précédent. Daniel exerça un pouVoir absolu sur toutes les tribus immédiatement soumises au khan de Boukharah. A sa mort, il distribna ses immenses richesses à sa famille; mais i déclara son fils, l’émir Massoum, héritier de sa puissance, Massoum, plus connu d’abord sous le nom familier Baghi-Djän, après une jeunesse très-dissolue, donna dans une réforme complète, et par sa piété, ses pfivations volontaires, l’austérité de sa morale et la bizarre simplicité de son costume, s’acqu't une réputation de sainteté qui lui servit merveilleusement pour parvenir à ses fins. Devenu souverain vers 1784, sous le titre de Chah-Mourad ( /e roi désiré , il conquit toutes les parties démembrées de la Transoxane où Boukharie, depnis l’'Amou jusqu'au Sihoun à l'est, et le Kharezme à l’ouest jusqu’à la mer Caspienne et à la mer d'Aral. 1 fit plusieurs invasions en Perse, et joignit à ses États M6rou, avec une partie du Khoraçân. En 1789 il fit la guerre avec succès à Timour-Chah, roi des Afghans. Chah-Mourad