‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 332 sur 527 · BOULAINVILLIERS · texte numérisé non relu

BOULAINVILLIERS

jugés littéraires ou politiques que le comte de Boulainvilliers, et nul aussi n’a trouvé plus de contradicteurs et plus d’incrédules. Il y a eu déchainement des historiens et des publicistes français contre les théories du comte de Boulainvilliers, surtout parce qu’il les émit à une époque où bien peu de gens pouvaient les comprendre. Le président Hénault s’écrie qu'il n'aura garde de rien emprunter à cet auteur, et l'on voit bien en effet qu’il a tenu parole. Montesquieu, qui jugeait beaucoup mieux les idées hardies des autres qu'il n’en montrait lui-même, dit que le comte de Boulainvilliers savait les grandes choses de nos lois et de notre histoire; Voltaire le juge comme il se serait jugé lui-même, en l'appelant le plus spirituel des gentils-hommes de France. Mais ce qui surprend davantage, c’est de voir un homme grand de sa gloire d'écrivain, de son expérience de publiciste, de son habitude de méditation, jeter en passant pour toute appréciation et toute sentence, l’épithète d'absurde à l’'historien qui a le plus remué dans tous les sens la théorie de nos annales. Chateaubriand se devait peut-être de ne point souffleter ainsi de son mépris le comte de Boulainvilliers, car c’est l'historien qu’il paraît avoir le moins étudié , et celui qui aurait fourni le plus d’alinents à sa haine du présent et le plus de couleur à la poésie de ses regrets politiques.

Il faut dire aussi qu’il y aura eu peut-être entrainement et séduction dans la pensée de Chateaubriand ; car la situation des esprits a été rarement favorable aux études féodales : avant la révolution de 1789, C'était une espèce de travers ; depuis la révolution, c'en est une autre. Avant, les habitudes monarchiques s'étaient fortement imprimées dans les mœurs et les idées depuis François I", et les écrivains, même les plus distingués ou les plus républicains, ne purent jamais s’en distraire. Voyez Amyot, Montaigne, La Boétie et Bossuet ; ils ont tout monarchisé, à leur insu, jusqu'aux formes de leur style. Qu'ils s'occupent de l’histoire ancienne ou des guerres civiles de France, ils.voient et ne voient partout que roi, cour, genlilshommes et chambellans, et iis ne conçoivent de roi qu’un roi absolu, avec fauconnerie, grand queux, petit lever et pages : c’est la forme sous laquelle les peuples se manifestent perpétuellement à eux. Avec cette préoccupation d'esprit, l’appréciation des origines féodales était impossible, car ils rapportaient dans les âges passés ce qui n'était qu'aux âges présents ; ils faisaient le roi maître et sei. gneur souverain, tandis qu'il avait eu seulement l'adresse de le devenir ; et quand le moment venait de juger l’époque célèbre où la puissance royale se débattait péniblement contre les grands vassaux, ils applaudissaient à la chute des seigneurs, non point par sentiment d'amélioration sociale, mais parce qu’ils voyaient triompher le principe monarchique qu’ils avaient choisi, et qu’ils jugeaient le plus juste parce qu’il était le leur. Ainsi, on condamnait le passé par amour du présent; on supposait un droit monarchique antérieur au droit féodal, on affirmait au lieu d'étudier ; on nourrissait une croyance dogmatique et tranchante sans en démontrer un seul élément. Cette croyance, vraie ou fausse, était également funeste à l’histoire : vraie, elle détournait de l'étude de la résistance populaire, en rendant odieuses les tentatives des vassaux; fausse, elle donnait le change sur la nature des éléments sociaux au moyen âge, et prêtait à des théories erronées sur la source des pouvoirs politiques et le but de la civilisation.

Après la révolution, il naquit une façon nouvelle de comprendre les origines françaises ; elle ne partit point de la royauté, comme la précédente; mais elle considéra Ja royauté et la noblesse comme deux usurpations emportées de force ou obtenues du peuple en flattant son ignorance ou ses préjugés. Cette théorie considéra donc le peuple comme l’élément unique, primitif, fondamental, de la nation française ; peuple trompé, asservi par ses maitres, et qui, mieux avisé, reprenait, après huit siècles de lutte, ses premiers, ses impérissables priviléges, par le bienfait de la révolution. Cette

doctrine nouvelle, bien postérieure au comte de Boulainvilliers, était la contre-partie de la doctrine royale du dix-septième siècle; elle était en germe dans le travail prétentieux de Mably, et elle fut développée par Thouret, de la Constituante, dans un petit écrit qui a eu quelque réputation.

On a donc tenté, à deux reprises, de construire l’histoire de France sur deux idées contradictoires : avant le comte de Boulainvilliers, en lui donnant la royauté pour base ; depuis en lui donnant la démocratie, Or, avant comme après il y à eu erreur, et erreur immense; car aucun des deux systèmes n’explique complétement tous les faits de nos origines, parce que la royauté et le peuple, qui leur servent de base, sont deux choses fort modernes, et qui n’existaient ni durant la première ni durant la seconde des périodes historiques qu’on nomme communément races de nos rois.

D'abord, laroyauté n'existait pas avant le onzième siècle ; car chaque propriétaire, noble ou seigneur, était maître absolu sur ses terres, frappait, vendait, mettait à mort ses esclaves, sans qu'aucune justice pût appeler de sa volonté. La loi des Allemands définit les fonctions royales : « Monter à cheval et conduire une armée. » Cette royauté était donc précaire et fugitive; elle commencaitet finissait avec la guerre, et était sans but durant la paix. Ce qu’on appelait alors un roi n'était qu'un général d'armée; sa puissance le quittait après la bataille, et il redevenait alors ce qu’il était avant, légal de tous les nobles qui suivaient volontairement sa bannière. 11 n’y avait en France ni unité de langue niunité de territoire, ni unité de population ; les Visigoths ne pouvaient pas obéiraux Francs ni les Francsaux Bourguignons, En 998, saint Mayeul, abbé de Cluny, répondait au comte Bouchard, qui avait fait trente lieues pour l’aller chercher et le conduire à Saint-Maur-des-Fossés, qu’il ne voulait pas entreprendre ce voyage lointain et s’en aller en terres étrangères et inconnues. Laroyauté, c’est-à-dire l’unité de puissance appliquée à Punité de territoire, est donc un fait très-moderne de l’histoire de France, et ne peut point servir à expliquer d’autres faits qui l’ont de beaucoup précédé.

Le peuple, ou la démocratie, est quelque chose de bien plus moderne encore que la royauté; car il n’en est guère question avant le treizième siècle. Il ne faut pas comprendre sous le nom de peuple les bourgeoïisies des grandes villes; car elles ne faisaient point partie des tribus franques établies dans le plat pays ; elles se gouvernaient par le droit municipal romain, et étaient d’origine gauloise ou romaine. Il faut chercher le peuple français là où il y avait des Francs, des Visigoths ou des Bourguignons; et ces tribus étaient établies dans les campagnes. Or, dans le pays plat, c'est-à-dire parmi les Francs, il n’y a eu peuple que depuis l’affranchissement des esclaves; ces affranchis ont formé le peuple français, et, comme on peut le voir par les Assises de Jérusalem, lois exportées de France en Syrie, l’esclavage le plus rigoureux existait encore au treizième siècle, Le peuple est donc un fait historique beaucoup plus récent encore que la royauté, et les théories qui se sont placées à ces deux points de vue pour expliquer nos origines sont de pures abstractions , et n’ont aucun fondement qui les. soutienne.

Or, c’est entre l'erreur commise avant lui et l’erreur com : mise après que s’est placé le comte de Boulainvilliers : ne pouvant expliquer les faits des deux premières races avec des vérités qu’il savait ne dater que de la troisième, il a pris pour point de départ un fait primitif, générateur de notre histoire, un fait duquel relèvent tous les autres, un fait évi dent, incontestable, qui explique tout, rend raison de tout, et sans lequel tout le reste de nos annales serait un effet sans cause : ce fait, principe du comte de Boulainvilliers, c'est la noblesse. La noblesse existait, possédait, commandait, avant qu'il y eût peuple ou royauté, La royauté naquit parce qu’un noble s’éleva peu à peu ; le peuple naquit, parce que les csclaves furent émancipés. Noblesse,

royauté, peuple, ce sont trois pivots qui ont porté successivement la société française et qui se sont détruits l’un l’autre. La royauté brisa la noblesse en se formant, et le peuple a brisé la royauté.

Voilà où conduisent, quand on les travaille et qu'on les enchaine , les idées du comte de Boulainvilliers. 11 ne serait pas exact de dire que tous ces points de vue se trouvent consignés dans tous ses ouvrages, mais le principal y est clairement et souvent développé, c’est-à-dire l’antériorité historique de la noblesse.

Tout en brisant le système historique qui faisait de la royauté le principe et la source de tout droit, le comte de Boulainvilliers ne développa jamais d'une manière explicite le système qu’il eût mis à sa place : il fut admirable critique et médiocre organisateur. Mais il ne faut pas oublier qu'il écrivait son principal ouvrage par ordre de Louis XIV et à la sollicitation du duc de Bourgogne. I] se laissa trop dominer par l'idée aujourd’hui si simple, mais alors célèbre, de Mézerai, que : « la France, au commencement de la troisième race, était tenue comme un grand fief. » Oui, elle était alors commeun grand fief, c’est-à-dire pas encore comme un royaume ; mais, puisque la royauté était alors si faible qu’à peine on peut l’apercevoir, il avait été une époque où elle était plus faible encore ; une autre époque plus reculée, où elle n'existait pas : alors les nobles étaient donc libres, indépendants, maîtres ; alors les nobles avaient précédé la royauté, qui précéda elle-même le peuple.

C’est en pressant ainsi les idées du comte de Boulainvilliers qu’on en tire de grandes et de fécondes vérités, que luimême n’a pas aperçues, comme la division de la noblesse en deux parts : la noblesse qui précéda la royauté, ou la noblesse de race , et la noblesse qui accompagna la royauté et périt avec elle, ou la noblesse féodale et d'institution. Cependant il y a dans les ouvrages de l'illustre écrivain la base d’une admirable histoire de France. Il est impossible d’expliquer les deux premières races sans avoir recours à lui. Il y a maintenant cent années qu’il écrivait, et nous en sommes arrivés, en fait de critique historique , au point où il s’était arrêté lui-même. Montesquieu, Voltaire, le président Hénault, disparaissent , le comte de Boulainvilliers reste et grandit, et son nom servira de date à la naissance de l’histoire générale de son pays.

Les principaux ouvrages du comte de Boulainvilliers, sous le rapport de ses théories historiques , sont : 1° Hisloire de Tancien gouvernement de France, avec quatorze lettres historiques sur les parlements et les états généraux; 2° État de la France, ouvrage extrait des mémoires dressés par les intendants du royaume; 3° Recherches sur l’ancienne noblesse de France.

GRANIER DE CASSAGNAC, député au Corps législatif,

BOULANGER, BOULANGERIE. La boulangerie est l'art de fabriquer le pain. C’est aussi le lieu où il se vend et se confectionne. Les boulangeries de l’armée se nomment manulentions. Dans un palais, dans une maison de campagne, dans une communauté, enfin dans tout établissement public ou privé, on désigne sous le nom de boulangerie un bâtiment particulier destiné à faire le pain et composé de plusieurs pièces, telles que fournil, lieu où sont les fours, Jfarinier, où l’on conserve les farines, pétrin, où l’on prépare la pâte, paneterie, où l’on garde le pain cuit, etc. L’origine du mot boulanger, qui date du douzième siècle, vient, selon Ducange, de ce qu’en pétrissant la farine on la tourne en globe ou en boule, pour l’arrondir en pain.

La profession de boulan; er était inconnue aux anciens. 11 y avait trop de simplicité daus les j: -iniers siècles pour que l'on apportât beaucoup de façon dans la préparation des aliments. Le blé se mangeait alors en substance, comme les autres fruits de la terre, et même, lorsque les hommes eurent trouvé le secret de le réduire en farine, ils se contentèrent encore pendant longtemps d'en faire de la bouillie.

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